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Full text of "L'action française"

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* 



? année. — X IV. — N'<» 37. 1" Janvier 1901. 

Ù Action 

française 

levîie hi^mmisueîîe) 

SOMMAIRE DU l^»- JANVIER 1901. . 

j Conseil supérieur de 

l'Instruction PUBLIQUE, k . .-. Henri Vaugeois. 

Nis EXERCiTUS J- Caplaîn-Cortambert. 

EVUE DES MACHINA TIOXS DREY- 

FusiEXNEs ,,\ ' Charles Maurras, 

)ETOH JuDAicts : Henri Heine. Robert Launay. 

rLlTARlSME ET InTERXATIO- 

NALiSME , E. Kerret. 

• * 

PARTIE PÉRIODIQUE 

iS Nuées : M» Zola théologien et politique, — La Nuée de 
M, Paul Adam* — Conseil à M, Gaston Deschamp.^ 
(JLe Chœur). — La Vie Nationale : Politique e^uté^ 
rieure (Lnelen Cortambert) ; Colonies (Robert Bailly). 

PARIS 

BUREAUX DE L ACTION FRANÇAISE 
143, RUE d'aboukir 



• 9 



m0tm^0t^^m^^^^0^^^^^at^^0^0t 



ÎLie numéro O Tp. «$0 

ABMNEIENTS : Parii 8t ÛéparUmantt, 10 fr. Etringsr, 15 fr. 

La reproduction des articles de V Action frajiçaise est au- 
risée avec l'indication de la source et du nom de l'auteur. 



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L'ACTION FRANÇAISE parait? le l-» et 
le 15 de chaque mois. On s'aDonne à Paris, 
448, rue d'Abpukir. 

M. Henr! Va€geois, Directeur, recevra les 
•Mardi, Jeudi et Samedi, de 2 à 4 heures. 

r 

Secrétaire de la Rédaction : Lxicien Cortambert. 
PRINCIPAUX OOLLABORATCURS 

Paul Bourget, de TAcadémie française. — Gyp. 
-^ Jules Soury. — Maurice Barrés. — Charles 
Maueras. — Jules Caplain-Cortambert. — 
Maurice Talmeyr. — Maurice Spronck. — 
Hugues Rebell. — Jean de Mitty, — P. Copin- 
Albancelli. — Alfred Duouet. — Frédéric 
Plessis. — Dems Guibeht, député. — Frédéric 
Amouretti. — Robert Bailly; — Georges 
Grosjean. — Xavier de Magallon. — TnÉo- 

DORE BotREL. — DAUPflirJ MkUNIER. — L. DE 

Montesquiou-Fezensac. — LuaEN Moreau, 
-^ Octave Tauxier, — Maurice Pujo. — L, 
Mouillard. — Jacques Bainville. — Alfred 
de Pouvourville. — Robert Launay. — De 
TfiouARs. — A. Serpu, etc. . 

FOItDATEUR : 

Le Colonel de Villebois-Mareuil- 

Hort au champ d'konaepr 



Nous prions nos lecteurs de nous 
signalertoutes les personnes auxquelles 
il serait agréable de recevoir V Action 
Française. 

Nous leur ferons un service de 
quelques numéros à Tessai. 



L'A. et ion 



fran ça is e 



TOME IV 



JANVIER-JUIN 1901 



PARIS 
143, RUE d'âboukir, 143 



1901 



L'Action française 

J»*- janvier 1901. 

AU CONSEIL SUPÉRIEUR 
DE U INSTRUCTION PUBLIQUE {V) 



Messieurs, 

Je n'ai pas l'intention de demander au 
Conseil supérieur d'atténuer la sentence 
prononcée contre moi par le Conseil acadé- 
mique de Clermont-Ferrand. La révocation 
({ui m'a frappé était la seule mesure que dût 
prendre l'autorité universitaire à l'égard 
d'un professeur qui s'était refusé au i^^ oc- 
tobre dernier et qui se refuserait encore 
aujourd'hui à prendre possession d'un poste 
qui lui avait été assigné par arrêté ministé- 
riel. 

Je n'aurais donc point songé, Messieurs, à 
faire appel devant vous d'une décision qui 
me semble avoir été non seulement juste 

(1) En rétablissant ici, d'après mes notes, la teneur des 
quelques paroles par lesquelles j'ai indiqué au Conseil 
êupérieur les motifs des actes pour lesquels j'arais été 
révoqué, je réponds à un désir de ceux de mes amis qui 
ont bien rooln s'émouToir de cette réYocation. — H. V. 



l'action française 



mais nécessaire, si je n'avais tenu, au mo- 
ment où je Taccepte comme la sanction pré- 
vue et normale de mes actes, à vous faire 
connaître en toute précision les véritables 
motifs de ces actes mêmes. 

Ces motifs — j'en ai la conviction — 
sont de nature à expliquer et à justifier ma 
conduite aux yeux de mes collègues, aux 
yeux de mes anciens maîtres, dont plusieurs 
ont élé mes amis, aux yeux enfin de mes 
chefs hiérarchiques, de telle façon que le 
« refus de service » à la suite duquel je suis 
révoqué ne se puisse point confondre jamais 
dans leur souvenir avec un simple manque- 
ment professionnel. Je me suis donc réservé 
le droit de vous donner ici les explications 
que j'avais dessein de donner au Conseil aca- 
démique de Clermont-Ferrand, et que je n'ai 
pu lui faire entendre, une indisposition 
m'ayant empêché au dernier moment de me 
rendre à son audience. 

J'ai cru devoir, le l*' octobre dernier, jour 
de la rentrée des classes, m'abstenir de 
prendre possession de la chaire de philoso- 
phie et d'histoire qui m'était assignée d'of- 
fice, par M. le Ministre de l'Instruction pu- 
blique, au collège d'Ambert. Je reçus ma 
nomination en temps utile : j'évitai d'en ac- 
cuser réception, le silence seul m'ayant paru 
convenable, étant donnée la résolution qu« 
j'avais prise. 



CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE 5 

D'une part, en effet, je ne pouvais répon- 
dre en acceptant ce poste, — poste de dis- 
grâce que je n'avais point conscience d'avoir 
mérité; d'autre part, je ne pouvais répondre 
en sollicitant un autre poste, plus exacte- 
ment en rapport avec ceux que j'avais pré- 
cédemment ou occupés ou acceptés, et plus 
proportionné à Tensemble de mes titres et de 
mes services universitaires. Je dis, Messieurs, 
que je ne pouvais pas solliciter un tel poste, 
parce que c'eût été de ma part un manque de 
dignité que de demander à rentrer en grâce 
auprès d'un gouvernement que je combattais 
depuis deux ans, avec violence, par la presse, 
par la parole publique, et que j'étais obligé 
de continuer à combattre. 

Peut-être aurais-je pu, direz- vous, répon- 
dre à M. le Ministre en lui demandant le 
renouvellement du congé d'inactivité sans 
traitement dont je jouissais depuis un an ? 
Mais une telle demande eût dû être fondée 
sur des raisons de santé : ces raisons n'exis- 
tant pas, il m'eût fallu abuser de cette fiction 
très complaisante, et très légitime, grâce à 
laquelle il est souvent permis aux fonction- 
naires de rUniversité d'obtenir de l'Adminis- 
tration Tannée ou les années de liberté qui 
peuvent devenir nécessaires à leurs travaux 
personnels, à leurs projets littéraires ou scien- 
tifiques. Il est trop évident que je ne devais, 
dans les circonstances actuelles, ni espérer. 



l'action française 



ni surtout réclamerune telle faveur du gou- 
vernement de M. Waldeck-Rous&eau* Voilà 
pourquoi j'ai jugé devoir, — ayant reçu une 
nomination que je n'avais pas demandée, 
— me taire, et rester chez moi. Je savais 
parfaitement que je renonçais, > par ce fait 
seul, à de modestes droits que je pensais 
m'être acquis par mes services anté- 
rieurs, à la bienveillance de mes chefs. Je 
reprenais ma liberté simplement, ou plutôt 
je continuais à en user, sans souci de ce qui 
pourrait être décidé au ministère, parce que 
je tenais uniquement à cettejiberté, de quel- 
que prix qu'on me la fît payer. 

Mais, Messieurs,, ce qui importe pour moi, 
et ce que je dois vous expliquer maintenant 
leplus brièvement possible, ce sontles motifs 
tout-à-fait sérieux,, durables (et déjà anciens 
en moi au moment de ma décision), qui 
m'ont obligé à renoncer ainsi à cette carrière 
que j'avais choisie : l'enseignement de la 
philosophie dans l'Université. 

Ces motifs se ramènent tous, en définitive, 
à un seul, mais qui est péremptoire : c'est 
que, en fait, tel que je me connais être, je 
ne puis plus assumer la charge d'enseigner 
la philosophie dans les établissements de 
rÉtat, sans risquer, ou bien de contrarier 
les intentions de mes chefs, et par là de tra- 
hir les devoirs d'un fonctionnaire loyal, — 
ou bien de compromettre la sincérité et la 



CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'INSTRDCTION PUBUOUE 7 

spontanéité de ma pensée. Car il y a désor- 
mais une contradiction irréductible, et 
chaque jour plus radicale, entre ce que je 
pense et ce que l'Université demande à ses 
professeurs d'enseigner aux jeunes gens. 

L'Université, Messieurs, vous le savez 
fort bien, a une doctrine et doit en avoir 
nne; elle n'est point un corps mort, indiffé- 
rent et insensible aux mouvements de la 
vie et de l'esprit publics, mais elle prétend 
aa contraire se pénétrer, s'animer, à toute 
époque, de cette vie et de cet esprit ; elle 
doit, de par les fonctions mêmes qu'elle 
remplitau nomde l'État, incarneren quelque 
sorte en elle-même et fortifier, par la ré- 
flexion des maîtres, par l'enthousiaste con- 
fiance des disciples, ce que Ton voudrait 
pouvoir appeler la Conscience de la nation. 
I Que cette conscience, que cette « âme » 
de la nation puisse consister jamais en 
autre chose qu'en un idéal très indécis, qui 
s'ébauche dans nos imaginations lorsqu'une 
émotion noble les remue, c'est ce qui im- 
porte peu: il suffit que, cet idéal, Tl^^tat le 
prenne à son compte et se charge de le pré- 
ciser, de le fixer par l'enseignement public, 
pour que l'Université, organe privilégié de 
cet enseignement, se trouve obligée d*avoir 
une doctrine. Doctrine historique et poli- 
tique concernant la France telle qu'elle est, 
telle qu'elle a été; — doctrine morale ou 



l'action française 



même religieuse concernant la France telle 
qu'elle pourrait ou devrait être dans l'ave- 
nir; en tout cas^ doctrine philosophique, 
c'est-à-dire toute mêlée de généralisations 
et d'hypothèses, — et telle donc qu'il est 
devenu impossible au professeur de philo- 
sophie de s'en désintéresser, de l'ignorer. 

Bien plus : c'est au professeur de philoso- 
phie, plus qu'à tout autre, que revient 
en ce moment — vous le savez — dans nos 
lycées et dans nos collèges, aussi bien que 
dans nos Facultés, l'élaboration de cette sorte 
de haut enseignement civique auquel tous 
les maîtres sont invités à se dévouer, non 
seulement dans leur chaire, mais au dehors. 
Vous n'ignorez pas, Messieurs, l'effort très 
énergique et très sérieusement organisé que 
commencent, de toutes parts, les plus dis- 
tingués de vos collègues, en vue de faire 
l'éducation de ce qu*on nomme la Démo- 
cratie. Des cours du soir, des conférences 
apportent aux gens du peuple^ aux travail- 
leurs adultes les mêmes idées, les mêmes 
sentiments (sinon les mêmes notions pré- 
cises), auxquels l'enfant des familles bour- 
geoises est initié sur les bancs du lycée. 

Le professeur de l'Université, depuis 
quelques années, a donc vu son rôle se trans- 
former singulièrement, s'élargir, presque 
malgré lui, dans l'imagination généreuse de 
certains de ses chefs d'abord — (rappel- 



CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'iNSTRUGTION PUBUQUE 9 

lerai-je, pour ne citer que les morts, un Paul 
Bert, un Marion?) — Il est bien inutile de le 
démontrer : le professeur est amené désor- 
mais, comme l'instituteur, à se considérer 
comme chargé, en conscience, d'une mis- 
sion morale et politique : il doit former 
Ydme du citoyen-souverain, ce qui signifie 
(je le dis sans aucune ironie volontaire) 
préparer des électeurs républicains. A ce 
rôle nouveau, il ne saurait lui être permis de 
se soustraire — à mon avis — par un simple 
parti pris de mauvaise humeur ou de dé- 
dain : la tâche est assez belle, assez délicate, 
pour fixer tout l'effort d'une intelligence vé- 
ritablement souple et libre; elle ne doit pas 
être esquivée. 

Je n'ai jamais songé, pour ma part, à 
l'esquiver : j'ai au contraire très vite et 
très volontiers pris au sérieux cette charge 
d'éducateur civique du peuple, qui nous a 
été proposée, à mes camarades de la Sor- 
bonne et à moi, dans nos années de jeune 
et ardente méditation. Mais c'est précisé- 
ment parce que je l'ai prise au sérieux que 
je suis obligé, en ce moment, d'y renoncer. 

Vous ne sauriez en être surpris. 

L'activité intellectuelle a des exigences 
très particulières, et la vie de l'esprit, que 
les professeurs de philosophie de l'Univer- 
sité s'efforcent d'éveiller chez leurs élèves, ne 
se peut pas vivre à moitié : elle ne tolère 



10 l'action française 

pas les limites arbitraires, les contraintes 
artificielles, les réticences diplomatiques. Si 
donc les professeurs, dont cette vie intel- 
lectuelle est devenue à la fois la fonction 
propre et le plaisir, pouvaient la mettre au 
service de quelques grands intérêts exté- 
rieurs, temporels, et j*allais presque dire 
« profanes », comme les intérêts du Pouvoir 
politique sous lequel ils vivent de par la 
date el le lieu de leur naissance, ce serait à 
la condition expresse que ces intérêts coïnci- 
dassent avec ceux mêmes de leur pensée la 
plus libre et la plus intime. Or, Messieurs, 
cette coïncidence heureuse n'existe plus 
pour moi. Le Pouvoir politique régnant en 
France aujourd'hui a des intérêts — et des 
intérêts spirituels — (je veux dire certains 
principes sur lesquels il vit), et qui se trou- 
vent désormais en contradiction avec les inté- 
rêts, avec les principes, avec la destinée et 
la vocation propre de ma pensée. 

Voyez ce Pouvoir, en qui s'est finalement 
réalisée, après des indécisions et des luttes 
nombreuses , une troisième République 
française, à la fois parlementaire et déma- 
gogique, de mœurs médiocres et longtemps 
inoffensives, telle enfin que M. Anatole 
France Ta définie d'un mot cruellement 
exact : « La République, c'est la facilité ! » 
Eh bien, cette République a cependant, au 
moins dans Fintention et le dessein arrêté 



CONSEIL SUPÉRIEUR DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE il 

de ceux qui rincament, une âme ou une 
volonté très particulière et qui est déter- 
minée, de plus en plus étroitement, par cer- 
taines idées qu'il faut admettre pour la bien 
servir. 

Ces idées, est-il besoin de vous les rap- 
peler? 

L'énumération n'en serait certes pas bien 
longue, ni l'analyse bien complexe à établir, 
à supposer que vous eussiez le loisir de me 
la laisser faire ici : car ces idées sont courtes, 
et simples, tout comme les bons sentiments, 
assez obtus, qu'elles prétendent systéma- 
tiser et qui sont ceux de Rousseau : nous les 
trouvons résumés très suffisamment dans 
la Déclaration des Droits de VHommêy ce 
nouvel Evangile ! 

Or c'est désormais à ces principes des 
Droits de THomme qu'il m'est impossible 
d'adhérer, pour cette seule raison : à savoir 
qu'ils se sont dénoncés à ma réflexion 
comme anti>nationaux, comme pernicieux 
pour la France. Peut-être m'accorderez-vous, 
avant toute démonstration, qu'ils ont bien 
chance d'être tels, s'il vous souvient que, 
en fait, il a suffi à quelques-uns des doc- 
teurs de notre haut Enseignement public de 
s'y attacher, d'en réclamer l'application 
intégrale, pour devenir — malgré eux-mêmes 
sans doute — les complices des pires ennemis 
que la France ait eus à combattre depuis 1 870 ! 



12 l'action française 

Mais pour me détacher de ces « principes » 
fameux, que Le Play nommait les faux 
dogmes de la Révolution, il n'aurait pas 
suif] du scandale de ces alliances extrava- 
gantes» conclues sur des estrades de réunions 
publiques, entre de doux utopistes libéraux et 
d'ignobles anarchistes professionnels, entre 
des (( dreyfusards » et ceux des défenseurs 
du traître que nous appelions souvent, mes 
amis et moi, de simples « dreyfusiens ». Ce 
que je considère aujourd'hui comme anti- 
national, c'est l'état d'esprit, c'est la philo- 
sophie de ces derniers, de ces « dreyfu- 
siens » eux-mêmes : et si j'emploie cette 
désinence plutôt que l'autre, pour achever 
leur qualificatif, ce n'est nullement en vue 
de quelque atténuation, mais c'est avec le 
souci de désigner par là une secte religieuse, 
très redoutable, très persévérante — et plus 
nuisible à la paix publique en France que 
les bandes des dreyi/usards, — compagnons 
qu'il sera toujours facile de disperser, au be- 
soin, par la force. 

Le danger de ce Dreyfusianisme, — qui a 
été assez ingénieusement rapproché, par de 
pénétrants critiques, du Christianisme lui- 
même, — tout au moins du Christianisme 
sentimental et vague des protestants libé- 
raux, — c'est que, appliqué aux affaires pu- 
bliques, comme il l'a été par les amis du gou- 
vernement dans la question Dreyfus, il ne 



c 



» 



CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE 13 

tend à rien moins qu'à une anarchie fort peu 
différente de celle que vous réprouvez vous- 
mêmes, Messieurs ! 

Si donc ce Dreyfusianisme, si désastreux, 
n'est que l'expression de cette foi aux « Droils 
de l'Homme n, qui est, je le répète, Tâme 
même de notre République démocratique et 
égalitaire, ne suis-je pas obligé, comme 
Français et comme professeur de philo- 
sophie, d'aborder en toute liberté le pro- 
blème pratique qui m'est posé par l'histoire 
de trois années? Et, pour m'assurer cette li- 
berté, ne dois-je point renoncer à servir un 
gouvernement qui a prétendu supposer ce 
tragique problème résolu, non point au pro- 
fit de la patrie, mais au profifde IV homme » 
qae vous savez? 

Pourquoi, au surplus, essayer de le dissi- 
muler plus longtemps? Il y a lutte, et lutte 
acharnée, entre la République, enfin con- 
sciente de sa nature et de sa destinée, et la 
France. Pour Tinstant, c'est la France qui 
faiblit. Mais s'il faut un jour que cette lutte 
soit poussée à fond, et que lune des deux 
doive y rester, nous sommes déjà plusieurs, 
je vous en réponds, dont le parti est pris. 
Nous serons d'abord du côté de la France. 
On verra après... 

Pour le moment, Messieurs, il me faut 
surtout essayer de démêler clairement et de 
dénoncer Terreur théorique d'où procèdent 



14 l'action française 

tant de violences et tant de malheurs. Cette 
erreur, à vrai dire, a pu rester longtemps 
inoffehsive, et quand je vous signale les 
absurdes conséquences incluses dans la doc- 
trine des Droits de THomme, vous pourriez 
être tentés de me répondre que ces consé- 
quences, il suffit du bon sens des gou- 
vernants pour les surprendre. Vous me 
direz que plus d*un ministre, en ce siècle, a 
été pénétré de Tesprit de la Révolution, qui 
cependant sut être sage. Vous me citerez 
peut-être Guizot. 

Jamais, en effet, aucun de nos gouverne- 
ments, depuis cent ans, n'a prétendu assu- 
jettir son œuvre politique au pâle et triste 
formulaire en question : l'inspiration en 
était trop évidemment d'ordre moral et re- 
ligieux, d'ordre privé, pour que des hommes 
d'Etat en possession d'un pouvoir réel, — 
c'est-à-dire solide, stable, soustrait aux ca- 
prices de l'opinion, — aient eu besoin de 
s'en embarrasser dès qu'ils maniaient les 
intérêts publics. 

Mais aujourd'hui, tout est changé. Le 
Pouvoir établi par notre constitution, étant 
démocratique et républicain, et le a ressort » 
d'une République ne consistant, comme l'a 
dit Montesquieu, en rien autre chose que « la 
Vertu », les détenteurs de. ce Pouvoir se 
trouvent non seulement autorisés, mais 
Invités à commettre une erreur pratique per- 



CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE 15 

pétuelle, c'est à savoir : mêler et identifier 
des considérations d'un ordre intime, reli- 
gieux, privé, à des résolutions qui sont 
d'ordre public, utilitaire, expérimental. Le 
régime sous lequel nous vivons suppose la 
confusion perpétuelle de la Politique avec 
la Morale. 

C'est à cette confusion que je me refuse de 
souscrire et surtout de travailler, en quelque 
modeste mesure que ce soit, à la suite de mes 
maîtres. Séparer dans mon esprit la Poli- 
tique, qui est une science, de la Morale, qui 
en est une autre, voilà ce que m'a appris à 
faire la crise présente. Peut-être sera-t-on 
tenté de croire que la Politique, par là, se 
trouve rabaissée? Il ne me le semble pas. Et 
même, plus j'y réfléchis et plus j'applique 
cette méthode, nettement commandée par 
l'expérience historique dont nous venons 
d'être les témoins et les agents, plus s'éclair- 
cissent à mes yeux certaines obscurités. 

Peut-être vous suffira-t-il de réfléchir un 
instant à cette différence singulière que la 
nature des choses met entre deux sciences 
— (c'est-à-dire entre deux réalités que nous 
ne pouvons pas plus détruire Tune que 
Tautre : la société et l'individu) — pour 
trouver moins inadmissibles les deux ou trois 
affirmations et négations < nationalistes » 
que je tiens à maintenir devant vous. Je dois 
vous les rappeler, — ces quelques franches 



16 l'action française 

hérésies anti-dreyfusiennes, — puisque c'est 
pour la violence avec laquelle je les ai dé- 
fendues en public, et pour l'intention arrê- 
tée où je suis de les défendre encore, que je 
reconnais devoir être exclu de l'Université, 
en tant que l'Université est liée et dévouée, 
par ses têtes du moins, au Pouvoir actuel. 

l*" Il y a, d'abord, un sentiment et un ins- 
tinct, très naturel, très spontané, très ancien 
et, je le prétends, très généreux, que l'affaire 
Dreyfus a exalté, chez les gens du peuple 
notamment, et que j'avoue bien haut avoir 
toujours compris et éprouvé ; c'est l'antisé- 
mitisme. L'antisémitisme est condamné, 
sans appel, par les dévots des Droits de 
l'Homme, car il blesse leur conception tout 
idéale de THumanité, imaginée comme une 
collection d'individus absolument pareils et 
égaux les uns aux autres. Le conflit, sur ce 
point, a été, entre plusieurs de mes anciens 
maîtres et'moi, tout à fait brûlant. C'est très 
fâcheux, mais je demeure persuadé que la 
répulsion pour le juif, loin d'être une passion 
aveugle et basse, dénote chez quiconque 
l'éprouve et en tient compte avec calme et 
avec une attention sérieuse, dans la vie 
sociale, une certaine générosité de tendances 
et un certain sens psychologique. C'est, je 
crois, même en morale individuelle, faire 
preuve d'une triste facilité de relations, que 
de se plaire beaucoup avec ces gens fort sou- 



CONSEIL SUPÉRIEUR DE l'iNSTRUGTION PUBLIQUE 17 

pies fort agréables parfois, mais dont la finesse 
extrême n'est jamais de la délicatesse. Et 
s'il s'agit de morale sociale, — de cette mo- 
rale qui, loin de supprimerla science politique, 
la suppose, — s'il s'agit des relations d'un 
groupe d'Hommes déterminé, enraciné dans 
un certain sol, et organisé, avec les autres 
groupes analogues et voisins, je n'hésite pas 
à croire que les rapports des Français avec 
les Juifs doivent être étudiés et définis assez 
sévèrement. 

2^ Le Dreyfusianisme ne nous interdit pas 
seulement de comprendre nos rapports avec 
les Juifs tels qu'ils sont : l'erreur dont il pro- 
cède, et qui déjà porte ses fruits de désor- 
dre et de confusion inextricable, se révèle 
plus gravement encore dans la conception 
de la Justice qu'elle nous impose. Un dreyfu- 
sien doit faire consister la justice dans le 
respect des /ormes légales': il lui est impossi- 
ble d'admettre qu'il y a, et qu'il doit y avoir 
dans l'acte, infiniment délicat, d'intuition 
personnelle, par lequel un homme en peut 
juger un autre, une part &' arbitraire j c'est-à- 
dire de décision intelligente, qui l'emporte 
de beaucoup en gravité, enpoids^ sur les for- 
mes et formules dont la loi, d'avance et aveu- 
glément, l'a entouré. C'est ici. Messieurs, la 
plus grosse inconséquence de cette morale 
et de cette politique que l'on essaie bien vai- 
nement de tirer des ^r(»^« de riTomme; ces 

ACnOir PBAIIÇ. — T. IV. 2 



18 l'action française 

mômes gens pour qui la personne humaine 
semblait être le but unique de la société, 
pour qui l'individu était le souverain, refu-* 
sent d'accorder au juge, dès qu'il entre en 
fonctions, cette confiance et ce crédit qu^ils 
n'hésitent point à faire illimités pour le jus- 
ticiable. 

Tant il est vrai que l'individualisme, trop 
vanté, des amis de la Révolution française, 
correspond chez la plupart d'entre eux à la 
plus lamentable ignorance de ce mystère de 
vie et de force naturelle, de ce miracle per- 
pétuel de raison et d'harmonie qu'est une 
personne humaine. 

3"" Mais, Messieurs, là ne se borne point le 
mal que nous fait la peur de l'arbitraire, 
c'est-à-dire du jugement et de la décision de 
l'homme. La superstition des lois écrites, 
précautions faibles contre l'injustice pos- 
sible, obstacles infranchissables, de par leur 
masse opaque, au rayon spirituel de la jus- 
tice en acte, — de celle qui sort des yeux du 
juge, — cette superstition a pénétré toute 
notre Politique. C'est elle qui nous paralyse 
depuis cent ans. C'est par elle que nous 
avons été conduits adresser artificiellement, 
sur le papier, des constitutions idéales qui, 
puissent se passer d'hommes. — Ont-elles 
pu nous donner à la fois l'ordre, la sécurité 
publique et la liberté privée dont jouissent 
tous nos voisins ? 



CONSEIL SUPÉRIEUR DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE 19 

Nous avons oublié le mot si profond, si 
plein, de Joseph de Maistre, rappelant à nos 
pères que la constitution d'un peuple ne 
s'invente pas, mais se découvre, dans son 
histoire. Et nous sommes obligés de nous 
demander enfin, maintenant, si, en déraci- 
'naot le Pouvoir politique autour duquel, 
lentement, naturellement s'était constitué le 
corps de Ih France, — si, en séparant notre 
nation d'une famille, d'une dynastie dont les 
intérêts étaient devenus les nôtres, nous 
n'avons pas préparé la dissolution de la 
Patrie, — cette dissolution qui commence, 
vous le voyez bien ! Regardez un peu, en 
Europe, ce qui se fait et se dit. 

Messieurs, je n'aurai pas l'audace de ré- 
soudre ici cette dernière et terrible question. 
Je n'ai pas eu d'autre intention, en vous par- 
lant comme je pensais, que de vous faire 
sentir jusqu'où me mène ma liberté de ré- 
flexion ; j'en suis, vous le voyez, à un point 
où je n'ai plus le droit de me faire passer 
pour un serviteur dévoué de l'État républi- 
cain. 

Je vous le répète donc ; cette liberté de 
penser, je ne vous demande pas même de 
me la rendre : constatez seulement que je l'ai 
prise. 

Henri Vaugeois. 



20 l'action française 

F.'S, — J'ai cru devoir reproduire scru- 
pulensement ici les expressions que je me 
souvenais avoir été, dans mon improvisa* 
tion, les plus violentes contre le dogme of- 
ficiel. Je suis donc bien à l'aise pour pro- 
tester contre le léffer coup de pouce que le 
vertueux Petit Temps a cru devoir donner 
au portrait qu'il voulut présenter de moi à 
ses lecteurs le soir de ma révocation (numéro 
du 22 décembre). Oh! le Temps n'a pas 
menti. Il ne ment jamais. Seulement, il a 
mis au point. 

Je ne relèverai qu'une phrase. On me 
fait dire, en une seule ligne, que je suis un 
<c partisan de l'antisémitisme^ de la guerre de 
race et même de l'arbitraire » . Cela sonne à 
peu près, ces trois horreurs ainsi accu- 
mulées, comme « le meurtre, le pillage et le 
viol )> dont nos soldats en Chine se montrent 
« partisans » eux aussi, — d'après les jour- 
naux dreyfusiens. 

Que voulez-vous que je réponde? 

L'antisémiste, l'arbitraire, — je viens 
d'en faire l'apologie pendant vingt pages, ci- 
dessus. Reste la « guerre de race »... Met- 
tons que j'en sois partisan, s'il suffit pour 
cela d'avoir remarqué que la race juive nous 
déclarant la guerre, il faut que la nôtre se 
défende. 

H. Y. 



FINIS EXERCITUS 



J'ai montré que le livre de Barrés : V Appel 
au 9oîdat^ constituait une véritable étape de 
rinlelligence française vers sa victoire sur le 
cosmopolitisme. Ce livre explique en effet à 
notre entendement notre décadence militaire 
et, comme conséquence, la perte de notre in- 
fluence dans les affaires extérieures. 

L'article de la Xovoie Vremia^ dont toute la 
presse s'occupe en ce moment, vient encore 
renforcer cette opinion, à savoir que la culture 
de l'esprit militaire, le maintien de la disci- 
pline, donc la sécurité nationale, ont été rendus 
impossibles le jour où il ne fut plus possible à 
Boulanger de trouver une combinaison de couloirs 
gui tût garanti Vinamovihilité du ministre de la 
guerre et son indépendance technique. 

L'intrusion de la politique dans l'armée étant 
devenue habituelle, le sentiment de la solidarité 
militaire disparut par suite, pour faire place 
auk sales combinaisons politiques, aux petits 
calculs personnels. Les divers généraux succes- 
sivement nommés ministres grâce à la politique 
finirent par s'en dégoûter, et le général de Gal- 
liffet lui-même» qui avait poussé la complai- 
sance, et aussi les ressentiments personnels, 
jusqu'à désorganiser le conseil supérieur de la 



l 



22 l'action française 

guerre, fut écœuré du métier qu'on lui faisait 
faire. 

Avec le F .*. André, les conditions delà lutte 
se sont précisées. Ce qui est à proprement par- 
ler Tarmée active, c'est-à-dire la force dont les 
principes, les moyens et le but particuliers sont 
opposés — et même contradictoires — aux 
principes, aux moyens et au but de Tétat social 
vers lequel tend l'individualisme plus ou moins 
anarchique de la majorité, l'armée active est 
condamnée à périr : chacune des manifestations 
de l'esprit et de l'honneur militaires, révoltés 
par les abus du pouvoir civil, est réprimée. 

J'ai estimé que le commandant Guignet, pour- 
tant innocent de la publication de certaines 
pièces par le Petit Journal^ n'en avait pas moins 
failli aux règlements en montrant ces pièces — 
qui intéressaient la défense de l'armée — à un 
tiers, mais je l'ai félicité, parce que le mobile de 
cette faute, le sentiment de la solidarité, était 
noble, et était à la base même deTespnt mili- 
taire. 

J'ai pensé de même à l'égard du capitaine 
Fritsch, lorsqu'il ne tint pas compte de la 
mauvaise volonté du ministre de la guerre de 
GallifTet à défendre l'honneur et l'existence 
même de l'armée. 

Aujourd'hui le capitaine Fritsch attend vaine- 
ment des juges. 

Aujourd'hui le commandant Guignet est de 
nouveau victime d'un abus du pouvoir civil, re- 
présenté, en Tespèce, par le ministre de la 
guerre. 

Le commandant Guignet avait découvert des 






FINIS EXERCITUS 23 



faux. Qui ne se souvient du soin qu'il mit à 
classer les pièces du dossier comme authen- 
tiques, douteuses ou fausses? Il fut même blâmé 
de cela par quelques-uns des nôtres qui eussent 
désiré, (la trahison de Dreyfus étant suffisam- 
ment démontrée], ne pas voir s'ouvrir des dis- 
cussions à côté. Gomme il le dit dans sa lettre au 
Ministre, il a pu découvrir des faux, il n*en a 
pas commis; diffamé par une certaine presse, il 
veut se défendre, et il en rend compte au Mi- 
nistre, qui a autorisé les officiers à s'adresser 
directement à lui. 

Hier, les dreyfusards lui avaient/aiY son porte- 
monnaie en le mettant en non-activité, parce 
qu'il avait dit que Delcassé était un menteur^ parce 
qu'il était prêt à déclarer que ce même Delcassè avait 
fabriqué ou fait fabriquer le document frauduleuse- 
fnent qualifié « Décalque de la dépêche Panizzardi ». 

Aujourd'hui, le F.'. André lui enlève la li- 
berté, parce que, sans doute, il craint que la 
patience de Tofficier soit à bout, et que l'heure 
soit proche où les turlupinades du Siècle et de 
V Aurore sur ce qu'ils appellent le dossier ultra 
secret soient dévoilées par le récit des entrevues 
clandestines de Reinach et de Trarieux avec 
Tornielli. 

Véritablement, ces gens-là tendent le dos, et 
on les croirait bien botes si on ne les savait pas 
de si mauvaise foi. Déjà nous avons extrait du 
dossier Trarieux une pauvre petite pièce, en 
publiant, le 1^' avril, Tarticle De V Amnistie du 
complot Éeinachiste et de V exacte intention gouverne- 
mentale^ qui a eu, même à l'étranger, une im- 
mense publicité. M. Trarieux a peur de voir 



24 L ACTION FRANÇAISE 

déballer ce dossier. Il s*est Daturellement ima- 
giné que Tauteur était le commandant Cuignet, 
qui doit en savoir long sur son compte. De là, 
sa colère, contre lui ; de là, l'ordre intimé au 
F.*. André, par la plus internationale des franc- 
maçonneries, de mettre cet incorruptible té- 
moin (1) dans l'incapacité de nuire. 

Déjà, malgré la Constitution, en dépit des 
lois, le F.'. André avait bouleversé le haut com- 
mandement et détruit Tœuvre du général de 
Miribel. Il manque aujourd'hui au règlementque 
lui-même avait élaboré lorsqu'il avait autorisé 
les otïiciers à s'adresser directement à lui. 

Tel est son bon plaisir. 

Quels sont donc ces républicains qui sou- 
tiennent ce ministre de malheur? 

Quand je pense que M. Waldeck-Rousseau, à 
Lyon, a déclaré que le Président de la Répu- 
blique avait sur la marche des affaires une 
influence décisive, involontairement mes yeux 
se portent sur le dessin de Forain à propos de 

l'enquête sur la monarchie Je comprends 

alors, sans les approuver, ceux qui songent à 
cet expédien t pour sortir du cloaque, ne serait ce 
qu'un moment, pour respirer. 

J. Caplain-Cortambert. 



(1) On sait qa'ane enveloppe contenant des billets de 
banque fut ofterte au commandant Cuignet et refusée par 
lui, lorsqu'il fit une demande de réintégration dans les 
cadres. 



<W»»»<*^^^MW^<»^^V1WW«»<«^I 



REVUE DES MACHINATIONS 

DEE YFUSIENNES 



Le ministère a résolu de mettre 
inflexiblement en œuvre le mot de 
9 on chef : // rCy a plus d'affaire 
Dreyfus. Il en résulte naturelle- 
ment, comme quand Méline eût dit, 
du haut de la tribune : // n*y a pas 
(Paffaire Dreyfus^ que l'affaire 
Dreyfus occupe tout le monde et 
qu'on ne parle plus que d'elle. 

Francis de Passe ensâ 
{Aurore du 25 décembre 1900). 

L amoistie est faite. Les dreyfusiens recom- 
mencent donc une série nouvelle. L'heure est 
venue de dresser avec précision le tableau de 
leurs entreprises contre la paix publique, contre 
la justice, contre la loi et contre l'Etat. Quelque 
fastidieuse que paraisse cetle besogne, elle est 
nécessaire. On les connaîtra mieux, peut-être 
les comprendra- l-on quand on aura vu la suite 
de leurs intrigues. 

Us ont été les maîtres du pouvoir dès sep- 
tembre 1898. Mais Ton se tromperait si Ton sup- 
posait que dès lors ils n'ont cessé de triompher. 
La vérité est toute différente: ils se sont heurtés 
quotidiennement à une infinité d'obstacles, ils 
ont subi mille revers ; bien loin que la fatalité 
fût pour eux, comme on Ta écrit, ils ont dû la 
combattre ou, pour user d*un vocabulaire plus 



26 l'action française 

digne d'eux, la corriger au moyen d'adroits 
coups de pouce. Inconstitutionnels ou illégaux, 
délictueux ou criminels, ces coups de pouce 
expliquent seuls la réussite partielle de leurs 
travaux. 

I 

FRAUDES POUR INTRODUIRE L*INSTANCE DE REVISION 

C'est le chapitre de l'histoire dreyfusienne 
qui reste encore assez obscur. Avant même 
qu'Alfred Dreyfus fût condamné, on connaît 
que MM. Waldeck-Rousseau et Joseph Reinach 
avaient fait des démarches à l'Elysée pour obte- 
nir qu'il fût jugé dans des conditions insolites. 
A peine condamné et dégradé, l'on fut prévenu 
d'un complot ourdi pour le faire évader. Dès la 
fin de janvier 1895, feu le docteur Gilbert, du 
Havre, allié de M. Gabriel Monod, Helvète de 
naissance et huguenot de culte, chuchotait au 
président Félix Faure les premières paroles de 
revision. Le 1*' juillet 1895, M. Picquart était 
placé à la tète du service des renseignements et, 
depuis cette date jusqu'à l'intervention de 
M. Scheurer-Kestner, au 14 juillet 1897, les 
tentatives du même genre se renouvelèrent en 
quelque sorte de jour en jour. 

Mais le droit absolu de reviser n'apparte- 
nait qu'au ministre de la justice, saisi d'un 
fait nouveau de nature à établir l'innocence du 
condamné. M. Scheurer-Kestner, sans produire 
aucun fait de ce genre, faisait à l'automne 1897 
sa dernière démarche personnelle auprès du mi- 
nistère Méline. Le Conseil, ayant eu la bonté 



REVUE DES MACHINATIONS DREYPUSIENNES 27 

d'en délibérer, repoussa la requête, faute d'avoir 
le plus léger motif d'y faire accueil. Premier re- 
vers. On y fit face en dénonçant Eslerhazy. Celui- 
ci, enquêté et jugé, était acquitté. Le soir de cet 
acquittement, qui, pour beaucoup, devait tout 
clore, un jeune dreyfusien me confiait en sou- 
riant que « c4Îa n'était pas finir*. En effet, cela 
commençait. M. Zola publiait son f accuse. Le 
jury de la Seine le condamnait à un an de 
prison. Il insistait et le jury de Seine-et-Oise 
Tobligeait à quitter la France. M. Picquart, mis 
en réforme, était ensuite incarcéré. 

Que se passa-til au juste à ce moment-là? 
Quel fut le rôle de M. Brisson? M. Brisson estil 
intervenu, comme on le raconte, auprès de 
M. Cavaignac, afin d'obliger celui-ci à se servir, 
dans son discours du 7 juillet 1898, de Tapo- 
cryphe forgé par Henry ? M.Godefroy Cavaignac 
a-t-il été déterminé de la sorte à une enquête 
sur ce document et à toutes les fautes politiques 
qui en sont sorties?... Il est tout au moins diffi- 
cile d'admettre que les événements de la fin 
août 1898 aient été absolument spontanés. Les 
dreyfusiens avaient besoin d'un scandale qui eût 
enfin l'apparence d'un « fait nouveau ».Tout se 
passa comme s'ils l'eussent fabriqué de leur 
industrie. 

De cet éclat date leur première fortune. La 
découverte de l'apocryphe et la démission de 
M. Godefroy Cavaignac éloignèrent quelques 
obstacles. Non tous. S'il y eut un Garde des 
sceaux pour accueillir l'instance de Mme Drey- 
fus, il se trouva également au ministère de la 
Justice une commission consultative qui, d'à- 



28 l'action française 

bord par 3 voix contre 3, puis par 4 voix contre 
2, refusa de découvrir à l*acte de Henry le ca- 
ractère d'un fait nouveau de nature à établir 
l'innocence de Drevfus. Cet avis négatif causa 
parmi les dreyfusiens une telle stupeur que le , 
garde des sceaux, M. Sarrien, jusque-là leur do- 
cile et audacieux instrument, résista et fit le 
timide. Il n'osa prendre sur lui de passer outre 
à l'avis de sa commission. Cet homme coura- 
geux pria ses collègues du cabinet Brisson de 
s'associer à son acte, de manière à ce que per- 
sonne n'en répondît seul. Ils y consentirent. Le 
conseil des ministres donna au ministre de la 
Justice l'ordre que venait de mendier celui-ci. 
Ainsi couvert, M. Sarrien saisit la Cour su- 
prême de la demande de Madame Dreyfus. 

M. Sarrien invoquait deux moyens de revi- 
sion : 1^ ce qu'il nommait le faux Henry ; 2*^ ce 
quMl appelait la contradiction entre deux séries 
d'expertises au procès Dreyfus et au procès 
Esterhazy. Il convient de dire tout de suite une 
chose : Tun et l'autre moyen fut abandonné par 
la Cour. Dans son arrêt de revision (3 juin 1899) 
la Cour ne statua ni sur le prétendu faux de 
Henry ni sur la con tradiction prêtée aux experts. . . 

II 

FRAUDES POUR OBTENIR LA REVISION 

Le rapport emphatique et partial du conseiller 
Alphonse Bard avait fait jeter les hauts cris (fin 
octobre 1898) : une Chambre véritablement « cri- 
minelle » n'osa en prononcer l'adoption immé- 



REVUE DES MACHINATIONS DREYFUSIEXNES 29 



diate. Jugeant donc que l'affaire n'était point en 
état, elle ordonna l'enquête. 

Cette enquête, prévue et préparée depuis 
longtemps, présentait, elle aussi, de graves dif- 
ficultés. On avait bien quelques témoins, les 
Picquart, les Cordier, les Berlulus : tous plus ou 
moins suspects. Quelques manœuvres de procé- 
dure pouvaient sauver M. Picquart du Conseil 
de guerre : elles ne lui conféraient ni crédit per- 
sonnel, ni arguments probants en faveur de 
Dreyfus. On avait fait beaucoup de fond sur 
M. Cordier, à qui Ton espérait faire dire que le 
bordereau Dreyfus n'était pas arrivé dans les 
mains du colonel Henry, mais dans les siennes 
propres : les premières paroles de M. Cordier 
aux magistrats enquêteurs avaient absolument 
détruit cette espérance. Pour M. Bertulus, un 
rapport de M. Feuilloley allait le dénoncer... Mal 
assurés de leurs agents autochtones, les dreyfu- 
siens s'enquirent d'auxiliaires étrangers. 

Ils allèrent à Tambassade d'Italie. M. Joseph 
Reinach y avait couru le premier dès le com- 
mencement du mois de septembre. D'après un 
dossier composé de douze pièces conservées au 
ministère de la Guerre, c< le 5 septembre 1898, 
« M. Reinach se présente à huit heures et demie 
« à l'ambassade d'Italie où il passe 40 minutes. 
« Le mardi 8 novembre^ M. Reinach arrive à sept 
« heures un quart du soir et sort à huit heures ; 
« le jeudi qui suit, il demeure un peu moins 
t longtemps : de sept heures à sept heures e 
« demie (1) ». Le 8 novembre 1898 marque les 

(1) Voir dans V Action française du 1" avril 1900 ton 
le prédeax article de M. Quj d'Echenans. 



30 l'action française 

débuts de Tenquôle. Toul le temps que se con- 
liDua cette enquête, le dossier établit des visites 
clandestines à l'ambassade, faites tout d'abord 
par M. Joseph Reinach, un peu plus tard par 
M. Ludovic Trarieux. Ni Tun ni l'autre ne con 
testent d'ailleurs ces visites. M. Reinach, dans 
une lettre du 13 septembre 1899, s*en est vanté : 
il a dû s'y montrer prudent. Mais M. Ladovic 
Trarieux dut être téméraire : car le moindre 
rappel de ses relations avec le comte Tornielli a, 
difait-on, le privilège de Tirriter. Quant au 
diplomate transalpin, il fut complaisant. Mais 
ses complaisances extrêmes envers les amis de 
Dreyfus furent payées et surpayées par ses visi- 
teurs. Ce commerce, sur lequel le commandant 
Guignet pourra donner des éclaircissements 
utiles, ne saurait atteindre, h aucun degré, 
l'honorabilité de l'ambassadeur : s'il est vrai 
que le comte Tornielli a bien reçu le prix de ses 
complaisances, son prince et son pays en ont 

seuls profité 

Les démarches des dreyfusiens hors du terri- 
toire judiciaire et même, à dire vrai, du territoire 
national pouvaient avoir, qk et là, quelque uti- 
lité de détail. Mais elles étaient excessives. 
Leur excès les qualifiait et les dénonçait au 
public. La démission de M. de Beaurepaire, 
l'enquête du premier président, la loi de des- 
saisissement qui résulta de tous ces faits déter- 
minèrent un grand désordre dans la troupe 
révisionniste... Il est singulier d'avoir à noter 
ici la mort de M. Félix Faure. Si ce fut un sim- 
ple accident, il eut les conséquences, le rôle 
et la fonction du plus beau des crimes, et du 



REVUE DES MACUINATIONS DREYFUSIENNES 3t 

plus fructueux, et du plus opportun pour les 
alliés de Dreyfus. Jamais leurs affaires n'avaient 
été si bas. Cette disparition /(?r^ui/6 les relevait. 
Elle fît litière d'une influence qai eût très 
certainement balancé au Palais celle de Tesprit 
genevois et de Tor juif : les trois chambres de la 
Cour de Cassation eussent délibéré sous les 
faisceaux de Tarmée et de la nation. Avec le 
président Loubet, c'est Tlnternationale qui régla 
toutes les sollicitations du pouvoir. 

La disparition fortuite de M. Faure écartait 
des idées, des principes et des personnages 
embarrassants. £lle ne [créait pas, à proprement 
parler, une atmosphère favorable à Dreyfus. Ce 
qu'avaient dit Picquart, Cordier et Bertulus 
était bien misérable, et personne ne réfutait les 
dépositions des généraux et de leurs officiers. 
Seul, le représentant du ministre des Affaires 
étrangères, M. Maurice Paléologue, avait, 
« d'ordre » de son ministre-, introduit un cer- 
tain élément d'inquiétude en déposant que la 
première version du télégramme du 2 novembre 
1894 (dépêche Panizzardi) était une pure inven- 
tion des bureaux de la Guerre. Plus les expli- 
cations des témoins militaires sur cette ver- 
sion (la fameuse pièce 44} apparaissaient nettes 
et simples, plus le mandataire de M. Delcassé 
les contestait avec arrogance : M. Paléologue 
criait. De son côté, le commandant Cuignet, délé- 
gué de la Guerre, mettait en doute le texte invo- 
qué par le diplomate, et son doute croissait à 
proportion des refus qui lui étaient opposés 
quand il réclamait l'original discuté. 

Quand cet original ou son décalque apparut 



32 l'action française 

enfin, le commandant Cuignet ne se borna plus 
à douter : il affirma que ce document était sus- 
pect de maquillage et de faux. Mal soutenu, 
presque trahi par le gouvernement, le com- 
mandant Cuignet, à ce moment précis, se trouva 
retranché, éloigné, banni du procès, et Ton en 
profita pour étendre par la publicité du Figaro 
l'effet des audacieuses accusations de MM. Del- 
cassé et Paléologue (i). — L'atmosphère révision- 
niste était créée. 

Il fallait la fixer et la condenser en arrêt de 
justice. Dans ses réquisitions écrites M. Manau 
avait présenté à la Cour jusqu'à dix moyens de 
revision. Huit d'entre eux furent écartés abso- 
lument. Il ne fut question dans l'arrêt : 

ni du prétendu faux de Henry ; 

ni de la prétendue contradiction des exper- 
tises (1894 et 1897) ; 

ni des dates variées qui auraient été successi- 
vement assignées au bordereau ; 

ni du Je pars en manœuvrer absolument» retiré 
à Dreyfus, « absolument » attribué à Esterhazy 
par M. Manau; 

ni des erreurs diverses qu'aurait commises 
l'agent Guénée aux dépens de Dreyfus; 

ni de la scène qui aurait eu Heu entre Ber- 



(1) Elles furent bien démenties à Rennes par le témoi- 
gnage, du reste infiniment timide et discret, de M. De- 
Uroche-Vernet. Nous sayons, grâce à lui, que la pièce 44 
n'est pas une invention. Il y a bien eu un premier déchif- 
frement de la dépêche du 2 novembre 1894 ainsi con^u : 
« On a arrêté le capitaine Dreyfus qui a eu fou qui n'a 
pas en] de relations avec l'Allemagne ». Le doute soi le 
tour négatif ou positif de la phrase est un admirable trait 
de diplomatie. 



REVUE DES MACHINATIONS DREYFUSIENNES 33 

talus et Henry, pauvre étai de la misérable thèse 
reinachienne « Henry-Esterhazy » ; 

ni d*aacun argument précis tiré de la dépêche 
Panizzardi ; 

ni des prétendues protestations t officielles » 
faites à Tétranger en faveur de Dreyfus. 

Non seulement la Cour fut muette sur ces huit 
points, mais les deux autres moyens de M. Ma- 
nau furent rejetés, sous la forme qu'il leur avait 
donnée. 

M. Manau trouvé trop dreyfusien, on 
n'écouta point davantage le conseiller rappor- 
teur, M. Ballot- Beau pré, «dont le projet d'arrêt 
fut transformé complètement après discussion. 
H. Ballot-Beaupré avait déclaré, au cours de 
son rapport, sa « conviction » que le bordereau 
était de la main d'Ësterhazy; mais il s*étail 
gardé d'introduire dans ses conclusions un 
sentiment aussi tranché, ne pouvant en fournir 
la preuve. La Cour imita sa réserve, mais voulut 
fortifier cet ouvrage par ailleurs. 

De ce fait, elle le gâta. C'est la destinée ordi- 
naire des ouvrages écrits en collaboration. Les 
arrêts véritables sont rédigés par un président, 
consentis par les assesseurs : celui-ci, tissu d'in- 
certitudes, de contradictions, de reprises, oflrit 
le caractère de ces textes de loique fabriquent les 
Parlements, hachés, coupés, défigurés en cours 
des débats, perdant parla leur cohérence et leur 
application. Notre Chambre des députés y recon- 
nut un de ses chefs-d'œuvre habituels : elle en 
vota donc Taffichage à cent voix de majorité. 

Que disait cet arrêt? D'abord de honteuses 
sottises. Il invoquait, pour l'expertise du bor- 

ACTiOR FtAHÇ. — T. IV, 3 



34 ACTION FRANÇAISE 

^ereau, la triple autorité de MM. Meyer, Giry 
et Molinier qui, s'élant déjà publiquement pro- 
noncés sur le sujet, auraient dû être récusés ou, 
du moins, par pudeur, se récuser d'eux-mêmes. 
€et arrêt du 3 juin défigurait, en outre, le sens 
général de quelques témoignages relatifs à la 
pièce Ce canaille de D.,.Q\iaxid les témoins avaient 
dit en somme que la pièce pouvait ?ie pas s^ap- 
pliquer à Dreyfus, la Cour leur faisait dire qu'elle 
nepouvait8*appliqtwàluij en d'autres mots qu'elle 
était c considérée comme inapplicable à Drey- 
fus ». Ainsi, un arrêt solennel de la plus haute 
juridiction du pays portait une espèce de faux (i). 
Quel désordre ! Mais sans ce désordre jelé parmi 
les esprits les plus graves jamais l'idée de la 
revision du procès Dreyfus n'eût trouvé le 
moindre crédit. 

Que disait encore l'arrêt? Qu'il y avait des 
doutes. — Le papier du bordereau ne serait- 
il le papier d'Esterhazy? L'écriture de cette 
pièce ne serait-elle récriture d'Esterhazy? Les 
aveux de Dreyfus, trouvés insuffisants pour 
faire obstacle à la revision, avaient-ils été 
faits dans les conditions et dans le sens que Ton 
racontait? La pièce Ge canaille de Z?..., « considé- 
rée comme inapplicable à Dreyfus », n'étail-elle 
à écarter complètement? 

Ainsi l'arrêt ne jugeait rien. Il ne consacrait 
aucune légende. Sur aucun point il ne limitait 
les juges futurs. Ceux-ci , laissés souverains, 
allaient user de cette souveraineté plénière pour 
condamner le Traître une seconde fois. 

(1) Oa verra le détail de celte discussion dans l'Action 
française du 15 août 1899, page 70. 



REVUE DES MACHINiLTIONS DREYFUSIENNES 35 



III 



POUR TROMPER LE CONSEIL DE GUERRE DE RENNES 

A la faveur du huis-clos et de ses surprises, 
du concours gouvernemeutal et des grosses ma- 
lices de la presse juive, on avait pu tromper la 
Cour de Cassalion, quant au fond de TaiTaire, et 
ainsi l'entraîner à tromper le public. L'éner- 
gique et intelligente altitude du général Mer- 
cier, entouré d'un état-major aussi savant et 
avisé que vigilant, avertit tout de suite les me- 
neurs dreyfusiens qu'ils perdraient leur peine 
devant le Conseil de guerre de Rennes. Des ma- 
nœuvres aussi grossières que Tatteutat Labori 
n'étaient point capables de troubler les membres 
de ce tribunal militaire. Quant au défilé des 
témoignages, pour un Hartman, un Sébert ou 
un Picquart qui tentèrent de déformer quelque 
subtile vérité d'ordre technique, vingt réfuta- 
tions spontanées et irrésistibles devaient se 
produire à chaque séance. Cette émulation gé- 
néreuse avait même gagné au-delà du monde 
militaire : quand M. Poincaré assaisonna de 
plaisanteries d'assez mauvais goût une faible 
critique des observations de M. Bertillon, l'on 
vit un mathématicien illustre, membre du Col- 
lège de France et de l'Institut, M. Camille Jor- 
dan, faire à son tour la critique de son collègue, 
lui relever ses fautes et rendre enfin justice au 
sagar^ génie de l'inventeur calomnié. 

Aussi bien les amis de Dreyfus le sentaient-ils 



36 l'action française 



vaincu d'avance si Ton touchait au fond de Taf- 
faire. Ils se mirent en tête d'empêcher ce 
débat de fond. Dès le lendemain de Tarrêt, 
M. Cornély avait eu mandat d'imprimer qu'il 
y avait « chose jugée » : le Conseil de guerre de 
Rennes devait être conduit par ce « jugement > 
de la Cour comme un petit enfant par la main 
de sa nourrice. Le Temps faisait écho à ces 
belles propositions et, dès lés premières dé- 
positions, on comprit que les dreyfusiens 
n'auraient d'autre tactique que d'invoquer à 
tout propos le jugement, d'ailleurs imaginaire 
et inexistant, de la Cour. Ainsi cherchaient-ils à 
frapper d'inertie, de paralysie le sens propre 
des juges ou, en les égarant à hésiter, à déli- 
bérer sur l'étendue de leur compétence, les 
détournaient-ils du sujet débattu devant eux. 
Cette diversion n'était point exempte d'adresse 
et n'a pas été complètement inutile à Dreyfus. 

C'est sur l'origine du bordereau que se porta 
l'effort dreyfusien. On ne cessa de rabâcher que 
la jurisprudence de la Cour souveraine avait 
prononcé là-dessus et que l'attribution du bor- 
dereau à tout autre que Dreyfus était un fait 
judiciaire absolument acquis et dont personne 
n'avait le droit de douter en justice. 

Souvenons-nous des termesdont s'était servie, 
dans son arrêt du 3 juin, la Cour de Cassation 
en résumant les faits relatifs à ce bordereau : 

« Attendu », disait-elle, « que ces faits inconnus 
cr du Conseil de guerre qui a prononcé la con- 
« damnation tendent à démontrer que le borde- 
« reau n'aurait pas été écrit par Dreyfus »... 

t Tendent à démontrer » signiûe sans doute 



RETUE DES MACHINATIONS DREYFUSIENNES 37 

autre chose que n'eût signifié « démontrent », et 
ce conditionnel « n*aurait pas élé écrit » n'équi- 
vaut pas au modeafTirmatif. Cependant, Texpert 
Charavay, qui déposa le 28 août, énumérant les 
trois raisons précises qui lui avaient fait attri- 
buer à Esterhazy le bordereau qu'il avait attri- 
bué, quatre années plus tôt, à Dreyfus déclara : 

« C'est la découverte de récriture d'Esterhazy ; 

« C'est le faux Henry ; 

« C*est r arrêt de la Cour de Cassation, n 

Ce témoignage fut trouvé assez plaisant :car, 
si la Cour avait douté que le bordereau fût 
de la main d'Alfred Dreyfus, c'avait été sur une 
expertise de Charavay, et soudain l'expert, pour 
défendre son expertise, en arrivait à s'appuyer 
sur le jugement de la Cour! Ainsi, selon Pas- 
cal, la doctrine prouvait-elle les miracles, et 
les miracles prouvaient ils à leur tour la doc- 
trine (1). Mais, pour être aussi vicieux en logi- 
que que les arguments de Pascal, le cercle de 
M. Etienne Charavay ne parut à personne d'une 
irréprochable moralité. Mentait-il? Portait-il un 
faux témoignage? Ou seulement, par fanatisme, 
faiblesse d'esprit, concession à son entourage, 
faisait-il à la pure vérité quelque tricherie? Le 
pauvre homme nous a quittés depuis trop peu 
de temps pour que la discussion instituée sur un 
pareil sujet soit décente. Il me suffit de l'in- 
diquer. 

M. Scheurer-Kestner, qui est mort égale- 
ment peu après le procès de Rennes, était 

(1) M. Ernost Havet, pôro du dreyfasien Louis Havet, 
blâma beaucoup ce raisonnement de Pascal. 



38 



L ACTION FRANÇAISE 



retenu par la maladie. Mais il adressa au 
Conseil de guerre un témoignage écrit. Cet 
écrit, j*ai regret de le dire, renferme une falsi- 
fication de texte certaine. A. défaut de couronne 
et de palme, on déposa sur le cercueil de ce 
vieillard une copie de ce double extrait : . 



Texte de Varrét de la Cour 
de Cassation, 
Ces faits « inconnus du 
Conseil de guerre qui a 
prononcé la condamnation » 
tendent à démontrer (non 
démontrent) que le bor- 
dereau n aurait pas été (et 
non n'a pas été) écrit par 
Dreyfus. 



Texte du témoignage 
de M. Sckewer-Kestner, 
Quant à l'identité dont 
j'avais été frappé entre 
récriture du bordereau et 
celle d'Esterhaz;, elle a 
été reconnue.,. par la Cour 
de Cassation elle-même. 



Ainsi la Cour, toujours la Cour! La manière 
dont M. Scheurer-Kestner falsifia dans cette 
déposition écrite un arrêt que chacun pouvait 
lire sur les murailles des trente mille com- 
munes permet d'apprécier le reste de sa con- 
duite. Qui put dénaturer à ce point un fait si 
public a dû prendre d'étranges libertés avec des 
faits mystérieux ou mal connus. L'intérêt de 
parti devait précipiter ce pauvre esprit dans les 
plus incroyables machinations. Qu'il y fût d'ail- 
leurs un inconscient, c'est la seule hypothèse 
dont on puisse accorder à ses mânes le bénéfice. 

Mais ni M. Trarieux, ni M. Bertulus ne sau- 
raient bénéficier d'hypothèses semblables. Juris- 
consultes l'un et l'autre, ils ne purent pas se 
tromper sur la lecture d'un texte aussi clair. 
L'un revêtu d'une haute charge de judicature, 
l'autre avocat, ancien ministre de la justice et 
sénateur, s'ils ont commis le crime de falsifica- 



REVUE DES MACHINATIONS DREYFUSIENNES 39 

tjon de documents, ils Tont compliqué par là 
même d'abus de confiance et de forfailure. Ils ont 
déshonoré leur fonction, en même temps qu'ils 
en abusaient d'une indigne sorte. Leur triple 
crime est fort aisé à établir. Relevons encore 
une fois le texte de Tarrèt de revision : 

c Attendu que ces faits inconnus du Conseil 
et de guerre qui a prononcé la condamnation 
« tendent à démontrer (et non démontrent) que 
« le bordereau n'aurait pas été (et non n'a pas 
« ê/«) écrit par Dreyfus... » 

Or, M. Bertulus déposait, le 17 août, avec 
une insistance, une emphase, une violence que 
tout le monde nota : 

« Je le crois (que Dreyfus est innocent] parce 
c que le bordereau est d'Esterhazy, et j'ai le 
« droit de dire pourquoi, parce que la chose a 
« été souveratnement jugée par la Cour de Gassa- 
c iion. 

c La Cour de Cassation est le pouvoir su- 
« préme de la justice en France. 

a La Cour de Cassation a dit : Le bordereau est 
H cTEsterhazy.,, 

« Il y a là une vérité judiciaire absolue, La Cour 
« d^ Cassation Va dit. Je suis un magistrat, je le 
« dis après elle, je le dis avec elle, n 

Rien n'égalerait le scandale de ces mensonges 
réitérés si M. Trarieux n'avait pas déposé dix- 
huit jours plus tard. M. Trarieux ne se borna 
point à mentir comme M. Bertulus. Il fit le me- 
naçant contre ceux qui accomplissaient leur de- 
voir. Il leur reprocha au nom de la Cour de Cas- 
sation les recherches que la Cour elle-même avait 
ordonnées. Prenez la peine de relire aux pages 



40 l'action française 

précédentes ce texte de Tarrét, que je n'ose re- 
copier une troisième fois, veuillez ensuite y com- 
parer celte diatribe de M. Trarieux : 

<( La Cour de Cassation a jugé que c'était 
«c Esterhazy qui a écrit le bordereau, si bien 
« qu'il est étrange qu'à cette barre, et contrai- 
« rement à V autorité souveraine de la chose jugès^ 
« on revienne remettre en question ce que per- 
« sonne n'aurait le droit de remettre en question. » 

Sur les sept juges du Conseil de guerre, il y 
avait cinq esprits fermes. Ils consultèrent le 
texte de l'arrêt de revision. Un simple coup 
d'oeil sur ce texte les assura que le témoin Tra- 
rieux et le témoin Bertulus jouaient une comé- 
die indigne. Demander l'emprisonnement immé- 
diat de ces histrions leur parut sans doute 
indiqué par la loi et par le bon sens. S'ils ne le 
firent point, ce fut par un scrupuleux désir de 
p&raître aussi impartiaux, longanimes et tolé- 
rants qu'ils l'étaient en réalité. Ahl ce désir, né 
d'un scrupule, les arrêta mal à propos. Ils se 
turent. Ils laissèrent les saltimbanques et les 
charlatans pousser jusqu'au bout leur système 
d'intimidation, et, comme il arrive en pareil 
cas, les débiles payèrent la générosité des forts. 
Pendant que les cinq se rendaient à la mani- 
feste évidence de la culpabilité de Dreyfus, il se 
rencontra deux cerveaux troubles el vacillante 
pour douter du principe même de leur juridic- 
tion. 

Esprits fort droits, mais simples iet limités, 
ils se dirent : « Ce juge et ce législateur con- 
c( naissent la loi mieux que nous. Notre bon 
«r sens pourrait apprécier les faits aussi saine- 



REVUE DBS MACUTNATIONS DREYFUSIENNES 41 

« raent que n'importe qui. Mais il ne s'agit 
« point de faits. Il s'agit de nosdroils. Les juris- 
« tes les doivent mesurer. Ils sont de la partie. 
« C'est eux qu'il nous convient d'écouter, au 
« moins par prudence... » 

Les paroles intérieures furent probablement 
un peu moins nettes que dans ce discours écrit. 
Mais leur sens diffus était celui-là. La fraude, le 
mensonge et le faux témoignage introduits au 
procès de Rennes par despersonnages de qualité 
créaient dans les esprits une brume efficace. Et 
les deux votes négatifs sont sans doute sortis 
de là. 

Si donc, comme s'en est plaint M. Anatole 
France, le verdict de Rennes manqua de logique 
rigueur, si, en un certain sens, il forma « un 
« petit être fait d'une tête de rat emmanchée 
« à une arête de poisson et finissant en queue 
« d'hirondelle », une manière de chimère en 
même temps que d'avorton, « une infime créa- 
« ture absurde et mauvaise », tant de disparates 
s'expliquent, se justifient quand on compare 
aux viles machinations d'un Trarieux et d'un 
Bertulus la candeur de ceux qui s'y laissèrent 
piper. De cette rencontre inégale devait résul- 
ter nécessairement un verdict mal lié, quoi- 
que juste et généreux dans l'ensemble de sa 
teneur. 

IV 

POUR TROMPER l'oPINION PUBLIQUE 

Les dreyfttsiens n'étaient pas moins défaits I 
Us eurent beau crier, pleurer, se répandre en 



4â l'action française 

discours d*indigDatioD et de merci, ouvrirméme 
une souscription pour élèvera Rennes le monu- 
ment expiatoire de la grande iniquité perpé- 
trée, leurs manifestations variées ne réussirent 
pas à dérouter Tesprit public. Ils apparurent 
au public ce qu'ils étaient, manifestement: con- 
fondus. La gr&ce de Dreyfus, enveloppée dans 
une formule dédaigneuse du général de GallifTet, 
parut même ajouter à la victoire du sentiment 
national : pour être gracié, Dreyfus s'était dé- 
sisté de tout pourvoi en revision, avouant une 
fois de plus la justice du châtiment qu'il évitait. 
Mais les patriotes commirent ici une faute. 
Faute bien française ou, plus exactement, gau- 
loise. Ayant vaincu, ils négligèrent de poursui- 
vre los avantages de la victoire. Quelques-uns, 
au rang desquels nous avons le plaisir de 
compter nos meilleurs amis, s'étaient bien dé- 
clarés pour une offensive énergique. Mais ils 
ne furent pas suivis. Au lieu de s'élever contre 
les faux, les forfaitures, les trahisons et les faux- 
témoignages commis autour de Dreyfus par les 
dreyfusiens, nos amis préférèrent s'acharner à 
défendre (contre des ennemis politiques grimés 
enjugesI}BuffetetDéroulède,Lur-Saluces,Habert 
et Guérin. Diversion fatale, qui conduisit 
jusqu'aux abords de l'Exposition, et celle-ci 
occasionna des diversions nouvelles. Le parti de 
Dreyfus utilisa tant de loisirs. Par les loges, par 
les prêches, par les synagogues et aussi par les 
comités centraux républicains, qui sont les maî- 
tres du pays électoral, par une infinité de cam- 
pagnes de presse aussi puissantes que sour- 
noises, les dreyfusiens s'ingénièrent à tromper 



REVUE DES MACHINATIONS DREYFUSIENNES 43 

l'opinion tant<)t8ur le sens et tantôt même sur la 
lettre du verdict de Rennes. Des Loriquets à 
rouelle jaune enseignèrent à leurs villageois 
ignorants Facquittement d'Alfred Dreyfus ou 
leur annoncèrent sa réhabilitation prochaine. 

M. TrarieuK avait eu, à Rennes, une exclama- 
tion pleine de superbe : 

— &*, àvait-il dit en toisant un trop modeste 
contradicteur,s'tZ pouvait exister des lois gui me fus- 
sent applicables... 

Il dédaignaou redouta, quant àlui,d'appliquer 
les lois aux accusés de la Haute-Cour ; mais tous 
ses amis, depuis M. Ranc jusqu'à M. Thévenet, 
vinrent siéger dans ce tribunal révolutionnaire. 
Les ennemis d'Alfred Dreyfus étaient envoyés en 
prison, en exil ou en disgrâce; sesamis,au con- 
traire, continuant k occuper les plus hautes 
situations politiques, ouvraient l'Exposition, 
recevaient ou distribuaient des récompenses, des 
croix d'honneur, de l'avancement. Les magis- 
trats, les'o£Bciers,les fonctionnaires antidreyfu- 
siens étaient chassés ou reculés. M. Berlulus re- 
cevait enfin son illustre robe rouge et M. Ber- 
tillon perdait la moitié de sa place. — Simples 
et médiocrement sensibles aux nuances, tou- 
jours prêtes à projeter leurs impressions en 
signes éclatants, les foules n'allaient-elles point 
conclure du dreyfusianisme ofliciel à la pure in- 
nocence du traître et de ses complices? 

Telle était la joyeuse espérance des dreyfu- 
siens. C'est une espèce de miracle que le peuple 
français ne Tait pas accomplie. Ses conducteurs 
naturels l'abandonnaient. Il eût fallu de vives 
campagnes de presse qui se fussent toujours ter- 



44 l'action française 

minées en justice et devant le jury : les nationa- 
listes se sont exténués dans la plus vaine des 
campagnes électorales. Les élections auraient dû 
étreTun des moyens donlon eût affaibli l'ennemi 
commun : elles sont, au contraire, et naturelle- 
ment, devenues une fin . Or,en rase campagneélec- 
torale, dans le conflit des intérêts sordides ou des 
passions violentes, l'intérêt général et le désir 
du bien public ont fatalement le dessous. Nos 
succès parisiens ont été la goutte d'alcool qui 
acheva de nous dérouter. Mais, chose remar- 
quable, ce que le mouvement nationaliste a 
perdu depuis une année, le parti dreyfusien ne 
l'a point regagné. La France ne croit pas plus 
à l'innocence de Dreyfus qu'au patriotisme de 
Delcassé, de Waldeck, deMillerand ou de Monis. 
Ces personnages restent tous semblablement 
odieux. Mais, par Teffet des dégradations qu'o- 
père le Temps, leur nom s*enfonce dans une es- 
pèce d'oubli. L'amnistie, la vraie, la voilà! C'est 
la plus désastreuse. 

Pour l'amnistie légale, l'effet en est manqué. 
Comme on l'a vu assez souvent par ce tableau 
des machinations dreyfusiennes, l'engin fut re- 
tourné contre ses auteurs. Il les a meurtris de 
plus d'un éclat. Les débats de la loi n'ont fait 
que réveiller le souvenir des scélératesses com- 
mises. Ils se sont donc amnistiés! C'a été le cri gé- 
néral. Le refus grimacier des principaux a cou- 
pables »,Dreyfus, Picquart, Joseph Reinach, n'y 
a rien fait. 



Biais, quand il pense aux crimes entassés par 



REVUE DES MACHINATIONS DREYFUSIENNES 45 

les dreyrusîens, le public ne songe d'habitude 
qu'au crime essentiel, capital, au crime poli- 
tique, au long attentat, préparé et réussi, contre 
Tunité et la sécurité nationale. — Bientôt^ le 
fait d'avoir été un peu consciemment du parti de 
Dreyfus équivaudra à la notation d'infamie: car 
les graves et sanglantes difficultés qui se pré- 
parent pour la France et qui auront éclaté sous 
peu rendront inconcevable l'idée qu'un honnête 
homme ait pu préférer le parti d'un quidam, 
jugé et condamné comme traître, aux intérêts 
les plus pressants de TËtat et de la patrie. 
Bientôt^ rAffaire étant comprise de chacun, ainsi 
qu'elle doit l'être, comme une immense cons- 
piration contre la patrie, l'idée du dreyfusien 
désintéressé et sincère deviendra une chimère 
incompréhensible : il faudra relire nos plus mi- 
nutieuses analyses psychologiques pour at- 
teindre aux causes impersonnelles de l'épidémie 
dreyfusienne. Et encore en doutera-t-on 1 L'on 
préférera certainement accuser soit de mauvais 
génies, soit la méchanceté des hommes. On ad- 
mettra de plus en plus péniblement que les 
principes révolutionnaires, les idées suisses, 
l'inepte et cruelle philanthropie romantique 
aient pu allumer dans une foule d'honnêtes cer- 
velles une passion presque religieuse en faveur 
du prisonnier de l'Ile du Diable et induire ces 
innocents à poursuivre et à obtenir la publi- 
cation de nos secrets militaires, la désorgani- 
sation du haut commandement, la désunion de 
tout un excellent corps d'officiers, enHnla réduc- 
tion et l'exténuement de l'armée française tout 
entière... On ne comprendra pas que de vagues 



46 l'action française 

imaginations de rhéteurs aient engendré un si 
grand nombre d'impulsions destructrices ni que 
de purs réves^ en apparence sans venin, aient 
fructifié en actes mortels. Quand les temps que 
j'indique se seront révolus et qu'on nous relira, 
nous serons trouvés indulgents. Nous disons 
habituellement drenfusien ou dreyfusiste. On 
se plaira à dire, comme aux premiers jours 
d'étonnement et de rage, dreyfusard. L'avenir 
fera croire que non seulement les meneurs, mais 
les menés, non seulement les bergers, mais le 
troupeau, ont volontairement combiné avec leur 
Dreyfus toute la suite des catastrophes fran- 
çaises. Déjà le peuple éprouve le courus senti- 
ment que ceux qui s'amnistient veulent s'am- 
nistier d'un vaste crime de trahison imaginé et 
commis en chœur. 

Ët,aufond,le peuple sent bien! Parmi d'innom- 
brables dreyfusiens abusés, le dreyfusien con- 
scient et volontaire pullule. Un Reinach, un 
Waldeck, un Clemenceau ont fort bien su tout ce 
qu'ils faisaient.Quand ils parlaient de re vision, ils 
savaient à, quelles raisons et à quelles nécessités 
d'Ëtat ils se heurteraient,ce qu'il faudrait détruire 
d'utile à la patrie et rompre même des défenses 
de cette patrie elle-même. Un procès de police 
militaire jugé à huis clos était, de sa nature, tout 
à fait impossible à reviser normalement. La 
revision ne pouvait s'opérer qu'au milieu d'un 
trouble infîni et au prix d'immenses dommages. 
C'est ce qui est arrivé. Les dépositaires de la 
formule jacobine sont les derniers qui puissent 
s'en excuser sur leur ignorance. Ils ont, en le 
sachant, procédé en purs anarchistes. Le seul tort 



HEVOE DES MACHINATIONS DREYFUSIENNES 47 

de M. Méline, qui avait bien défini le plan de cette 
anarchie, fut, au début de leur campagne, de ne 
point les traiter en conséquence. Il n'a point osé 
appliquer à des attentats contre ]a patrie la 
dixième partie des peines qui furent appli- 
quées depuis par M. Waldeck à des complots fort 
vagues et à peine suivis d'effet contre la forme 
seule ou le seul personnel du gouvernement. 

Puis donc que les Français commencent d'avoir 
la perception du crime politique, nous avons 
tenu à la compléter par un tableau tout aussi 
clair de leurs crimes de droit commun. Crimes, 
délits, usurpations de pouvoir,iilégnlité8,disions- 
-nousen commençant : la récapitulation que Ton 
vient d'en lire est sommaire ; du moins, appre- 
nons-la par cœur. Nous ne sommes pas des pro- 
cureurs, mais des citoyens. Soustraites désormais 
à tonte peine légale, ces menues hontes dreyfu- 
siennes ne peuvent échappera l'exécration des 
Français. Quand ils les connaîtront, ils sauront 
les marquer d'une flétrissure éternelle. 

Charles Maurras. 



Nous tenons à rappeler à nos lecteurs que le très 
intéressant article de M. de Mahy, dont un extrait 
a paru ici le 15 novembre, se doit lire in extenso 
dans la belle brochure publiée sous ce titre : La 
France et le Transvaal^ par notre ami E. Landry 
(28, rue Serpente). 



FŒTOR JnDAIGnS(l) 



HENRI HEINE 



Le bon Dieu, préroyant dans sa 
sagesse que son peuple choisi serait 
dispersé dans le monde entier, donna 
à tous ses membres une odeur spé- 
cifique qui leur permit de se recon- 
naître et de se retrouver partout ; 
c'est le fœlor judatcus. 

SCHOPBNHAUBR. 

. Le personnage est une manière de batailleur 
dont le cynisme s'attaque aux plus puissants, ne 
se fiant contre leur nombre et leur force qu'à sa 
maitrise en Tart des mauvais coups. Vous ap- 
prenez qu'en outre ce bruyant pourfendeur re- 
cherche la renommée, non pas les bénéfices, et 
môme, loin de viser à la richesse, oublie de ré- 
server les sommes que lui comptent les exploi- 
teurs du talent. Vous demandez ce qu'est cet 
homme. Que ne Técoutez-vous clamant par la 
place où de groupe en groupe il promène sa 
pompeuse obscénité : Je suis Juif, de Juive- 
rie authentique, et circoncis; regardez si je 
mens. Et par ce geste je vous insulte tous, vous 
qui n'êtes pas de chez nous et vous mes congé- 
nères honteux. 

Vous vous étonnez. Juif, ce querelleur auda- 
cieux, à peu près dénué de tempérament uti- 
litaire? Mais, objectez- vous, le propre de l'Hé- 
breu n'est-ce pas la souplesse, l'obséquiosité, 

(1) D'autres étudieront Tartificieux charmeur et son 
rossignol dlmitatioo. Notre tâche se borne à découvrir 
quelques aspects de l'Ame Israélite. 



HENRI HEINE 49 



ropportunisme surtout dans Tisolement? Au 
lieu d'un oez rabattu ou droit tout au moins, 
TOUS lui voyez une trompe bel et bien relevée, 
provocante; de sorte que TOUS ne croyez pas les 
hâbleries du fanfaron. C*estque vous jugez mal. 
Indépendamment de certaines particularités, 
la caractéristique du Juif n'est pas tant de 
porter crochu Tappendice facial que de l'intro- 
duire partout et toujours de le mal moucher. 
Considérez celui-ci; puis remarquez ce ton de 
voix, cet accent ni germain ni franc, à peine 
humain. 

LA' NATIONALITÉ JUIVE 

Henri Heine fut par le hasard gratifié d'une 
nationalité officielle. Son père Samson, venu 
l'on ne sait trop d'où, s'étant pour son trafic 
établi à Dusseldorf, la Juive Hollandaise sa 
compagne lui donna quatre ou cinq petits 
Westphaliens ; puis la progéniture, ainsi qu'il 
arrive assez souvent en Israël, s'éparpilla dans 
toutes les régions d'Europe. Parmi les mâles 
Tun, trouvant son compte en Autriche, y devint 
officier de dragons, un autre préféra la Russie 
et put y acquérir le brevet de médecin militaire. 
D'an troisième rejeton descendit une fille qui 
sous le nom de princesse délia Rocca pénétra 
dans la noblesse italienne. Quant au poète, peu 
s'en fallut qu'il ne se fît Français. 

Qu'est-ce qui le retenait à la Prusse? Tout 
gamin, il avait vu le triomphe de notre Gésar,le 
défilé superbe de nos aigles par les avenues de 
sa ville natale ; quand plus tard il se rappelait 

AOnOM niANÇ. — T. IV. 4 



30 l'action française 

Taprès-midi si lugubre à l'orgueil des vrais Alle- 
mands, Tartiste n'y trouvait qu'un sujet de dé- 
veloppements emphatiques sur le grand Napo- 
léon. Le spectacle de Tinvasion, le commerce 
forcé des conquérants n'avaient suscité chez lui 
que le culte de notre Empereur et l'amour de 
nos grenadiers. C'est ce qu'il eut le front d'affir- 
mer en son essai de biographie personnelle. 
« Je suis né, dit-il, l'an 1800, à Dusseldorf, ville 
sur le Rhin occupée depuis 1806 jusqu'en 1814 
par les Français, DE SORTE QUE dans mon en- 
fance j'ai respiré l'air de la France. » 

Genèse intéressante d'une sympathie! Com- 
bien devons-nous regretter que dans les Etats 
de la reine Louise cette aisance à chérir notre 
joug ait été exceptionnelle! L'indignation, puis 
le désespoir causés par l'extension de notre su- 
zeraineté provoquèrent dans le vieux pays 
teuton un soulèvement, une fièvre qui sur la 
littérature même eut son influence. Heine, ap- 
préciant le généreux mouvement et la part qu'y 
avaient prise les Jahn, les Ârndt, les Schlegel, 
raillait cette opposition a teigneuse et'rustique » 
contre le sentiment le plus beau qu'eût produit 
la philosophie, la fraternité universelle, le cos- 
mopolitisme. 

Les autres, qui n'entendaient pas cette con- 
ception, le reniaient pour compatriote. 11 en 
riait : n'avait-il pas écrit Dos Buch der Lieder, et 
celui-là n'est-il pas le meilleur citoyen qui par 
ses œuvres répand le plus largement dans 
le monde la connaissance de sa langue? 
Cette idée, renouvelée chez nous avec succès 
par certain romancier, ne fut pas comprise des 



UENRI U£INE 51 



conlemporains de notre Hébreu qui persistèrent 
à le rejeter. Ce dédain parfois leur coûtait cher. 
D'ailleurs, il n*en accusait pas moins son bona- 
partisme, bien que cette religion guerrière s'ac- 
cordât mal avec sa tendresse pour Tespèce hu- 
maine. Il semble toutefois que parmi tant de 
transports et d'enthousiasmes affectés cette 
vénération fut sincère. 

Récemment l*on a découvert Tantisémitisme 
de Napoléon. Ne snfBt-il pas pour y croire d'ad- 
mirer le génie constructeur du prodigieux- 
Latin? Mais alors quel fait déconcertant que la 
fidélité fervente des Juifs à son égard, même 
après sa ruine I Nous ne sachons pas que la 
gent finassière se soit jamais égarée quand il 
s.*agit de démêler son intérêt. Avec raison Ton 
peut répondre que le nom de la dynastie nou- 
velle, résultante de la Révolution, resta long- 
temps comme le mot de ralliement de tou9 ceux 
qu'avaient favorisés les excès de la force popu- 
laire. Les disciples de Rousseau furent niaise- 
ment prodigues envers le peuple Israélite; Té- 
mancipalion lui fut offerte même à l'extérieur, 
dans toutes les contrées oii passaientnos armées 
victorieuses. Trop habitués encore à Tobéis- 
sance, les parasites ne laissèrent pas prévoir au 
Maître quelle franc-maçonnerie dangereuse ils 
allaient constituer dans son empire, de sorte» 
qu'il disparut sans les avoir presque jamais 
contrariés. 

La fantaisie prudhommesque des Droits de' 
IHomme, qui si bêtement assimilait aux auto- 
chtones les nomades, assurant à tous la même 
condition civile, était bien propre à nous attirer 



52 l'action française 

l'écume des continents. Quelle fortune pour des 
gueux astreints partout à la vie basse et cachée 
d'être admis au plein jour et pourvus des mêmes 
avantages que les représentants des plus an^ 
ciennes souches locales ; quels éloges de notre 
magnanimité, quel attacliement pour cette Cha- 
ûaan de la tolérance I 

Il y avait beaucoup de cette gratitude dans la 
prédilection de Heioe. Il faut y joindre son 
goût pour les amusements parisiens, la blague 
spirituelle des boulevards, les magasins coquets, 
les minois éveillés des demoiselles de modes. 
C'est là, selon lui, toute notre supériorité ; hor- 
mis ces glaces, et quoique la société des Fran- 
çais soit bien la plus plaisante du globe, ils 
Talent fort peu de chose intellectuellement. 
Leur caractère primesautier, agité, babillard, 
les rend impropres aux spéculations philosophi- 
ques. Si l'on excepte Edgar Quinet, lequel est 
d'ailleurs plutôt Allemand par la profondeur, la 
douleur de penser, la faculté d'émotion et l'en- 
nui, quel écrivain pourrait-on citer qui honore 
leur littérature? Non seulement il leur est dé- 
fendu de rien créer, mais ils sont même inca- 
pables de savourer le sublime. Devant les beau- 
tés de la comédie Shakespearienne, ils ne sa- 
vent que railler, ^raisonnant à froid sur l'idéal, le 
disséquant^ l'analysant. Et quelle platitude chez 
les dénommés « classiques » 1 Combien doit-on 
louer Lessing d'avoir démoli les baraques de 
leur théâtre 1 Là, ni doux propos de chevaliers et 
de grandes dames à l'ombre des hauts arbres, 
ni licorne effarouchée venant poser sa tête sur 
le sein d'une jolie jeune fille, ni ondines à che- 



HENRI HBINE 53 



fêlure verle, ni clairs de lune enchaotés par les 
sanglots durossignol. Pour les poètes nouveaux, 
ils sont tout à fait négligeables : Victor Hugo 
n'est qu'afféterie et déclamation bigarrée» sans 
imagination ni abondance ni harmonie, sans 
vie même ni liberté. Alfred de Vigny n*a de 
talent que pour la miniature. Alfred de Musset 
n*est heureux que dans ses imitations de Sha- 
kespeare. « Quand je considère cette soi-disant 
poésie Lyrique, celte caille-botte parfumée, con- 
cluait Heine, c'est alors que je reconnais 'toute 
la splendeur de la poésie allemande. » 

Et voilà ce qui i'empéchade se faire Français, 
Il est vrai qu'il pouvait se passer de cette 
inscription sur nos registres municipaux. Le 
gouvernement de Guizot, favorisant certains 
journalistes d'outre-Rhin, lui faisait une pen^ 
sioa annuelle de cinq mille francs environ (1)» 
n se contenta de ce privilège et ne poursuivit 
pas jusqu*au bout les formalités déjà commen^i* 
cées pour obtenir sa naturalisation. 

« Le plus petit cochon de mon pays, décla- 
rait-il ensuite, ne saurait se plaindre de moi. 
Parmi les élégants et spirituels pourceaux 
du Périgord qui ont découvert les truffes et s'en 
engraissent, je ne reniai jamais ces mo-^ 
desles porcs qui chez nous, dans la forêt de 
Teutobourg, se gorgent en de simples auges de 
bois des fruits du chêne paternel, comme autre* 



(i) Un Jaif, Weil, rédacteur à la Gazelle de StuUgard, 
touchait 1.500 francs par mois au ministère des Affaires 
Ëirangëres. On se demande quel servie» il pouvait bien 
vendra. 



54 L'ACTION FRANÇAISE 

fois leurs pieux ancêtres au temps où Arminius 
battit Varus. » 

Du reste, Tapostasie lui était impossible. Son 
Buch der Lieder l'obligeait à se comporter de 
telle sorte que le graveur du cimetière inscrlTît 
sur sa tombe : Gi-git un poète allemand. 

Insisterions-nous pour établir que Heine fut 
aussi peu Français que Prussien ? Ne convient- 
il pas simplement de poser ce principe que le 
cœur ne peut avoir deux nationalités ? Or 
Thomme était -Juif. 

C'est là le point capital. Des politiciens ont 
prétendu voir dans l'antisémitisme une hosti- 
lité de race, d*autres un fanatisme de religion. 
Quelle ignoran«*.e ou quelle roublardise ! H y a 
des rivalités et des guerres entre les peuples, 
mais non pas entre les races. Chez les der- 
nières le groupement, l'unité ont disparu : les 
rapports physiologiques entre les individus sont 
plus ou moins manifestes, et si leur origine fut 
commune, seul le classificateur s'en soucie ; 
pour eux, ils demeurent inconscients de leur 
parenté, nulle voix intime qui la leurfasse soup- 
çonner, aucune tradition, aucun nom sacré dont 
leur nature s'émeuve et qui les rassemble. Leurs 
langages même offrent souvent si peu d'analo- 
gies que le pédantismedes grammairiens s'enor- 
gueillit de les découvrir. Le peuple au contraire 
est un élre bien déterminé, bien vivant, désireux 
de se maintenir, et, s'il est vigoureux, de préva- 
loir; ses membres savent leur identité d'extrac- 
tion et d'intérêt; il a ses héros ou ses saints; un 
idiome lui est propre, exprimant des souvenirs, 
des idéçs, des tendances à lui particulières. 



HBNRl HEINE 55 



Mieux que personne, Heine nous prouve qu'il 
existe encore un peuple Juif, actif ennemi de 
tous les autres, et que l'horreur permanente de 
THébreu c'est Tinstinct de conservation des 
corps sociaux, leur résistance à l'élément étran- 
ger le plus fluide, le plus capable de les pénétrer 
et de les détruire. 

On abien souvent étudié l'œuvre poétique de 
Heine. S'il fut adroit au jeu des syllabes et des 
sentiments, cet art ne lui était pourtant, selon 
son aveu, qu'une jolie distraction. Avant tout, il 
se révéla citoyen-soldat de Palestine, a Je suis 
un poète juif, écrit-il, et je me sers volontiers de 
métaphores nationales. » Et ailleurs : a Que ma 
droite se dessèche, si je t'oublie, Jéruschola- 
yim ! » « Pour la cause juive j'ai fait les plus 
grands sacrifices ; mon cœur en saignera toute 
ma vie durant. » 

Ce n'est pas une exagération. Son zèle était 
trop compromettant pour certains. Cet agitateur 
violentait ses frères en Jacob, les exhortant à 
toujours élever le vieil étendard safran, voulant 
pour lui dans la lutte le rôle d'un Judas Mâcha- 
bée. Il se préoccupe de tout ce qui concerne « la 
grande famille » ; membre de la Société pour la Gui- 
ture ^ la Saence juives^ il collabore à la Revue, 
conseille même le Directeur sur la tenue litté- 
raire du périodique. Personnellement il ambi- 
tionne de connaître les tribulations successives 
d'israel, lit dans ce but des récits de voyages 
de Benjamin de Tudèle et quantité d'autres ou- 
vrages, voire des publications antisémiliques 
comme celle de Schudt sur les ghettos de Franc- 
fort. L'esprit de l'histoire juivQ se manifeste à 



58 l'action française 

luideplasenplus ; au cours des siècles modernes 
trois génies lui paraissent honorer le monde : 
Jésus, Spinoza et lui Heine, tous trois apparte- 
nant à « ce peuple infortuné que la Providence 
pour des raisons mystérieuses a chargé de l'ini- 
mitié de la haute et basse populace », tous trois 
malheureux, haïs même des leurs. 

Exalté par cette haute idée de soi-même, il 
s'institue censeur officiel et se charge de donner 
aux fîdèles de Moïse des leçons de patriotisme. 
Quand éclate le scandale de Damas, des Juifs 
étant convaincus du meurtre d'un prêtre chré- 
tien, une Ligue des Droitsdes Circoncis seforme 
faaturellement pour faire annuler le verdict. 
Des quêtes sont entreprises par les consistoires 
des cinq continents. Heine prêche la générosité, 
surveille les listes des souscripteurs, vilipende 
ceux dont les offrandes ne lui suffisent pas. Le 
richissime baron Delmar s*étant en Toccasion 
signalé par sa ladrerie est tout particulièrement 
houspillé, tandis que Grémieux, l'avocat volon- 
taire des « opprimés », se fait décerner un cer- 
titicat de civisme. 

n ne fouaillait pas que les seigneurs (1) et 
— de loin — maltraitait la racaille, principale- 
ment les « fripons de Hambourg >. Ce grouille- 



(i) Il fut toujours plein d'égards pour Rothschild, « le 
généralissime des millionnaires »,qui d'ailleurs Taida cons- 
tamment depuis 1830. Il le comparait à Louis XIV p«ur 
aToir su, nouveau Roi-Soleil, susciter et utiliser les gé- 
nies : le musicien Rossini, le peintre Ary Scheffer, le cui- 
sinier Carême, Tavocat Crémieux,ringénieur Pereire. Sur- 
tout il s'extasiait de voir en ce puissant le suzerain finan- 
cier du Pape. 



HENTI HEINE 57 



ment de mercantis, cette « misérable clique y> 
lui répugnait, a Si Ton veut s'intéresser à eux, 
confessait-il, qu'on ne les voie pas de près»» Sa 
correspondance abonde en telles critiques, jus- 
tiûcation du mot de Drumont : n Les Juifs se 
soutiennent tous, mais ils se détestent, se dé- 
goûtent. » 

Il fit une nuit ce beau songe : Toute la posté- 
rité d*Abraham, lassée décidément du gohles 
(exil), se réunissait et repartait vers les bords 
du Jourdain. C'était une sorte de marche triom- 
phale où les places d*honneur,comme on pense, 
n'étaient pas refusées à Heine ni à ses relations, 
les Moser, les Zunz, les Gans, les Michel Béer, 
etc... Cette multitude,qui d'un pas si allègre dé- 
laissait ses retraites, ne se rendait pas compte 
assurément dubîen-élre des pays enfin épurés. 
Toute « la société ^ se reconnaissait : rabbins, 
écrivains, savants, musiciens, éditeurs, ban- 
quiers et menus usuriers. On parlait sans gêne 
la langue maternelle, l'aimable ramage des Ju- 
denstrassen que nous voyons fleurir dans les 
Lettres de Heine comme aujourd'hui dans les 
Archives Israélites. Aux haltes, on se bourrait 
de mazzeSy on buvait ànjonteftigj en célébrant la 
preonière aristocratie du monde. 

LA SOLUTION JUIVE DU PROBLÈME SOCL/IL ! 

RIGOLEZ. 

Pour le malheur de notre espèce tout entière, 
cela n'était qu'un rêve, le perpétuel espoir de la 
vieille République errante. En attendant qu'il se 
réalise,, les membres s'accommodent assez bien 



58 l'action FRANÇJkISE 

de leur dispersion, anémiant à leur avantage les 
Etats trop hospitaliers. Très habiles à dissimu- 
ler le réseau qui les relie, eux, enfants adoplifs 
des Patries les plus opposées, ils s'attribuent 
une égale affection pour tous les bimanes, un 
cosmopolitisme qui n'est en réalité que leur 
communion. Bien à couvert, ils observent la Loi 
qui leur prescrit d'abominer et de ruiner les 
Gentils. Dès que, pour vivre, ceux-ci font mine 
de chercher à les secouer, à s'en nettoyer, la 
passion humanitaire des exotiques s'envenime 
et leur ingéniosité travaille à la perte de qui pré- 
tend contre eux s'assurer l'existence. 

Nul ne s'acharna plus que Heine contre cette 
réaction de fierté, ce qu'il appelait « la balour- 
dise idéale ». Il ne mentait pas quand il disait 
l'avoir combattue toute sa vie. L'ennemi se lève 
de plus en plus redoutable, il le sent bien. Il a 
beau répéter que la civilisation européenne ef- 
face peu à peu les singularités des peuples, il 
n'est évidemment pas si rassuré. Une fois même 
il le manifeste : « Si jamais l'esprit de nationa- 
lité est vainqueur, — que les Saints de l'Ancien 
et du Nouveau Testaments, que ceux même du 
Coran nous en préservent ! — alors éclatera sur 
la tête des pauvres Juifs un orage de persécu- 
tions qui surpassera de beaucoup tout ce qu'ils 
ont souffert dans le passé. » Aussi que d'injures, 
et d'injures grossières,à l'adresse des Philistins! 
Par ressentiment, il s'avoue capable de se pren- 
dre d'amour pour les communistes, leurs natu- 
rels adversaires de l'avenir. Lorsqu'à la fin ses 
forces l'abandonnaient, il se prétendait consolé 
par sa confiance en l'issue du duel futur. 



HENRI UEINE 59 



Par exemple, qu'on y prenne garde, il s'en 
faut de beaucoup que Taccord soit parfait entre 
les alliés. Si Tinternationalisme des partageux 
séduit risraélite, c*est bien tout ce qu'il trouve à 
son goût dans leur système. Non qu'il sympa- 
thise avec la classe riche (i), non qu'il ait inté- 
rêt à ce que demeure aussi lamentable la con- 
dition des pauvres gens. Mais, comme il tient 
sérieusement à sa liberté, la tyrannie de la foule 
ne lui sourit pas. Il souhaite un gouvernement 
sous lequel l'indépendance relative soit possible, 
c'est-à-dire la monarchie sans contrôle. Il re- 
vient souvent à la louange du régime impérial : 
« La meilleure démocratie sera toujours celle où 
un seul individu, incarnation de la volonté popu- 
laire,seraàla tête de l'Ëtat comme Dieu est à la 
tète du monde. » Résultante des aspirations de 
tous, ce maître choisi parle plus grand nombre 
aura nécessairement le souci du bien public. 
C'est ce qu'il remarque chez les Césars. Que 
Tacite le patricien exagère à son gré leurs vices 
et leurs fautes, ils n'en ont pas moins nourri 
la plèbe. Que ne les louait-il de l'avoir amusée ! 
Car le plaisir, voilà pour lui Tessenliel. A cet 
égard encore le communisme, tel qu'il s'an- 
nonce alors, ne saurait beaucoup lui agréer. La 
frugalité que préconisent les chefs le rebute. 
Pas décela! s'écrie-t-il ; vous prétendez nous 

(1) Il avait réellement le mépris de Targent et de qui- 
conque se préoccupe d*én gagner. Nullement doué pour 
le négoce, il dut cependant y débuter comme employé, 
mais fat congédié pour sa négligence. Son oncle lui 
ayant ensuite monté une maison de commerce, il la laissa 
déchoir en moins de deux ans jusqu'à la liquidation. 



60 l'action française 

astreindre tous, géants et nains, à nous satis- 
faire de la même pitance; or, si les hommes 
sont égaux, il n'est pas vrai que les estomacs 
aussi le soient; « il y en a qui préfèrent la 
truffe aux pommes de terre les plus vertueuses». 

Le Socialisme aura-t-il jamais conscience de 
l'affaiblissement moral que lui causa cette in- 
trusion? Ses premiers apôtres, malgré eux, pro* 
cédaient de Jésus. Ils n'imaginaient pas que la 
vie de voluptés fût le but à proposer aux multi- 
tudes, puisque l'existence ne leur semblait pou- 
voir être qu'exceptionnellement fortunée. Pour 
garantira tous la même somme decommodités, 
ils voulaient qu'à tous on octroyât une même me- 
sure de subsides. Cependant Israël considérait 
les foules chaque jour grandissantes conquises 
par les idéologues. Il supputa la force que lui 
vaudraient ces auxiliaires. En échange de votre 
amitié, leur déclama-t-il, j'embellis encore 
votre optimisme et vous apporte la richesse de 
mes utopies. Vous avez droit à la félicité, braves 
gens, et par félicité j'entends la joie libre 
des sens. Nous fondons une République d'où 
seront exclus la gêne, les délassements à bon 
marché. Ce qu'il nous faut, c'est le nectar et 
l'ambroisie, les parfums, la pourpre, les courti- 
sanes de luxe. On vous vante la noblesse du 
labeur, l'agrément d'une piètre aisance. Riez du 
peu, soyez intransigeants : tout ou rien. « Il y a 
quelque chose de pluseflicace que le travail, c'est 
le bonheur. » 

L'Orient et sa luxure s'insurgeaient en lui 
contre l'énergie de l'Occident chrétien: antago- 
nisme de deux morales plutôt que de deux 



HENRI HEINE 61 



coites, car s'il revendiquait tapageusement les 
droits des Séinites,il daubaitleur théocratie avec 
assez d'éclat pour encourir ranathème des rab- 
bins. 

Ce qu'il attaque sans cesse dans la doctrine 
adverse, c'est le mépris de la matière au profit 
de Tàme. Dans le baptême le prêtre versant 
l'eau sur la tète de l'enfant prononce les mots 
qui le convient à l'éveil spirituel; à la synagogue 
le chirurgien sacré fait sur le jeune corps Topé- 
ration qui le prépare aux futures distractions. 
Ne respecter que la supériorité de notre être, 
c'est, suivant Heine, s'opposer à nos tendances 
réelles et c'est à quoi s'efforça toujours le chris- 
tianisme qui, se piquant d'utiliser tous les arts, 
négligea celui de la danse aussi bien que la co- 
médie (1) ! 11 faut, au lieu de continence et de 
rigorisme, revenir à la joyeuse licence,instituer 
des Saturnales, « revêtir nos femmes de che- 
mises neuves el de sentiments neufs b, pratiquer 
par l'hymen libre l'amélioration esthétique de 
l'animal raisonnable. 

D'autres s'émerveilleront de ce prétendu 
retour à la pure religion du Beau. Sourds et 
têtus, jamais ils ne se laisseront persuader qu'au 
cœur de tout Hébreu gite un Youddi qui som- 
meille. Qu'ils lisent donc \sl Correspondance et les 
Reisêàilder, He'me souvent nous fait part de ses feux 
pour la Vénus de Milo; plus vraie fut sa tendre 
admiration pour la cuisinière du conseiller 
Bauer. Il convient de reconnaître que ce savou- 



(1) Naguère, un Joif conyerti derena curé de Paris fit 
dani son temple même une tenUtîTe de ce genre. 



62 l'action française 

reux objet resta lui-même de marbre à ses sup- 
plications. Parfois, au cours de ses voyages, il 
était plus heureux. Puis, quand le hasard ne le 
favorisait pas, il savait si bien en imagination se 
satisfaire! Tout était un excitant pour ses folies 
malpropres et plus que tout la grâce très douce 
de la Vierge, « la Venus dolorosa ». Voilà, pour- 
quoi, si nous Ten croyons, il entrait dans les ca- 
thédrales. « On est bien, étendu sur les bancs, 
et Ton pèche en pensée; les madones dans leurs 
niches ont pour vous des regards miséricor- 
dieux, leur cœur de femmes vous pardonne 
même quand on a mêlé leurs traits divins à des 
rêveries pécheresses. » L'examen des peintures 
lui suggérait des méditations non moins suaves. 
Ici c'est une Samaritaine qui lui semble, dans la 
contemplation de Jésus,manifester un crapuleux 
souci; là c'est un tête-à-téte de Marie-Madeleine 
et du Maître où sa fantaisie n'aperçoit qu'une 
scène de gaudrioles. 

Nous scandaliserions-nous de ces vomisse- 
ments sur les sublimes légendes? Approuvons 
seulement la prudence de la législation mo- 
saïque et reconnaissons, qu'en Israël se nourrir 
de certaine chair serait bien en effet le crime 
contre nature. 

Errant une fois au café-concert ou sur les bou- 
levards, Heine vit quelque prostituée dont la 
location le tenta pour la nuit. C'était une rus- 
taude assez versée déjà dans le métier. Après un 
essai qui l'enthousiasma, l'idée lui vint-elle d'em- 
ployer cet « ange folâtre » à la reproduction 
embellie de son propre type ? Il l'admit à son 



HENRI HEINE 63 



foyer, et, fier de sa fécondîlé, Téleva plus tard 
au rang d' « épouse et déesse ». 

Le mariage put se célébrer à Téglise, la 
demoiselle étant une catholique des plus chau* 
des et lui, depuis quelque temps, se trouvant 
inscrit sur les registres de la communion luthé- 
rienne. Toute sa conversion d'ailleurs se réduisait 
au fait d'être différemment catalogué. Fort 
embarrassé dans ses affaires, repoussé de toute 
fonction, gênant ses amis par ses continuels 
emprunts, il avait fini par en croire ceux qui lui 
conseillaient le déguisement confessionnel, 
considérant ses attaches comme la cause de son 
discrédit. L'abjuration lui coûta d'autant plus 
cependant qu'il n'avait jamais cessé, même en ses 
tragédies,de malmener les transfuges. «Si les lois, 
expliquait-il, avaient permis de voler des cuil- 
lers d'argent, je ne me serais pas fait baptiser. » 

Pourtant à quoi s'était-il engagé? Que sont 
certaines chapelles protestantes, sinon une 
sorte d'écoles de philosophie ou de morale, où 
la divinité de Jésus n'est même pas en ques- 
tion? Dans celles-ci du moins l'on est logique : 
dès lors qu'on se juge libre d'alléger une reli- 
gion de ses dogmes, autant jeter tout par 
dessus bord et ne pas s'amuser à choisir dans 
le bagage surnaturel. Heine avait de bons 
motifs pour ne pas hésiter. Sous son masque il 
pouvaità présent plus à son aise insulter le catho- 
licisme, en qui pour lui persistait la tradition 
chrétienne. 

{A suivre.) Robert Laukay. 



MILITARISME ET INTERNA- 
TIONALISME 



Lettre à M. Finot^ direcieurdê la Rev ae des Revues . 



Monsieur le Directeur, 

Je suis nationaliste, je le proclame et je m*en 
vante ; mais ce n'est pas en cette qualité que je 
m'adresse à vous aujourd'hui, c'est en qualité 
d'abonné à la Revue des Revues et en vertu du 
droit qu*a tout lecteur habituel d'un journal ou 
d'une revue de correspondre avec celui qui le 
dirige, puisqu'aussi bien ces périodiques n'ont 
leur raison intelligente et haute d'exister qu'au- 
tant qu'ils sont un échange constant d'idées 
entre eux et leurs lecteurs. 

Non seulement je suis un de vos abonnés, 
Monsieur, mais j'en suis l'un des plus anciens. 
Je me souviens du premier bureau de la Revue, 
rue de Verneuil ; vous receviez vous-même le 
montant des abonnements, à cette époque, et 
l'on causait de la Revue que vous veniez de fon- 
der, pendant que vous rédigiez la quittance. 
Ayant eu le plaisir et l'honneur de vous con- 
naître personnellement, ayant assisté aux débuts 
de votre entreprise qui a pris depuis un si beau 



MILITARISME ET INTERNATIONALISME 65 

développement, j*ai conservé pour la Revue des 
Revues une sorte d'attachement particulier. 
C'est pour cette raison que je m'afflige de la 
voir glisser sur une mauvaise pente. 

Primitivement la Revue s'est occupée des ques*- 
tions philosophiques, politiques, religieuses, 
sociales, scientifiques et littéraires, avec l'éclec- 
tisme conforme à son titre de Revue des Revues* 
Elle aurait pu mettre à la fin de ses articles le 
post-scriptum qu'elle ajoute toujours au bas de 
la page où elle reproduit les caricatures de la 
quinzaine: « Les caricatures n'étant publiées 
qu'à titre documentaire, cette rubrique ne sau- 
rait nullement engager la responsabilité de la 
Revue, b 

Puis la Revue se fit plus originale; de bonne 
heure libre-penseuse, elle ne tarda pas à accu*** 
ser ses tendances socialistes. Je n'en fais aucun 
reproche à la Revue. C'était son droit. Se trou- 
vant en pleine prospérité, ayant pris consis- 
tance, s' adressant à un public toujours plus 
nombreux, et dans le monde entier, il était tout 
naturel qu'elle fit acte d'indépendance, qu'elle 
ne restreignit pas son rôle à présenter, à résu* 
mer ou à commenter les idées des autres, mais 
qu'elle l'élargit et prit une part active dans la 
grande lutte des partis et des opinions. La 
Revue devint donc un organe des idées qu'on 
est convenu d'appeler ae^ark^. Je ne prends pas 
le mot dans le mauvais sens où l'entendent les 
réactionnaires aveugles et endurcis, mais dans 
le bon, s'il signifie les idées qui sont en avance, 
c'est-à-dire celles qui marchent en éclaireur, 
qui défrayent le chemin de l'humanité et triom<' 

AcnoR PRAI19. — T. IV. s 



66 l'action française 

pheroût demain en marquant un progrès dans 
une nouvelle étape. 

Le socialisme, nous en sommes tous plus ou 
moins entachés. Que dis-je? il est devenu une 
mode, un sport, chez les gens du monde et du 
bel air. 

La libre-pensée n'a contre elle que d'être prise 
trop souvent dans le sens opposé de ce qu*elle 
signifie, et de vouloir opposer une affirmation à 
une affirmation contraire. La libre-pensée, tant 
qu'elle conserve l'esprit de liberté qui est son 
essence même, ne me fait point peur; elle est 
fort respectable et fort bonne* Et si, cependant, 
naguère, je n'adoptais pas toujours la manière 
de voir de ma Revue, je me plaisais toujours à 
reconnaître son libéralisme, la bonne qualité de 
ses armes de combat, ainsi que la belle tenue de 
sa rédaction. 

Vint, hélas! la lamentable Affaire. 

La Revue a versé du côté du dreyfusisme. Elle 
aurait pu, il me semble, rester au-dessus de 
cette querelle et continuer à évoluer dans le 
domaine plus élevé et plus serein des idées 
pures. Je l'eusse préféré. Cependant, elle a pris 
parti; d'autres Font fait; c'était son droit. Je le 
reconnais et je ne le discute pas. Je suis resté 
votre abonné. Je sais, Monsieur, le Directeur, 
que votre parti étant celui des « intellectuels », 
je me trouve vis-à-vis de vous dans la position 
humiliante et fâcheuse des pauvres d'esprit ; 
toutefois, permettez-moi de vous dire, avec 
toute la modestie et l'humilité qui sied à mon 
^*iste sort, que la Rm^tte^ cette dernière année, a 
véritablement abusé de sa supériorité. Elle rem-* 



MILITARISME ET INTERNATIONAUSME 67 

porte des victoires trop faciles avec des feulHe- 
tons comme celui de M. Gustave Téry : Un Intel- 
kdusl à la caserne{u^* des 15 mars, i" et 15 avril), 
ou des articles comme celui de M. Paul Mieille: 
FatrwHsme et mtemationalisme (n° du 15 juin). 

Ou plutôt, puisque, j'y songe, la R&vue 
s'adresse aujourd'huiau parti desintellectuels, je 
me demande quel est donc ce nouveau public de 
mon ancienne Revue j qui accepte maintenant de 
pareilles pauvretés dont moi-môme, qui ne suis 
qu'un simple nationaliste, j'aperçois très claire- 
ment la fragile inconsistance. 

M. Téry nous raconte l'histoire d'un jeune 
normalien chargé, pendant son temps de service, 
d'instruire les enfants de son colonel. Il va sans 
dire que ce colonel est une vieille baderne, 
bouffi d'orgueil, gonflé de sottise, injuste, gros- 
sier, brutal, inepte. Ses deux fils sont deux 
incorrigibles polissons, remplis de mauvais 
instincts, deux ânes bâtés, dont toute la science 
du normalien ne pourra rien tirer de bon. 
Dénués d'intelligence comme leur père, ils n'ont 
môme pas hérité de ses qualités physiques. 
Voici le portrait de l'un : « Une tète minuscule, 
à la fois puérile et vieillotte, une tête aux yeux 
minces (?) clignotants, à la bouche grimaçante. » 
L'autre, au contraire, et par une bizarrerie de la 
nature qui s'acharne décidément sur la famille 
des colonels, l'autre est hydrocéphale. — Je n'in- 
siste pas. 

L'on comprend assez la moralité que l'auteur 
a voulu dégager de ce froid morceau. Que cela * 
€81 donc ridicule, puéril et mesquin, et quel 
dommage de voir une Revm comme la vôtre, 



68 l'action française 

Monsieur le Directeur, descendre à de semblables 
procédés d*insinuation, à de pareilles faiblesses 
de démonstration, d'accusation ! Moi. nationa- 
liste, Monsieur le Directeur, j'aurais pu écrire 
une autre histoire de colonel ou de général. 
J'aurais pu le doter de quatre enfants, par 
exemple, trois fils et une fille ; j'aurais pu 
imaginer cette fille ni hydrocéphale ni les 
yeux minces (?j, mais très jolie et charmante, 
et ces trois fils trois beaux gaillards bien décou- 
plés, tous trois fort intelligents, dont j'aurais 
fait, si vous y consentez, trois excellents servi- 
teurs de leur pays. Deux seraient entrés à Saint- 
Gyr et fussent partis pour les colonies ; le troi- 
sième aurait pris le burnous et la chçchia des 
Pères blancs d*Âfrique : il ne faut pas oublier 
l'alliance du sabre et du goupillon. Tous trois 
auraient pu être des africains^ c'est-à-dire de 
ces Français énergiques, comme il nous en 
manque trop, qui vont là-bas dans nos lointaines 
colonies poires, pour les reconnaître, les agran- 
dir, les défendre contre leurs voisins avides et 
dangereux, et y répandre les idées et la civilisa- 
tion de leur pays, qui vont là-bas, non pas en 
trafiquants et à la recherche de l'or, mais en 
explorateurs, en soldats et en missionnaires, sûrs 
de n'y point trouver la fortune, mais d'y rencon- 
trer des balles et des fièvres. 

Voilà, j'espère, Monsieur, une belle famille. 
Eh bien, j'avoue que si je l'avais racontée, cette 
histoire, je n'aurais pas cru prouver par elle 
le contraire de ce que votre rédacteur a pré- 
tendu démontrer par la sienne. Et pourtant mon 
récit aurait eu sur le sien un certain avantage : 



MILITARISME ET INTERNATIONALISME 69 

c'est qu'il eût été en tout point véritable, et que 
je puis citer le nom du général qui fut le père 
de ces enfants : c'est le général Mangin. Le com- 
mandant Mangin fut le compagnon de Mar- 
chand. 

Oh! Monsieur, je le répète, qu'il est donc 
pitoyable de voir une publication comme la 
vôtre, d'une si belle tenue jusqu'à V Affaire qui 
nous divise, de la voir, dis-je, par esprit de 
secte et de haine, consentir à imprimer, sous 
couleur de nouvelles, d'aussi misérables libelles, 
d'aussi piètres factums ! 

Pour répondre point par point à l'article où 
M. Paul Mieilïe fait, en phrases d'autant plus 
sonores que creuses, l'apologie de l'interna- 
tionalisme, il faudrait trop allonger cette lettre, 
et ce serait d'ailleurs paraître attribuer à un 
simple échafaudage de phrases en Tair une 
importance et un intérêt dont elles sont totale- 
ment dépourvues. 

Il me suffira de marquer le ton de cet article 
qui s'accorde mieux avec celui des journaux à 
un sou qu'avec celui des Revues sérieuses, et 
auquel la Revue des Revues ne nous avait pas 
encore habitués; je relèverai ensuite la confu- 
sion très grande des idées de l'auteur, nous 
pourrions dire le gâchis, pour parler comme 
lui, confusion qui ne va pas sans faire grand tort 
soit à la bonne foi soit à l'intellectualité de son 
auteur, et qui, dans l'un et l'autre cas, enlève 
toute importance et tout intérêt à ses assertions, 
en engageant d'une manière fâcheuse la respon- 
sabilité de la Revue qui les insère. 



70 l'action française 

Une certaine presse avait déjà comparé les 
Boxers chinois aux nationalistes. Il était réservé 
à la Revue des Revues de renchérir sur ces accu- 
sations que, dans ma modération habituelle, 
j'appellerai seulement/cTT^^éas. «Il y a toute appa- 
rence, écrit M. Paul Mieille, que le poignard de 
Ravaillac fut un poignard nationaliste. » Ceci se 
trouve à la première page. Assassins I pour 
commencer. Sans insister sur le peu de valeur 
intellectuelle de cet argument dans un article 
de Revue, j'ajouterai que — dans Tespèce — 
il est dangereux, car s'il estde notoriété publique 
que les nationalistes n'ont jamais assassiné per- 
sonne, pas même un roi de France, on pourrait 
faire observer que si tous les internationalistes 
ne sont pas des anarchistes, tous les anarchistes 
sont internationalistes, et l'on pourrait tirer de 
là certaine conséquence à la confusion de nos 
calomniateurs. 
Mais passons. 

Il est véritablement comique de voir M. Paul 
Mieille s'essouffîer bon nombre de pages à 
vanter l'internationalisme du sentiment. Tinter- 
nationalisme de la pensée, des arts, de la philo- 
sophie, des sciences, de la littérature. Il parait 
ignorer que, bien longtemps avant son article, 
M. de Vogtié a écrit un livre qui s'appelle le 
Roman russe et produisit en France l'effet qu'on 
sait. Il parait ignorer que toutes les belles idées 
grandes et généreuses qu'il proclame comme une 
nouveauté, et qui sont peut-être, en effet, nou- 
velles pour lui, ces idées sont depuis long- 
temps dans le courant de la pensée nationaliste 
et inscrites dans son programme. Les idées dont 



MILITARISME ET INTERNATIONALISME 71 

M. Paul Mieille vient de faire ingénument la 
découyerte, ce sont^celles que M. Jules Lemaître 
a répandues un peu partout depuis vingt ans et 
davantage, et plus particulièrement ces dernières 
années.Qui, à Texception de M. P. Mieille,ne se 
rappelle la fameuse campagne entreprise par 
notre illustre chef contre le latin, dans rensei- 
gnement des lycées, en faveur des langues 
étrangères vivantes? Et quel meilleur véhicule 
trouver, pour la diffusion des idées internatio- 
nalistes, que la connaissance à la fois littéraire 
et pratique des signes que les hommes emploient 
dans les différents pays pour exprimer leurs 
pensées? 

a Tolstoï et Ibsen sont citoyens du monde ! » 
dit M. Paul Mieille, en se mettant sur ses ergots. 
Mais tout le monde en convient et tout le mondé 
le sait depuis longtemps, au moins dans notre 
parti — et je reste confondu de découvrir une 
si profonde ignorance du courant des idées 
actuelles les plus répandues chez un collabora- 
teur de la Rmme dês Revues. Passe encore pour 
un Ois de colonel, mais pour un intellectuel I 

Je consens donc à apprendre à M. Paul Mieille 
que les nationalistes avaient découvert cet 
internationalisme avant lui. Mais ce qu'ils pré- 
tendent, c'est qu'il est dangereux et mauvais 
pour un homme de rester seul et désarmé au 
milieu d^autres hommes armés jusqu'aux 
dents. 

(Jue la France soit le phare du monde, la 
grande éducatrice, qu'elle soit la tète et le cœur 
de toute TEurope civilisée, je ne crois pas qu'il 
y ait un seul internationaliste qui le souhaite 



"1 



72 l'action française 

plus ardemment que nous. Mais comment la 
France rcstera-t-eile à ce point culminant? Là 
seulement est la question, et c'est là seulement 
qu'il faut serrer la discussion. Nous prétendons, 
nous, les faibles d'esprit, que la France jouera 
d'autant mieux son rôle qu'elle sera plus forte, 
et qu'elle sera d'autant plus respectée qu'elle 
sera plus respectable ; le parti adverse pense 
que la faiblesse d'un pays désarmé est le meil- 
leur garant de son influence dans le monde. 

Maid celte question, qui est la véritable, est 
escamotée par M. P. Mieille grâce à la confusion 
qu'il fait d'idées qu'il importe au contraire de 
distinguer et de préciser. 
• De plus, après avoir enfoncé, comme nous 
avons dit, pas mal de portes ouvertes, M. P. 
Mieille se contente d'affirmations stupéfiantes 
que les événements démentent chaque jour. Il 
faudrait prouver que « l'internationalisation de 
l'Europe est en train de se faire ». Il concède, 
un peu plus loin, que a la France est déchue de 
sa grandeur matérielle par le progrès incessant 
de ses voisines ». Ces voisines, je pense que 
c'est l'Allemagne et l'Angleterre. Faut-il appren- 
dre aussi à M. Mieille que le pangermanisme de 
l'une et l'impérialisme de l'autre y poussentjus- 
tement leurs fleurs les plus vigoureuses qu'on 
y ait jamais vues? Et sonl-ce des pays désar- 
més? Que si M. Mieille prétend qu*il n'ambi- 
tionne pas pour la France les lauriers de l'An- 
gleterre, rêve-t-il donc de lui réserver ceux 
des fioers? — Tout cela frise de bien prés le 
ridicule. 

Si M. Mieille nourrit encore sur l'internatio- 



MILITARISME ET INTERNATIONALISME 73 

naiisme universel et son influence pacificatrice 
les mêmes illusions que ses aines en i870, qu*il 
lise donc les articles de M. Goyau (Patriotisme 
et humanitarisme, dans la Revue des Deux 
Mafides des 15 juillet et 15 octobre 1900). Il y 
apprendra beaucoup de choses qu'il ne parait 
pas savoir, et notamment la manière de docu- 
menter un article et de mettre de Tordre dans 
ses idées. 

Ce n*est pas à de si pauvres choses, Monsieur 
le Directeur, que vous nous aviez accoutumés 
naguère. Il m'a donc paru à deux reprises, cette 
année, qu'une passion étrangère à celle des let- 
tres et des idées avait fait descendre la Eeviie 
bien au-dessous d'elle-même. 

J*ai pensé qu'à titre d'ancien abonné J'avais le 
droit de vous soumettre ces observations. 

Agréez, Monsieur le Directeur, l'assurance de 
ma considération distinguée. 

E. PlERRET. 



LES NUÉES 



^VA'N'WWW^A^V^^ 



STREP8IADE.— iiaées!c*est 
de Toos qne Tiennent met 
malheors, de toos à qoi je 
m'étais confié corps et âme... 

L*INJUSTE. — ... Et tn saons 
délajer de Terbenx projets de 
loi. On te persuadera aussi de 
regarder comme beaa tout ce 
qui est honteux et comme hon- 
teux tout ce qui est beau... 

STREPSIADE. — Seraient-ce 
des demi-déesses? 

SOCRATE. — Pas du tout; ce 
sont les nuées du ciel, de 
grandes déesses pour les pa- 
resseux; nous leur devons tout, 
Ï censées I paroles, finesse, char- 
atanisme, bavardage, men- 
songe, pénétration. 

STREPSIADE. — Aussi, en les 
écoutant, mon esprit a déployé 
ses ailes. Il brûle de bavarder 
pour des riens. 

Aristophanb. 

M ZOLA THÉOLOGIEN 

POLITIQUE ET THÉOLOGIEN 

Le 22 décembre 1900, M. Emile Zola a écrit 
dans VAurorey à la deslination du président Lou- 
bct, une lettre qui couvre environ huit colonnes. 
Ce document nous sera précieux. Il définit ou, 
tout au moins, désigne, d'un trait d'estompé 
gras et lourd, ce qu'il est permis d'appeler, avec 
quelque indulgence, la politique et la théolo- 
gie dreyfusiennes. Nous avons le de voir de trans- 
crire dans nos Nuées ces deux ébauches de dé- 
finitions. 



LES NUÉES 75 



Voyons d'abord M. Zola théologien, et avant de 
donner sa page, faisons, comme Dante pour ses 
sonnets, un commentaire analytique : i<^ M. Zola 
part d'une vue générale de Thistoire et â* s'é- 
lève de là à la conception morale de la Patrie ; 
3" il égale à cette conception le personnage sym- 
bolique de Dreyfus; 4*" il élargit cette même con- 
ception jusqu'à ce qu'elle égale, elle-même, Thu- 
mani té ; 5" il confronte ridée de ce Juste martyrisé 
avec celle de toutes les souffrances humaines et 
G*" tiredu salut de ce Juste une promesse de salut 
pour tous les Justes du monde qui souffrent 
comme lui... Que si Ton nous objecte que le dis- 
cours ainsi anal} se rappelle le tour et la façon des 
plus ordinaires prédicateurs, on jugera que notre 
analyse est exacte par la simple lettre du texte. 

Le voici : 

— Jamais la lutte n^esifinU^ chaque pas en avant 
$*achète au prix d'une souffrante^ ce sont Us fils seuls 
qtd peuvent constater les succès remportés par leurs 
pères. Et st , dans mon ardent amour de notre 
PEUPLE DB FRANCE, je ne me consolerai jamais de 
ff avoir pu tirer pour son éducation civique Vadmi^ 
rabUleçon de choses que comportait V affaire Dreyfus Je 
suis depuis longtemps résigné à voir la vérité ne le 
pénétrer que peu à peu pour le jour oit il sera mûr 
pour son destin de liberté et de fraternité. 

Nous n^avons jamais songé qu'à lui, tout de suite 
Taffaire Dreyfus s'est élargie, est devenue une affaire 
sociale, humaine. L'innocent qui souffrait à l'île du 
Diable n'était que l'accident, tout h peuple souffrai 
avec lui, sous l'écrasement des puissances mauvaises, 
dans le mépris impudent de la vérité et de la justice. 



76 l'action française 

Ety m le sauvant^ nous sauvions tous les opprimés, 
tom les sacrais. 

Tel est le dogme de la réversibilité dreyfu- 
sienne. Les huguenots du xyi*^ siècle l'avaient 
déjà promulgué en faveur du philosophe antiphy- 
sique Etienne Dolet qui, brûlé en place Mau- 
bert, donna lieu au calembour dévot que Ton 
peut lire sur le socle de sa statue : Non Dolet ipse 
dolet, sed pin turha dolet. 

On peut, à la rigueur, admettre que les souf- 
frances du pauvre homme rôti à petit feu 
durent être en quelque mesure ressenties 
par les spectateurs. Il est plus diflicile de faire 
croire que Dreyfus, ranimé au tiède soleil de 
Carpentras, bercé dans les plaisirs de la côte 
d'Azur ou choyé des millionnaires du Léman, 
soit le Foyer des pauvres diables qui ont froid, le 
Pain des mendiants affamés et le Vin généreux 
des pèlerins u gorge sèche. Cet Auguste a beau 
boire, nos Polognes ont toujours soif: M.Gohier, 
M. Deherme, M. Vazeilles consentent à tenir 
Dreyfus pour un membre souffrant de leur petite ' 
église, mais Dreyfus glorieux , Dreyfus transfiguré, 
Dreyfus à son Thabor ne leur dit rien du tout. 

Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ces 
graves nuages de dissentiments dogmatiques. Il 
importe de faire connaître maintenant les Nuées 
politiques deM. Zola. Elles sontplus théologiques 
que les premières. Il écrit au pauvre Loubet : 

— Une expression fne fâche, Monsieur le Prési- 
dent, chaque fois que je la rencontre : ce lieu commun 
qui consiste à dire que V affaire Dreyfus a fait heau'^ 
fioup de mal à la France. Je Vai trouvé dans toutes 



LES NUÉES 7T 



lês hmckes^ sous toutss les plumes^ des amis à moi la 
disent couramment^ et peut-être moi-même Vai-je 
employée. Je ne sais pourtant pas d'expression plus 
fausse. 

Et je ne parle même pas de V admirable spectacle 
que la France a donné au monde^ cette lutte gigan* 
iesquepotar une question de justice^ ce conflit de toutes 
les forces actives au nom de V idéal. 

Je ne parle pas non plus desrésultats déjà obtenus : 
les biseaux de la guerre nettoyés , tous les acteurs équi- 
voques du drame balayés, lu justice ayant fait un peu 
de son œuvre malgré tout. 

Mais V immense bien que V affaire Dreyfus a fait à 
la France, n'est-ce pas d'avoir été V accident putride, 
le bouton qui apparaît à la peau et qui décèle la pour^ 
riture intérieure f (La pourriture inférieure, c'est 
le cléricalisme ellaréaclion : ici, un fastidieux dé- 
Yeloppement.)^/ voilà que V affaire Dreyfus démas^ 
que tout ; avant que V étranglement ( de la Républi- 
que) soit prêt, voilà que les républicains finissent par 
s'apercevoir qu'on va leur confisquer leur République 
s'ils n'y mettent bon ordre. Tout le mouvement de 
défense républicaine est né de là... Sans l'affaire 
Dreyfus, la France serait sans doute aux mains des 
réactionnaires. 

Ainsi ringénu visionnaire, qui ne veut pas que 
laffaire Dreyfus ait causé le moindre mal à la 
France, donne trois raisons de son sentiment : 

i"* Les déchirements de la France ont été un 
spectacle agréable, un sacrifice d'une bonne 
odeur aux yeux de a Tidéal » et par là notre 
France mérité de « Tidéal »; 

^ Ces déchirements ont eu de plus pourrésul- 



78 L^AGTION FRANÇAISE 

tat, sinon de récompenser tous les bons ni de 
punir tous les méchants, au moins de distribuer 
quelque chose de ce qui leur revient à quelques- 
uns des uns et des autres. La vertu ayant pro- 
gressé dans les couloirs du ministère de la guerre, 
« l'idéal » serait bien di£Bcile s'il n'éprouvait de 
ce côté un peu de contentement ; 

3^ Et,politiquement,c l'idéal » asatisfaction, car 
la République est sauvée, la réaction vaincue : 
la réaction, c'est-à-dire la foule des mauvais,des 
damnés, la gueule des Ombres ; la République, 
c'est-à-dire le parti des bons, des élus du gouf- 
fre d'azur, Marianne habillée en première com- 
muniante, Angela sedens in alhis, Hugo, que ce 
pauvre M. Zola vitupéra jadis avec une si hon- 
nête violence, doit s'applaudir dans sa cave du 
Panthéon de ces brillantes métaphores indus- 
trieusement géminées. 

Ceux qui ne vivent pas, comme le bon Hugo, 
d'une viande métaphorique seront pris entre le 
désir de rire et l'envie de pleurer. M. Zola ne 
mérite pas les reproches que fit Vigny aux 
amants de Montmorency : 

Et Dieu? Tel est le siècle, ils n'y pensèrent pas. 

Il ne pense plus qu*à cela. Ce romancier 
naturaliste se trouve tellement accaparé et 
obsédé de la présence de l'Idéal qu'une vue 
positive et réaliste de la France, qu'il appelle 
pourtant sa patrie,sa nation, lui est devenue lit- 
téralement impossible. 

L'affaire Dreyfus est pour M. Zola une belle 
séance de gymnastique morale, d'internelle 
consolation. La destruction du service des ren- 



LES NUÉES 79 



seîgnements n'est que le juste châtiment d'un 
groupe de pécheurs destinés par nature à brûler 
entre Lucifer et Belzébulh. La défense républi- 
caine est enfin le règne providentiel du Vrai, 
du Bon et du Beau sur la terre. 

— En vérité, en vérité, nous avions raison de 
le dire, le dreyfusianisme est une parodie at- 
tardée du christianisme. 



LA NUtE DE M.PAUL ADAM 

Préparant un roman sur la période 1820-1840, 
M.Paul Adam s'est fait romantique. Chose facile. 
Il lui a sufli de gonfler ses défauts naturels et 
d'ajouter à ses Nuées originelles quelques Nuées 
artificielles faites des mêmes éléments ou formées 
dans le même sens. 

L'essentielle Nuée de M. Paul Adam consiste 
atout confondre et à tout empâter. Elle se dilate 
à son aise dans les colonnes du Journal. Nous 
pouvons en donner un échantillon, dont on pri-* 
sera le bagout : 

— lon^ desrendant fabuleux d^Erechtée, sixième roi 
d^ Athènes, porte un nom hébreu : le mot lôna dési- 
ffnelacolombe, lâehèehors de Varchepar Noi, et quire- 
vint portant au bec le nouveau germe du printemps , [la 
promesse dé résurrection pour la science humaine en- 
fouie dans les limons du cataclysme diluvien. Les fils 
et Ion ^ émigrés en Asie-Mineure^ fondent Ephèse, et 
leur histoire est remplie par les troubles d'une démo' 
aratie libertaire, ardente vers toutes les nouveautés. 



80 l'action française 



Dans EphèsBy ils mseigyiaient la science hiératique de 
Memphis^ la science de la Golombe, symbole de l'Esprit 
Ailé^ du SaiîiUEsprit qui planera pJm tard sur le 
gibet du Oolgoiha, Il est curieux que ces Orecs voués 
au nom hébreu du Saint-Esprit aient réellement 
fourni toute Vintellectualité de VHellade : dans le 
temple d'Ephèse^ Méraclite ^précurseur admirable de 
nos philosophes èvolutionnistes^ déposa le livre de sa 
doctrine^ celle aussi de son disciple Cratyle, le maître 
de Platon. L'esprit d'Athènes reçut ainsi directement 
de la Colombe {disqm ailé des Egyptiens) les princi- 
pes de son excellence qui guida V élite romaine et lui 
permit de civiliser V Occident, Toute noire culturelati- 
ne s'apparente donc à celle de la Chaldée après quel- 
ques transformations dans les sanctuaires de Memphis^ 
d'Ephèse et d^ Eleusis. 

En effet! Le donc de M. Paul Adam, le phénix 
des donc^ est irréprochable, si on lui permet d'ap- 
pliquer à rhistoire un tel procédé. Si Ton né- 
glige à Rome ce que Rome a, très proprement, 
de romain (la politique réalislej, en Grèce ce 
que les Grecs ont eu de particulier et de grec 
(ridée esthétique et scientifique de Tordre), 
chez les Juifs ce qu'ils ont d'essentiellement 
judaïque (ridée de justice métaphysique},et ainsi 
de suite, de peuple en peuple et d'antiquités en 
antiquités, il n'y aura rien de plus aisé que de 
dire : les Romains sont des Grecs, et les Grecs 
sont des Juifs, et les Juifs sont des Egyptiens, et 
les Egyptiens... Car pourquoi s'arrêter où s'ar- 
rête M. Paul Adam? Au-delà de la régression his« 
torique, que ne fait-il de régression biologique? 
Disons : les Egyptiens sont des cynocéphales. 



LES NUÉES 81 



qui sont peut-êlre des repliles, qui, si on le 
yeut bien, seront, à son plaisir, des aras et 
des cacatois. Synthèses mirabondes, incroya- 
bles et inattendues simplifications, à quelle 
destinée votre troupe orgiaque conduit-elle de 
ce train M. Paul Adam? Négliger toute diffé- 
rence, amalgamer toute ressemblance, profiter 
des tâtonnements de Thistoire pour inventer 
à foison des similitudes nouvelles, cela ne 
conduit qu'à identifier toute chose. Opération 
fort simple. Elle tient en trois mots : « Oui 
vaut non », ou : « Les contradictoires s'unis- 
sent ». Mais pourquoi compliquer de circuits 
infinis cette bonne, simple et enfantine inver- 
sion du langage? Quil fasse long, qu'il fasse 
court, M. Paul Adam n'intervertira jamais que 
des mots. 

Il est vrai que, dans l'article que nous citons, 
M. Paul Adam avait un but. Il voulait confondre 
le Chœur de V Action française. Nous l'avions 
plaisanté sur son ethnographie. Nous lui avions 
amicalement reproché d'attribuer à nos Latins 
le patrimoine légitime des Juifs. Notre antisé- 
mitisme n*ira pas jusqu'à voler le temple de 
Salomon. Ah ! rendons à Sion ce qui est à Sion 1 
Mais évitons, dirons-nous à M. Paul Adam,d'at- 
tribuer à Rome une idée de la justice méta- 
physique qui est de l'invention d'Israël. Après 
avoir (comme on l'a vu plus haut) supprimé en 
quelque manière le problème (les Romains sont 
des Grecs, les Grecs des Juifs, les Juifs des 
Egyptiens,les Egyptiens des singes,les singes des 
aras et des cacatois},M. Paul Adam le ressuscite 
pour nous répondre. Il nous répond en faisant 

Acnoif wtuknç. -» t. rv. 6 



82 l'action française 

un éloge de Ponce Pilate, qu'il nomme Pontius 
Pilalus (1) : 

— ... c« Pontius Filatus, procurateur de Judée , à 
Vidéal tout imbu de justice métaphysique. Car re- 
présentant le pouvoir de la conquête^ il reepectu ta 
couXUme des vaincus au point de laisser crucifier 
Jésus quil admirait au lieu du vil Barrahas; car 
solennellement U se lava les mains de ce forfait na* 
tional en proclamant, selon sa conscience de philoso^ 
phs, la vertu essènienne du Christ, Quelle conception 
plus absolue de la Justice « en soi n différente de la 
justice d'Etat? Malgré la victoire de V aigle romaine, 
il vénère la liberté publique du peuple conquis, même 
dans ce qui parait criminel. Malgré son rôle de fonc- 
tionnaire préposé à V exécution des arrêts rendus paar 
U Sanhédrin, Pihtus condamne le verdict, devant U- 
quel il s incline ; il condamne la chose jugée officielle" 
ment; il déclare, debout sur son tribunal, à lu foule 
furibonde : « Je me lave les mains du sang de ce 
juste », puis ordonm V exécution, par respect envers 
la loi du vaincu . 

On ne commentera jamais une plus belle preuve 

du culte de la justice métaphysique, dans rame du 

1^— ^^"i— »— — i^ Il — ^^^ Il -i— ^— ^— ^— ^-^— ^M— — 

(1) Pourquoi 7 M. Paul Adam, qui est si savant, devrait 
détester cette fausse couleur locale. Pilale, avec son e 
muet correspondant à la finale us qui était atone, avec 
son accent sur la pénultième, est bien plus près que le 
Pilatus scolastique (accent sur us finale tonique) de la 
véritable prononriation des Latins. Dans tous les cas où 
l'usage peut le permettre, il faudrait opérer tout à l'in- 
verse de l'école de Flaubert : Tite^ Brute, Horace, voilà 
des traductions intelligentes, traditionnelles,liapmonieuseft 
et littérales des noms propres latins. Quand cessera-t- 
on de penser que la science puisse consister à faire le docte? 



LES NUÉES 8â 



cHo^en romain; une preuve qui rédtme mieux V erreur 
de ceiix affirmant le caractère dictatorial de V esprit 
kUn. Cet esprit-là^ le nôtre^ grâce à Dieu^tempéré eh 
1789..., tffc. 

Il n'y a pas un mot dans le texte auqueUseré» 
fère M.Paul Adam qui permette de supposer que 
Pilate ait tenu à révérer la liberté publique du 
peuple conquis » ni qu'il ait respecté la coutume 
du vaincu parce qu'il était « tout imbu de juslice 
métaphysique ». Les juifs étaient presque auto- 
nomes sous César. Le procurateur n'avait qu^un 
contrôle supérieur. Il eût pu, au nom de son 
droit de vie et de mort, endpécher la crucifixion, 
Cest par politique,par politique nationale, qu'il 
déféra an dégoûtant fanatisme des juifs, sans le 
comprendre; c'est par politique personnelle que 
ses dernières hésitations furent emportées. L'E- 
vangile dit que Pilate trouva Jésus innocent et 
l'appela en conséquence « le juste » ; l'appella-* 
tion n'implique point qu'il s'agisse de justice mé- 
taphysique. L'Evangile ne donne à Pilate aucune 
des attitudes mélodramatiques qui lui sont prê- 
tées de la grâce de M. Paul Adam. Ni Pilate ne 
« condamne n le verdict,(( la chose jugée officiel- 
lement Y>,ni même il ne s'oppose, comme paraît 
vouloir l'indiquer M.Paul Adam, aune « foulé 
furibonde i».« Voulant complaire au peuple 9^i\ cède 
et prétend qu'il n'y est pour rien. C'est un fonc- 
tionnaire poltron, et voilà tout. Il craint le 
peuple,il craint le nom de César qu'on vocifère 
devantlui.il redoute que les princes des prêtres 
et les chefs de la loi ne l'accusent devant César 
d'avoir ménagé un prétendant à la royauté, un 



84 L'ACnON FRANÇAISE 

<^oinpéiiteur de César. M. Paul Adam a rêvé. 

Et, dans le cas même où il eût bien lu son 
texlè, M. Paul Adam, qui manque un peu trop 
de critique, eût dû faire deux réflexions : 1° On 
ne choisit pas un texte d'origine juive, tel que 
TEvangile, ce texle parlàt-il d^un personnage 
latin, comme Ponce Pilate, quand on tente de 
dégager un a caractère » de Tesprit latin ; un 
texte juif pourrait attribuer à Ponce Pilate « le 
culte de la justice métaphysique », celane serait 
point une preuve que Pilate eût pratiqué ce culte 
en effet, le Pilate réel ayant pu différer d'un 
Pilate vu par des juifs. 2* Pour démontrer les res- 
semblances ou les différences de l'esprit latin et de 
l'esprit sémitique, il est assez absurde de choisir 
son héros au temps précis où, justement, les 
deux esprits se joignent et commencent à se mêler. 
Ponce Pilate aurait pupratiquer la justice méta- 
physique aprèss'y être faitinilier dans ses voyages 
ou même dans quelque synagogue de la Grèce ou 
de l'Italie : mais en cela il serait juif, nullement 
représentatif de Tesprit latin. 

Si M. Paul Adam veut poursuivre la contro- 
verse, nous sommes à ses ordres. Mais nous le 
nommons comme nous nommons le Journal. 
Quel avantage a-t-il, dans le Journal^ à dissimu- 
ler qu'il répond au Chœur de V Action française? 



4- 



LES NIÉES 85 



CONSEIL A M- GASTON DESCHAMPS 

Tous les écrivains ont pratiqué Tari charmant 
du pastiche. Qoelques-uns y ont excellé. D*autres 
y furent supportables. Mais nous avertissons 
M. Gaston Deschamps qu'il est aussi insuppor- 
table sous un pseudonyme que sous son nom . On 
ne le s^upporteia pas, principalement, lorsqu'il 
lui arrivera de se déguiser en jeune femme. Sa 
jeune femme si a distinguée » est éventée; la 
«spirituelle correspondante «dont il a publié la 
lettre dans le Temps du 23 décembre 'dernier, la 
c gracieuse signataire j» qui lui fait des aveux 
(des aveux c désolants ») n*a de réalité que dans 
la pensée de son inventeur. Il lui fait écrire : 
— Perchée sur un mail^ isolée d bord d'un yacht , ju- 
chée sur ufu automobile, échouée aux Roumains, ou 
assise à V Opéra avec, dans le dos, un monsieur à 
plastron blanc qui me souffle quelque polissonnerie 
sur ta nuque et que f écoute du plus beau sang-froid à 
cause de la galerie, smit-ce là les décors voulus pour 
une prédication f 

beau masque essoufflé, qui te pourra donc 
méconnaître? Tu t'appelles Ënumération. 

LE CHOEUR. 



LA VIE NATIONALE 



POLITIQUE EXTÉRIEURE 

(Notes de quinzaine) 

PÉNINSULE DES BALKANS 

Vû nouvel incident a attiré cette quinzaine l'atten- 
tion des diplomates sur les affaires des Etats balka- 
niques : le docteur grec Sakokelarion a été assassiné 
à Salonique par des Bulgares. Cet attentat, survenant 
après ceux qui ont eu cet été dans la Péninsule un 
si grand retentissement et qui aboutirent, comme 
on s'en souvient peut-être, au récent procès de 
Bucarest, n'a pas été sans soulever à Athènes une 
grosse émotion. La question de la Macédoine, à 
laquelle se rattache vraisemblablement ce crime et 
en tout cas ceux qui l'ont précédé, est en effet une 
de celles qui passionnent le plus vivement le senti- 
ment public à Athènes. Pour comprendre les raisons 
déterminantes de cet état d'esprit, il fautse souvenir 
quejusqu'aujouroùlaBulgarieetd'autresPuissances 
comme la Serbie et TAutriche ont élevé sur la 
Macédoine des prétentions, ce pays avait été regardé 
par les Grecs comme un héritage qui devait natu- 
rellement leur revenir un jour. 

Les ambitions des Grecs sur la Macédoine étaient 
d'ailleurs pleinement justifiées. 

L'hellénisme, à l'exception de quelques groupe- 
ments demeurés slaves, dominait le pays ; la langue 
grecque était celle que parlait la majeure partie de 
la population ; TÉglise avait des prêtres d'origine 
grecque; et comme conséquence naturelle d'un 
pareil ensemble de choses le Parlement de la pro- 
vince n'était composé que de députés grecs. 

Dans la dernière partie du siècle, la semi-indë- 



LA VIE NATIONALE 87 

pendance accordée à la Bulgarie est venue, malheu- 
reasement pour le peuple hellène, compromettre 
cette situation favorable: Les Bulgares, gens appar- 
tenant à une race forte et énergique, placés par le 
Congrès de Berlin dans un état d'infériorité poli- 
tique par rapport à celui des autres peuples balka- 
niques, mécontents de ce sort injustifié, rêvant 
d'ailleurs de reconstituer l'ancien royaume de Bul- 
garie, commencèrent en Macédoine une campagne 
depropagHude et d'agitation, dans le but de prépa- 
rer l'annexion à leur pays d'une province qui au- 
trefois en dépendait. Les appétits de la Serbie, der- 
rière laquelle se dissimulait l'Autriche, et jusqu'aux 
aspirations des Albanais, contribuèrent en outre 
à diminuer les chances de domination des Grecs, 
qu'une dernière circonstance vint encore affaiblir 
par les désastres sur les champs de bataille, qu'une 
pareille chose fait prévoir : nous voulons parler de 
rëclalanie incapacité militaire, tenant surtout à 
des défauts de race, dont le peuple grec a fait 
preuve dans la dernière guerre, et qu'aggrave en- 
core cette circonstance, qu'en cas de conflit, la 
Grèce doit se trouver, par rapport aux autres £tats 
balkaniques pourvus de protecteurs puissants, 
dans une situation d'isolement, relatif il est vrai, 
mais qui peut n'en être pas moins dangereuse. 

En etfet, tandis que derrière la Serbie se trouve 
l'Autriche ; que l'Allemagne a pris position derrière 
la Roumanie et la Porte ; et que derrière la Bulgarie 
est à présent la Russie, Puissances ayant toutes 
trois des intérêts de premier ordre dans les Balkans 
qu'à la faveur de circonstances économiques elles 
viennent encore, ou sont en train de consolider, 
la Grèce vraisemblablement ne peut être soutenue 
en cas de complications que par des Puissances dé- 
pourvues de sphère d'influence bien délimitée, 
n'ayant dans les Balkans que des intérêts de second 
ordre, et par suite devant donner un appui plus 



1 



LATïy» nJk3CASE, 



UùS^^,. Cettîr >::aili.:2. \\ «£ vn:. est Twrrptifclc, 

le U«^^. L» piOfïUsa. cepi^laAt acquise par les 
troit Ciip;r<« et aS^rm.e far les crra>BslaBoes 
tordre écyj«offiîq[œ dont boôs «tods dit va boI 
to«l a rbe«re ea passant, seinbk de celles qpi ont 
des dbaace« de se maintenir Ion Jtemp«. Le pins sftr 
n^en poor on pajs d'établir sol dément son 
mûneoct cbtz an antre n'est-ii pas de prendre place 
dans ses affaires derrif-re les financiers? Et i'Aile* 
mainie, l'Antricbe et la Russie précisément ont p< 
suivre cette politique, grâce à la même mêsaTentnre 
économique fonrenne aux petits peuples qne ces 
Poissances protêi^ent. Cette mêsaTentnre peut se ré- 
sumer en ces quelques lignes : les Etats balkaniques, 
après avoir péniblement trarailléà se créer on outil- 
lafce économique et fait appel dans ce but aux mar- 
chés européens par des emprunts réitérés, ont tu, 
ces derniers temps, leur crédit naissant se resserrer. 
A cette première difficulté est venue Tan passé s'en 
ajouter une autre, causée par les mauvaises récoltes, 
ce qui a contribué fortement à mettre les Etats de la 
Péninsule, dont la seule ressource est l'agricnlture, 
à la merci des financiers, c'est-à-dire en fin de compte 
des grandes Puissances aux aguets derrière ceux-ci. 
Ce simple exposé suffit peut-être à faire com- 
prendre quelle indépendance politique peut rester 
à ces peuples, entre les mains de gouvernements 
étrangers, au double point de vue financier et écono- 
mique. L'agitation que de temps à autre les nations 
balkaniques créent, la propagande à laquelle elles 
se livrent, ne peuvent, semble-t-il, dans ces condi- 
tions porter leurs fruits qu^autantque les Puissances 
protectrices veulent bien y consentir. Dans des pays 
comme ceux-là, où la population rurale n'est en- 
core parvenue qu'au degré de civilisation où était 
notre paysan du moyen-âge, il faut cependant 
compter avec la violence des passions et aussi les 



LA VIE NATIONALE 89 



dirersions à l'extérieur imposées aux gouverne- 
ments par les menaces de révolution. 

C'est ainsi que, s'il faut en croire une correspon- 
dance, la campagne d'agitation menée Tan dernier 
en Macédoine par le comité révolutionnaire de 
Sofia n'avait pas d'autre cause que la crainte de 
complications intérieures en Bulgarie, déterminées 
par les exigences du fisc. La révolte des contribua- 
bles des champs se produisit du reste en partie, 
et le sang coula abondamment. 

An surplus, ces raisons de conflit entre les États 
n'existeraient-elles pas, que les grandes Puissances 
parleurs agissements continuels quoique dissimulés 
arriveraient à en faire naître d'autres : l'Autriche et 
l'Allemagne principalement qui, n'étant pas comme 
la Russie occupées ailleurs à une grande entreprise, 
ne cessent par tous moyens de préparer la voie à 
leur domination. Il se pourrait ainsi que le récent 
désaccord qui s'est élevé entre la Roumanie et la 
Serbie et qui aurait pu dégénérer en conflit armé,* 
qui d'ailleurs ne semble pas terminé, malgré les 
apparences, ait pris sous l'inQuence du gouverne- 
ment de Vienne le caractère de gravité qu'à un 
moment surtout il a présenté. Gomme le font remar- 
quer en effet les Wiedomosti de Saint-Pétersbourg, la 
Bulgarie, dans la dernière période de son existence 
politique, est devenue, grâce à son organisation mili- 
taire, à son développement économique et intellec- 
tuel, un obstacle à la réalisation des projets de la 
Monarchie autrichienne. L'armée bulgare, alliée à 
celle de la Turquie, peut arrêter l'Autriche dans sa 
marche à travers la Macédoine. Cette puissance a 
par conséquent à songer à stériliser tous les efforts 
possibles de ses rivaux avant de procéder à la mise 
à exécution de son plan. Dans ces conditions, ajoute 
la feuille russe, il n'est pas invraisemblable de penser 
que l'Autriche cherche à provoquer un conflit entre 
la Roumanie et la Serbie, qui aurait pour ré- 



90 l'action française 

sultat d'affaiblir réciproquement les deux Etats, 
Nous saurons, au surplus, bientôt à quoi nous en 
tenir sur la réalité de ces allégations. 

Ce qu'on peut dire seulement pour le moment, 
c'est que le roi Charles de Roumanie est un souve- 
rain qui passe pour être des plus pacifiques. L'Au- 
triche, d'ailleurs, en dépit de son désir de s^étendre 
dans la Péninsule balkanique et de s^s impatiences, 
voudra-t-^eile en ce moment aller jusqu'au bout de 
ses aspirations, rendre inévitable une guerre dont 
ses embarras intérieurs pourraient l'empêcher 
peut-être de profiter ? 

Lucien Gortambkrt. 



COLONIES 

PROTEQTIONNISME A REBOURS 

Par une de ces anomalies administratives dont la 
France est seule à donner l'exemple, nous conti- 
nuons à favoriser les produits exotiques aux dé- 
pens des produits similaires de nos colonies. C'est 
là le plus singulier principe d'économie politique 
qui se puisse concevoir, et l'évidence éclate aux 
yeux que nos législateurs et nos administrateurs 
sont des niais, pour ne pas dire davantage. 

Grâce à un tarif douanier stupide, qui ferme le 
marché de la mère-patrie aux produits riches de la 
France d'outre-mer, la France métropolitaine se 
nuit à elle-même. Personne n'est plus que moi 
partisan des taxes douanières, mais à la condition 
que celles-ci représentent des droits protecteurs. 
Dès que ces conditions n'existent pas, les taxes 
douanières deviennent un droit fiscal, un impôt. 
Leur raison d'être cesse de se justifier, elles nuisent 
aux producteurs, aux consommateurs etauxcontri- , 
buables. Par répercussion, le pays tout entier en 



LA TIE NATIONALE 91 

supporte le dommage. On doit donc s'empresser de 
les combattre. 

Voici plusieurs années que je mène la lutte 
contre cette législation idiote, qui restreint la pro- 
duction des cultures tropicales dans nos posses- 
sions, ou qui les oblige à rechercher ailleurs les 
débouchés qui leur manquent en France. Ainsi se 
créent, à rencontre de nos intérêts, des relations et 
des échanges commerciaux avec des puissances ri- 
vales. De ces relations d'affaires naissent bientôt 
des relations politiques d'où peuvent surgir, dans 
l'avenir, des conséquences désastreuses pour nous. 

La loi du ii janvier 1892 a décidé de n'admettre, 
chaque année, qu'une certaine quantité des pro- 
duits de nos colonies avec une réduction de 50 ^ sur 
les droits qui frappent ces denrées à leur entrée en 
France. C'est de l'injustice pure, puisque, en même 
temps, cette même loi stipulait que les marchan- 
dises d'origine métropolitaine entreraient en fran- 
chise dans les colonies dont on s'empressait d'autre 
part de limiter les importations. On diminuait ainsi 
les recettes des budgets locaux sans leur accorder 
d'une façon quelconque une compensation. Et les 
conséquences sont que l'étranger continue à nous 
inonder de ces produits exotiques dans une propor- 
tion telle que la concurrence n'est pas possible. 
L'étranger nous fournit aujourd'hui 90 % de ces 
denrées, alors que nos colonies n'en importent seu- 
lement que 10 %. 

Les dernières statistiques parues, celles qui con- 
cernent les importations de l'année 1899, accusent 
166.437.574 kilos de café venus de l'étranger 
et représentant une valeur de 183.081.332 francs. 
Nos cafés coloniaux français ne sont entrés, pen- 
dant la même année, que pour une quantité de 
1.344.473 kilos valant 1.478.920 francs. Les cacaos 
étrangers ont fourni un poids de 39.988.503 kilos, 
soit une valeur de 73.692.670 francs, alors que les 



92 l'action française 

cacaos français importes donnaient 1.057.974 kilos 
valant 1.937.200 francs. Je n'ënumère pas ici toutes 
les autres denrées coloniales, je ne prends que les 
deux plus considérables, car les chiffres qu'elles 
fournissent sont des preuves suffisamment élo- 
quentes pour ma démonstration. 

La Commission des colonies avait reconnu, cette 
année, que le temps était venu d'en finir avec des 
règlements surannés et fondé«t sur des erreurs si 
manifestes; Texcellent rapport de H. Le Myre de 
Yilers sur le budget des colonies en est la preuve. 
Mais la Commission du budget, qui, d'abord, sem- 
blait partager les idées de son rapporteur, a refusé 
ensuite de le suivre. Les principes, les vieux prin- 
cipes fiscaux de M. le ministre des Finances avaient 
eu, par malheur, trop facilement raison de son 
premier mouvement. 

Pourquoi? 

Est-ce que nos administrateurs, nos politiciens 
de la Chambre et du Sénat pèchent par ignorance? 
Non pas. L'exemple de ce qui s'est passé en Algérie 
autrefois, et en Tunisie plus récemment, est trop 
frappant et trop connu pour qu'ils n'y puissent trou- 
ver un enseignement profitable. Tant que les pro- 
duits algériens ont été considérés comme étrangers 
et taxés pour tels, le développement de notre 
grande' colonie africaine s'est trouvé enrayé. Mais 
aushitôt que, renonçant à cette méthode erronée, 
les importations algériennes ont eu leurs coudées 
franches dans la métropole, un essor vigoureux 
s'est manifesté de l'autre côté de la Méditerranée 
et de beaux résultats ont été acquis. 

L'intérêt général nous commande donc d'appli- 
quer au plus vite à nos autres possessions loin- 
taines un principe si utile à Taccroisement de 
leur richesse. Mais ici interviennent des intérêts 
particuliers qui se mettent en travers de cette ré- 
forme. Ces intérêts, ce sont ceux des gros importa- 



LA Vie NATIONALE 93 

leurs des prodaits étrangers, et dont l'influence 
dans les élections, dans les conseils du gouverne- 
ment et dans le Parlement est si puissante. C'est la 
seule et unique raison. Je n'en connais pas d'autre, 
car je ne m'arrête pas à cette objection que le 
jour où Ton supprimera les droits d'entrée sur les 
produits exotiques de nos colonies, le Trésor per- 
dra 2.800.000 francs. Il en perd bien d'autres dans 
les sinécures créées et inventées par le népotisme ! 

Et d'ailleurs cette perte ne serait pas réelle, en 
raison des augmentations de recettes dont bénéfi- 
cierait le budget local de chacune de nos colonies, 
le commerce et la production y devenant de plus 
en plus actifs. Le budget métropolitain se trouve- 
rait aussi dégagé de l'obligation de verser annuel- 
lement des subventions à ces budgets locaux et, en 
déflnitive, cette perte de 2.800.000 francs se tradui- 
rait par une économie de près de 8 millions. 

Ces raisons vous paraissent sans doute probantes, 
mais que pèsent les arguments les plus péremp- 
toires en opposition avec les appétits gloutons de 
quelques-uns de nos maîtres du jour et avec les sot- 
tises de notre diplomatie ? Car elle aussi intervient 
dans le débat, et j'ai gardé sa monstrueuse ineptie 
pour la fin. « Craignez les représailles, dit-elle, 
craignez que le Brésil, par exemple, nous ferme son 
marché. La courtoisie internationale nous oblif^e 
d'ailleurs aux plus grands ménagements. » Ah I la 
courtoisie internationale, que de sottises, que de 
crimes de lèse-patrie elle a fait commettre! Nos pé- 
dants du quai d'Orsay ont-ils jamais, dans leur 
morgue protocolaire, manqué une seule fois de 
donner tort aux réclamations des Français, et de 
reconnaître aux étrangers tous les droits, même 
chez nous ! Allez donc après cela vous fier à leurs 
formules ! 

Au dehors, l'on sait largement à quoi s'en tenir 
sur le rôle de notre chancellerie . De sa courtoisie 



94 l'action française 

internationale y on profite pour étrangler la France. 
Et le Brésil, envers lequel nous prenions tant de 
manières polies, vient de nous jouer un tour de sa 
façon, en nous enlevant déflnitivement des terri- 
toires que nous possédions depuis le traité d'Utrecht. 
C'est l'arbitrage du Conseil fédéral * suisse qui en a 
décidé ainsi, me direz-vous; d*ïtccord» mais si le 
Gouvernement helvétique s'est comporté de pa- 
reille façon à notre égard, c'est que lui aussi sait le 
dédain que mérite notre courtoisie intemationak^ 
c'est-à-dire cette ineptie proverbiale de notre diplo- 
matie qui donne tout, concède tout, abandonne 
tout, sans recevoir autre chose en échange que des 
soufflets et des coups de pied. 

Laissons donc cette considération ridicule et 
scandaleuse pour ce qu'elle vaut, un fruit de la 
lâcheté et un produit de l'influence étrangère. 
Défendons notre bien, notre sol, la terre française 
et les intérêts français, avant de prendre soin des 
intérêts de nos rivaux, de nos adversaires, de nos 
ennemis. Ce sera faire œuvre de patriotisme éclairé 
que d'ouvrir toutes grandes les portes de la France 
aux produits de nos colonies. La réforme, sur ce 
point, de la loi du il janner 1892 est d'une extrême 
urgence. Ajoutons que sa réalisation est des plus 
faciles : il n'y a qu'à vouloir. 

Exigeons que les pouvoirs publics montrent cette 
volonté ; car, en toute occasion, nous devons prouver 
que si l'énergie de la France est momentanément 
ligotée par une bande de malfaiteurs aux gages de 
rérranger, oette énergie est néanmoins toujours 
prête à réagir et à se manifester autrement que par 
des paroles et des écrits. Robert B/iilly. 



Le Directeur politique : H. Vaugeois. 



Le Oérant : A. Jacquin. 



i^aris. — Imprimerie F. Levé, rao Cassette, 17. 



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Gopin - Albancelli : la Dictature Maçon- 
nique : . fr. 60 

Octave Tauxier : De l'inaptitude des Fran- 
çais a concevoir la question juive. fr. 60 

X***: Une réforme parlementaire, la Mé- 

' trarchïe.. fr. 60 

X*^* : La République chez un peuple sans 
éducation politique, par un membre de la 
Patrie Française fr . 20 

Xavier de Magallon : Villebois-Mareuil et 
LE Mouvement National, Conférence faite à 
Paris et précédée d'un discours de M. Fran- 
çois Coppée fr. 40 



MMVMMMMMiMMMWMWMtMMr 



EN PRÉPARATION, 

Charles Mo^urras : Les Monod peints par eux- 
mêmes. Histoire naturelle et politique d*une famille 
de protestants étrangers dans la France contem- 

• poraine. 

L'AUTQ-RELIURE pour contenir L'ACTiOl FRAIÇMSE 

Prix : 3 francs. 

A BAS LES TYRANS! 

JOURNAL ANTI-MAÇONNIQUE 

Par COPIN-ALBANCELLI et LOUIS DASTÉ 

PRIX 5 CENTIMES 

Paraît le Samedi 

ABONNEMENTS : Un au ^ fr. Six mois « fr. 

BUREAUX : 143, Rue d'Abouldr. PARIS 



PAKI.¥. — IMrRIMtUIK F. LEVE, llUK CASiilïrTE, 17. 



< 



8» année. — T. IV. — N« 88. 16 JoxiTtor 1001. 



L'Action 



française 

{Repue bi-mmsuêlle) 

SOMMAIRE DU 15 JANVIER 1901 

NOTSS P0UYIQUE8 : LOpînion et 
la Raisondans le Natwnalisme . H^nri Vaageois. 

Pboiienaaes. Bn Provence : Le 
faOM PrdUvmps ; — VAme des 
Oimiers ^..^ Caiftrles MaUrras. 

Sur quelques exposantes: le$ 
Sémiennesr. .-,«.« B<^ Âadré àô Faramond. 

Notés de voyage au Séné&al. Laoien Corpechot. 

M. COURTÊLINE ET M. LE PrÉ- 

snysKT MA0NAUD Jacquos Bainville, 

FoEtoR JuDAicus : Henri Heine 
(suite et fin). , Robert Launay. 

Nos M AJTRBS : Voltaire. A bas 
Us Juifs I 

PARTIE. PÉRIODIQUE 

Les Nuées : La Nuéede M. Loubet: — LesNuées de V Aiglon; — 
De Paris pour Paris; — Mânes de Rodenbach; — Changé en 
bête {Ve Chùbwa), — CORRESPONDANCE (Mis de Hous- 
wme, Cmatu de Brae)^ — La Vie Nationale : Marine 

iJÊkmhewt BaiUy). — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE (Baln- 

T0fe). — Bulletin de l'Action française. 

PARIS 

BUREAUX hnr ACTION FRANÇAISE 

i4â, RUE d'aboukir 



•MIMMMMfWWMIMMAMMMMA 



1L«€> iiviiiiéiM> O f^. SSO 

MBMEiENTS : Pirit «t OlyaHmioU* IQ fr. Etnigsrv 15 fr. 

esi au- 
auteur. 



La reproduction des articles à^V Action française < 
viiée avec rindication de la source et du nom de V{ 



^ 



1 

( 






: L'ACTION FRANÇAISE parait le i*' ^et 
le 15 de chaque mois. Oa s'atonne à Paris» 
8, rue Léopold-Robert. 

M. Henri Vaugeois, Directeur, recevra les 
Mardi, Jeudi et Samedi, de 2 à 4 heures. 

Secrétaire de la BèdacUon : Lucien Cortahbert. 
PRINCIPAUX OOLLABORATEUR8 

Paul Bourget, de rAcadémie française. — Gyp. 

— Jules Soury. — Maurice Barres. — Charles 
Maurras. — Jules Caplain-Gortambert. — 
Maurice Talmeyr. — Maurice Spronck. — 
Hugues Rbbell. — Jean de Mitty. — ^P. Ck)PiN- 
Albancellt. — Alfred Duquet. — Frédéric 
Plessis. — Lucien Gorpbchot. — Denis Gui* 
BEKT, député. — Frédéric Amouretti. — Ro- 
bert Bailly. — Georges Grosjeaj^. -r Xavier 
de Magallon. — Théodore Botrel. — Dau- 
phin Meunier. — L. de Montesquiou-Fezen- 
SAC. — Lucien Mo'reau. — Octave Tauxier. 

— Maurice Pujo. — L. MouiLlard.— Jacques 
Bainville. — Alfred de Pouvourville. — 
Robert Launay. -^ De Thouars. -^ A. Sbrph, 
elc. 

FONDATEUR: 

Le Colonel de Villebois-Mareuil 

HorI an champ d'honneur 



Nous prions nos lecteurs de nous 
i signalertoutes les personnes auxquelles 

il serait agréable de recevoir V Action 
Française. 

Nous leur ferons un service de 
quelques numéros à l'essai» 




L'Action française 

.18 janefer 1901. 

L'OPINION ET LA RAISON 

DANS LE NATIONALISME 



«MA/«rw«M/\A/%/V\^ 



Il y a un nationalisme d'opinion et un 
nationalisme de raison. Le premier, négatif, 
proteste. Le second, positif, doit attaquer. 

I 

Il faut tâcher de nous bien rendre compte, 
de temps en temps, de Tétat de TOpinion. 
Ce n'est pas inutile, — alors même et alors 
surtout que Ton prend TOpinion pour ce 
qu elle est : une matière, lourde, fuyante 
comme l'eau, à la fois utile, gênante et 
dangereuse, et qui, par-dessus le marché, 
n*existe que dans la mesure où nous la vou- 
lons recueillir et Considérer, dans ces mau- 
vaises vaisselles que sont les Mots... A 
l'heure actuelle, tout le monde la recueille : 
une fiction que nous avons acceptée a fait 
des Mots les maîtres, et même (pour les 
enfants que nous sommes presque tous) les 
dieux de notre patrie. Nous ne vivrons point 
sans leur permission. Essayons donc de 
compter avec eux et avec l'absurde hasard 
qu'ils représentent. 

Il est évident que, ce que disent et ce que 
« pensent » les Français, en janvier 1901, 

ACTION FRANC. — T. IV. 7 



96 l'action française 

du sort présent et à venir de la nation fran- 
çaise, nous devons essayer de le noter, avant 
de leur offrir les moyens que nous apercevons 
d'améliorer ce sort. 

Ils ne sont pas satisfaits, nos concitoyens; 
ils sont, pour la plupart, inquiets, ou tout 
au moins étonnés de ce que font en leur nom 
les représentants qu'ils se sont plus ou moins 
volontairement donnés. Il ne leur semble pas 
que l'on respecte à cette heure les senti- 
ments ou les intérêts dont ils s'inspirent, les 
jours où il leur faut faire usage de leur « li- 
berté politique », c'est-à-dire lorsqu'ils sont 
appelés à intervenir par leurs votes dans 
l'œuvre des pouvoirs publics. Il ne leur 
semble pas avoir voulu jamais, pour la 
France, ce que veulent aujourd'hui ces mi- 
nistres de juillet 1899, — inventés et imposés 
à leur ignorance, en même temps qu'au 
scepticisme de leurs députés, par le forçat 
qui revenait de l'île du Diable. Les gens qui 
ne savourent pas tous les matins le Radical^ 
V Aurore et le Sièrle ne croient pas qu'il soit 
ui^ent d'anéantir notre force militaire; ils 
trouvent que la République française, en 
dépit de la « mission pacifique et civilisa- 
trice » qu'elle a reçue du dieu de Zola, de 
Bouchor et de Cornély, pourrait bien garder 
quelque temps encore à sa disposition une 
armée . Or, cette armée, ils hésitent à concevoir 
que le pieux général André y tienne beau- 



NOTES POLITIQUES 97 



coup: il leur paraît que ce pacifique frère 
maçon la porte sur ses épaules... 

D'autre part, c'est un excès de malheur et 
d'hamiliation par trop intolérable, et que 
les citoyens sensés ne vont point pardonner 
demain au gouvernement de Dreyfus, que 
l'atteinte, très visible déjà, qu'il a portée à 
notre précieuse alliance russe, si longuement 
et si péniblement échafaudée. Les rudes 
rappels au sens commun qui nous viennent 
des journalistes du tsar, le ton poli mais 
agacé que prend notre partenaire pour nous 
dire de surveiller notre jeu (sans quoi il 
préférera « faire un mort ») : voilà qui 
enlève aux gardiens de notre fortune jus- 
qu'à la dernière apparence du sérieux. On 
ne se sent plus en sûreté . 

11 y a donc lieu de crier, et l'on crie. Mais 
il faut bien prendre garde que tous les cris, 
toutes les protestations, toutes les manifes- 
tations nationalistes auxquelles nous nous 
livrons, à chaque nouvelle audace des agents 
de l'étranger, ne servent à rien qu'à cons- 
tater leur victoire et à consacrer leur force. 
L'opposition est la vie même de ce régime 
de « libre discussion », de ce régime parle- 
mentaire, tant que cette opposition lui est 
faite sur son propre terrain et au nom de son 
principe, qu'il appelle la liberté ou le droit. 
Les patriotes qui réclament d'un ton désolé 
leur « liberté > de rester Français, en face 



^8 l'action française 

de la « liberté » qu'ont prise les Juifs de 
rester Juifs, les patriotes qui se fatiguent à 
prolester contre les « sectaires », au nom 
de la « tolérance », sont comme des pom- 
piers qui jetteraient de l'eau sur un feu de 
pétrole : ils nourrissent l'incendie. Ce n'est 
pas avec du libéralisme, avec de l'idéalisme, 
avec de la bonne volonté, avec des aspira- 
tions de (( républicains honnêtes » que 
nous jetterons dehors le « républicain tout 
court j» qui a nom Waldeck- Rousseau. Car 
c'est pour le président du Conseil un jeu 
d'enfant, avouez-le, que de nous faire taire 
en affirmant au Parlement que c'est lui le 
républicain honnête; son parfait autorita- 
risme, il le baptisera un u libéralisme ferme 
et imperturbable », il invoquera sa tradition 
républicaine : Ferry, Gambetta... Que de- 
manderez-vous de plus? 

II 

Il faudrait sortir enfin de toutes ces niai- 
series et voir si l'on est décidé, ou bien à 
laisser faire, ou bien à tirer toutes les con- 
clusions de l'expérience politique instituée 
par Dreyfus lui-même, et à condamner des 
institutions dont il nous a fait comprendre le 
principe comme anarchique et anii- natio- 
nal. 11 faudrait s'armer de bonne humeur, 
de franchise et d'intelligence tout à fait 
libre, à cette heure où tout chez nous est 



NOTES POLITIQUES 99 



mis en question, où tout est perdu, si tout 
n'est renouvelé. La France s'interrogera-t- 
elle elle-même, spirituellement et sérieuse- 
ment, comme un bel être souple, capable 
de vivre, de marcher sur la Terre inégale et 
dure? Secouera-t-elle la défroque de ces 
fameuses « idées » qu'il lui a plu de prome- 
ner, toutes neuves, il y a un siècle passé, à 
travers l'Europe, et qu'elle n'a eu qu'à arbo- 
rer comme des modes d'une élégance 
suprôme, pour que les lourds Allemands, les 
enthousiastes Italiens, et jusqu'aux Russes 
« gobcurs » les essayassent? Notre ami 
Charles Maurras assure que ces idées sont 
plutôt suisses. C'est bien possible. Mais, en 
tout cas, elles sont périmées et passées : je 
veux dire par là, non seulement qu'on les a 
assez vues, qu'on en est las (ce qui ne signi- 
fierait rien, si elles étaient vraies), mais 
aussi qu'on les a jugées, à l'usage. Elles font 
partie d'un ensemble de choses et de gens 
qui non seulement s'en va, s'éloigne, mais 
encore qui a été triste. La France de la 
seconde moitié du xix* siècle, — (entendons 
la France comme corps politique, comme 
puissance européenne), — la France du Se- 
cond Empire et de la Troisième République, 
vue à distance, formera bien un tout, un 
objet historique d'un aspect particulier : 
c'est une société d'électeurs et de fonction- 
naires, où, pour l'individu, vivre c'est voter 



100 l'action française 

et être payé, c'est-à-dire être < libre » et pau- 
vre. C'est — (même avec une tête surajoutée 
artificiellement, comme l'Empereur) toute 
rijDcarnalion horrible de l'idéal de 89 : et cela 
le juge. 

Mais remarquons bien que dans cet objet, 
dans cet ensemble de choses et de gens, dans 
cette masse, nous y sommes encore engagés; 
et que tout, en elle, se tient : c'est bien un 
bloc, parbleu ! et celui-là même qui, devant 
. la postérité, servira de gaine à ce faune en 
simili-marbre : le vieux Clemenceau qui fait 
peur aux petits enfants. 

Et voilà pourquoi c'est une nécessité, 
pour l'opposition nationaliste libérale, pour 
celle-là qui va de M. DéroulèdeàM. Méline — 
(je sais bien qu'il y a loin ! mais on peut 
passer par le centre, par le cœur, délicieu- 
sement troublé, agité, donc vivant, parle 
cœur de M. Jules Lemaître, qui sert de tête à 
cette armée,) — c'est une nécessité pour 
cette opposition de collaborer malgié elle à 
rétablissement définitif du ^rawrf;?ar^i repu-- 
blicain, de plus en plus cosmopolite et collec- 
tiviste, que legénie juif a suscité de notre sol. 

Ce sol nourrira -t- il longtemps d'aussi 
bâtardes et pernicieuses végétations ? Je le 
crains, car sa générosité est grande. Oui, il 
y a vraiment dans le fond inconscient, phy- 
sique, de notre tempérament français, d'ad- 
mirables ressources pour le fanatisme dé- 



j 



NOTES POLITIQUES 101 



mocratique et libéral, — pour la religion de 
ranarchiemodéréeetécrite,dudésordre légal! 
Nous pouvons èlre à peu près certains que 
le prochain Parlementarisme est à MM. Mil- 
lerand et Jaurès, qui feront leur paix avec 
MM. Ribot, Siegfried, etc, avec le monde du 
Temps. Mais nous ne sommes pas moins 
certains que le Temps renouvellera ses offres 
de paix à M. Jules Lemaltre. Et si les Débats 
s'en mêlaient, surtout, comment ferait-il 
pour refuser éternellement, comme il a 
refusé Tau Ire jour, d'un si joli geste ins- 
tinctif? — Il n'y a pas de clergymen aux 
Débats! 

III 

Comment donc rompre avec tout ce vieux 
petit monde? — Bien que Tanarchisme drey- 
fusien n'y ait sans doute pas très vigoureuse- 
ment pris, — le libéralisme sur lequel on le 
greffait ayant certes perdu de sa force, de- 
puis les Monialembert et les Guizot., notre 
idée nationaliste y trouve ses pires ennemis. 
Ces jeunes a grands bourgeois » à faux 
col, n'y verront jamais qu'un conserva- 
tisme mal éclairé, violent, indécent. Son- 
gez que nous sommes antisémites et que 
nous évitons la rue Saint^Guillaume ! 

Si nous renonçons, devant l'opinion, 
à réduire la politique française^ — que nous 
défendons et dont nous nous réclamons 



102 l'action française 

contre le ministère Waldeck-Rousseau, — 
à une sinnple restauration du parlementa- 
risme pseudo-anglais qui fit la joie de nos 
grands-pères sous Louis-Philippe, — il va 
devenir de plus en plus nécessaire de dire, 
avec précision et avec un certain courage 
intellectuel,pourquoinous n'en voulons plus. 
La critique des fautes, des folies politiques 
de ce régime mal défini, — qui, nous le répé- 
tons, ne date pas de 1870, mais date, si Ton 
veut, de 1830, ou bien de 1802, ou bien 
(allons-y !) de 1792, — la critique des divers 
systèmes de gouvernement de la nation par 
LA NATION, — voilà ce qu'il faudrait avoir la 
joyeuse audace de commencer, nous tous 
qui savons la force d'une campagne d'idées 
pures, dans ce pays qui est plein de raison 
neurs, comme l'ancienne Athènes. 

A cette campagne, un seul obstacle, psy- 
chologique, s'oppose, chez beaucoup de nos 
meilleurs, de nos plus fins et de nos plus 
purs « intellectuels patriotes », comme chez 
leur chef rôvé, M. Jules Lem.aître lui même. 
Ce n'est pas la peur de l'électeur, les jeunes 
gens dont je parle et à qui je parle n'étant 
point candidats. Ce qui gêne et ce qui re- 
tarde ce grand mouvement d'esprils tout 
éveillés, de volontés toutes tendues, — en 
quête de la « Politique naturelle » qu'an- 
nonce leur Maurras, et en souci des grandes 
vérités vitales que leur Barrés écoute mon- 



NOTES POLITIQUES 103 



1er de la Terre, pleine des vieux parents, — 
ce qui fait hésiter les jeunes patriotes fran- 
çais d'aujourd'hui* c'est qu'on a l'air de leur 
demander des choses trop faciles, une sagesse 
trop médiocre. On semble leur suggérer des 
négations prudentes, un recul, des réserves 
de vieux, quand, en face du Socialisme, et 
contre lui, on leur propose le Nationalisme 
deM. Méline. 

Je ne leur répondrai qu'un mot : le natio- 
nalisme de M. Méline n'a jamais existé. 
Allez donc le lui demander! 

Nous vous proposons ici, à V Action Fran- 
çaise^ une lutte et une création plus rude, plus 
passionnante que celle qu'un Jaurès, ce pion, 
proposa à vos aines voici dix ans. Nous vous 
proposons véritablement de renverser un état 
social, pour lui en substituer un autre Ou 
plutôt nons vous proposons de prendre con- 
naissance de l'état social dans lequel réelle- 
ment vous vivez, et de faire place, dans le 
Droit politique, dans les institutions légales, 
aux réalités dont il se compose : or, ces réa- 
lités sociales, nous disons que ce ne sont pas 
seulement des individus, mais des groupes 
ayant vie, force, figure, durée, — soit phy- 
siologique (familles), soit morale (églises, 
écoles), soit économique (syndicats, entre- 
prises industrielles). Nous disons que ces 
groupes, inégaux, changeants, progressant 
on diminuant sans cesse en volume et en 



104 l'action française 



cohésion, en richesse et en conscience, for- 
ment par leurs contacts et leurs échanges, 
la vie, la force, la figure 'et la durée de la 
Patrie elle-même. Mais nous constatons 
qu'ils ne réussissent en une si prodigieuse 
combinaison que dans la mesure où un pou- 
voir étranger et supérieur à eux-mêmes, 
désintéressé des intérêts, des sentiments 
privés de chacun d'eux, les surveille et les 
accorde ingénieusement. La Nation, faite 
d'unités hétérogènes ne se peut ni constituer, 
ni gouverner elle-même : elle doit être gou- 
vernée, être constituée, être incarnée. Voilà 
ce qui devrait être pour qu'elle survécût. 
Nous ne savons pas ce qui pourra être... 
Mais on voil comment \e^réa€ii(mnairea(\}i^ 
nous sommes se trouvent d'accord, d'ores 
et déjà, avec tout jeune socialiste, pour 
lequel le socialisme est la constatation de 
l'impossibilité où l'on est de vivre, de man- 
ger, et même de rêver, dans la baraque 
« individualiste » bâtie, en 1792, pour 
un Hommeidéal dont les Droits, irréalisables 
une fois écrits, étouffèrent les nôtres, qui 
s'étaient réalisés. 

Henri Vaugeois. 



^W^«S^WW^^Atf^^^*A^M^A^^A#^^ 



PROMENADES.— EN PROVENGE (i). 



^^^^^^^#v\^fc^^^ 



I. — Le faux printemps. 



Nous avons traversé la France couverte de 
neige. Le petit jour qui s'est levé au midi de 
Vienne nous présente le même paysage glacé 
et les yeux faits à considérer ces campagnes 
par des matinées de soleil cherchent inutile- 
ment à s'y reconnaître. Rien n'y était pareil à 
soi. Faute du roux éclat qu'y jettent les autres 
saisons, des murailles fameuses, autrefois sa- 
luées au passage d'un nom ami, fuyaient sans 
souvenir, comme des tentes étrangères dressées 
depuis la veille d'une terre inconnue. Leurs 
pierres historiques, connues fauves, dorées, 
disparaissaient sous une couche de grisaille ; 
seuls, accablés de neige, les plans horizontaux 
donnaient quelque vie au regard. 

A la frontière de Provence, cette neige se 
dissipa et, dans l'air coloré de longue frange 
rose, flottèrent, depuis le levant jusqu'au cou- 
chant, d'interminables escadrilles de nuages de 
toute forme; mais ces nuages s'empourprèrent 
«t sous leurs plis se manifesta le jeune soleil. 

Sa divine lumière jaillit bientôt, dora la 
face écailleuse du Rhône et courut multipliée 

(1) Extrait da recueil des Pramenades païennes, que 
j^rèpave notre coUaboiateor Ohaides Blaorras. 



106 l'action française 



comme un feu subtil entre les verg;es noires des 
petits arbres qui se succédaient dans la plaine. 
Ces lumières du ciel sontpeut-ôtre le souverain 
bien. Elles apportent le courage et Tégalité 
à notre àme et font dévisager le malheur que 
centuple notre fantaisie de la nuit. Consola- 
trices' et institutrices de l'homme ! J*avais le 
corps, Tesprit trop malades pour les nommer. 
Mais elles ne sourirent en se r<^pandant sur 
toutes les choses. Les vieux murs ravivés s'é- 
chauffaient dans la flammes agile, les teintes 
naturelles y refleurissaient à vue d'oeil. 

N(3us avions dépassé ces coteaux du Valen- 
tinois que baigne la Drôme, d^aqueu Valentinès 
qus Droumo arrosa^ comme chante Mistral. Ave- 
nues de platanes et de mûriers, jardins solitaires 
maisons vieilles et neuves adossées à la roche 
ou construites en plein champ, les petites villes 
cossues du Venaissin commencèrent à défiler 
dans la fine splendeur du rayonnement mati- 
nal. L'air dépouillé comme la terre nous laissa 
voir, du haut en bas de leur structure, les ro- 
maines gl<)ires d'Orange. Ce fut un peu plus loin 
que la voie reprit sa tristesse. Introduits en Pro- 
vence par une espèce de portique formé des 
nuances les plusdéîicates du ciel, ce portique fran- 
chi nous laissait retomber sous la loi de Thiver. 
Point de neige, mais ces larges gouttes d'eau 
glaciale qui sont de la neige fondue, et toute la 
campagne pénétrée d'une demi-brume d'où sor- 
taient çà et là des créneaux, des clochers, des 
tours. 

Je serais retombé à Tétat de langueur qui 
m'avait chassé de Paris si, en suivant le fil du 



PROMENADES. — EN PROVENCE 107 

Rhône, soas la mélancolie de l'espace supérieur 
les formes des collines ne m'eussent révélé 
leur élément essentiel de composition. A la 
faveur de ce gris matin de février, elles m'ont 
fait entendre qu'elles n'ont pas besoin des revê- 
tements du soleil. Non, ce pays vaut par lui- 
même. Les petites montagnes qui environnent 
le monastère de Frigolet, le thym modeste qui 
les borde et les oliviers nains aligaés en pâles 
bosquets témoignaient d'intentions exquises, 
et parfaitement réussies. A Arles, la neige 
reprit, et la ville de Constantin n'en eut pas 
moins grand air sous le linceul qui fondait 
à peine étendu. 

J'imaginais qu'il faisait sans doute très froid 
et n'osais me risquer à la croisée de la voiture. 
Quand il fallut descendre à la gare d'embran- 
chement placée en avant de Marseille, la bien- 
veillance universelle me saisit, comme par la 
main.Dansun air calme et même tout secrètement 
échauffé, la pluie tombait légère sans répandre 
cette humidité pénétrante qui autre part me- 
nace de dissoudre Tàme et la chair. J'appréhen- 
dais les ais mal joints des vagons départemen- 
taux. 11 est certain que les vents coulis y 
jouaient un peu, mais c'étaient des zéphyres 
incapables du moindre mal. 

Cependant sur les quais, les ponts, dans les 
ruelles torses de ma petite ville, où l'on ne tarda 
point à me débarquer, couraient très furtive- 
ment des fantômes, serrés de châles et de fichus. 
J'eus de la peine à reconnaître dans ces paquets 
mystérieux les femmes et les filles de mon 
pays. Pour nos pécheurs, ils traînaient contre 



108 l'action française 

les pavés leurs grands sabots tout calfeutrés; à 
leurgenoa gonflaient les immenses bas de forçat. 
Tous se plaignaient également de rigueur et 
d*intempérie. 

La pluie cessa; Tair aussitôt devint sec et 
brillant. II brillait non du lustre que laisse par- 
fois une pluie, mais plutôt, à vrai dire, de sa lu- 
cidité. Si le ciel restait floconneux, ces flocons 
se bombaient à des hauteurs divines et for- 
maient une voûte que le regard approfondissait 
indéfiniment. 

Entre tant de remarques faites pour en- 
chanter un transfuge et un exilé, le hasard du 
chemin me présenta un vieil amandier cre- 
vassé, que l'habitude de plier sous le même vent 
avait presque couché à terre. Deux semaines 
plus tôt, on l'aurait pris pour quelque bûche 
monstrueuse réservée sur le bord du talus par 
les paysans. Mais à peine la bûche noire était- 
elle visible, sous Téclatante profusion des fleurs 
qui en avaient jailli. Non seulement la pointe 
des tigelles, mais une infinité de tétines imper- 
ceptibles échappées de Técorce crevaient en 
nuage de fleurs. Entre le bois inerte et cette 
fleur aérienne, pas une feuille. A ce signe, je 
m'aperçus que la Provence entrait dans ses 
semaines de faux printemps. 

De toutes nos saisons provençales, c*est la plus 
belle. (( Chaude^ pure, dorée », trois mots d'un 
ancien hymne que je lui composai dans mon 
adolescence me revenaient en un ordre persé- 
cuteur. La pluie et le soleil se disputent ces 
jours charmants. Mais, cette année, le soleil n'est 
pas assez pur pour sécher la terre amollie. Là* 



PROMENADES. — EN PROVENCE \Q0 

dessus, les paysans invoquent le mistral. Et le 
mistral accourt.Un fleuve aride passe sur la cam- 
pagne, boit toute humeur, durcit et maçonne la 
terre. Déjà le blé nouveau, en quelques pousses 
d'un vert fendre, palpite longuement avec une 
inquiète douceur. Dans les arbres, le haut des 
vergettes se tend comme un mamelon trop 
gonflé; des formes indécises en travail évident 
ponctuent la longueur des ramilles. 

Ce qui bourgeonne ainsi, malgré le mistral 
de février, brûle dix fois sur onze, six. semaines 
plus tard. Notre mars s'applique à mériter les 
noms redoutables que lui ont décernés les pères 
Latins. A peu près certains de la ruine, les 
paysans se défendent d*un désespoir prématuré 
et tout en se donnant à des précautions infl- 
nies : 

— (Têst la saison^ me disent-ils, il faut que la 
nève travaille. 

Pour faux qu'il soit, ce printemps étant natu- 
rel, peut-être convient-il de suivre la nature et 
d'y croire contre expériences et prévisions! 
Parmi tant de sagesse émanée de ces bons rus- 
tiques, la bourrasque a beau faire; les joncs, les 
roseaux et les tamaris plier eux-mêmes en 
tournoyant : des abîmes de Tair à toutes les ra^- 
cines végétales de Têtre, le ciel renouvelé impose 
sa jeune vigueur. La croissance delà lumière, 
nne tiédeur manifeste de jour en jour, les fleurs 
detoutesorte qu'elle fait s'exhaler avec un soupir 
de plaisir, le souffle retenu mais sensible 
de tant d'autres fleurs latentes encore boule- 
versent la face et l'intimité des vivants. 



110 L*AGTION FRANÇAISE 

Hier D'est plus : tout s'élimine de ce qui n'est 
point l'avenir. 

Ce malin, un pêcher en train de défaire sa 
fleur m*a tenu sans haleine et dans une espèce 
d'angoisse. Je ne trouvais à méditer devant son 
effort iûgénu que le bas-relief des divinités d'E- 
leusis. Mais, pendant que j'approfondissais le 
myslère des Mères ineffables et celui du Jeune 
homme élu pourle signe sacré, les visibles déesses 
écrivirent le même signe dans le ciel clair : je 
les reconnaissais, la plus âgée à son sceptre trois 
fois fleuri, sa fllle à la torche éternelle, prépa- 
rées Tune et l'autre aux mortelles félicités. 

— N^en doutons plus^ dis-je à mon ami,//âyt?- 
proche I 

— Qm'.'me demanda-t-il. 

— Hé! h véritable Printemps ! 

S'il me semble fâcheux d'être dape de l'es- 
pérance, je plains celui qui évite de la sen- 
tir. 



II. — L'ame des ouviers. 



J'ai gravi aujourd'hui le tertre qui domine la 
contrée, il est planté des trois essences dont la 
feuille, qui se renouvelle sans cesse, ne manque 
en aucune saison : son sommet, garni d'un er- 
mitage et de sa chapelle, porte de vieux cyprès 
taillés par le vent et la foudre ; à mi-côte s'étend 
un bois de pins, blond de lumière à ses touffes 
supérieures et traînant dans la nuit ses extré- 



PROMENADES. — EN PROVENCE 111 

mités retombantes; enGn vers le soubassement 
de la colline est un grand verger d'oliviers. 

Ëgales pour la gloire, ces difîérentes races 
d'arbres sont inégales en beauté, et Tolivier 
passe de beaucoup les deux autres. Mais des 
traits personnels de vigueur et de perfection dis- 
tinguent par surcroît les oliviers de ces parages. 
J'aurais dû, comme au temps passé, ne pas m'é- 
loigner de leur ombre. Elle est subtile et tour- 
mentée. Le corps de Tarbre, son branchage, 
élancé d'un rythme très pur, répondaient en ca- 
dence aux passages du vent du soir. Une sorte 
d'appel s'élevait ainsi du verger. J'y pris à 
peine garde, mais la grâce de ce murmure m'ac- 
compagna tant que je montai et, revoyant, à la 
descente, les mêmes oliviers, leur magnificence 
sereine épanouie dans Tair du soir où la brise 
ne passaitplus me remplit de l'admiration dont 
ils étaient dignes. 

Supérieurs au type ordinaire de ce bel arbre, 
ils montraient parmi les ondoiements de leur 
cime une beauté plus rare, qu'ils ne font appa- 
raître qu'en des circonstances choisies : ce bou- 
quet souple et fier, frêle comme un bourgeon, 
dense et resserré comme un fruit, que se plai- 
sait à reproduire la sculpture des Athéniens I 
Le ciseau des Attiques n'a aimé que l'exquis. 
Ainsi conserve-t-il l'élite de l'élite, fleur de la 
fleur. 11 m^avait désigné ce chef-d'œuvre de 
la nature. Quel bonheur d'en jouir ici ! Les 
purs rameaux me suspendaient amoureuse- 
ment à leur forme. Mais, révélant avec libéra- 
lité le trésor, ces mystérieux petits arbres ajou- 
taient le conseil de les louer sans bruit: élevant 

ACTION FRAMÇ. — T. IV. 8 



112 l'action PRANÇjUSE 

à Teiithausiasme ils recommandaient la pudevr . 
<( Pampres de Bacchtu, pourquoi m'étreignez- 
<t 90U8?0iêz 998 raisins^ je mis vierge, et ne nCemmre 
«pm^.xÂinsi 9eplaint,ckez un poète de rÂntho- 
logie, le chaste et sauvage olivier que Ton yeut 
charget de présents. Gomme il eût écarté, Ivi 
aussi, la grappe et le pampre, Tolivier provea- 
çal m'invitait à modérer les signes de ma reli- 
gion. Mais ce goût et cette sagesse devaient être 
vaincus par la force d'un souvenir, auquel je 
me rendis. L'olivier m'apparut,comme il m*ap* 
paraissait un matin de jeunesse impétueuse et 
concentrée, tout autre part qu'au milieu des 
champs maternels, dans le point central de 
mes songes, bel être incorporel, image abstraite 
de son àme ou du moins des reflets que jetait 
dans la mienne cette silhouette d'argent... Rémi- 
niscenee de Platon, de Renan et de France^ que 
je suivais alors tous ensemble, l'ancienne invo- 
cation que j'avais rythmé se releva presque 
ent^re dans ma pensée. 



« — Petit arbre nerveux et pâle D,répétais-je, 
en modifiant à peine mcm premier texte, a vous 
qne néglige le vulgaire et qu'il doit même insnl- 
ter immanquablement, lui paraissant modeste, 
médiocre, quand il ose tout dire, un peu gris 
et décoloré. Un rare privilège vous défend, oli- 
vier, de flatter d'indignes regards et vous 
refuse tout honneur de la part de ceux qui n'en 
méritent aucun : moins ils vous considèrent, plus 
il vous appartient d'exceller dans votre nature, 
délice des cœurs exercés ! 



PROMGMADES. — EN PRO VENGE 113 

1 

« Vous nouez tos racines fort au-dessus du 
sol, mais vous les enfoncez fort avant dans ce 
sol léger et instable comme l'esprit. Si votre 
tronc, fort court, épanouit peu de rameaux, le 
plus frêle, sous une écorce délicate, est solide et 
plein de vigueur. Lent à croître, long à mourir, 
ainsi que la sagesse, le dieu qui vous possède 
a Tàme curieuse; pour atteindre à la paix, il 
est ennemi du repos; comme les sentinelles et 
les coureurs de nuit, il se maintient par la sen- 
sibilité vigilante. Chaque pas des heures vous 
touche, vertes lyres, de frémissements infinis, 
le moindre ébranlement de votre air vous donne 
la fièvre, mais personne ne montre plus de 
résignation à ce qui n*a point de retour. Ni lan- 
goureux abattement, ni vaine révolte : tous les 
fléaux fournissent une épreuve à votre vertu et, 
des pires injures qui lui coulent du ciel, votre 
automne compose un amer et généreux fruit. 

c Que votre bois, oliviers, ait notre louange, 
car les premières crosses des pasteurs en sont 
façonnées, les rois pères des peuples y ont 
pris le sceptre amical. Lorsque Thersîte osa 
prêcher une confusion de pouvoirs qui eût 
amené l'anarchie, c'est avec vous qu'Ulysse 
punit le bavard insolent ; c'est à coups d'oliviers 
que lui furent scandées les inestimables doc- 
trines : — Le 09ummêinênt de plusieura nest pas 
bon. Qu'il y ait un tend ehef^ un roi. Mais ce prince 
vous utilisa plus seerètement. Dans sa maison 
d'Ithaque, au centre d'une cour, s'ouvrait le 
pins beau d'entre vous. Ayant été ployé et dé- 
bité des mains d'Ulysse, il devint un lit nuptial 
et l'arbre, dont le tronc et«la maîtresse branche 



lu l'action française 

n'avaient été ni déplacés, ni séparés de leurs 
racines, mais abrité d'une toiture et clos de 
partout, connut Thymen de Pénélope, sa défense 
innocente et la foi invincible de son prudent et 
industrieux souvenir. Au retour de Tépoux, ce 
lit mystérieux lui permit de se faire discerner de 
vains imposteurs, etjamais son amour ne connut 
de champ plus heureux. 

« Telle étant sa ferme substance, votre feuille, 
oliviers, porte en sa couleur double le signe de 
la vérité. Mais l'ovale acéré en est sans repro- 
che. Cette nette coupure ne redoute aucun exa- 
men. Et pourtant, épaissie en légères touffes qui 
tremblent, votre feuille se mêle k tous les fan- 
tômes de l'air. Des sophismes pressés y confon- 
dent leurs ailes fines, les nuances subtiles v dé- 
crivent agilement un mystère discret qui ne 
peut rien dire aux profanes. L*œil distrait n'y 
verra qu*un bouquet confus et cendré : mais, 
voisins des dieux, les paysans taillent ou cour- 
bent chaque plant dans la forme évasée et reli- 
gieuse des cratères et le sage, qui passe une fois 
ou deux en cent ans, n'en pourra négliger la 
catégorique leçon. 

« Le bacchique amandier anime son bran- 
chage de mimiques désespérées et le cyprès, du 
flanc d'une métairie solitaire, élève sa colonne 
blanche et noire contre le jour ; le pin, né turbu- 
lent, s» précipite en indiscernables troupeaux : 
mais, chers oliviers, il ne peut vous plaire d'inter- 
rompre, de quelque mouvement que ce soit, la 
courbe déliée des collines de vos pays. Ni l'en- 
nui, ni l'orgueil, ni le dépit ne vous jetteraient 
non plus au désert, «et vous vous aimez trop, 



PROMENADES. — EN PROVENGE 115 

car TOUS vous sentez trop bien vivre, pour vous 
mêler les uns dans les autres, comme les pins. 
Énergies, maïs indomptables,ô Patiences, mais 
exercées,Constances,Industries,plus que fertiles 
Inventions, osant tout et tout supportant, mais 
tout méprisant au besoin, vos mépris n\mt été 
durables qiik l'égard du crime d'Excès. Dis- 
tants des bas-fonds et des crêtes, c'est en chœur, 
oliviers, qu'il vous intéresse d*aller. Sans vous 
presser l'un l'autre, sociables rameaux qui 
communiquez entre vous, vous aimez vous tou- 
cher en rendant un son qui ressemble aux dis- 
cours de la Mer intelligemment mesurée et des 
hommes qui la bordèrent. Langue accordée à 
Tâme, parole et pensée n'y font qu'un, désignées 
par le même mot : pensée toujours conduite à la 
perfection de son signe, mais signe plein et 
dense, vertueux et signifiant. 

c De sorte, clairs feuillages, qu'il n'y a 
presque rien qui altère votre bonheur! La mé- 
ditation n'impose ni fatigue, ni souillure à vos 
transparences et la nuit ne les couvre pas. En 
montant vers le ciel, vous formez un chapeau 
de mystérieuses lumières. Qui veut des clartés 
en fera. Le phosphore divin brille à la pointe 
de vos tiges comme dans l'œil des chats sacrés 
et des oiseaux de nuit et de tout ce qui fut 
conçu ou procréé du sein delà Vierge elle-même. 

« Fils certains de Pallas, rangées d'yeux pers 
fleuris des modérations éternelles, athénienne 
semence qui, à son tour, élève la plus déli- 
cate des fleurs, vous êtes apparus par la sûre 
volonté de cette déesse : premiers, derniers 
maîtres du monde, secoués des déluges, vie- 



116 l'action française 

torieux de l'obscène nuit, pacifiques, guerriers, 
auteurs etenfants, exterminateurs des désordres 
et extincteurs de la barbarie, il n*y a point 
de siècle qui ne vous ait sentis père et mère 
de ses destinées favorables. Vos diffuses lueurs 
étant choses humaines, aucun trouble n'en 
provenait : mais,façonnés de voire chair, bourrés 
de vos fruits, quand les pressoirs donnèrent 
les rayons du chrome doré, la Déesse -Ouvrière 
en fit éclater son orgueil : aliment et breu- 
vage, douce onction de Tathiète et baume des 
corps déchirés, elle s'applaudit elle-même et 
pour que son collaborateur le peuple athénien 
eût sa part des louanges, elle lui prit la main 
et la serra d'un geste si honorable que le 
marbre le perpétue. 

(( Tout autrement beaux que le marbre, soyez- 
nous, oliviers, les garants animés des assenti- 
mentsde Pallas. Redites-nous son témoignage. Ne 
vous lassez point d'enseigner ce qu'elle aime et 
approuve etcommentelle sait sourire à celui qui 
la sert. L'homme qui la comprend n'apas besoin 
d'être encouragé à la suivre. S'il cormait la 
sagesse, il y court avec vous. Ah! redoublez 
Téclaircissement de votre sagesse! Sous une 
pâle armure d'émeraude voilée, paraissez les 
brillants agonistes de la raison ou les para- 
nymphes de l'homme quand il est digne de son 
nom et apprivoise ou dompte ses frères bestiaux. 
Bel ordre de Sciences et fine mesure des Ârts,gar- 
dez-en,communiquez-enplusquen'enveutetque 
n'en souffre l'imbécile dégénéré.Sur nos coteaux 
où procèdent vos théories, rien ne pourra se 
perdre du moment que vous subsistez : la Mer- 



PROMENADES. — EN PROVENCE 117 

veille du Inonde ne s'abîmera qu'avec vous I » 

Ceux qui auront suivi, bien moins de Tesprit 
que du cœur, la signification religieuse de ces 
prières ne s'étonneront point qu'on y tienne 
à des végétaux un langage tout à fait digne de 
personnes humaines et même un peu supérieur. 
Quant aux autres, ils auront raison d'y reprendre 
l'obscurité, Tenflnre, une intempérance cho- 
quante, et je leur serai obligé de ne voir là 
dedans qu'un ancien péché de jeunesse. 

Charles Maurras. 



«MAAAMAMMMtMMAMWMIMMM» 



SUR QUELQUES EXPOSANTES 



tf«MAA«V^^^^^^AM#'^WV^W^ 



LES SÉVRIENNES 



Vous n*ayez pas compris les 
deux grands préceptes de l'Edu- 
cation, qui sont de former le 
goût et de donner des méthodes. 

Jules Simon. 



I 



On sait quel passionnant intérêt s^attache aux 
problèmes de TEducation. Emus par Tidée de 
notre abaissement, nous cherchons les prin- 
cipes qui régiront la France de demain, et si 
notre nalion sombrera dans Tanarchie, on 
pourra retrouver après cent années de discorde 
son antique prospérité. 

Nous sommes donc en pleine effervescence 
pédagogique : enquêtes, projets de loi, conseils 
de nos « hommes du jour », articles, livres et 
brochures s'amoncellent. Agitation- féconde, 
malgré les grossières et brouillonnes menées 
des loges et des politiciens. 

L'éducation des femmes se trouve naturelle- 
ment à la lase de celte controverse; les mères 
et souvent les épouses ne font-elles pas les bons 
citoyens? Et voici qu'une ex-pensionnaire de 
notre Emle normale supérieure de jeunf^s flUes 
vient de publier un joli roman plein d'utiles le- 
çons sur (t les Sévriennes », et que le fil léger 
de son amoureuse intrigue nous mène parmi 



LES SÉVRIENNES 119 



les travaux et les plaisirs, les rêves et les dé- 
senchantements des futures maîtresses de nos 
lycées. 

Nous n'ignorions point cette œuvre de Sèvres, 
« fille chérie de la Troisième République ». Le 
pur esprit démocratique Tanime, et produit en 
elle son inraillible effet : poursuite éclievelêe 
d'un idéal fumeux, inaptitude à la fonction. 

« Uns chose me frappe à V Ecole et me semble la 
« caractéristique de renseignement quon nous 
« donne : les Sévriennes parlent sans cesse d" li- 
«[ cenee^ âC agrégation ^jamais de professorat! Jamais 
« nos leçons ne visent V esprit limité d'enfants de iO 
« à 14 ans ! » (1) 

C'est un signe de sénilité que ce puéril gas- 
pillage de noire temps et de nos forces. Comme 
jadis les rhéteurs de la décadence, nous parlons 
aujourd'hui pour rien, pour le plaisir. Pour le 
plaisir? — Pas même ! Pour des diplômes. 

A Sèvres, dans les classes, dans les chambres, 
dans les couloirs et jusque sous les frais ombra- 
ges du parc et des bois voi>ins, s*épanche, in- 
tarissable, un flux de mots comiquement scien- 
tifiques. On discute de omni re scibili: littérature, 
chimie, physique, diction, langues étrangères, 
mathématiques, philosophie, histoire, géogra- 
phie, droit, zoologie, botanique... etquibusdam 
alOs. 

Les plus notoires représentants de la science 
officielle président au docte babillage. 

Qu'on ne s'y trompe cependant pas : il convient 
(lê railler une méthode, non l'effort des élèves; 

(1) Gabriblls Rétjll, Les Sévriennes^ p. i20. 



120 l'action française 

il faudrait déplorer plutôt leur labeur déréglé. 
Dans ce même âge, où rame affectueuse des 
jeunes filles demande le bonheur aux plus 
douces joies du foyer, les Sévriennes sont invi- 
tées à poursuivre, sous ramoncellement des 
manuels, des traités et des cours, Tépuisante 
chimère d'une érudition trop vaste, trop hâtive, 
pour être sûre et profonde. Leurs programmes 
sont ridiculement surchargés, et si Ton songe 
que pour s'assurer un gagne-pain elles doivent 
étudier pêle-mêle tant de matières diverses et 
d'absurdes détails, si Ton considère surtout 
que cette fastidieuse besogne n'aboutit qu'à 
déformer leur intelligence, et à étouffer sous 
un fatras Livresque leur génie naturel d'ai- 
mables Françaises, on se sent plein de colère 
contre les pédagogues malfaisants qui ont en- 
trepris et qui poursuivent cette t&che mau- 
vaise. Car le moindre accident à redouter pour 
les pauvres cerveaux entraînés dans cette sa- 
rabande, c'est de perdre toute logique, toute 
méthode, toute clarté. 

Si l'on veut des preuves, je prie que l'on 
parcourre les copies fournies par les candidates 
à l'agrégation. L'Exposition les offrait à notre 
examen. Nous pouvons les méditer à notre aise,^ 
maintenant qu'avec les feuilles mortes tombent 
les palais de carton-pàte. 

II 

Au sortir des galeries, où la foule se bouscu- 
lait pour d'hétéroclites objets, nous avions sou- 
haité le calme reposant de la discrète loge or- 
née de photographies et de diagrammes où des- 



LES SÉVRIENMES 121 



^trines contenaient les copies proposées à 
notre attention. Espoir bientôt déçu. Nous tom- 
bions en pleine foire intellectuelle, et du chaos 
des choses en celui des idées. 

Le sujet de littérature pour 1898 réclaoïait 
c un petit art d'admirer », d'après un^ phrase 
de Saînte-BeoTC. 

Dans ia copie classée en tête, après mille 
propos oiseux et de filandreuses distinctions 
entre « l'enthousiasme irréfléchi d et a Tadmi- 
rAtion réfléchie », la candidate se résume : 
« Tandis que ï enthousiasme irréjUcM nous entrai- 
c nait dans ttn monde à part d'exaltation^ souvent 
« d'étroitesse, elle (l'admiration réfléchie) aug-' 
« mente la conscience de notre humanité et notre 
« humanité même. » Notre humanilé même, con- 
science de notre humanité, monde à part... ver- 
biage inoffensif? Nullement. Reconnaissons 
enfin le magique pouvoir des formules de la 
secte et que la néophyte use avec à-propos du 
« signe de détresse ». L'austère correcteur qui 
semblait en sommeil marque en hâte un c très 
bien n. Abracadahra. 

Mais alors un doute surgit. Qui sait, après 
tout, si ce n'est pas uniquement pour flatter une 
manie humanitaire connue de longue date que 
la pauvrette aggrava son bafouillage? Peut-être 
pensait-elle comme cette fine mouche de Clau- 
dine (1) : ces inepties-là plairont qui me déplai- 
sent. Ignorance? Habileté? 

Voici la conclusion : « Matthew Arnold (no- 
< tons Tadroite courtisanerie d'une référence 

(1) Claudine à Véeole^ l*héroïae du moraliste Willy. 



122 l'action française 

i( bien choisie), Matthew Arnold a dit que les 
« Français ont une conscience littéraire comme 
a on adhabitude une conscience morale .. Ceux 
« qui ont cette conscience littéraire possèdent 
« une véritable supériorité; le goût des lettres, 
« qui peut être si frivole et si vain (1), sert en 
u eux à augmenter la véritable humanité. » 

Triste fruit de tant de veilles studieuses que 
Texhumation d*une sottise anglaise! Tel est 
pourtant « Tart d*admirer » issu du « progrès 
des lumières». Tel est le critérium indiqué aux 
petites Françaises pour qu'elles goûtent les 
chefs-d'œuvre de notre littérature. Il sied 
qu'elles augmentent leur a véritable huma- 
nité ». 

« Véritable ». Car cette <r humanité » parait 
subtile à définir. Complications de notre misé- 
rable existence! Déjà, nous pâlissions à définir 
la (c République honnête »... et l'autre ; et voilà 
qu'il nous faut séparer a Thumaniié véritable » 
de celle qui ne Test point! Distinguons donc, et 
toujours distinguons. Nous connaissons certes 
Tune des républiques (qui n'est point, hélas! la 
bonne), ignorerons-nous à jamais Tune et l'au- 
tre « hunranité »? 

En tout cas, voilà qui eût décontenancé nos 
pères, eux qui faisaient si bien a leurs huma- 
nités ». Mais nos pères, vivant avant la promul- 
gation des dogmes de 89, ne purent que croupir 
dans rignorance et dans la barbarie. Plus 
éclairés, nous nous demanderons simplement, 

(1) J'offre cette phrase en hommage à M. Maurice Pujo 
{Action Française^ t. III, p. 9214). 



LES SÉVRIENNES 123 



devant ce rébus pédagogique, s'il faut tant de 
lecture pour mûrir un non-sens et trente-six 
mois de gestation pour cet avortement. Et, pour 
achever de nous édifier, nous regarderons s'ap- 
pliquer à Thistoire ces écoHéres modèles si évi- 
demment affranchies de tout obscurantisme. 

MM. Langlois et Seignobos (ne seraient-ils 
pas prophètes à Sèvres?) ont écrit : a On ne 
c demande plus guère à Vhistoire des leçons de mo- 
c raie, ni de beaux exemples de conduite, ni même 
« des scènes dramatiques ou pittoresques,.. On corn- 
a prend que la valeur de toute science consiste en ce 
c quelle est vraie et on ne demande plus à V histoire 
« que la vérité (1) ». 

Il s*agit de a comparer dans leurs traits essen- 
tiels la formation de l'unité italienne et de 
Tunité allemande ». Une des candidates, des 
meilleures, il ne faut pas l'oublier, admise, et 
qui professe dans quelque lycée, écrit ceci : 
« Le-s deux nationalités nouvelles, formées F une avec 
« Vappui de la France, Vautre avec la complicité 
« optimisie et niaise (sic) de Napoléon III (distin- 
« guoDS bien), ont ainsi modifié considérablement 
« l'équilibre européen; mais malgré son éclat, Vœu- 
« vre de Bismarck et de Guillaume P^ est une œuvre 
e antinlibéraie, viciée dans son principe même. On 
a n'y sent pas la marque d'un esprit élevé, généreux 
« ei vraiment humain (où donc niches-tu, « ô Vé- 
« ritable Humanité »?). En Italie, au contraire, 
« Victor-Emmanuel et Cavour, bien que très alla- 
c< chés à Vidée monarchique, ont dû être un roi et un 

(1) Langlois et Sbionobos, Introduction aux éludes 
hiaforigueSf p. 2S8. 



i^ l/ ACTION FRANÇAISE 

« ministre libéral se guidant d'après des idées dé 
« droit et de justice. » Noas sommes édiOés. On 
léserait à moins. Les amis d'une sévère disci- 
pline intellectaelle plaindront cette jeune lau- 
réate et surtout ses élèves. Depuis la dispari- 
tion de Michelet (encore avait-il de Téloqûence), 
il est interdit de divaguer à ce point, en traitant 
de faits précis et scientiBquement connus. Il 
faut même un bel aplomb pour ratiociner avec 
cette extravagance sur des événements si pro- 
ches de nous, 

Jules Simon, qui fut « ministre libéral », son- 
geait-il aux Sévriennes quand il écrivait à 
propos des femmes : o: Voici une observation qui 
« résumé tout : elles n'ont pas produit un seul histo- 
^ rien et nous égalent si eUes ne nous battent pas 
a dans le roman (1). » Ces copies de concours 
semblent justifier la première partie de sa 
remarque ; Mme Réval aide à confirmer Tautre. 

Mais laissons le romanesque et passons à la 
morale. J'en cherche en vain la « substantifique 
moelle » ; on ne saurait rien extraire de ce qui 
n'existe pas, de ces dissertations uniformément 
médiocres, faites d'un insipide délayage des 
lieux communs les plus vulgaires. Pas la 
moindre fermeté de pensée ni même de doc- 
trine. Rien à louer; rien à blâmer. Le néant. 

Mme Réval se plaint dans son ouvrage qu'on 
ne lui ait montré que les « oripeaux de la philo- 
sophie ». Eugène Manuel, inspecteur général de 
l'Université, président du jury d'agrégation 
pour l'enseignement des lettres dans les lycées 

(1) JuLBs 8tmon, La Femme au XX* siècle, p. 22. 



LBS SÉTRIBNNES 125 



de jeanes filles, était d'un aatre avis. Il signalait 
« dans les exercices où Tordre, la suite, la con- 
tianité des déyeloppements sont le plus néces- 
saires »,les «r perpétuels écarts» des aspirantes, 
les « déraillements yéritables dont on ne semble 
ps aToir conscience ». « En philosophie, ajou- 
tait-il, elles perdent promptement pied (i). » 
Elles perdent pied, mais ne lâchent pas prise. 
Il n'y a que les noyés pour se cramponner obs- 
tinément. De ces oripeaux dédaignés par l'au- 
teur des Sèvriennês^ ses héroïnes se font volon- 
tiers nu étendard. 

— Je m*attaclie poar l'ordre au péripatéti9me. 

— Pour îes abstractions, j'aime le platonisme. 

Ainsi parlaient Armande et Philaminte. Nos 
savantes ont délaissé Aristote et Platon. L'une 
est kantienne; l'autre, hégélienne. Et leurs 
robes, interrogerait un misogyne, seraient-elles 
point a écossaises »? — Beau sujet pour s'é- 
gayer. 

On rit moins si l'on songe au désarroi moral 
de ces pauvres filles privées de tout point 
d'appHÎ, livrées sans défense aux affirmations, 
aux négations, aux hypothèses et aux doutes 
des systèmes contradictoires. 

De religion, pas un mot. Chaque élève peut 
pratiquer la sienne... sans nul doute. On con- 

(1) Jou8 SiMoic. La Femme au XX* siècle^ p. 235. 

Oa a peiit-ôtre remarqué dans ces pages de nombreux 
emprants faits à nos libéraux. Dans Tarsenal de chacun 
d'eux se rencontre ainsi l'arg^nment propre à la confusion 
de som coreligionnaire. Tant il est rrai que chez tout 
h ou i m e poat se trouTer une étincelle de raison. Il suffit 
de la bien chercher. 



126 l'action française 

naft sa neutralité. Sans marquer un étonnement 
qui serait naïf, constatons une fois de plus 
l'impuissance de la morale officielle à remplacer 
chez des femmes, même soigneusement choi- 
sies, et catéchisées d'après les méthodes les 
plus en vogue, le ferme appui que le catholi- 
cisme offre à ses fidèles. 

Aussi bien, pourquoi ne remplace-t-on pas la 
composition de philosophie par une épreuve de 
droit? Si nous en croyons Fauteur des Se- 
vriennes^ nous apprendrions ainsi Tenchaine-' 
ment des intéressants sophismes par où l'es- 
prit libre de Mme Jules Favre aboutissait, dans 
ce cours qu'elle s'était réservé, à l'union... 
libre aussi. Thème moderne et démocratique. 
La tranquillité des parents. 



III 



Une telle pénurie de principes offre un véri- 
table danger au regarddelamoralité. Mme Réyal 
Ta marqué. Mais il n'est point en apanage à la 
haute culture. Suivant le très perspicace 
'Willy(i), l'enseignement primaire n'y échappe 
aucunement. Sujet pénible d'ailleurs — et que les 
statisticiens se chargeront d'éclaircir au besoin. 
Nous leur devons déjà la proportion rigoureuse- 
ment établie entre l'accroissement du nombre 
des jeunes criminels ou suicidés et les progrès 
de la laïcisation. Ils nous préparent, sans doute, 
d'autres révélations attristantes ; mais, est-il 
besoin de le dire? nous ne souhaitons en 

(1) Dans l'ourrage cité plus haut. 



LES SÉVRIKNNKS lî27 



aucuQe façon qu^i^s déDoncont J'imnioralilé des 
Sévriennes. Noire cause ne réclame point d'ar- 
gument si grossier. Nous voulons respecter pro- 
fondément ces femmes ; il nous suffit, certes, de 
constater qu'elles sont amorales pour les rejeter 
comme éducatrices. 



IV 



il est temps de cjuclar.'. 

Pour avoir commenté dans le Temps le livre 
de Mme Réval, favorablement, mais avec les 
réserves que Ton conçoit, M. Gaston Deschamps 
a provoqué d'acerbes indignations. 

On se souvient de la mésaventure advenue à 
M. de Yogilé. Oublieux que la seule vertu des 
catholiques peut être matière à suspicion pour 
une <c pensée libre », le très grave romancier 
avait étourdiment prêté un rôle fort léger à 
quelque pupille du pasteur Pécaut, ce « saint 
laïque ». 

Aussitôt les apôtres de la Tolérance grincè- 
rent des dents, les champions de la Liberté 
cherchèrent de justes lois. On vit des consciences 
se proclamer en danger. 

La France enfin connut le cant. 

Et l'imprudent écrivain se résigna vite à 
mutiler son livre. 

Plus heureux, M. Gaston Deschamps ne se * 
vit infliger que deux insertions. 

La première, réclamée au nom des élèves par 
un professeur de TËcole, flétrissait solennelle- 
ment le ce mauvais livre ». Donnons à cette 

ACnOa FBANÇ. — T. lY. 9 



128 l'action française 

communication toute sa valeur en tant que 
signe d'esprit critique et de bonne camaraderie. 

L'autre émanait d'une ex-Sévrienne, titulaire 
quelque part d'une chaire quelconque. Elle 
excommuniait, elle aussi. « Lauteur^ décidait- 
elle ex cathedra, n'est plus d^s nôtres... Entre nous 
il y a un mande s, le fameux monde à part. « Ses 
Sévriennes sont de troubluntes hércmes ou d^ étranges 
rêveuses. Celles que je connais^ dtntje suis, avec qui 
f ai prié dans V exercice de la pensée (nous connais- 
sons maintenant cet exercice) Vhabitude du désin- 
téressement^ sont de simpUs servantes de leur devoir^ 
des jeunes filUs qui ne sont pas parfaites [aucun lec- 
teur n'admettra cette assertion^, mais dont la 
conscience se croit chargée de préparer à la vie les 
petites filles de la Francs » (1). 

Voilà bien des affaires! Et quelle déplaisante 
phraséologie ! — Plutôt que des périodes arron- 
dies il nous faudrait de bonnes raisons. Grâce à 
Dieu, nous ne sommes pas au banquet des 
maires, ni même à l'un de ces examens dont nous 
lûmes les copies. Il ne s'agit pas d'entraîner des 
électeurs, pas davantage de savoir si Mme Réval 
augmente sa « véritable humanité ». Nous 
recherchons si l'école de Sèvres forme de bonnes 
éducatrices. Et, décidément, c'est non qu'il faut 
répondre. Car nous venons de reconnaître que 
son empreinte persiste et que ce n'est pas dans 
l'unique désir de l'emporter au concours que 
ses élèves s'abandonnent à de vaines logo- 
machies. 

Elles seules ignorent qu'il ne faut pas cher- 

(1) Le Temps du l*"" juillet 1900. 



LES SÉVRIKNNES 129 



cher ailleurs le motif de la froideur ou même 
de rhosiilité qu'elles rencontrent et dont se 
plaint doucement à M. Deschamps, « une jeune 
fille qui est professeur dans un lycée départe- 
mental 9 : a Nous sommes, la plupart, obligées de 
« vivre dans des conditions matérielles et morales qui 
« mènent à Vèpuisement physique et au dégoût du 
€ cctur. 

« Le travail, quand on est jeune et gaie, ce n'est 
ften, 

« Z'Azrt'i et Visolement, voilà qui est trop dur. 

a ... Dans le jour, fêtais forte. A la tombée de lu 
« nuit, je pleurais en me cachant (i). » 

Chacun partagera cette douleur touchante. 
Quel déplorable malentendu! La méfiance des 
populations est justifiée; mais celles qui en 
soufirent ne Tout pas méritée. Il ne faut pas se 
lasser de le redire : tout le mal provient des 
sectaires qui dirigent aujourd'hui l'enseigne- 
ment public. Métèques souvent, toujours com- 
plètement incompréhensifs du génie de notre 
peuple, ces hommes s'appliquent à déformer les 
âmes françaises soumises à leur influence. Avec 
quel étonnement, un jour, avec quelle tristesse, 
rappelées à la réalité, ces victimes s'aperçoivent 
étrangères dans leur propre patrie ! La langue 
semble la même ; mais les mots ont changé de 
valeur; les bonnes gens trouveront baroques 
leurs pensers qu'elles croient logiques et ne 
comprennent rien à leur idéologie genevoise, 
rien, sauf que tout y heurte l'antique sagesse 
nationale : 



(1) U Temps du 11 juin 1900. 



130 l'action française 

Certes 1 les pères de famille doivent plaindre 
ces malheureuses : qu'ils songent à leurs filles 1 
Mais, précisément, les leur coniieront-ils? 

Si des connaissances étendues, voire encyclo- 
pédiques, ne sont que néant sans une forte dis- 
cipline : si de grands mots ne suppléent jamais 
une doctrine absente; si nous devons chercher 
à nous développer conformément aux lois de 
notre propre génie et non suivant un bizarre 
idéal anglais, suisse ou belge, enfin s'il est ques- 
tion de former la raison et le goût de très jeunes 
filles, tâche délicate et qui veut plus de droi- 
ture d'esprit et d'intime pénétration que de 
science, la réponse ne peut être douteuse. 

Et l'évidence vous saisit que l'éducation reli- 
gieuse, malgré ses défauts et ses lacunes, 

parce qu'elle est attachée à nos meilleures 
traditions, 

parce qu'elle est fondée sur les principes qui 
donnèrent, durant des siècles, aux familles 
françaises leur puissante vitalité, 

parce qu'elle est faite de douceur et de ferme 
bon sens, de modestie et d'enjouement, d'har- 
monieux équilibre entre toutes les facultés, 

s'impose donc toujours aux parents soucieux 
de favoriser l'essor des naturelles vertus de 
leurs enfants. 

Ils le savent fort bien d'ailleurs, croyons-en 
l'heureux choix de nos libres-penseurs (i). 

Baron André de Faramond. 

(1) Nul n'ignore que nos plus farouches « honorables » 
ou même nos ministres évitent soigneusement à leurs filles 
le séjour des lycées. 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 



I 

Le goût des voyages n'est pas un liberti- 
nage qu*un nationaliste puisse blâmer. L'essen- 
tiel ne me paraît point de vivre et de mourir 
dans notre village. Il faut d*abord enfoncer ses 
racines profondément dans le sol nalal pour y 
puiser les sucs nourriciers des belles frondai- 
sons, se défendre de jamais couper des racines 
si nécessaires, mais ensuite Tespace est ouvert 
aux branches largement déployées. N*en doutez 
pas, les frontières franchies, un Français de 
bonne race et bien élevé se trouvera partout 
un exilé. Deux ou trois coins du monde, l'Acro- 
pole d'Athènes, les paradis italiens, par leur 
caractère de beauté classique peuvent nous 
donner la sensation d'une patrie de nos esprits 
et de nos cœurs, mais encore ne nous sont-ils 
pas réellement un berceau? Et comme se diffé- 
rencient aux yeux du voyageur les races, les 
familles humaines, leurs façons d'être sont de 
suite hostiles ! Rassurez- vous aux conclusions 
d'un Bourget qu'on qualifia si longtemps de 
psychologue errant. 

La première condition pour goûter toute la 
saveur des fruits qu'on peut recueillir dans un 
voyage, c'est d'être d'un pays, et le premier bé- 



13^ l'action française 

néfice que vous pourrez retirer de vos pérégri- 
Dations,c'est un attachement plus grand et plus 
conscient à votre terre. Dans une suite de com- 
paraisons où nous ne sommes pas les maîtres 
de distribuer notre préférence, mais où mille 
attaches cachées, tant de souvenir, nous lient, 
l'image du pays, moins confuse, dans un recul 
propice nous apparaît la plus aimable, et nous 
en discernons les attraits impérieux et la grâce 
dévoilée. 

Jamais je n'avais senti les nuances, toute Tex- 
quise délicatesse de notre Ile de France, et ce 
que peuvent tenir de caresses ses paysages si 
doucement teintés,jamai8 je ne m'étais décou- 
vert au cœur une telle piété filiale pour ces ho- 
rizons harmonieux du Beauvoisis et du Valois 
d'où partit l'élan de notre race, comme avant 
d'y revenir les yeux brûlés par le soleil indéfi- 
niment reflété sur les sables et sur les lagunes 
du Sénégal. Si ces dunes m'ont laissé une nos- 
talgie profonde, je la considère comme un nou- 
veau ressort d'activité, et elle ne saurait nuire 
à ma sincère religion de ma terre et de mes 
morts. Quelque « métèque «> pourra perdre son 
peu d'accent parisien à courir le monde, mais 
le français que poursuit la mémoire d'une fa- 
mille et du foyer ne court point de risques. 
Selon la formule de Bourget,si loin que soit 
celui-là de sa terre et de toute terre, il n'a qu'à 
descendre au plus intime de sa pensée pour se 
retrouver citoyen non pas du monde, mais du 
petit coin de sol dont il est issu. 

Le nombre va croissant chaque jour de nos 
compatriotes pour qui c'est un frisson sans 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 133 

analogue de poser le pied sur le pont d'un ba- 
teau haletant pour prendre sa course vers les 
mers lointaines. Ne les traitez pas en déracinés 
ou en cosmopolites. Pesez leurs mobiles. 

Quelle place réserve à une activité un peu 
ardente à se dépenser votre souveraine démo- 
cratie? Tout geste devient servile sous une telle 
domination. Tout tempérament se sent étriqué. 
La vie que nous nous sommes faite est mono- 
tone et mesquine. Verlaine pleurait : 

Être fort et s'user en circonstances viles, 
N'entendre, n'écouter aux bruits des grandes villes 
Que l'appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour; 
Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour 
L'accomplissement vil de lâches puériles... 

S'attrister trop longuement de cette médio- 
crité, c'est déclamer autour d'un lieu commun, 
mais appareiller pour des pays nouveaux, c'est 
nous affranchir enGn de ces contraintes et c'est 
retrouver un peu Tàme de nos pères naviga- 
teurs et conquérants. Le voyage^ l'exploration, 
voici un champ ouvert à la volonté brûlante de 
se libérer de ses lisières pour se donner à des 
efforts plus généreux et mieux récompensés. 
Longues traites , marches pénibles dans les 
brousses, ascensions périlleuses, traversées hou- 
leuses, nous paraissent un peu des victoires rem- 
portées sur la nature par notre constance et 
notre énergie . Vaincre ou déjouer l'hostilité 
des hommes ou des choses satisfait notre ap- 
pétit de domination. 

Nul de nous enfin ne prétend échapper à la 
noble passion de voir et de comprendre, à la 



134 l'action française 



curiosité plus excitante encore d*être ému. Et 
je ne vois rien dans notre façon de concevoir la 
vie nationale pour s'opposer à ce qu'un Fran- 
çais de belle santé considère l'univers entier 
comme une proie offerte à ses sens et à son ima- 
gination. « N'est-ce pas une pitié, disait Jules 
Lemattre, que, pouvant connaître la terre en- 
tière et multiplier notre être, nous demeurions 
dans notre clapier? » 

Bourget, à la fin de son livre sur l'Italie, nous 
indique quels gains certains nous pouvons re- 
tirer du voyage. 

D'abord nous revenons par le fait même de 
l'éloignement «à l'impression directe et animale 
des choses qui s'eflFace si vite dans l'accoutu- 
mance des villes, à ces émotions uniques, si 
simples, si pénétrantes, qui furent celles de 
notre première jeunesse». Dans notre âme 
vieillie à la fièvre des cités une sensation de 
reviviscence se dégage ; à toucher de plus près 
la terre, des forces nous reviennent. « Devant 
les eaux, les ciels, les montagnes, on se sent, 
avouait Taine, devant des êtres achevés tou- 
jours jeunes. L'accident n'a pas de prise sur 
eux, ils sont les mêmes qu'au premier jour, le 
même printemps leur versera tous les ans à 
pleines mains la même sève, et notre inquié- 
tude s'amollit dans leur paix. A travers eux 
apparaît la puissance uniforme qui se déploie 
par la variété et les transformations des choses, 
la grande mère, féconde et câline que rien ne 
trouble parce que hors d'elle il n'y a rien... » 
Délectable fontaine de Jouvence I 

Et le voyage nous rend non seulement à la 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 135 

nature, mais encore àThistoire et à Tart dont 
c'est le propre d'exciter en nous une satisfac- 
tion libre de tout intérêt . Nous n'en sommes 
plus à les comprendre sèchement comme à Té- 
cole, mais à les sentir et à nous en émouvoir, 
débarrassés peu à peu de nos passions parti- 
culières, devenus conscients de ce que nous 
avions mis d'artificiel, d'inutile et de mépri- 
sable dans notre vie quotidienne. 

(t Sensation d'histoire, sensation d'art, sensa- 
tion dénature, quand vous avez laissé, pendant 
des semaines, ces trois courants déborder, jouer 
à leur gré sur vous, il se produit, dans votre 
être intime, un phénomène particulier qui ex- 
plique pourquoi chaque long voyage se termine 
par an changement secret de voire personne 
presque toujours améliorée, devenue plus grave, 
plus résolue à la tâche du travail intérieur, 
plus religieuse enfin si l'essence de la religion 
consiste dans la bonne volonté. » 

Paul Bourget croit au voyage la double puis- 
sance de nous aider à « vivre notre vraie vie, 
sentir notre vrai moi » et de nous inciter à 
« mettre à leur vraie place les petites misères 
de notre propre destinée ». A parcourir le 
monde, nous apprenons, dit-il, « à nous consi- 
dérer de cette manière cosmique où réside le 
plus puissant principe d'amélioration ». 

J'ajoute : à qui veut prendre une conscience 
aiguë de son moi, de la qualité d*énergie à 
fournir pour dominer la vie rien n'est fort 
comme une méditation dans les déserts de 
l'Afrique occidentale, à l'entrée desquels je vou- 
drais vous entraîner. De ces impitoyables con- 



i36 l'action française 

iréès le simple fait de subsister apparaît comme 
ude lâche inflaiment ardue. Et cette seule sen- 
sation suffît à débarrasser l'imagination des 
complications, des nuances et des gentillesses 
dont la surchage notre extrême civilisation. Là 
il 8*agit de vivre sans plus, de pousser droit son 
vouloir comme tel palmier voisin, pour aller 
respirer un peu d'air pur au-dessus des miasmes 
pestilentiels qui flottent à ras de terre. Là rien 
ne sert que de tenir en éveil une volonté ro- 
buste. 

Mais ces solitudes tragiques dispensent en- 
core une doctrine plus haute, elles ne permettent 
pas à rindividu ainsi exalté de se détourner de 
sa destinée. Elles lui font vivre son infirmité 
ous Técrasement de cette atmosphère lourde, 
sôus Tétreinte impérieuse de ce soleil dévorant. 
An milieu du bouleversement et de la confusion 
de ces races qui naissent, meurent, paraissent 
et disparaissent sans modifier Taspect immuable 
de ces horizons, en présence de ces flores mil- 
lénaires, devant l'évocation naturelle des vi- 
sions géologiques, on sent intensément la fragi- 
lité de son être et de Thumanité tout entière. 
Une solidarité naît, et tout orgueil sombre sous 
le sentimetit toujours présent de Timmensité du 
monde. 

A songer que pourtant cet univers, que nous 
découvrons si vaste, n'est ni éternel, ni infini, 
Tàme se trouve fatalement envahie d'une piété 
grave. Nul élément livresque ni fatras méta- 
physique ne l'entache plus. Elle a rejeté, comme 
on se débarrasse d'une défroque, toutes les for- 
mules dont elle s'était alourdie et déformée. 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 137 

Elle arrache sa propre loi à son cœar sincère, 
— elle se sacrifie spontanément !... 

Chers camarades de voyage, spahis et marins 
tombés glorieusement aux quatre coins du Sou- 
dan, vous suiviez votre grand cœur et les 
nobles conseils de cette terre de mort en vous 
lançant à la charge dont vous n'êtes point re- 
venus! Nous ne saurions vous oublier! Nous 
vous avons élevé dans nos mémoires respec- 
tueuses le funèbre monument où survit votre 
gloire. Nos souvenirs émus vous y visiteront et 
s'embelliront de votre présence. Nous vous vé- 
nérons comme des modèles. Pour vous crée^ la 
vie la plus violente et contrastée qu'on puisse 
rêver, vous ne vous préoccupiez point des mé- 
thodes ni des systèmes. Voua vous laissiez aller 
à la pente de votre nature de Français 
héroïques et à Tentrainement de là bi*oUS8e. 
Vous sûtes approcher à des degrés divers du 
type le plus complet que t>uisse réaliser l'homme 
d'action. Nous nous appliquerons à faire revivre 
votre énergie, à retrouver en tious les vertus 
qui vous distinguèrent et à les dégager des bas- 
sesses qui chez nous les oppriment. Nous pui- 
serons dans ^os biographies et bien plus encore 
dans l'admiration que vous nous inspirez de 
hautes raisons d'agir. Entre nous, infimes, et la 
perfection rêvée vous serez « les intercesseurs ». 

Lucien Corpechot. 



IMMMMMMMMMMMM^ 



M. COURTELINE ET M. LE 

PRÉSIDENT MAGNA UD 



Si V Action française n'a pas ouvert de rubrique 
des Théâtres, ce n*est pas qu'elle méprise cette 
forme brillante de la vie de société. D'autres 
intérêts la possèdent, dont l'urgence ne lui 
permet point d'être trop facile aux plaisirs. 
L'on aimerait pourtant — et ce serait œuvre 
d'utilité nationale — suivre,applaudir, susciter, 
à la scène comme dans tous les arts, les dignes 
fruits de la veine française. 

Une pièce de M. Couvieline ^V Article 330, que 
l'on joue en ce moment au Théâtre Antoine, 
nous a paru si exactement illustrer — et avec 
quelle force comique ! — une thèse ici même 
défendue, qu'il s'impose à nous de marquer cet 
accord. Plaisamment, à la manière aristopha- 
nesque, V Article 330 démontre la supériorité de 
l'Arbitraire sur la Justice. VA l'on sait que c'est 
à quoi concourent journellement les arrêts de 
M. le président Magnaud. 

La Brige, héros de M. Gourteline, est un par- 
fait logicien, qui s'amuse à faire voir dans tout 
leur absurde certains règlements en vigueur 
dans la société contemporaine. Ses démêlés 
avec la poste, les huissiers, les contrôleurs 
d'omnibus, sont justement célèbres. La Brige 



M. COURTELINE ET M. LE PRÉSIDENT MAGNAUD 139 

s'intitule « philosophe défensif (1) ». Et il pour- 
suit, le Code à la main, l'intégrale obtention 
des droits que lui confère en apparence ce Code, 
dans la vue de prouver que cette Justice abs- 
traite, morte, purement formulaire, n'est que 
riniquité systématisée. La Brige, « ennemi des 
lois », nous assure que le Texte sourd, aveugle, 
inflexible, — et propice au seul malhonnête 
habile à le tourner, — est plus redoutable cent 
fois que l'arbitraire intelligent, sensible^ hu- 
main (2), — tel enfin que se montre le bon juge 
de Château-Thierrv. 

Notre directeur Henri Vaugeois a dit dans sa 
déclaration au Conseil supérieur de l'instruction 
publique : « Un dreylusien doit faire consister 
la justice dans le respect dts formes légales, » C'est 
pour manquer de ce respect que M.Courteline et 
M. Magnaud sont nettement anti-dreyfusiens. 
Les idées du premier, je les ignore : La Brige, 
toutefois, ne laisse pas de montrer quelque 
amerlune à l'endroit de la République. On sait 
trop que le second affiche des opinions de 
jacobin et de démocrate. N'en ayons cure. 
Quand il parle , même avec emphase, de 
Liberté, de Vérité, d'Egalité, ces mots repren- 

(1) Qa'on n'aille pas le prendre pour un anarchiste. 
Quand le juge tombe dans cette erreur : « Ah! dit La 
Brige,on voit bien que tous ne me'connaissez pas I » Et en 
effet, nous allons voir qu'il a de Tordre une autre notion 
que les législateurs de Tan XII. 

(2) Voilà deux mots français dont on hésite à se servir, 
tant il en a été fait mauvais usage. On ne les réhabilitera 
qu'en les appliquant justement et en leur rendant leur 
sens vrai. 



140 l'action française 

nent en passant par sa bouche un sens naturel 
et concret : car les arrachant à la métaphysique 
de la Loi, il leur redonne la vie en les nourris- 
sant du sentimeat de Tarbitraire. 

M. Magnaud est bruyamment « républicain »? 
C'est pure inadvertance. Démontrant par le fait 
que seul l'arbitraire du juge peut assurer l'é- 
quité dans la solution des affaires des particu- 
liers, ne démontre-t-il pas aussi que l'arbitraire 
du pouvoir sera désirable et nécessaire sHl 
réussit — tandis qu'on y voit échouer la démo- 
cratie fondée sur la Légalité — à résoudre au 
mieux les difficultés que présente la défense des 
intérêts du groupe social ? 

« Un peuple qui a perdu ses mœurs en vou- 
lant se donner des lois écrites s'est imposé la 
nécessité de tout écrire, et même les mœurs. » 
C'est une sentence de M. de Bonald. M. Cour- 
teline — il nous plaît de rapprocher l'auteur de 
Baubouroche et l'auteur de la Législation primitive 
— montre dans VArticU 330 les absurdités où 
conduit la manie de codification. 

Et nous voyons M. Magnaud, effrayé des ini- 
quités auxquelles elle l'oblige, contraint, pour 
faire respecter les a mœurs », d'enfreindre ses 
devoirs professionnels et de déroger à la loi 
qu'il est chargé de faire obéir. Car le législateur, 
en dépit de sa prétention, ne peut tout prévoir, 
ne peut tout écrire. So|i texte n^ réussit pas i. 
se faire aussi large que la vie. En se confor- 
mant strictement à ce qui est écrit, le juge doit 
négliger les circonstances d'état, de temps et de 
lieil,c'est-à-dire sacrifier l'éijuité pour respecter 
l'idole de la Justice métaphysique. 



M. COURTELINE ET M. LE PRÉSIDENT MAGNA UD 141 

Ainsi, chose pitoyable, la philosophie indi 
Tidualiste des Droits de V Homme méconnaît la 
natare même des individus. Yoilà la supériorité 
de Tabsola et de la transcendance sur la cou- 
tume et la tradition ! 

Qu'on aille entendre le bouffon procès de La 
Brige. Qu'on lise, sans trop s'impatienter de 
certains considérants, les arrêts que donne à la 
jurisprudence le tribunal de Château-Thierry. 
On en rapportera la condamnation expresse du 
légalitarisme et Ton sera mieux disposé à 
accepter, avec leurs conséquences, l'arbitraire 
du juge et l'arbitraire du pouvoir, limités et 
soutenus à la fois par les « mœurs ». C'est ta 
double leçon que donnent et M. Court eline et 
M. le président Magnaud. 



Jacques Bain ville. 



FŒTOR JUDAICUS (I) 



HENHf HEINE 



[Suite et fin.) 

DEl'X YKUX POl'R UN CKIL, DIX DKNTS TOUH UNK DENT. 

Après cet acte pourtant il eut plus d'euneoiis 
encore, les fidèles de Jéhovah dénonçant sa 
palinodie, les autres n'estimant pas que l'ablu- 
tion subie Teût métamorphosé en Allemand . 
Mais plus que le dépit de ses frères, plus 
que l'horreur des goym pour son sang, l'acri- 
monie de son humeur et sa susceptibilité fai- 
saient le vide autour de lui. M. Maurice Tal- 
meyr une fois formula plaisamment cette vérité : 
le bon Juif d'un seul est toujours le mauvais 
Juif des autres. Henri Heine fut l'exécrable 
pour tous ceux qui le connurent. Ses parents et 
ses proches les plus dévoués, ses intimés et ses 
admirateurs les plus fervents durent tous quel- 
que jour s'en éloigner. Il n'est pas jusqu'à ce 
pauvre Mosès Moser, le confident et le préteur 
désintéressé des heures difficiles, dont la con- 
stance à la fin n'ait été mise en déroute par ce 
caractère acerbe qui pour lui seul admettait le 
droit de parader, de railler et de se plaindre. 

On le froissait d'autant plus aisément que 
son orgueil s'étalait plus immodéré. C'est une 
chose habituelle que la superbe du Juif dans la 

{{) Voir V Action française du !••" janvier 1901. 



HENRI HEINE 143 



prospérité ; ce qui stupéfie, c'est de le voir beso- 
gneux, dépenaillé, se lever et se draper dans 
ses baillons, non pas pour mendier en sup- 
pliant, mais pour se vanter à tue-téte et jeter 
aux passants Tordure de ses apostrophes. Tel se 
montrait Heine, théâtral en sa misère, trom- 
pettant l'éloge de sa valeur et donnant à d'autres 
mission de la prôner. Sans fausse honte il le 
dit : <r II me faut aviser à ce qu'on chante mes 
louanges et je puis le faire en bonne con- 
science. » Cest,en effet, une justice à lui rendre 
qu'il croyait fermement à son génie, se recon- 
naissant égal en tous les genres, poésie lyrique 
et dramatique, satire, philosophie, politique 
même et jurisprudence. Quand il passa les 
épreuves du doctorat en droit, l'examinateur ne 
lui marqua-t-il pas son ébahissement « qu'un 
grand poète fût aussi un grand juriste » I II 
rapporte le mot sans rire et souhaite bien qu'on 
le répète. Au besoin, quand on ne devine pas 
son désir, il est peu timide à le mieux exprimer; 
par exemple : « Fais donc insérer dans n'importe 
quel journal que j'ai fait mon doctorat à Gœt- 
tingue. > En vue d'agrémenter sa légende, il 
force la réalité, anoblit sa mère en lui prêtant 
pour nom celui de la province de Gueldre dont 
elle était originaire, et, voulant passer pour le 
premier homme de son siècle, retarde d'une 
quinzaine de jours jusqu'au 1^' janvier 1800 la 
date de sa naissance. D'ailleurs, il a confiance; 
il regarde au loin dans Tavenir et se découvre 
une survie radieuse en la postérité. Nouvel 
Homère, les villes se le disputeront; le proprié- 
taire de sa maison natale se fera de fabuleux 

ACTION FRANC. — T. IV. 10 



144 l'action française 

revenus avec les seuls pourboires qu'y laisseront 
les troupeaux de misses en pèlerinage. 

Peut-on bien concevoir Texaspération de 
cette vanité sous le coup d'un sarcasme? La 
névrose suraiguë (i) dont il est atteint lui vaut 
une extrême impressionnabiiité. Malheur à qui 
hasarde un trait contre lui I Certes, en y répli- 
quant, il a regret d'immortaliser le faquin ; mais 
le plaisir est si grand de terrasser son homme 
et de lui faire expier par les tortures la témérité 
de ses attaques ! Vive Shylock, Tidéal amant de 
a Vengeance, le fanatique dont la passion ne 
s'assouvirait que par la mort de Fétre abhorré ! 
Si l'Israélite moderne était conforme à ce type 
sublime! Mais il a peur, se dissimule, n'ose 
porter la barbe à la mode nationale ; il ne sait 
pas observer le talion ni souffrir pour ses ran- 
cunes. Eh bien, s'il ne doit plus y avoir qu'un 
fils de Juda capable de soutenir l'honneur du 
nom, Henri Heine sera ce héros unique. L'Âma- 
lécite peut bien recruter des mercenaires; il 
agira de même. Et « l'encre coulera » ; « je vous 
assure, promet-il, que je ne tirerai pas en l'air .» 
Il a le goût des termes guerriers; la médisance 
et la calomnie, voilà son c bruit des armes », et 
dans ce sens c'est à bon droit qu'il se qualifie de 
c brave soldat. » 

Afin de n'omettre aucun de ceux qui ont 
voulu lui nuire, il inscrit leurs noms et consulte 
ses listes quand il rédige les BeisehUder. Très 
sérieusement il revendique le rôle de bourreau; 
c'est la rage concentré de cent générations qui 



(1) Il moanii d'ane affection de la moelle épiniéreé 



HENRI HEINE 145 



se libère. Il jouit tant de ce ministère, qa*après 
s;'ètre servi lui-môme, il offre aux camarades de 
leur être utile, ayant l'indépendance qui con- 
YÎent pour un tel office. De tous ceux contré 
lesquels il se tourna» c'est encore le comte de 
Platen qui fut le plus mal arrangé ; ses meur- 
trissures écœurèrent l'Allemagne ; elle le signi- 
fia d'un murmure qui troubla le féroce exécu- 
teur. 

Faut-il se fier à ses assertions l'univers contre 
lui se liguait et conspirait à le perdre. £n Angle- 
terre comme à Paris, comme à Gênes, on guette 
sa venue pour l'assommer ou le poignarder. Des 
gens l'en avertissent, parait-il, quelquefois la 
police elle-même. Mais nulle part cette hostilité 
n'est si véhémente qu'à Hambourg : toute la 
Juiverie du Steinweg lui hurle roca; sur la 
place, en plein jour, un individu de la colonie 
le bàtonne d'ignoble façon; aucune sécurité 
pour lui dans cette ville. Si le soir, enfermé dans 
sa chambre, son ami Campe l'appelle de la rue, 
vite il souffle la lampe, croyant à l'assaut des 
barbares. 

n est certain que ses maux de tête le tour- 
mentaient et que la folie de la persécution n'était 
pas éloignée. 



L'abjecte nature I soupireront de saintes 
veuves et plus d'un jeune homme chrétien. C'est 
à ces derniers que nous répondrons. Non, mys- 
tiques Pierrots/ adorateurs de la Lune huma- 
nitaire, non, ce méchant ne fut pas si vil ; car son 
lot c'était l'énergie, l'âpreté, qui ne sont pas, 



146 L ACTION FRANÇAISE 

savez-vous, qualités négligeables. La répulsion 
qu'il nous inspire ne nous vient pas de ce qu'il 
défendit sans mansuétude la tradition du 
Judaïsme et se dévoua jusqu'au sacri6ce au 
triomphe de sa nation. Bien, au contraire, 
n'était son parfum de gbelto, nous le fréquen- 
terions sans doute. 

Touchantdélire,mes doux messieurs, que votre 
modérautisme obstiné, votre partialité pieuse 
en faveur de notre plus perfide prochain /dans 
votre débordement de charité, vous craignez de 
trop avantager les vôtres, et rejetez les obliga- 
tions envers la Patrie. Priez pour nous qui pré- 
férons à pareille vertu Timpatience virile et 
la prudente brutalité. Notre pays, en son âge 
naïf, produisit d'honnêtes et bons diables assez 
habiles à combiner leurs devoirs de Français et 
de chrétiens. Ils rendaient un splendide hom- 
mage au Créateur en prouvant très fort leur 
santé de corps et de jugement. Ils n'étaient pas 
bénévoles à l'excès, suivant l'exemple même de 
Jésus qui ne se commit pas avec les marchands 
du Temple et qui, sur le point d'expirer, n'ac- 
corda la céleste prime qu'au plus propre de ses 
compagnons. 

Robert Launay. 



NOS MAITRES : VOLTAIRE 



m^kf^^t^k» 



A BAS LES JUIFS ! 

Les Juif& usuriers 

Cesl le propre des Juifs d^ètre partout cour- 
tiers, revendeurs, usuriers ; d'amasser de l'ar- 
gent par la frugalité et Téconooiie. L'argent fut 
l'objet de leur conduite dans tous les temps, au 
point que dans le roman de leur Tohie^ livre 
canonique ou non, un ange descend du ciel 
pendant leur captivité non pas pour consoler 
ces malheureux dispersas, non pas pour les 
ramener à Jérusalem, ce qu'un ange pouvait 
sans doute, mais pour conduire dans une ville 
de Mède le jeune Tobie qui va redemander de 
l'argent qu on devait à son père. 

Bxcadent alii spirantia xnollius œra, etc. . . 
Ta premere usura popalos, JudUre^ mémento. 

ViRC, En,, Vï, 847 et 851. 

Ils trafiquèrent donc pendant les soixante et 
douze ans de leur transmigration ; ils gagnèrent 
beaucoup. Et comme ils ont toujours financé et 
qu'ils financent encore pour obtenir dans plu- 
sieurs Etats et même à Rome la permission 
d'avoir des synagogues, il est de la plus grande 
probabilité qu'ils donnèrent beaucoup d'argent 
aux commissaires de la trésorerie de Cyrus et 
au chancelier de l'échiquier pour qu'on leur 
permît de rebâtir leur ville avec un petit 
temple, moitié en pierre et moitié en bois. 

Dieu et les hommes, ch. XIX. 



- 1 



148 l'action française 



Les Juifs 

Il est certain que la nation juive est la 

plus singulière qui jamais ait été dans le 
monde. Quoiqu'elle soit la plies méprisable aux yeux 
de la politique^ elle est, à bien des égards, con 
sidérable aux yeux de la philosophie. 

Ils (les Juifs) sont le dernier de tous les 

peuples parmi les musulmans et les chrétiens et 
ils se croient le premier. 

Son opinion constante que la stérilité est 

un opprobre Ta conservée (cette nation). Les 
Juifs ont regardé comme leurs deux grands 
devoirs : des enfants et de V argent, 

Il résulte de ce tableau raccourci que les 

Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou 
brigands, ou esclaves, ou séditieux: ils sont 
encore vagabonds aujourd'hui sur la terre, et en 
horreur aux hommes, assurant que le ciel et la 
terre et tous les hommes ont été créés pour eux 
seuls. 

Enfin vous ne trouverez en eux qu'un 

peuple ignorant et barbare, qui joint depuis 
longtemps la plus sordide avarice à la plus 
détestable superstition et à la plus invincible 
haine pour tous les peuples qui les tolèrent et 
qui les enrichissent. « Il ne faut pourtant pas 
les brûler (1). » 



(1) Ces guillemets sont dans le texte de Voltaire 
(Kdilion de Kehl). 



NOS MAITRES 149 



Vous êtes des animaux calculants, tâchez 

d'être des animaux pensants (1). 

Extrait de l'article Jvnf du 
Dictionnaire philosophique. 



La barbarie Juive 

Il leur fallait du merveilleux comme aux au- 
tres peuples ; mais ils n'étaient pas inventeurs ; 
jamais plus petite nation ne fut plus grossière ; 
tous leurs mensonges étaientdes plagiats,comme 
toutes leurs cérémonies étaient visiblement une 
imitation des Phéniciens, des Syriens, des 
Egyptiens. 

Examen important, ch. ii. 

Le peuple saint 

C'est là le peuple saint I Certes les Hurons, les 
Canadiens, les Iroquois ont été des philosophes 
pleins d'humanité, comparés aux enfants d'Is- 
raël ; et c'est en faveur de ces monstres qu'on 
fait arrêter le soleil et la lune en plein midi! 

Examen important, ch. vu. 

Les meurtres rituels 

Il n'est donc que trop vrai que les juifs, sui- 
vant leur loi,sacrifiaient des victimes humaines. 

(1) Ceci est la dernière phrase de la dermôre section de 
l'article. 



150 l'action française 

Cet acte de religion s'accorde avec lears mœurs; 
leurs propres livres les représentent égorgeant 
sans miséricorde tout ce qu'ils rencontrent, et 
réservant seulement les filles pour leur usage. 

Dictionnaire PHILOSOPHIQUE, art. Juif^ section ii. 

Ou renoncez à vos livres auxquels je crois 
fermement selon la décision de rEglise,ou avouez 
que vos pères ont offert à Dieu des fleuves de 
sang humain,plus que n*a jamais fait aucun peuple 
du monde. 

Iridem, section iv. 

« 

Sur la beauté de la terre promise 

Ne me reprochez pas de ne vous point aimer : 
je vous aime tant que je voudrais que vous fus- 
siez tous dans Hershalaïm au lieu des Turcs qui 

dévastent tout votre pays Vous cultiveriez ce 

malheureux désert comme vous Tavez cultivé 
autrefois ; vous porteriez encore de la terre sur 
la croupe de vos montagnes ; vous n'auriez pas 
beaucoup de blé, mais d'assez bonnes vigne?, 
quelques palmiers, des oliviers et despàturages. . . 
Vous exécuteriez à plaisir dans votre détestable 
jargon votre détestable musique 

C'était véritablement une contrée de lait 

et de miel, comme vous disiez, en comparaison 
de l'abominable désert d'Horeb et de Sinaï dont 

vous êtes originaires La Palestine est un fort 

mauvais terrain en comparaison de l'Egypte 
dont vous dites que vous sortîtes en voleurs ; 
mais c'est un pays délicieux si vous le comparez 
aux déserts de Jérusalem, de Sodome, de Naza- 
reth, etc. 



NOS BfAITRES 151 



Retournez en Judée h plus foi que vous pourrez. Je 
vous demande sealement deux ou trois familles 
hébraïques pour établir au mont Krapàck, où je 
demeure, un petit commerce nécessaire. Car si 
vous êtes de très ridicules théologiens (et nous 
aussi}, vous êtes des commerçants très intelli- 
gents, ce que nous ne sommes pas. 

DiCT. PiiiL., Sixième lettre au>x mêmes. 

Les Juifs hors de l'humanité 

Joignez à tous ces prodiges une série non in- 
terrompue de massacres, et vous verrez que 
tout est divin chez nous, puisque rien n'y est 
suivant les lois appelées honnêtes chez les hom- 
mes. 

Discours d'un Juif dans II faut prendre 

UN PARTI ou LE PRINCIPE D*ACTION , 
Ch. XXIT. 

Les sectes naissent parmi la canaille 

...C'est ainsi que Fox, un misérable paysan, 
établît de nos jours la secte des quakers parmi 
les paysans d'une de nos provinces. Le premier 
qui fonda en France une église calviniste fut un 
cardeur de laine nommé Jean Leclerc. C'est 
ainsi que Muncer, Jean de Leyde et d'autres fon- 
dèrent l'anabaptisme dans le bas peuple de 
quelques cantons d'Allemagne. J'ai vu en 
France les convulsionnaires instituer une petite 
secte parmi la canaille d'un faubourg de Paris. 
Tous les sectaires commencent ainsi dans toute 



152 l'action française 

la terre. Ce sont pour la plupart des gueux qui 
crient contre le gouyernement et qui finissent 
ou par être chefs de parti ou par être pendus. 

Examen important, ch. x. 

Barbares d'Orient 

Leurs rapsodies démontrent qu'ils ont pillé 
toutes leurs idées chez les Phéniciens, leë Chal- 
déens, les Egyptiens comme ils ont pillé leurs 
biens quand ils Font pu. Le nom même d'Israël, 
ils Font pris chez les Chaldéens, comme Philon 
l'avoue dans la première page du récit de sa dépu- 
tation auprès de Caligula. Et nous serions assez 
imbéciles dans notre Occident pour penser que 
tout ce que ees barbares d'Orient avaient volé 
leur appartenait en propre. 

Examen important, ch. vi. 

La nation française honnie par M. le 
Secrétaire des Juifs 

Monsieur Guenée, secrétaire éloquent des juifs, 
vous faites un portrait terrible de la cour et de la 
ville en peignant les mœurs juives du temps de 
la prospérité de ce peuple. Vous vous complai- 
sez d'abord à décrier notre commerce et notre 
Compagnie des Indes et à célébrer les grands 
établissements d*£lath et d'Ëziongaber parlés- 
quels les Juifs, qui n*eurent jamais un vaisseau, 
faisaient entrer chez eux les immenses trésors 
d'Ophir et de Pharsis, pays que personne^ ne 
connaît... 

Après avoir accumulé dans Jérusalem plus 



NOS MAITRES 153 



d'or, d'argent, d'iToire, de parfums et de singes 
qu'elle n*en pouvait contenir, tous tombez à 
bras raccourci sur tous les vices qui naquirent 
de ces inconcevables richesses. Vous avez 
d'abord loué les Juifs de n'avoir eu chez eux ni 
opéra-comique, ni danseurs de corde, ni parade 
sur les boulevards. Vous les avez admirés de 
n'avoir point imité les Sophocle et les Euripide 
dont ils n'avaient jamais entendu parler. Et tout 
d'un coup, sortant de cette niaiserie de pané- 
gyriques, vous allez prendre chez les prophètes 
Is^e, Amos et Michée tous les traits de satire 
judaïque que vous croyez pouvoir retomber sur 
la nation française. 

Cela me fait souvenir de M. J. Brown, brave 
théologien anglais. Il fit imprimer deux volumes 
contre les sottises de sa patrie au commence- 
ment de la guerre de 1756. Il démontra élo- 
quemment dans ce livre qu'il était impossible 
que l'Angleterre ne fût pas abîmée dans 
deux ans. Qu'arriva-t-il? L'Angleterre fut victo- 
rieuse dans les quatre parties du monde. J'en 
souhaite autant à la France, en réponse à votre 
pieuse satire. Je fais mieux, je souhaite qu'elle 
n ait point de guerre. J'aime mieux vivre sous 
des Salomons que sous des Judas Machabées. 
Mais croyez-moi, monsieur le secrétaire, ne 
comparez jamais Jérusalem à Paris ; le torrent 
de Cédron ne vaut pas le Pont-Neuf. 

Un chrétien contre six juifs. 
(VOLTAIRE. — -ÏIF® niaiserie,) 



PARTIE PÉRIODIQUE 



^>^0>t»t^0tft0»m^0t0»0tt*^tt0t0 



LES NUÉES 



rfW«MMMMMM^^^^W 



STREPSIADE.— nuée»! c'est 
de vous que Tiennent mes 
malheurs, de tous à qui je 
m'étais confié corps et âme... 

L'INJUSTE. — ... Et tu sauras 
délayer de verbeux projets de 
loi. On te persuadera aussi de 
regarder comme beau tout ce 
qui est honteux et comme hon- 
teux tout ce qui est beau... 

STREPSIADE. — Soraient-ce 
des demi-déesses? 

SOCRATE. — Pas du tout; ce 
sont les nuées du ciel, de 
grandes déesses pour les pa- 
resseux; nous leur devons tout, 
pensées, paroles, finesse, char- 
latanisme , bavardage , men- 
songe, pénétration. 

STREPSIADE. — Aussi, en les 
écoutant, mon esprit a déployé 
ses ailes. Il brûle de bavarder 
pour des riens. 

Aristophanb. 

LA NUÉE DE M. LOUBET. 

Répondant, le 1*' janvier, « au très beau dis- 
cours » du Nonce, M.Loubet,dans un « discours 
non moins apprécié et non moins heureux », à 
ce que rapporte le Figaro, a déclaré que le 
xf.v* siècle est Tun de ceux 

— où s'est le plus hautement affinné l'incessant 
PROGRÈS du génie humain. 



LES NUÉES 155 



Sans sacrifiera cette divinité nouvelle davan- 
tage qu*à nulle autre de ce genre, nous admet- 
tons bien qu'il y a des progrès. Mais convenons 
même qu il y ait un Progrès. (Ce n'est sans 
doute que le produit de Timagination métaphy- 
sique ou le résultat d'un raisonnement par ana- 
logie fondé sur une idée rudimentaire de 
l'histoire. Acceptons néanmoins cette entité.) 
Mais comment M. Loubet (1) ose-t-il proclamer 
que le progrès est incessant ? Est-ce par décret 
qu'il lui donne cette qualité, de même qu'on 
a fait les hommes égaux de par la loi ? 

C'est contre l'histoire une entreprise assez 
désinvolte. Sans entreprendre une réfutation 
trop facile, nous demanderons seulement à 
M. Loubet de vouloir bien, de ce jour, effacer 
nn mot de son vocabulaire opportuno-maçon- 
nique : c'est celui de réaction. Car les « retours 
offensifs de la réaction /> deviennent impossibles 
si le « Progrès» est «incessant». — Si M. Loubet 
tient absolument à s'élever contre les menaces 
réactionnaires, il n'a qu'à renoncer au « pro- 
grès incessant ». Mais préfère-t-il maintenir 
le dogaie du « progrès incessant »? Il devra 
renoncer à nous épouvanter des retours de la 
réaction. C'est l'un ouTautre. M. Loubet, que la 
raison oblige à choisir, ne choisit pas. Voilà sa 
Nuée. 



(i) On M. Lavisso. Car il est avéré que cet honorable 
académicien a la charge de composer les allocations pré- 
sidentielles pour ériter à la République les petites humi- 
liations que Talat à sa renommée d'atticisme la lecture un 
peu trop suiTÎe des classiques de la dômocralie. 



156 l'action française 






LES NU£E8 de « L'AIQLON 



•• 



Des Droits de rHomme ou de la Légende 
bonapartiste, quelle est la plus grande Nuée? 
— Ces deux Nuées-là n'en font qu'une, se pré- 
sentant par le flanc gauche ou par le flanc droit 
selon Theure et le jour, selon la disposition du 
badaud à impressionner. Le chef-d'œuvre de la 
Nuée bonapartiste consiste, moyennant quelques 
beaux noms de victoire, Austerlitz, léna ou 
Wagram, à se faire prendre pour le contraire 
de la Nuée des Droits de l'Homme, c*est-à-dire, 
au fond, d'elle-même. Les méchants vers de 
M. Eugène Rostand sont de remarquables exci- 
tateurs de Nuées ; ils ne manquent donc pas de 
créer ce bel alibi. M. Rostand fait dire à son 
Hetternich : 

tempereur républicain^ voilà 

VtUopie. Entamer la Ma.rsbillai8b en la 
Sur les cuivres pendant que la flûte soupire 
En mi bémol : Veillons au salut db l'Empire. 

(Nos lecteurs nous pardonneront tout à l'heure 
d'avoir transcrit ces alexandrins fâcheux, mais 
utiles.) L'Aiglon répond au Metternich : 

On peut très bien jouer ces deux airs à la fois 
Et cela fait un air qui fait sauter les rois. 

Nuée redoublée. L'Aiglon et Metternich se 
figurent que le VûiUons au salut de Vempke est 
un hymne bonapartiste. Il écrit Empiré^ avec un 



LES NUÉBS 157 



grand é. Cest que l'Aiglon, auteur de pièces 
historiques, ne sait d'histoire que son baccalau- 
réat. VeUlons au salut de VempirB est un hymne 
républicain antérieur à Napoléon : empire sans 
majuscule y signifie, ce qu'il signifiait sous 
Louis XIV, le territoire et les colonies de la 
France. En voici le texte, que TAiglon n'a 
pas su : 

Veillons aa salât de l'empire, 
Veillons an maintien de nos droits. 
Si le despotisme conspire, 
Conspirons la perte des rois. 

Liberté ! Liberté I 
Tout mortel te rend hommage. 

Tremblez, tyrans, 
Vous allez expier tos forfaits. 
Mieux Tant la mort que TescIaTage, i .. 
C'est la deyise des Français. ( 

Cela n'est, en somme, ni moins sauvage, ni 
plus sot que la Marseillaise, Il n'y a donc que 
faire « de jouer ces deux airs à la fois », comme 
le veut l'Aiglon : c'est le même air et le même 
ton. 



DE PARIS POUR PARIS 

M. Ernest Lavisse a publié dans sa Revuê de 
Paris ^ le 15 décembre 1900 et le 1" janvier 1901, 
un important « Dialogue entre Louis XIV et 
Golbert». 

L'auteur a résumé sous ce titre les pièces 
d'une correspondance échangée entre le surin- 
tendant et le roi, leur dialogue ayant eu lieu par 
écrit. 



1 



158 l'action française 

M. Lavisse introduit ses personnages en ces 
termes : 

— Lorsque Louis XIV était en voyage ou bien à la 
guerre, il recevait de Oolhert des mémoires^ des notes ^ 
des billets auxquels il répondait très simplement^ U 
plus souvent en marge. Il arrivait que le roi et 

LE ministre, se TROUVANT ENSEMBLE A PARIS, A 

Saint-Germain ou a Versailles, NE POUVAIENT 
ou N'OSAIENT se dire certaines choses et se les 
écrivaient. 

Tiens, tiens... Mais alors une des grandes « im- 
possibilités » de l'Affaire, de l'Affaire Dreyfus, 
est levée ici... Mais alors, quoique « se trouvant 
ensemble à Paris », Panizzardi pouvait écrire à 
Schwartzkoppen et Schwartzkoppen à Paniz- 
zardi... Il y avait certaines choses que ces mes- 
sieurs « ne pouvaient » ou « n'osaient se dire », 
et alors (voyez notre pénétration, une fois illu- 
minés par M. Lavisse) ils se les écrivaient ! Cela 
n'était pas plus malin. Quel ennui que M. Lavisse 
publie si tard son dialogue ! M. Louis Ganderax 
serait frappé de l'évidence et M . Monod com- 
prendrait. Mais jgageons que M. Lavisse n'eût 
point accepté sa propre étude dans sa propre 
revue, il y a seulement vingt mois. 



* 



MANES DE RODENBAOH l 

Au reste, peut-être M. Lavisse eût-il mieux 
fait de garder ce petit travail en portefeuille ou 
de s'y résoudre à corriger sa phrase sur Made- 



LES NUÉES 159 



moiselle de La Yallière dépossédée par Madame 
de Montespan : 

— C^endani F astre doue et voilé descendait à t ho- 
rizon dune chute lente douloureusement. 

Que, depuis le commencement de rAffaire, 
M.Lavisse se soit fait naturaliser citoyen du can- 
ton de Yaud, était-ce une raison d'écrire en 
petit beJge et de plagier M. Gregh? 



* 



CHANGÉ EN BÊTE 

Non content de les débaucher sur l'article de 
la langue et du style, Dreyfus ôte à de respec- 
tables universitaires ce degré d'intelligence et 
de sens commun auquel ils avaient jusqu'ici 
accoutumé les auditeurs et les lecteurs. Rien 
n'est navrant comme les observations ajoutées 
par M. Lavisse au Dialogue de Louis XIV et de 
Colbert. Une affreuse incompréhension s'y étale 
A chaque mot qu'il trace, M. Ernest Lavisse 
montre à quel point il est devenu indigne d'é- 
crire l'histoire. Il transcrit, rapporte, disserte 
et ne pénétre pas des textes les plus évidents. 

Veut-on un exemple? Louis XIV, après avoir 
étudié une affaire et senti que Colbert était seul 
capable de la régler, lui écrit : ^ Jeme remets 
« enivrement à vous et vous ordonne dé faire ce que 
c vous croyez gui sera le plus avantageux, » C'était 
une magnifique parole de roi. Et M. Lavisse la 
traduit aigrement ainsi : 

— Je vous ordonne de faire ce que vous voudrez! 

ACnOII rRAMQ. — T. IV. li 



160 l'action française 

Louis XIY avait dit, très exactement, le con- 
traire. 

Le malheureux M. Lavisse reproche un peu 
plus loin à Louis XIY 

— de n'avoir pas d'idées à lui. 

Des idées à lui, Louis XIV, dans son bon temps, 
n*en eut jamais. Il n*eut que les idées des plus 
intelligents et des meilleurs de son royaume, 
ou plutôt, sans même les avoir au sens propre, 
il les accueillit, les mit d'accord , les réalisa. 
C'était un roi. C'était donc l'inverse parfait d'un 
spécialiste. Mais M. Lavisse a oublié jusqu'à la 
notion de la royauté. Il ne sait plus ce qu'est, 
proprement,un monarque. Des idées à eux, Bona- 
parte et Napoléon III en regorgèrent, les malheu- 
reux ou les misérables! Et aussi Louis XVI, sur 
la serrurerie I Et notre France a surpayé leurs 
menues compétences. Ce triple souvenir eût 
préservé H. Lavisse du faux goût des originaux, 
si l'Affaire n'avait changé en pures bétes quel- 
ques-uns de nos bons esprits. 

LE CHœUR. 



CORRESPONDAI^CE 



Lettre de M. le Marquis de Moussag 

Monsieur, 

Vous savez et M. Caplain-Gorlambert sait 
que si je n'ai pas rétabli plus tôt ici le véritable 
sens et la véritable portée de ma pensée, sur 
lesquels votre distingué collaborateur s*était 
mépris, dans la lettre publique qu*îl m*avaît 
fait l'honneur de m'adresser par l'intermé- 
diaire de Y Action Française (numéro du i"' octo- 
bre dernier), la responsabilité de ce long délai 
ne m'est pas imputable. 

Il est trop tard pour fournir des explications 
détaillées sur les différents points que touche la 
lettre de M. Caplain-Cortambert — et cependant 
plusieurs sont bien intéressants! — mais il 
n'est jamais trop tard pour dissiper un malen- 
tendu, pour se disculper, pour disculper tout 
ou partie d'une erreur non commise et prêtée 
gratuitement. J'userai donc — mais très briève- 
ment — du droit de réponse que vous m*avez 
loyalement et courtoisement reconnu. 

Avant tout, je tiens à proclamer très haut 
qne je n'ai ni qualité^ ni prétention aucune pour 
parler au nom des royalistes. Ceci posé, je déclare 
qu'en employant l'expression : ti le roi ds droit 
sans Vêtre de fait », je parlais le langage d un 
loyaliste — que je suis : très fidèle, mais sans 
Bol titre, ni fonction politique ; — d'un roya- 



162 L'action française 

liste convaincu de la persistance du droit héré- 
ditaire royal de la Maison de France ; droit non 
pas dÀmn^ dans le sens où d'habitude on entend 
ce mot, mais très humain, mais français, mais 
historique. 

Je déclare aussi que je n'ai jamais eu Tinten- 
tion ni même le désir d'imposer l'acceptation 
préalable de cette conviction aux « hommes de 
« bonne volonté, plus ou moins pénétrés de la 
« superstition abstraite des Droits de l'Homme, 
« sans avoir réfléchi aux absurdités qu'entraîne 
« l'application de ces droits aux hommes réels > 
— (je cite H. Gaplain) — mais disposés à exa- 
miner sans parti pris la question des bienfaits 
et des méfaits comparés de l'institution monar- 
chique et de l'institution républicaine. 

— En passant, qu'il me soit permis de faire 
remarquer qu'à mes yeux il n'existe aucune 
antinomie, ni théorique, ni pratique, mais har- 
monie, au contraire, entre la Monarchie et le 
respect de tous les droits ; tandis qu'en fait le 
régime républicain, surtout en France, a violé 
et viole beaucoup de droits et des plus sacrés, 
des plus nécessaires . 

Je ferme la parenthèse et je m'empresse d'a- 
jouter qu'il m'est tout à fait indifférent de dési- 
gner Mgr le duc d'Orléans par ce terme, qui 
est tout uniment la constatation d'un fait : U 
chef des royalistes^ même simple prétendant et pré" 
tendant exUé, plutôt que par celui-ci, qui for- 
mule une conviction royaliste : leroidedroit^ sans 
Vetre défait. 

M. Gaplain a bien voulu m'écrîre dans une 
lettre particulière que la substitution de la pre- 



CORRESPONDANCE 163 



mière de ces formules à la seconde « lève la 
plus grande difficullé théorique qui existe entre 
nous ». 

Je suis donc heureux de prendre acte publi- 
qoemeot ici de cet accord, dans la mesure où 
mon aimable interlocuteur Ta reconnu, et de 
constater que s'il y avait entre nous une appa- 
rence de dissidence, elle n'avait point de 
réalité. 

Voilà l'essentiel de ce que tenait à dire dans 
VAeUon Française le royaliste obscur et sans 
mandai qui signe ces lignes. 

Je vous remercie, Monsieur, de me l'avoir 
permis et je vous prie d'agréer l'assurance de 
mes sentiments les plus distingués. 



M^* DE HOUSSAG. 



%^WWW.>W»WWWM»«« 



164 L*ACTIO[f FRANÇAISE 



Lettre de M. le Comte de Brug 

Cher Monsieur, 

Dans votre loyale et courageuse réponse au 
Conseil supérieur de Tlnstruction publique, 
(réuni pour vous révoquer) ,vous nous faites entre- 
voir le danger des formules des « Droits de 
THomme », dont quiconque peut avoir la pré- 
tention de tirer une morale et une politique se- 
lon ses goûts et au mieux de ses intérêts. 

— Eh bien, ces « Droits de THomme » qui, 
depuis un siècle, n'ont guère servi que de pa- 
r<ivent aux politiciens de métier, pécheurs en 
eau trouble, ne serait-il pas temps de soufQer 
un peu dessus, pour lef« « dépoussiérer n, ou de 
les remplacer par quelque chose de plus neuf et 
de plus solide? 

Au lieu de tant s*aveugler avec les <( Droits de 
THomme », que ne parle-t*on davantage des 
« Devoirs du Français »? — Si je ne fais pas 
mienne Texpression exacte dont se sert M. Co- 
pin-Âlbancelli, dans son dernier article A* A bas 
Us Tyrans! lorsqu'il s'interroge sur Tutilité 
d'une ligue des « Devoirs de Thomme et du 
citoyen », ce n'est pas que j'y trouve à redire, 
mais parce que, en ces temps de cosmopoli- 
tisme à outrance, le mot de Français me semble 
être le drapeau qui, sur le champ de bataille, 
indique aux combattants où Ton doit courir se 
faire tuer, pour sauver au moins l'honneur. 

— Il > a cent dix ans, Mirabeau pouvait vrai- 
ment croire ce qu'il disait lorsqu'il s'écriait, au 
milieu de l'Assemblée Constituante: « Le Droit 



CORRESPONDANCB 165 

est le Sonverain da monde » ; mais nous qui 
avons TU TUnion Générale, le Panama, l'affaire 
Dreyfus, nous ne pouvons plus écouter sans 
hausser les épaules Ténumération pompeuse 
des Q Droits de l'Homme ». Toutes les formules 
des « Droits de l'Homme i, empoisonnées parle 
souffle sectaire de nos Jacobins plus ou moins 
circoncis du Grand-Orient, équivalent, à Theure 
actuelle, au Droit du plus fort! 

a C'est mon droit! » crie le gamin auquel on 
veut tirer les oreilles parce qu'il s'amuse à jeter 
des épluchures d'orange au milieu du trottoir, 
avec l'espérance de voir glisser dessus quelque 
promeneur inattentif. . . 

« C'est mon droit ! » déclame sentencieuse- 
ment l'intellectuel qui travaille au chambarde- 
ment de la France entière, pour sauver la répu- 
tation fortement avariée d*un fils adoptif de cette 
même France... 

Incontestablement ce polisson et cet intellec- 
tuel sont dans leur « droit » strict; il n'y a pas, 
en effet, de formule des « Droits de l'Homme », 
de texte de loi, qui interdisent aux enfants de 
manger une orange dans la rue, et aux intellec- 
tuels de conquérir les palmes académiques en 
décernant à un traître celles du martyre. 

Mais, par le fait même qu'on a des Droits, on 
a aussi des Devoirs, et plus on a des Droits^plus 
on a de Devoirs; or ces Devoirs, on ne les trouve 
pas écrits dans le Code,mais dans sa conscience. 

Cette conscience, c'est le réQexe de la véri- 
table âme Française que la secte Judéo-Maçon- 
nique voudrait tant atrophier en étouffant 



i66 l'action française 

toutes ses formes d'expansion, idéales et tangi- 
bles, patriotiques et religieuses. 

— Les financiers ont le « droit » de placer au 
nopi de leurs femmes les bénéfices, plus ou 
moins licites, de leurs coups de Bourse, afin de 
pouvoir, à l'heure de la débâcle, vivre douillet- 
tement au premier étage de Timmeuble sous 
les combles duquel grelotte peut-être un de 
leurs créanciers... Un ouvrier syndiqué a le 
« droit » de ruiner le commerce d'une ville, l'in- 
dustrie d'une région, en fomentant la grève, 
parce que la tète d'un contre-maître lui déplatt... 
Que ne prenons-nous aussi un « droit », celui de 
remplir tous nos « devoirs » et de les rappeler 
aux autres? 

C'est protégés par des textes que tons les 
régimes ont coîhmis leurs plus néfastes injus- 
tices : Texécution du duc d'Enghien, celle du 
maréchal Ney, la revision du procès Dreyfus 
sont là pour nous le prouver 1 

C'est avec des formules aussi creuses et ron- 
flantes que celles des « Droits de l'Homme y» 
qu'on a fabriqué l'Individualisme, ce mal ron- 
geur de toute société. (Le collectivisme ofBciel 
n'est qu'une forme déguisée de cet Individua- 
lisme.) Parce qu'on a appris à l'école et pro- 
clamé dans la rue que : v tous les hommes nais- 
sent égaux», on s*est vite persuadé qu'on ne 
devait rien à ses semblables. 

Tristement égaux, le cul-de-jatte qui vient au 
monde, septième ou huitième enfant, dans une 
famille d'artisans, et le fils unique et bien cons- 
titué d'un millionnaire ! 

A l'àme de ce deshérité, comme à celle de ce 



CORRESPONDANCE 167 



riche, que l'on donne, comme seule pâture, Té- 
numération de leurs « droits », et vingt ans 
plus tard nous aurons un anarchiste et un jouis- 
seur de plus ; mais ni l'un ni Tautre ne seront 
coupables. S'il y a des coupables, c'est la so- 
ciété actuelle, c'est nous tous, qui laissons pas- 
ser des générations entières sans leur crier qu'un 
homme, qu'un Français, vraiment digne de ce 
nom, a beaucoup plus de « Devoirs » que de 
« Droits ». 

Peut-être un jour je me permettrai de vous 
demander l'hospitalité pour quelques pages sur 
les « Droits b et les « Devoirs » du Français 
(du moins comme je les comprends). 

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à Tassu- 
rance de mes sentiments les meilleurs. 



Comte de Bruc. 



LA VIE NATIONALE 



MARINE 



GABLES SOnS-MARlNS 

Depuis vingt-cinq ans il est question d'ëtablir un 
réseau français de communications télégraphiques 
sous-marines. Son incontestable utilité était éta- 
blie, son indéniable urgence était, démontrée. Le 
succès de nos opérations navales, la sécurité de 
nos colonies, de développement de notre commerce 
extérieur le réclamaient impérieusement. Le Par- 
lement Ta reconnu, la presse l'a proclamé,le public 
en était convaincu. Mais, aujourd'hui, avec le sys- 
tème de Tirresponsabilité collective, avec le régime 
du gaspillage qui forment la base, et constituent le 
principe de notre organisation politique actuelle, 
nous en sommes toujours au même point. 

Les événements de Fachoda et le conflit qui 
menaça d'éclater entre nous et TAngleterre ont, un 
moment, secoué la torpeur de nos faux honorables. 
La Chambre des Députés, dans la séance du 27 no- 
vembre 1899, votait un projet de résolution ayant 
pour objet d'inviter le Gouvernement à mettre à 
rétude cette importante question. Mais le ministère 
de la débâcle cher à Emile Zola avait bien d'autres 
soucis en tète ! 11 armait la calomnie, il inventait 
des complots. Il ne songeait guère à sauvegarder 
nos intérêts commerciaux, ni à organiser, nia ren- 
forcer la défense nationale. Bien au contraire, des 
idées diamétralement opposées tourmentaient ses 
veilles et agitaient ses nuits. 

Sous la véhémence des protestations, nos minis- 
tres finirent toutefois, et malgré eux, par déposer 



LA VIE NATIONALE 169 

un projet de loi tendant à construire un réseau tëlé' 
graphique sous-marin . Mais combien ce projet 
était timide ! Sous prétexte de ménager les deniers 
publics, dont, comme vous savez, ils sont très 
économes, ils se bornaient à établir des communi- 
cations directes entre quelques-unes de nos colo- 
nies, sans oser relier oelles-ci avec Ja métropole. Je 
dis oser^ parce que Lanessan, Millerand and G<* 
suaient de peur, et se demandaient avec angoisse ce 
qui leur adviendrait s'ils risquaient jamais une 
pareille tentative. Ils avaient, et ils ont trop le 
sentiment des' devoirs de la servilité pour secouer, 
fût-ce même humblement, le joug franc*maçon, et 
pour briser les chaînes dorées que les Juifs leur ont 
mises aux mains. Jamais, non plus, ils n'auraient 
consenti à offenser le Kaiser, ni h contrarier la 
Quéen. 

Heureusement quelques députés, plus soucieux 
que l6urs collègues des destinées de la France, ont 
déposé une proposition de loi dans le but de porter 
remède à un état de choses si préjudiciable aux 
intérêts du pays. Et il faudra bien, cette fois, que 
le gouvernement prenne un parti conforme aux 
obligations que la situation lui crée. Il lui est in- 
terdit, il lui est impossible de se dérober, sous 
peine de commettre, au vu et au su de tous, une 
véritable forfaiture. 

Nous avons une politique coloniale, nous avons 
une politique commerciale qui nous met en contact 
avec le monde entier, nous devons avoir aussi une 
politique pour l'établissement de nos communica- 
tions télégraphiques sous-marines : la conséquence 
est nette et sMmpose d'elle-même. C'est grâce aux 
mailles serrées du tissii de ses câbles sous-marins, 
autant que par sa Hotte que l'Angleterre domine le 
monde. Rien ne se passe dans les deux hémisphères 
qu^elle ne le sache' avant toutes les autres puis- 



170 l'action française, 

sançes.Elle leur transmet, en choisissant son heure, 
ce qu'elle yeut, des renseignements qui lui par- 
viennent et après en avoir tiré tout le parti possible 
pour elle d'abord. C'est ainsi que le Foreign-OfÛce 
agit à coup sûr, et que Tinfluence britannique est 
parvenue à devancer celle des nations rivales. 

L'Allemagne n*entend pas lui laisser ce monopole 
et l'industrie des cÂbles sous-marins a reçu dans 
ce pays les plus grands encouragements officiels. 
Les États-Unis s'empressent de leur côté, avec une 
h&te fébrile, de relier télégraphiquementleur mé* 
tropoleet les colonies qu'ils viennent d'acquérir. 
Les préoccupations sont identiques chez les Alle- 
mands et les Américains, ils veulent s'affranchir de 
toute immixtion d'une puissance étrangère, soit 
dans les questions commerciales, soit dans les 
questions d'ordre diplomatique ou militaire. Et 
Ton serait souverainement criminel chez nous de se 
laisser distancer encore par ces deux peuples. Nous 
aurons bien assez de mal à rattraper l'Angle- 
terre et à égaliser nos chances avec cette der- 
nière seulement. 

Nous avons des possessions dans les Antilles, il 
est nécessaire que nous communiquions directe- 
ment avec elles, sans passer par aucun territoire 
étranger, fût-ce même les États-Unis. Nous déte- 
nons, dans l'Amérique du Sud, de très importants 
débouchés, ii est indispensable que nos relations 
avec ces débouchés soient indépendantes. Nous 
possédons Madagascar et la Réunion dans l'océan 
Indien, c'est dire que de ce côté aussi il faut un 
réseau direct avec la métropole. Il en est de même 
encore dans l'Extrême-Orient où les intérêts fran- 
çais, en Indo-Chine et en Chine, sont des plus con- 
sidérables. Enfin, dans le Levant, en Egypte, en 
Syrie, et dans les ports russes de la mer Noire, 
nos relations commerciales et politiques exigent de 



LA TΠNATIONALE 171 

n'être point subordonnées ni mises à la discrétion 
d'une nation rivale et ennemie. 

Ces principes et les conditions du problème étant 
posés, nous examinerons, dans un prochain article, 
les Toies et moyens d'y satisfaire. 

{A suhre.) Robirt Bauxy. 






/ 

/ 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



Un Homme d'affaires, par Paul Bourget 
[Plon-Nouirit e% C'«, ëditears). 

M. Pau^ Bottrget nous dit dans un passage de ce 
volume qa^en voyage il emporte toujoors les Jtfé- 
moires de Gœlhe, les Pensées de Marc-Aurèle, un 
tome de Le Play, un de Balzac, on de Taiue, un de 
Stendhal. C'est, je pense, fauteur de la Réforme so- 
ciale qui est venu le dernier parmi ces maîtres à 
qui M. Bourget s'est attaché dèi sa jeunesse. Mais 
la marque de sa doctrine n'en est pas moins grande 
surTesprit de l'auteur iTOulre-Mer. Cest ainsi que 
le petit roman qui donne son titre à ce volume est 
une véritable « monographie p, comme ou les fait 
aux a Unions de la Paix sociale », et qui a pour 
objet la famille d'un de ces grands linanciers mo- 
dernes qui ne doivent qu*à eux-mêmes leur éléva- 
tion. C*est une véritable enquête sur une classe de 
la société qu'Un homme d'affaires, mais une enquête 
rendue dramatique par une intrigue fortement liée 
et par le jeu des passions. Trois autres récits : Dua- 
lité^ Un réveillony VOutragé, sont de fines études 
psychologiques traitées avec cet art tout original 
de la nouvelle qu'a créé M. Paul Bourget et auquel, 
malgré la mode changeante, il n'a jamais renoncé, 
et avec raison, depuis les Pastels jusqu'aux Voya- 
geuses, aux Complications sentimentales et aux Drames 
de famille. 



A 



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BIBLIOGRAPHIE 173 



LaGultnre des Idées, parRéMY de Gourmomt 
(Édition du Mercure de France), 

Ce Tolume est composé d'essais . sur différentes 
questions d'esthétique, de littérature ou de psycho- 
logie et d'études sur les mœurs qui portent le titre 
significatif de « Paradoxes et Ironies ». Si variées 
soient-elles par Fobjet à quoi elles s'appliquent, ces 
pages sont fortement reliées par une philosophie, 
pure de toute superstition, affranchie des illusions 
métaphysiques, et que Ton peut appeler « apoUi- 
nienne. » C'est l'œuvre d'un Français délicat dont la 
subtilité répugne autant à la o nuit cimmérienne » 
qu'aux clartés un peu courtes et douteuses du 
« bon sens », Et nous devons nous contenter de 
marquer ici, sans nous y étendre davantage, la con- 
formité de vues et de conclusions où se tiennent Tau* 
teur de la Culture des Idées et M. Jules de Gaultier, 
dont on connaît le beau livre intitulé De Kant à 
Nietzsche (i). 

Un certain génie qu'a M. de Gourmontpour mêler 
l'humour À la dialectique rend ses études extrême- 
ment piquantes. A la rigueur des raisonnements se 
mêle la variété d'une érudition savoureuse. Les 
essais sur la Morale dé V Amour, la Dissociation des 
Idées, la Création subconsciente, Mallarmé et Vidée de 

décadence, etc forment ainsi la lecture la plus 

agréable et touchent en passant à un grand nom- 
bre de questions. Une opinion sur le protestant 

(1) On se 8ouTlent qae M. Lucien Moreau loutint ici 
même contre la Coopération de» Idées une polémique an 
sujet de ce dernier livre. Or l'organe de M. Deberme n'a 
pas plos indiqué de numéro daos la bibliothèque publique 
de ea coopération pour la Culture des Idées qu'il n'avait 
fait pour De Kant à Nietzsche, Ce sont des « livres dan- 
gereux » aux yeux des éducateurs de la démocratie. 



r 



174 l'action française 

tisme, exprimée avec force, nous a particulièrement 
retenu: c'est celle d'une intelligence dégagée et 
d'un artiste qui condamne dans la Réforme l'es- 
prit de régression et la fureur icouoclas tique. « Le 
protestantisme, écrit M. de Gourmont, forme le 
parti réactionnaire dans Thistoire de la philoso- 
phie... Tout pays où le christianisme s'est enté sur 
la barbarie a une tendance au protestantisme... La 
France ne peut garder son originalité qu'en demeu- 
rant catholique... Mais elle ne peut pas plus devenir 
protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou 
turque. C'est là un état de fait invincible et iro- 
nique contre lequel se buteront éternellement les 
convertisseurs... » M. de Gourmont indique d'un 
trait juste le caractère particulier de l'icouoclastie 
de la Réforme inspirée par ce verset du Deutéro- 
nome : c Tu ne feras point d'images taillées. » 
L'idéal protestant en architecture, dit-il, « est tout 
pareil à IHdéai démocratique : c'est le groupe sco- 
laire, et ni l'une ni l'autre de ces inspirations n'est 
capable de produire un bâtiment égal en beauté à 
la grange qù, au xm* siècle, les Cisterciens de Lis- 
seweghe serraient leurs moissons. » 

Au grand procès qui s'instruit en ce moment 
contre le Protestantisme, M. Rémy de Gourmont 
apporte sa contribution d'esthéticien et de libre 
philosophe. Car, n'en déplaise aux docteurs de Ge- 
nève, ce témoin à la charge de Calvin n'est pas plus 
que tant d'autres un « clérical ». Et je leur livre 
cette pensée qu'il a écrite à leur intention : «Railler 
la superstition religieuse ou la maudire, c'est 
avouer que l'on fait partie d'une secte, an moins 
secrète. » Appliquez-vous cette maxime, 6 mo- 
dernes Needham ! 



MMMMM^MMMMMMMMMW% 



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— .^ -*< 



BIBLIOGRAPHIE 175 



La Faiseuse de gloire,* par Paul Brulat (VUle- 

retle, éditeur). 

C'est un homme rempli de bonnes intentions que 
M. Paul Brulat, mais c'est un auteur bien lar- 
moyant. Il est en outre dévoré de la fureur auto- 
biographique. A travers des gémissements et des 
confessions, il fait le procès de la presse contem- 
poraine qu'il appelle, par une ironique métaphore, 
la Faiseuse de gloire. M. Paul Brulat désire que la 
« vertu » régénère le journalisme. Prétention 
louable, mais vaine. Il s'écrie ayec douleur : Com- 
bien la liberté de la presse est dangereuse dans un ré- 
gime de suffrage universel! Mais, par principe, il 
défend et la liberté de la presse et le suffrage uni- 
versel et ne propose que de c< moraliser » l'une et 
l'autre. Quant à la partie satirique du livre, elle est 
médiocrement amusante et ne vaut pas les récents 
Souvenirs de M. Talmeyr, ni surtout l'admirable 
série de portraits de journalistes qu'a tracés Veuillot 
dans les Libres Penseurs (1). Et quand nous aurons 
dit que M. Paul Brulat pastiche continûment la 
manière de M. Zola (ceci est surtout sensible à la 
page 9, où est décrit le lancement d'un grand 
journal) et tombe assez souvent dans la façon de 
M. Montégut, quelles louanges pourrons-nous lui 
faire qui ne soient de la catégorie morale? Voilà 
donc qui est convenu : M. Paul Brulat est un hon- 
nête homme. Nous estimons la pureté de sa con- 
science. Nous sommes touchés doses insignes vertus. 

Jacqubs Bainvillb. 

(1) En outre^ M. Brulat nous inflige un récit à sa façon 
*^ qui n*68t pas la bonne — de l'affaire Dreyfus. 

ACnOM FRANC. — T. IV» IS 



BULLETIN 

DE L'ACTION FRANÇAISE 



nmmm^*<**^^^mt>^^n0t^m 



Hommage à Krûger 



Le Comité qui se forma, dans le XIY« arrondisse- 
ment de Paris, grâce à Tinitiative du député natio- 
naliste Girou, pour offrir au président Krûger un 
souTenir de son séjour en France, après avoir re- 
cueilli des souscriptions dans les quartiers Mont- 
parnasse et Plaisance, a pensé qu'il devait charger 
un ouvrier, pris parmi ses membres, de concevoir 
et exécuter un objet d'art commémorant les super- 
bes manifestations de sympathie que la nation fran- 
çaise prodigua envers le représentant des Boers, au 
moment où ces hommes courageux, après une an- 
née de résistance, étaient décimés par Tarmée 
anglaise. 

Il a désigné le sculpteur Jean Baffier, président 
du Comité de la Patrie française (section de Plai- 
sance). 

Celui-ci lui ayant soumis la maquette d'un bijou 
représentant : un glaive gaulois (dont la lame serait 
en platine et la poignée en or jaune) auquel est 
attachée une branchette de gui (dont la tige et les 
feuilles seraient en or vert et les fruits figurés par 
trois perles blanches), il a jugé que Tinterprétation 
était exacte des sentiments chevaleresques et des 
instincts généreux auxquels avaient obéi avec en- 
thousiasme les descendants des Celtes et des Francs 
dans la circonstance, il a considéré que l'objet dé- 
gageait une haute signification morale à cette heure 
et qu'il était bien réalisé dans l'esprit des traditions 
fondamentales de la race française. Et il a décidé 



l'action française 477 

que cette œuvre unique, ajustée et ciselée par des 
ouvriers de l'arrondissement auxquels il remettrait 
des métaux précieux achetés chez des bijoutiers 
français résidant à Paris, serait envoyée au prési- 
dent Krûger aussitôt unie. 




Le Directeur politique : H. Vaûgeois. 



Le Gérant : A. Jacquin. 



Paris. — Imprimerie P. Levé, rue Cassette, 17. 



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par les voyageurs eux-mêmes, avec parcours totaux d*au 
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billets collectifs, 50% du Tarif général. 

La validité de ces carnets est de 30 jours jusqu'à 1.500 
kilom. ; 45 jours de 1 .SOI à 3.000 kilom. ; 60 jours pour plus 
de 3.000 kilom. — Facilité de prolongation, à deux reprises^ 
de 15,23 ou 26 jours suivant le cas, moyennant le paiement 
d'un supplément égal au iO% du prix total du carnet, 
pour chaque prolongation. — Arrêts facultatifs à toutes 
les gares situées sur Titinéraire. — Pour se procurer un 
carnet individuel ou de famille, il suffit de tracer sur une 
carte, qui est délivrée gratuitement dans toutes les gares 
P. L. M., bureaux de ville et agences de la Compagnie, 
le voyage à effectuer, et d'envoyer cette carte 5 jours 
avant le départ à la gare où le voyage doit être commencé, 
en joignant à cet envoi une consignation de 10 fr. — Le 
délai de demande est réduit à deux jours (dimanches et 
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P.-L.-M., des carnets de l'«, 2« et 3" classes, pour effectuer 
des voyages pouvant comporter des parcours sur les lignes 
des réseaux : Paris-Lyon-Méditerranée, Est, État, Midi, 
Nord, Orléans, Ouest, P.-L.-M. Algérien, Est-Algérien, 
Franco-Algérien, Ouest- Algérien, B6ne-Guelma, et sur 
les lignes maritimes desservies par la Compagnie Géné- 
rale Transatlantique, par la Compagnie de Navigation 
Mixte (G" Touache) ou par la Société Générale des» Trans- 
ports maritimes à vapeur. Ces voyages, dont les itiné- 
raires sont établis à l'avance par les voyageurs eux-mêmes 
doivent comporter, en même temps que des parcours 
français, soit des parcours maritimes, soit des parcours 
maritimes algériens ou tunisiens. Les parcours sur les 
éseaux français doivent être de 300 kilomètres au 
moins ou être comptés pour 300 kilomètres. 

Les parcours maritimes doivent être effectués sur les 
paquebots d'une même Compagnie. 

Les voyages doivent ramener les voyageurs à leur 
point de départ. Ils peuvent comprendre, non seulement 
im circuit fermé dont chaque portion n'est parcourue 
qu'une fois, mais encore des sections à parcourir dans les 
deux sens, sans qu'une section puisse y figurer plus de 
deux fois (une fois dans chaque sens ou deux fois dans le 
même sens). 

Arrêts facultatifs dans toutes les gares du parcours. — 
Validité : 90 jours, avec faculté de prolongation de 3 fois 
30 jours, moyennant le paiement d'un supplément de 
10 i chaque fois. 

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Toutes les gares de la Compagnie des Chemins de Fer 
de rOuest (Paris excepté), délivrent aux voyageurs se ren- 
dant en famille (4 personnes au moins) aux stations hiver* 
nales suivantes du réseau de la Compagnie P. L. M. : Agay 
Antibes, Beaulieu, Cannes, Golfe-Jouan-Voliauris, Grasse 
Hyères, Menton, Monte-Carlo, Nice, Saint-Raphaêl-Vales- 
cure et Villefranche-sur-Mer, des billets d'aller et retour 
de i'», 2"»« et 3™« classes, valables 33 jours et pouvant 
être prolongés d'une ou de deux périodes de 30 jours 
moyennant^un suplément dejlOO/0 par période. 

Pour connaître le montant de la somme à payer pour ces 
voyages, il suffit d'ajouter, au prix de six billets simples 
ordinaires, le prix d'un de ces billets pour chaque membre 
de la famille en plus de trois. 

Ainsi une famille composée de quatre personnes ne 
paiera, aller, et retour compris, qu'un prix égal à sept 
billets simples. Cinq personnes ne paieront que l'équi- 
valent de huit billets simples, etc., etc. 



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L'Action française 



l*-^ Février 1901. 



UNE LETTRE DE M. DE MAIJY 



[Nos amis seront heureux de lire ici la lettre que 
M. de Mahy, député,' ancien ministre de la marine 
et des colonies, a bien voulu m'écrire à leur inten- 
tion. Je tiens à remercier M. de Mahy de Thonneur 
très grand qu'il nous fait en s'intéressant à nos 
études, et de sa bienveillance si parfaite toujours, 
alors même que nous lui sembions nous écarter de 
la voie qu'il estime la plus sûre. — J'essaierai de 
répondre, prochainement, à quelques-unes des 
objections graves faites ici aux principes de notre 
Action française. 1 

H. V. 



Paris, le 20 janvier 1901. 

Mon cher monsieur Henri Vaugeois, 

Dans un de vos articles du siècle passé :la 
Difficulté capitale, que je retrouve plus ac- 
tuel que jamais à Taurore du siècle nouveau, 
vous dites que les réflexions, les rêveries 
sur notre destinée, en un mot l'état d'esprit 
auquel nous ramène, avec quelque solennité, 
le retour périodique du premier jour de Tan, 

ACTION FRANC. — T. IV. \Z 



iHi) l'action fhançaise 



dénotent, chez les gens qui s'y livrent, « le 
sentiment de leur dépendance du temps et 
que c'est là un grand signe de faiblesse ». 
Mais que toutefois « ce ne serait pas une su- 
(( perstition tout à fait vaine si elle nous four- 
n nissait l'occasion de nous dire les uns aux 
« autres, sous prétexte de philosophie,des vé- 
(( rites utiles, le meilleur souhait que Ton 
(( puisse faire à des hommes étant qu'ils voient 
« de plus en plus clairen eux et autourd'eux. 
« Ceci, ajoutez-vous, est vrai, d'abord, en 
« politique. » 

On ne saurait mieux dire, et j'en prends 
prétexte pour vous soumettre, à un an d'in- 
tervalle, quelques réflexions que le temps a 
fortifiées. Votre article m'avait beaucoup 
chagriné. Je me demande si, dans votre ma- 
nière d'expliquer la genèse et la raison d'être 
du parti nationaliste, vous n'avez pas été 
induit en erreur par le double sens du mot 
réaction. 

Réaction ctabord^ avez-vous dit. 
Comme règle de conduite dans les circons- 
tances actuelles, ce vocable serait bon si 
vous entendiez par là action contre, révolte 
contre le dreyfusisme et l'état de choses dont 
il est l'expression. En ce sens, strictement 
limité, le mot réaction irait très bien. Il n'est 
plus judicieux, il implique une idée fausse, 
selon moi, et dangereuse, du moment que 
vous le prenez dans le sens de recours aux 



UNE I^TTRE DE M. PE MAHY 181 

moyens connuâ sous le qualificatif de réac- 
Uonnairesj ayant pour but de nous faire re- 
brousser chemin et de nous ramener à un 
passé dont le principal défaut est d'avoir, 
lui-même, ouvert la France à Tinvasion du 
cosmopolitisme. 

En revanche, je suis tout à fait d'accord 
avec vous sur un point : « C'est au parti na- 
a tionaliste, si brusquement, si douloureu- 
« sèment né, mais devenu si fort en quelques 
« mois, en dépit de tout, qu'incombe la 
« grande tâche de conjurer la ruine de la 
<r patrie. > 

Oui, cette tâche sacrée, toute d'avenir et 
non pas de replâtrage, incombe au parti na- 
tionaliste et, du même coup, une immense, 
une très lourde responsabilité. L'opprobre de 
la ruine finale lui sera imputé s'il y faillit. 
Il y faillira s'il a recours aux errements du 
passé, lesquels sont, pour leur forte part, 
dans nos malheurs présents. 

Le parti nationaliste conduira sa tâche à 
bonne fin si les divers éléments qui le com- 
posent, venus de tous les points de l'horizon 
politique, ont la sagesse de se cantonner sur 
le terrain exclusivement national où se sont 
constituées, au début, la « Ligue de la Patrie 
FRANÇAISE,» et son avant-garde « l'Action 
FRANÇAISE 7>. Mais si Tun d'eux s'ingère d'ex- 
ploiter ce grand ensemble au profit de l'un 
des anciens partis qui, pour le malheur de 



182 l'action française 

notre pays, l'ont dominé tour à tour, adieu- 
va! 

Or, mon cher ami, j'ai eu de grands 
doutes déjà Tan dernier quand j'ai cru aper- 
cevoir les éléments césariens couvrir du 
drapeau nationaliste leurs espérances su- 
rannées et leurs vieux projets de pronuncia- 
nUentos. Mes doutes ont fait place à une poi- 
gnante inquiétude depuis que je vois des 
jeunes hommes comme vous, républicains 
naguère, se croire obligés, par fausse lo- 
gique, de faire le jeu des césariens. 

Votre mot « réaction » vous a mené là, d'é- 
quivoque en équivoque, faute de l'avoir ana- 
lysé. Il vous a valu, à vous si perspicace, la 
privation de ce bien primordial que vous sou- 
haitiez en cadeau du jour de l'an à vos lec- 
teurs : (( voir clair autour de vous et en vous- 
même. » Vous si droit, si fier, vous pré- 
parez les voies à un maître et vous lui en- 
seignez Tart de nous tromper pour mieux 
nous asservir — et l'immoralité de la chose 
ne vous apparaît pas ! 

Sans vous attarder à <r doser convenable- 
a ment le mélange de vérités, de demi-vé- 
« rites et de mensonges (sic) qu'il serait 
« expédient de présenter à V électeur fran- 
« çais pour V induire à faire renverser en 
« douceur la République parlementaire par 
« des parlementaires repentis », vous es- 
timez que « Vespoir d arriver au résultat 



UNE LETTRE DE M. D£ MAHY 183 

« par la persuasion seulcy laquelle impli- 
a querait une certaine ruse^ a quelque chose 
« de chimérique » . Et sans plus de céré- 
monie, sans prendre la peine de nous faire 
connaître ce qu'il faudrait en outre de la 
persuasion et de la ruse, vous nous mon- 
trez le résultat: « le pouvoir intelligent dlun 
« homme qui demanderait au suffrage uni- 
« verselsa sanction après avoir reconstitué 
« V État/.. y car le suffrage universel, ex- 
a pression très confuse et très inadéquate, 
a mais imposante, des désirs d'une grosse 
<c fraction du peuple de France, pourrait 
« servir à la rigueur^ et en raison même de 
<c ce qu'il implique d^ inconscience et de 
« hasard^ adonner poids et force défait ». 

Quelle pure et saine origine, et quel noble 
fruit, un pouvoir escamoté, gagné par sur- 
prise, couvé par le mensonge et la ruse, 
éclos dans la violence et le coup d'Etat, 
baigné de sang, et couronné d'une phari- 
saïque consultation du suffrage universel, 
dûment adultéré ! 

Il y a un an, mon cher ami, que vous 
avez tracé ce programme. L'épreuve s'en 
poursuit. Pour le mener à perfection et trai- 
ter le peuple français avec ce dédain trans- 
cendant, il n'y a pas besoin de la Ligue de 
la Patrie, ni de VAction française, ni du 
parti nationaliste. Le cabinet Waldeck suf- 
fira. 



184 l/ ACTION FRANÇAISE 



* 

Indigné à juste titredes abominations sous 
lesquelles la République risque de suc- 
comber, vous la confondez avec les au- 
teurs du mal dont elle souffre et c'est elle 
que vous tuez, sans que votre système puisse 
toucher aux parasites qui la dévorent et 
sans prendre garde qu'aussitôt la Répu- 
blique jetée par terre, les mêmes parasites 
s'abattront sur le régime nouveau où ils 
pulluleront et multiplieront à merveille. 
Ils ont survécu à tous les régimes précé- 
dents, royautés et empires, qu'ils ont ruinés; 
ils survivront à la République et je les vois 
entourer le pouvoir intelligent de l'homme 
qui aura su, avec votre aide, étrangler la 
République. Soyez tranquille, cet homme 
intelligent le sera assez pour s'entendre avec 
ces puissances. Leur sourire à son berceau 
lui semblera la meilleure aubaine du monde 
et l'aidera à jouer la comédie d'un libre 
vœu du suffrage universel. 

En atteignant comme vous le faites la 
République tout court à travers la République 
parlementaire, vous commettez le même 
paralogisme, la môme injustice que les 
détracteurs de notre pays qui imputent au 
pays, à la race, à la nation, au peuple fran- 
çais les méfaits des parasites introduits chez 



vsE letthë: i>e m. de mauy 185 

nous. Voyez leurs écrits, en France et à 
Tétranger, leur Jangage, non pas d'aujour- 
d'hui seulement, mais de longue date, avant 
la République. Ils parlent de la France 
comme vous parlez de la République. Ils 
veulent la mort de la France comme vous 
voulez la mort de la République. Mais non! 
vous n'avez pas ce noir dessein. Alors, cher 
ami, n'écrasons pas T Amateur des jardins 
pour le débarrasser de la méchante mouche 
qui le tourmente. 

Certes, nous autres^ peuple français, nous 
ne sommes pas sans reproche. Nous avons 
eu le tort grave, bientôt irréparable si nous 
nous obstinons encore à ne pas vouloir nous 
en rendre compte et y couper court, nous 
avons commis la faute de nous laisser pro- 
gressivement envahir et pénétrer par le pa- 
rasitisme cosmopolite, bien avant que la 
République ne fût née. Celle-ci, généreuse 
et confiante, et d'ailleurs aux prises avec les 
difficultés quasi surhumaines léguées par son 
devancier, n'a pas fait le suprême effort 
quMl eût fallu pour rejeter le dissolvant. 
Elle fut, de ce fait, coupable d'imprévoyance, 
à un degré infiniment moindre toutefois 
que la Royauté de Louis-Philippe et l'Em- 
pire de Napoléon III. Sous le règne de ce 
dernier surtout, le parasitisme anglo-ger- 
manique nous avait pénétrés jusqu'aux 
moelles, rencontrant chez nous, dans l'or- 



186 L*ACTION FRANÇAISE 

ganisaiion bientôt séculaire de nos sociétés 
bibliques et évangéliques, subventionnées 
par la grande société mère d'outre-Manche, 
un allié très fort, très considéré, sous cou- 
leur de liberté religieuse et de solidarité 
confessionnelle. La chose en est au point, 
maintenant, que si la République, en qui 
s'incarne la nation après la faillite de tous 
les autres régimes, ne se purge pas de ces 
parasites en les expulsant et en matant leurs 
suppôts chez-nous, la République et la na- 
tion périront ensemble. 






Vous semblez attribuer « V explosion de 
dégoût et dliameuv proi'oquée par VignO' 
minie du dreyfusisme à je ne sais quel 
besoin trop longtemps déçu d'être gouver- 
nés.., » 

Gouvernés ! nous ne le sommes que trop 
en vérité. Notre gouvernement est gouverné 
par une caste qui se qualifie d'iNTELLECTUELs, 
ostensiblement dominée par les agents de 
l'étranger . Notre classe dirigeante, en 
grande partie, est dirigée par ces influences, 
coalisées avec la haute banque internatio- 
nale, juive ou méthodiste. Et nous, peuple 
frant^'ais, nous succombons sous le poids de 
ces gouvernements superposés, plus arbi- 
traires les uns que les autres, et vous ne vous 



UNE LETTRE DE M. DE MAUY 187 

sentez pas assez gouverné ! Il vous faut 
encore plus d'arbitraire et un tyran inévi- 
tablement créateur de tout ce monde cor- 
rompu! 

Vous vouiez, disiez-vous l'an passé, « pré- 
parer et remuer le terrain d'où peut germer 
l'action nécessaire, les âmes vaillantes de nos 
concitoyens ». A la bonne heure! Mais est-ce 
là ce que vous faites ? Et d'ailleurs y croyez- 
vous aux âmes vaillantes? Non, puisque 
vous trouvez mauvais que vos concitoyens, 
ces gouvernés, ces irresponsables, comme 
vous les appelez, ces profanes, portent leur 
attention sur l'intérêt public, apanage réservé 
aux seuls gouvernants. A quel genre d'ac- 
tion, dès lors, ravalez- vous les âmes vail- 
lantes ? A se laisser voler leurs droits, leurs li- 
bertés, tout ce quifaitla dignité de l'homme, 
et à sanctionner moutonnièrement le rapt. 

Ce que j'aurais souhaité, mon cher ami, ce 
qui me parait avoir été la raison d'être de la 
Ligue de la Patrie et de Y Action française, 
ce qui lui a donné une popularité anticipée, 
la grande et instinctive espérance que Ton 
avait mise en elle, le crédit illimité qui lui 
était fait, ce que le public en attendait, bref, 
ce qui est plus que jamais nécessaire, c'est 
de fortifier les âmes de nos concitoyens, de 
coordonner leurs volontés, pour les déter- 
miner à se ressaisir, à secouer le joug des 
cosmopolites, et exercer enfin notre fonction 



188 l'action FRANÇAlSIi: 

de membres du peuple souverain. Là est tout 
l'espoir, toute la possibilité du salut. Là seu- 
lement. 



* 



Au lieu de l'avenir, vous vous êtes orienté 
vers le passé. Je ne nie pas qu'il n'ait eu ses 
gloires, noble partie de notre patrimoine 
national. Mais les régimes déchus ont-ils été 
exempts de faiblesses, de corruptions, de 
hontes et de revers? La situation oii nous 
nous débattons n'est-elle pas en grande partie 
leur œuvre ? 

Ce qui me désole le plus, c'est de vous voir 
leur demander le mortel système de gouver- 
nement par la terreur, pour lequel vous me 
paraissez avoir un certain faible. Il excelle, 
je l'avoue, à façonner les âmes pour la servi- 
tude, il les prépare à subir la férule du 
maître, de n'importe quel mattre, mais il les 
prépare aussi à se tourner contre lui. Il 
engendre la lâcheté et l'hypocrisie, ces vices 
infâmes, précurseurs de la trahison. Il s'ac- 
compagne de toutes les corruptions. Il flétrit 
les caractères, les abaisse et les mûrit pour 
passer des Panamas aux Dreyfusismes. Dans 
tout le cours de l'histoire il s'est signalé par 
les pires attentats. 

Détestable instrument de règne, que l'an- 
cien régime abandonnait, objet de Tuna- 



UNE LETTRE DE M. DE MAUY 189 

nime réprobation du pays exprimée dans les 
cahiers des Etats généraux, restauré par les 
esprits les plus dévoyés, le système de la 
terreur a perdu la Révolution française. 
Aussi dangereux pour les plus habiles h le 
manier que pour leurs victimes, il a fait 
tomber sous le même couteau la tête de 
Robespierre après celle de Danton. Il a fau- 
ché tant d'hommes d'Ëtat, de militaires, de 
savants, de philosophes, d'artistes, de poètes, 
de simples et obscurs citoyens et jusqu'à des 
femmes et des enfants, que la France en est 
restée amoindrie. Il a créé le vide qui fit 
avorter la Révolution, et qui, laissant le 
pouvoir de Bonaparte sans contrepoids, sans 
encadrement^ sans limites, sans base, privé 
de tout libre soutien, devait, en dépit de ce 
prodigieux génie, engloutir dans une irrépa- 
rable catastrophe la fortune de la France 
absorbée par celle de l'Empereur. 






Je ne vois pas trop à quel César nos ad- 
versaires destinent la succession de la Répu- 
blique. J'ai entendu dire que la nature pro- 
duit à peine un Napoléon P' tous les deux 
ou trois mille ans. Un Napoléon III serait 
moins malaisé à rencontrer, et Ton assure 
même qu'il y en a un tout prêt. En ôtes-vous 



190 l'action française 

• là vraiment? Pouvez-vous espérer quoi que 
ce soit de bon de l'emploi de ces mêmes 
moyens» profondément immoraux, trop sou- 
vent essayés, chaque fois suivis des plus 
désastreux effets? 

Assez, assez, de ces expériences-là! 

« Sortons de ces cavernes... Que faut-il 
pour nous sauver? Un peu de sincérité... 
Sincérité! sincérité! seul salut des généra- 
tions futures. » 

J'aime à rappeler cette parole d'un répu- 
blicain qui fut le type accompli de la probité 
politique et dont la clairvoyance géniale for- 
tifiée par une science approfondie de l'his- 
toire était encore avivée par un patriotisme 
toujours en éveil (1). Que de fois je l'ai en- 
tendu nous dire : ce Mais laissez donc ces pe- 
tites habiletés, ces finesses. Pourquoi la 
méfiance envers le pays? Faites donc, tout 
simplement, ce que la France attend de vous, 
ce que vous avez tous promis et promettez 
sans cesse, ce qui est dans tous les pro- 
grammes électoraux, l'application sincère et 
franche d'un régime de liberté. » 

Hélas! l'obstacle est que la plupart de nos 
dirigeants manquent de confiance dans le 



(i) Edgar Quinbt. — Si je l'osais, je solliciterais des 
lecteurs de ÏAclion française qu'ils Teuiilent bien se re- 
porter à un article de la Nouvelle Revue du 15 août 1900 
où j'ai reproduit quelques pages vraiment prophétiques 
de ce grand patriote. 



UNE LETTRE DE M. DE MAHY 191 

pays. Us ne connaissent pas le pays. Ils le 
méconnaissent, et c'est pourquoi, au lieu 
d'aller à lui carrément, à la bonne franquette, 
ils lui présentent la coupe empoisonnée qui 
égare la raison et le bftillon qui étouffe la 
voix. Le peuple, à son tour, moins aveugle 
que vous ne pensez, vous prend en suspi- 
cion. Quelle différence voulez-vous qu'il 
puisse faire entre les gens que vous lui dé- 
noncez et vous- mômes, quand il vous voit 
tous, les uns et les autres, étaler les mêmes 
mœurs, tenir le même langage, pratiquer 
des procédés identiques, afficher le même 
mépris du suffrage universel, manifestation 
légale et légitime de la souveraineté natio- 
nale! 

Peut-on contester que le suffrage univer- 
sel, chaque fois qu'il a été en mesure d'ex- 
primer librement sa volonté, ne l'ait fait 
avec discernement et sagesse? N'est-ce pas 
lui qui, dans les grandes crises de la seconde 
moitié du siècle écoulé, a sauvé le pays^ en 
1848 et 1871, et après le 16 Mai, quand la 
guerre civile allait éclater? Et chaque fois 
qu'il a été opprimé ou faussé, la France n'en 
a-t-elle pas cruellement souffert? Ce qu'il 
faut, en conséquence, c*est de rendre nor- 
mal et permanent le libre fonctionnement 
qui n'a été jusqu'à présent qu'exceptions 
accidentelles. La liberté du vote assurée (et 
rien n'est plus facile), c'en est fait de la ty- 



492 l'action française . 

rannie et de la corruption des meneurs élec- 
toraux. 

Une réforme en ce sene a été proposée 
dans la précédente législature. Elle n'a pas 
abouti. Présentée à nouveau, elle est ac- 
cueillie avec favevir et elle a toute chance 
d'aboutir cette fois. Pour peu que la presse 
nous apporte son concours, le succès est 
assuré. 

C'est le commencement de tontj la condi- 
tion siNEQUA NON, CETTE REFORME-LA. 

La France n'a pas besoin de sauveur. Elle 
se sauvera elle-même. Ne le sentez -vous pas 
aux sûrs indices que nous donnent déjà les 
élections partielles? Â moins qu'une main 
sacrilège ne l'arrête par un coup de force, 
le mouvement de Topinion sera irrésistible. 
Toute la bande dreyfusarde, panamiste, cos- 
mopolite, césarienne, réactionnaire, révolu- 
tionnaire, sera balayée. Une majorité répu- 
blicaine à l'image du pays pourra alors 
entreprendre et appliquer les réformes et 
améliorations que voudra le pays, le peuple 
souverain. 

De même que, du temps de Voltaire, 
Monsieur Tout-le-Monde avait plus d'esprit 
que Voltaire, de même aujourd'hui personne 
ne peut se flatter d'être plus sensé, plus hon- 
nête, plus intéressé au bien et plus capable 
de le réaliser que le pays... la France. 

Mon cher monsieur Vaugeois, consenti- 



UNE LETTRE DE M. DE M AU Y 193 

rez-vous à publier dans votre Revue ces ré- 
flexions si opposées à la politique de V Ac- 
tion française? Ayant été l'un de vos colla- 
borateurs de la première heure, ce m'est un 
devoir d'affirmer que je suis resté dans la 
donnée qui nous réunissait alors et qui a été 
celle de toute ma vie. Je. suis resté le vieux 
républicain, le vieux démocrate, le vieux na- 
tionaliste que vous avez connu dans nos an- 
ciens entretiens, ne connaissant rien au-des- 
sus de la France et n'ayant foi qu'en elle et 
dans la liberté pour la relever. 

Croyez-moi votre bien affectionné et dé- 
voué 

François de Mahy, 

Député de l'ile de la Réanion. 



é ^ft^^^^m0*0*fmwmst x mvwmw* 



UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE 

ET LE VENT DE LA MORT (i) 



Un caractère fait le centre où nous pou* 
Yons rattacher nos impressions vénitiennes : 
nous voyons une beauté qui s'en va vers la 
mort. Le secret des plaisirs divers et mêlés 
d'un môme romanesque que nous trouvons 
sur la lagune, c'est que la brièveté de tant de 
belles choses nous excite à jouir de la vie. 

Le génie commercial de Venise, son gouver- 
nement despotique et républicain, la grâce 
orientale de son gothique, ses inventions déco- 
ratives, voilà des mérites nombreux et indiscu- 
tables, les solides pilotis de sa gloire : sa qualité 
particulière de volupté mélancolique, nul d'eux 
pourtantnesuiïlraitàexpliquer.Maischaquemer- 
veille de cette ville évoque Tidée du périssable. 
Dans ces petits canaux livides, des pans de mu- 
railles byzantines, sarrasines, lombardes^ go- 
thiques, romanes, renaissance, voire rococo, 
toutes trempées de mousse, atteignent, sous 
l'action du soleil, de la pluie et de l'orage, 
le tournant équivoque où, plus abondantes 
de grâce artistique, elles commencent leur 

(1) Fragmeut d'an livre abandonné sur Im. mort de 
Venise, 



' 



UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE 195 

décomposition. Il en va ainsi des roses et 
des fleurs du magnolia, qui n'offrent jamais 
d'odeur plus enivrante, ni de coloration plus 
forte qu'à l'instant où la mort y projette ses 
secrètes fusées et nous propose ses vertiges. 

Voilà la puissance de Venise, dans ce siècle, 
sur les rêveurs. On la distingue mal si Ton 
étudie une à une ses diverses perfections : il 
faut que la barque s'éloigne du rivage et que 
nous embrassions l'ensemble. 

À quelques heures de gondole,on peut visiter la 
brèche où le silence et le vent de la mort, déjà ins- 
tallés, prophétisent comment finira la civilisation 
vénitienne. Dans San-Michele,Murano,Mazzorbo, 
Burano, Torcello, San-Francesco-in-Deserto, îlots 
épars sur cet horizon désolé, les hommes 
de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de 
réussir celle que nous aimons,et le chef-d'œuvre 
se défera comme aujourd'hui les maquettes où 
ils le cherchèrent. 

Nulle ville mieux orientée que Venise. Les 
magnificences du grand canal et de la place 
Saint-Marc ont le soleil pour coadjuteur; si nous 
passons à la partie septentrionale, que n'attei- 
gnent plus ses rayons directs, déjà le frissonne- 
ment de l'eau, l'atmosphère tout accablée attris- 
tent nos sens. Dès les « fondamenta nuova >» où 
l'on embarque pour ces îles mortes, l'imagina- 
tion, qui n'est plus concentrée par la vue des 
monuments, se disperse en rêveries et flotte sur 
l'horizon de deuil. 

La première étape de ce pèlerinage, c'est, 
après vingt minutes de gondole, San-Hicheie, 

Aonoii wmâmç,'^ t, IV. ii 



196 l'action française 

I . 



nie de la Mort. Le cimetière de Venise est clos 
par un grand mur de couleur rouge, et présente 
une cathédrale de marbre blanc, avec une mai- 
son basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres 
ouvrent sur les eaux vertes et plates à Tinfînide 
cette mer captive... Chateaubriand remarqua 
ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de 
Venise à Goritz. Il avait la gloire qui, sans le 
pouvoir, n'est que la fumée du rôti qu'un autre 
mange. Chassé des affaires par ses coreligion- 
naires, par les amis du vieux monarque qu'il 
allait saluer dans Texil, il leur avait dit : « Je 
vous montrerai que je ne suis pas de ces 
hommes qu'on peut offenser sans danger. » Sa 
vengeance, il la tenait maintenant; il allait s'in- 
cliner respectueusement devant le déchu : a Sire, 
n'avais-je pas raison? » Plaisir d'orgueil, satis- 
faction amère et qui ne rétablit rien. Il souhaita 
une de ces cellules qui contemplent l'eau mono- 
tone. Le brisement delà mer sur des pierres dé- 
litées, qui protègentun charnier, lui aurait donné 
un rythme large pour ses phrases, et des réser- 
voirs de mélancolie où contenter ses dégoûts. 

Une composition du peintre Bœcklin, fameux 
à Bàle, est intitulée « l'Ile de la Mort ». L'ima- 
gination de cet artiste put prendre ici son point 
de départ. Mais Bœcklin cherche le tragique par 
de longs peupliers lombards, par des cyprès, de 
lourdes dalles, par le silence et des eaux noires ; 
ils manquent à son œuvre les joyeux gondo- 
liers qui viennent d'amener un cadavre et qui, 
couchés dans leur barque mouvante, à la rive 
ducimetière, plaisantent en caressant un frisque. 
Pour nous désespérer sur notre dernière de- 



UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE i97 

meure, il ne faut pas Tenvironner d'une horreur 
générale; c'est nous flatter, c'est un mensonge ; 
faites-moi voir plutôt Tindifférence : seules 
pleurent deux ou trois personnes impuissantes 
et bientôt elles-mêmes balayées, pour qu'il en 
soit de nous et de notre petit clan exactement 
comme si nous n'avions pas existé (1). 

Franchissons ce digne seuil de notre voyage, 
cherchons plus avant des images plus funèbres 
et plus rares. Notre gondole oblique de San* 
Michèle vers sa voisine, Murano. On sait que des 
guides harceleurs mènent aujourd'hui tous les 
étrangers à la visite de ses verreries. Son apogée 
fut au XV* siècle. De sesanciens jardins,les poètes 
et les romanciers célèbrent encore les délices, 

(1) Sturel a tu ces gondoliers de Venise. 

a Gaidé par cette sorte d*appétence morale qui incite 
les âmes, comme vers des greniers, vers les spectacles et 
Ters les êtres où elles trouveront leur nourriture propre, 
Sturel s'orientait toujours vers ceux qui ont le sens le 
plas intense de la vie et qui l'exaspèrent à la sonnerie 
des cloches pour les morts. Dans la société la plus gros- 
sière, sa sensibilité trouTait à s'ébranler. Au croisé d'un 
enterrement sur le grand canal, un gondolier Témeut 
qui pose sa rame et dit : C'est un pauvre qu'on enterre ; 
s'U était riche, cela coûterait au moins trois cents francs : 
il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique, 
pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très 
connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j'aime à 
entendre la musique. Les voilà qui partent par un petit 
canal vers San-Michele. Adieu! 11 a fini avec les soUes 
gens... A droite, vous avez le palais de la reine de 
Chypre, qui appartient maintenant au Mont- de-Piété. 
Ici le palais du comte de Chambord. racheté par le baron 
Franchetti, dont la femme est Rothschild. » {L'Appel au 
Soldai, chapitre 1.) 



[ 



198 l'action française 

fameuses dans toute l'Europe. Nul souvenir 
heureux ne s'en maintient dans ces ruelles et 
ces canaux sombres, où Tart de quatre ou cinq 
siècles se déroule encore, mais trop contrarié 
dans sa décomposition pour qu'eux-mêmes, les 
amants du romanesque, du douloureux et de 
l'extrême automne, puissent y séjourner. C'est 
bien que les puissants et délicats palais sarra- 
sins, lombards, gothiques, reçoivent sur leurs 
perrons branlants l'eau que chasse notpe 
barque en glissant; c'est bien qu'aux deux 
rives leur façade perpétue la galerie du rez-de- 
chaussée, la loge du premier étage, les gra- 
cieuses fenêtres en guipure de pierre et de 
marbres decouleur;maispourquoi des planches, 
des briques, pourquoi de grossiers matériaux 
apportés par la misère sordide étançonnent-ils 
des œuvres charmantes qui se refusaient à per- 
sévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par 
l'intelligente aristocratie de marchands qui les 
édifia, n'épuiseront pas noblement leur destin. 
Dégradés par leur appropriation industrielle, ils 
deviennent d'ignobles masures, quand ils pou- 
vaient être de pathétiques souvenirs. 

La mort qui les couvre de ses sanies ne leur 
apporte ni le repos ni l'anonymat. Notre guide 
nous désigne des cloaques : « Ici furent les 
chambres consacrées à la musique, à la poésie, 
à l'amour, par de jeunes patriciennes et par des 
artistes. » Une telle exploitation de l'agonie passe 
en déplaisir le cimetière de San-Michele. 
Puisse-t-il mentir, ce miroir présenté à Venise! 
Allons chercher plus loin des précédents qui lui 
promettent de mourir en paix. Sur sa lagune 



UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE 199 

extrême flottent, dît-on^ des ilots où les beaux 
objets s'abîment sans contrariété aux liquéfac- 
tions de la mort. 

Notre gondole balancée longeait et tournait le 
mur qui ferme Murano. Sur ses eaux peu pro- 
fondes et pâles, qui présentent parfois les cou- 
leurs excessives des fleurs d'automne, nous 
suivions un chenal entre des piquets, tandis 
qu'affleurait çà et là un limon mal dissous. Une 
voile, violemment colorée d'ocre, coupait seule 
devant nous le frémissement brillant de Tair et 
la solitude de la plaine. Ces vastes espaces 
liquides, qui vers le septentrion bordent la 
ville des doges, sont aussi tristes que la cam- 
pagne de Rome : l'artiste et le philosophe ai- 
ment à peser cette désolation presque palpable 
et lourde comme la vraie beauté. 

Mazzorbo, Burano, au loin émergèrent comme 
des nymphéas flottants. A Mazzorbo il y eut 
jadis des couvents de Bénédictines. Nobles 
viviers pour le plaisir! Le doge André Contarini, 
au XVI" siècle, se faisait un mérite d'avoir résisté 
aux séductions des religieuses. Ces belles com- 
plaisantes, sans doute grasses comme des cailles, 
ont depuis longtemps augmenté de leur chair 
pécheresse la maigre terre végétale de cet îlot. 
Elles revivent dans les grenades, les figues et le 
lierre vigoureux qui composent une parure clas- 
sique à des ruines informes. Comme on aime ces 
fruits, parmi ces décombres et cette misère, de 
n'avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le 
matin, etle soir des couleurs éclatantes, des par- 
fums plus forts que la fièvre. Sur une chaus- 



âOO l'action française 

sée marécageuse et déserte, ces bouquets 
espacés d'allègre végétation semblent l'effort de 
quelque magie. Les beaux bras des nonnes 
impénitentes se tendent encore du rivage sur la 
mer dans ces longs acacias. 

Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. 
Ce second îlot rappelle Martigues, en Provence, 
que Charles Maurras m*a fait aimer, mais qui 
ne montre pourtant ni ces tons roses, ni cette 
indigence. 

Sur le seuil des maisons basses, le long du 
canal ou dans une rue pauvre, on voit les 
dentellières faire leur point fameux, non pas 
avec le fuseau, mais avec Taiguille à coudre. 
Ces belles filles affamées se détruisent la vue 
pour créer des parures fragiles, dont c'est juste 
de dire qu'elles coûtent les yeux de la tète. 
Les hommes sont pécheurs, mais l'Adriatique 
s'appauvrit de poissons en même temps que la 
vente devient moins rémunératrice. Misère né- 
cessite saleté; ces pauvres gens pourrissent 
leur sol que pourrit aussi la lagune. 

Dans ce pauvre nid de boue, j'ai souhaité que 
la désolation s'aggravât d'un degré, afin que 
l'humanité disparût d'un site où elle ne peut 
plus se nourrir. La mort ne rabattrait rien 
d'un spectacle dont elle fait la magnificence. 

Quand notre gondole, après avoir balancé un 
quart d'heure dans cet éternel silence et dans 
cette solitude, toucha la boue du rivage, nous 
suivîmes un sentier, le long du canal de dessè- 
chement, entre deux haies de raisins, de 
grenades et de figues mêlés, pour atteindre 



r 



UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE 301 

l'nnique place de Torcello, où se trouveDi ras- 
semblés la cathédrale deSaata-Maria,réglise de 
Santa-Fosca, le Bdplislère. 

La cathédrale est une basilique, c'est-à-dire 
la sorte d'église qui se rattache aux basiliques 
païennes. Le baptistère, construction octogo- 
nale, et l'église de Santa-Fosca appartiennent 
au noble système byzantin, qui ne donne pas de 
perspective longitudinale, mais a pour élément 
essentiel la coupole centrale. Les personnes qui 
ont le goût des monuments se rendront tout de 
suite compte que cette petite place est extrême- 
ment intéressante, soit que nous y trouvions des 
beautés suivant notre goût, soit que ces styles 
vénérables nous invitent à rôver sur l'histoire. 
Pour moi, les joyaux de Torcello ne cèdent à 
aucune merveille de Venise. Plus modestes que 
la grande Ravenne, ils sont d'une même qualité 
et Ogés dans une mort également forte. 

Un vent tragique soufflait sur ces trois sépul- 
cres, qu'une femme aux longs voiles vint rapi- 
dement nous ouvrir. Il semblait qu'elle fût 
pressée de retourner chez elle veiller un ca- 
davre. Quand nous pénétrâmes à Santa-Maria, 
une terrible moisissure d'eau et de siècles ar- 
rêta notre respiration : le bruit de la lourde 
porte qui retombait sur nous en s'opposant à 
l'air et au soleil parut le glissement d'une dalle 
sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques 
qui tapissent la cathédrale! J'y trouverais tout 
un système dogmatique et poétique; j'en- 
tendrais la voix mystérieuse de l'an mil, car, 
autant qu'il décore, cet art explique : il est 
une écriture figurative. Je ne sais pas déchif- 



■ 



202 l'action française 

frer ces magnifiques rébus, et quand je com- 
prendrais leurs lettres, leur esprit me devien- 
drait-il intelligible? Pourtant j'appréciai beau- 
coup dix-sept tètes de morts enfilées par les 
yeux, auxquelles faisaient pendant dix-sept tètes 
vivantes avec des boucles d'oreille : élégante 
variation sur nos frivolités et le néant; cette 
double brochette est plus capable de nous atti- 
rer que les danses qui boufifonnent aux murs du 
cimetière de Bàle. 

La pureté, la jeunesse, la grâce des trois mo- 
numents oubliés, dans cet éternel novembre, 
sur cette boue malsaine de Torcello, la placent 
dans mon amitié auprès. de la prairie pisane 
où le Dôme, le Baptistère, la Tour et le divin 
Campo-Santo maintiennent un printemps plus 
doux que l'avril sicilien. Sous deux climats 
moraux différents, ces monuments imposent au 
visiteur les enchantements de la mélancolie. 
Pise et Torcello, que Tàge ruine sans les affai- 
blir, sont également excitateurs de TÀme. Il est 
vrai que la prairie pisane et son trèfle à quatre 
feuilles s'enorgueillissent d'une féconde inven- 
tion artistique; l'esprit renaissant y soumit la 
matière à des lois nouvelles, tandis que Tor- 
cello se borne à utiliser les fragments antiques 
suivant un système traditionnel ; mais l'homme 
reçoit ses motifs d*action plus des tombes que 
des berceaux. 

La vénérable basilique, le Baptistère et Santa- 
Fosca furent construits avec les ruines d'Altina, 
édifiée,elle-mème,par les fugitifs d'Aquilée,alors 
qu'Attila venait d'anéantir leur puissante patrie ; 
et cette succession de désastres, qui tient dans 



r^^TTT 



UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE 203 

un bref.espace de siècles, donne à Timagination 
une vaste perspective. J'aurais aimé à m'y at- 
tarder, mais comment passer plusieurs jours 
sur ce sol malade, que corrompt une fièvre ap- 
portée et par l'air et par l'eau, cependant que 
lui-même s'empoisonne de ses émanations? 

De cette terre pourrie, des enfants avaient 
surgi, augmentaient à toute minute. On n'ima- 
gine pas de pauvres plus sympathiques et plus 
abandonnés par la société humaine. MM. Mol- 
menli et Mantovani, historiens véridiques, ont 
vu une pauvre femme manger une tranche de 
polenta avec une galette de lerre pressée en 
guise de pain. Le jeune troupeau de ces con- 
damnés à la faim et à la fièvre me poursuivait 
en m'offrant des trèfies à quatre feuilles. En- 
chantés de ma crédulité, ils ravagèreiit les 
ruines, et, ma gondole déjà loin, ils me tendaient 
encore, ces infortunés marchands de bonheur. 
des talismans à pleines poignées. 

Au quitter de Torcello et revenant vers Ve- 
nise, nous côtoyons des espaces où la pourri- 
ture s'est faite liquéfaction. Le gondolier nous 
désigne l'emplacement où fut ]'IsoIa délie 
Donne, « l'île des dames ». Insalubre et battue 
des courants marins, cette île, qu'ornaient de 
nombreuses églises, devint un nid de serpents 
et de voleurs; elle se dégrada au point qu'en 
1665 on y transporta les ossements exhumés 
des églises trop pleines. Confus amas dont 
l'industrie moderne se sert impudemment pour 
raffiner ses sucres. On affirme que les restes 
du fameux doge romantique, Marino Faliero, 



204 l'action française 

échouèrent là pour cet usage. Les poètes, dé- 
goûtés de leur héros par une telle utilisation 
industrielle, vont jeter par-dessus bord une 
mémoire qui pourtant leur a rendu bien des 
services. Finir dans la mélasse et dans les 
poèmes d'opéra, c'est trop de platitude. Il 
vaudrait mieux dans un charnier infâme rassa- 
sier les chiens de Jézabel. 

Je me penchais vainement sur la lagune po- 
lie et homogène pour distingner Anania, îlot 
qu'elle a submergé. Les plongeurs visitent, sous 
ces eaux mortes, des maisons englouties avec 
leurs richesses architecturales. Tandis que j'es- 
sayais dans le silence d'entrevoir ce passé, les 
minces sons d'une musique qui faisait danser, 
en l'honneur de Sainte-Marie du Rosaire, dans 
une salle basse de Burano, traversèrent ces 
vastes espaces pour nous atteindre. L'atmosphère 
m'éblouissait, le désert donnait cette fête 
suave sans spectateurs, mais un peuple entier 
se fût retenu de respirer pour n'en pas ternir la 
délicatesse. 

La journée s'avançait quand nous touchâmes 
à Saint-François-dans-le-Désert et aux parties 
les plus sublimes de désolation. L'heure tardive 
collaborait avec le paysage. C'est dans cet îlot 
que saint François d'Assise, au retour d'Egypte, 
débarqua. Il voulut prier; les oiseaux tapa- 
geaient; il leur dit la parole fameuse: « Petits 
oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans 
quoi je ne pourrais louer Dieu. » En Ombrie, 
c'eût été une gentillesse, mais dans ce décor 
tragique cette parole a tout dévasté. Quand il 



UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE 205 

eat fait oraison, le saint fut coupable de ne pas 
ranimer le ramage des oiseaux. 

« Le soleil d'Assise, dit le Dante, épousa une 
femme à qui, comme à la mort, personne 
n'ouvre la porte du plaisir. » Quels sont ces 
amants que désignent ces paroles mystérieuses? 
François et la pauvreté. Voilà un beau décor 
pour ce mariage mystique. Un chien aboyait 
derrière les hauts murs du couvent des Fran- 
ciscains qui ne laisse libre sur cet îlot qu'une 
étroite bande de désert. 

Nul sujet de rêverie ici que la préparation à 
la mort. Des lieux d'un tel caractère provoquent 
chez tous les hommes, moines catholiques ou 
passants sceptiques, quelques doctrines qu'ils 
professent, un ébranlement de même ordre. 
Les solitaires chrétiens appelaient vivre pour 
l'éternité ce que nous appelons s'observer, 
comprendre le néant de la vie. Plongés dans un 
milieu, nous élaborons, tous, des raisonne-, 
ments et des images analogues. De plus en plus 
dégoûté des individus, je penche à croire que 
nous sommes des automates. Nos élans les plus 
lyriques, nos pensées les plus délicates sont d'un 
ordre tout à fait grossier, général. Enchaînés 
les uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, 
nous repassons dans les pas et dans les pensées 
de nos prédécesseurs. 

Je fus averti qu'un tel jour approchait de son 
terme par les torrents de sang qui se mêlèrent 
àla lagune. Le soleil, en la quittant, ne voulait- 
il laisser derrière lui qu'une belle assassinée? 
De monstrueuses araignées travaillaient à relier 



206 l'action française 

de leurs fils leschétifs arbustes de la rive. Les 
crabes se hissaient hors de l'eau. C'était Theure 
delà plus active fermentation, et pour regagner 
Venise j'avais encore un long temps de gon- 
dole. 

. L'eau qui entoure San-Francesco est plus 
morte que sur aucun point de celte mer esclave. 
Nous serpentions dans un chenal étroit, à tra- 
vers des terres demi-noyées et faites d'herbes 
pourries d'où se levaient de grands oiseaux. 
Tout auprès de nous, les perches dressées 
pour avertir les bateliers semblaient des tracés 
posés sur un tableau sublime pour guider 
d'inhabiles copistes. Là-bas, sur notre droite, 
Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait 
faire une barre plus importante à mesure que 
le soleil s'anéantissait. Des colorations fantas- 
tiques se succédèrent qui eussent forcé à s'é- 
mouvoir Pâme la plus indigente. C'étaient tan- 
tôt des gammes sombres et ces verts profonds 
qui sont propres aux ruelles mystérieuses de 
Venise ; tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus 
avec lesquels jouent les décorateurs japonais. 
Tandis qu'à l'Occident le oiel se liquéfiait dans 
une mer ardente, sur nos tètes des nuages eni- 
vrants de magnificence renouvelaient perpétuel- 
lement leurs formes, et la lumière crépuscu- 
laire les pénétrait, les saturait de ses feux 
innombrables. Leurs couleurs tendres et déchi- 
rantes de lyrisme se rétléchissaient dans la 
lagune, de façon que nous glissions sur les 
cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, 
ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, 
et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces 



UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE 207 

grandes magies, nous avions perdu toute notion 
du réel, quand des taches graves apparurent, 
grandirent sur Teau, puis nous prirent dans leur 
ombre. C'étaient les monuments des doges. 

Nous rentrâmes dans la ville avec un senti- 
ment de stupeur et de regret, avec la courbature 
générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. 
Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello 
et de Mazzorbo, nous venions d'être ravis, la 
fièvre aidant, jusqu'aux fulgurations que les 
croyants placent après la mort. 

Au reste, il est impossible de rapporter l'ago- 
nie du soleil sur la lagune vénitienne. Après 
s'être prodigué jusqu'à nous contraindre à sortir 
de notre personnalité, il nous touche le front 
d'un dernier rayon pour nous dire : « Et main- 
tenant, oublie ; il ne faut pas que ces choses 
soient révélées, n G est qu'alors nous atteignons 
aux points extrêmes de la sensibilité, quand le 
rare s'élargit et se défait dans l'universel, et que 
notre imagination, à poursuivre le but sans 
trêve reculé de nos désirs, s'abîme dans une 
lassitude ineffable. La nuit qui succède à ces 
aspects extraordinaires envahit aussi notre 
cerveau, et leur conjuration ne nous laisse que 
des souvenirs vacillants. 

Je suis allé respirer un myrthe du désert : 
comment prouver son parfum, dont la poésie 
provient de ce qu'il se dissipe stérilement et 
retombe aux miasmes d'un rivage décrié ! 

Maurice Barrés. 



LA MUSIQUE EN FRANCE 



M. JULES MASSËNËT 



Avant d'aborder le séduisant objet de cette 
petite étude — la première consacrée ici à une 
question d'art — le lecteur voudra-t-il bien 
suivre quelques observations générales propres 
à lui suggérer le principe de Testhétique peu 
ambitieuse, mais d^autant plus naturelle, dont 
s'inspireront nos jugements ? 

11 y a dix ans, un reporter, M. Jules Huret, alla 
demander à quelques-uns des poètes les plus 
connus de ce temps ce qu'ils pensaient du talent 
de leurs confrères. Ces interviews colligées et 
publiées firent une proie de choix pour le psycho- 
logue. Nous avons rêvé quelquefois d'une autre 
enquête, mais plus délicate, à mener auprès 
des mêmes personnes, ou plus généralement de 
tous ceux que l'on voit — romanciers, dramatur- 
ges, peintres, sculpteurs ou compositeurs de mu- 
sique — provoquer par une production aussi 
abondante que possible l'aitention du public. Ce 
serait une espèce de confession à obtenir de cha- 
cun sur les intimes mobiles de son labeur. Eli- 
minons tout de suite comme accessoire la pour- 
suite du gain. Evidemment il faut vivre et sou- 
tenir sa maison. Mais les producteurs intellec- 
tuels que ne stimule nulle autre ambition, ces 
d'Ennery, ces Richebourg, ces Audran, ces De- 
courcelle se reconnaissent en quelque sorte à 



LA MUSIQUE EN FRANCE 209 

renseigne et sont classés par un sentiment una- 
nime dans le commerce. La critique ne les 
mentionne pas plus qu'elle ne fait M. Menier 
chocolatier. Enfin tout le monde sent ceci : 
qu'une œuvre n'appartient — peu ou prou — à 
L'art qu'autant que l'auteur a cherché dans sa 
réalisation quelque volupté intime. Il se peut 
que le train actuel de M. Zola réclame les 
quelques centain^es de mille francs que lui pro- 
cure annuellement la vente de ses énormes ro- 
mans. Mais le plaisir d'arrondir ses capitaux ou 
ses immeubles est le moindre de ceux que 
rapporte à M. Zola sa fabuleuse application, et 
il faut certes l'obsession de plus acres jouis- 
sances pour ramener tous les matins devant sa 
table ce morne et pénible ouvrier. Je choisis 
exprès l'exemple du plus gros gagneur d'argent 
des lettres contemporaines. Il y a toujours dans 
la production littéraire ou artistique un peu de 
débauche. 

Eh bien! nous aimerions qu'un jeune homme 
qui ne doute de rien allât interroger nos plus 
fameux écrivains et artistes sur ce point caché, 
sur la sorte de volupté <r désintéressée » que 
chacun d'eux trouve ou espère à exploiter son 
cerveau et à fuir les divins sentiers de la 
paresse. Pour ces sortes d'enquêtes collectives, 
l'usage s'est introduit de déposer chez toutes 
les célébrités compétentes un questionnaire 
uniforme. La rédaction en serait, dans le cas 
présent, assez délicate. Quand M. Huret entre- 
prit la série d'interviews que je rappelais, il 
n'écrivit pas à Leconle de Lisle : a A quelle 
sauce vous convient-il de manger Verlaine et 



210 L ACTION FRANÇAISE 

les jeunes symbolistes? », mais bien : « Que 
pensez-vous des tendances et des aspirations de 
la poésie contemporaine? 9 Nous ne songerions 
pas à dire à M. Zola : « Quel prurit apaisez- 
vous en écrivant chaque matin vos dix puges 
naturalistes, humanitaires, prophétiques ou 
souillées? Un prurit de vanité colossale et de 
domination? Un prurit de rhétoricien ou de 
visionnaire? Un prurit d'esclave peut-être? i>La 
question serait plus poliment posée en ces 
termes : a Cher maître, que pensez-vous de la 
destination de Fart et de la mission moderne de 
Técrivain? d G*est surtout vis-à-vis de quelques 
vieux sadiques, de qui les réponses ne seraient 
pas les moins solennelles, que cette formule 
nous mettrait à Taise. 

Nous serions quelques psychologues à nous 
amuser beaucoup de la comparaison entre ce 
que confesseraient oralement les enquêtes sur 
leur secrète ivresse et ce que confessent leurs 
œuvres. Une œuvre d'art ne ment jamais sur 
son auteur; elle fait toucher Tessentiel d'un 
homme : la nature et la qualité de ses plaisirs. 
Les « idées » mentent, mais non pas le ton, 
Tallure, le mouvement; cela est inimitable. 
VerUas in dtcto^non in re. Cette formule merveil- 
leuse est de Hobbes. Même d*une page de phi- 
losophie abstruse, le style, la facture, crient 
souvent de petites vérités vraies en contradic- 
tion cruelle avec les belles choses qui y sont 
développées. Voici un métaphysicien qui, par 
dessus les cimes de l'abstraction, s'est « élevé » 
à la contemplation de je ne sais quel Idéal de 
liberté et d'intelligence,approché de Dieu. Mais 



LA MUSIQUE EN FRANCE 211 

je vois bien, à la marche essoufflée, à la précau- 
tion infinie et lourde de ses périodes, que c'est 
un porteur d^eau et qu*il ne s'enivre que de 
sueur. -^ M. Octave Mirbeau se donne à nous (et 
autant que possible à lui-même) pour tout 
▼ibrant de pilié humanitaire, d'horreurs et 
d'indignations vengeresses. Son écriture avère en 
eflet une frénésie, mais de s'écorcher soi-même 
et de regarder sortir des sanies. — OlDciel- 
lement, il y a, je pense, dans les drames en vers 
de M. Rostand (excusez le peu de suite de mes 
exemples) un c idéal ». Idéal de a justice » ou 
d' a humanité » ou de « crânerie bien française »? 
Je ne sais pas ce qui est admis à cet égard. 

Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que 
M. Rostand aligne ses vers et agence ses in- 
ventions avec tout le plaisir d'un enfant de 
dix ans. Barbey d'Aurevilly, la plume à la main, 
ressentait l'alacrité, la fureur nobles et un peu 
paradantes d'un tireur d'épée ou d'un cavalier 
emporté. Le style de Renan, du meilleur Renan, 
est pétri de jouissances très complexes : jouis- 
sances d'onction, de gaminerie, de fausse humi- 
lité, de mystification, d'indulgence, de bonho- 
mie, de sérénité divine. Taine est un vigoureux 
carrier; son excitant, c'est d'abattre de la be- 
sogne et de ranger la besogne faite. Il y a de 
fameux styles violents et pittoresques qui ne 
furent qu*un moyen de s'étourdir, le bruit 
d'enfer que déchaîne une imagination toute 
verbale dans le néant morose de la pensée (Car- 
lyle peut-être, et tel « grand Français » que je 
n'ose dire). Il y en a d'autres où je ne sens que 
les plaisirs difficiles et saccadés de la consti- 

ACnOH VBARÇ. — T. IV. 45 



21â l'action française 

pation vaincue. Le plus mauvais style qui soit, 
le style de prédicaut helvétique et de moraliste 
universitaire qui nous inonde aujourd'hui, pro- 
cure, au contraire, aux Monod, aux Buisson, 
aux Sabalier, les émotions faibles, mais pro- 
longées, d'un flux sans obstacles. 

Tout cela est très important. Au fond, les vrais 
connaisseurs, qu'ils s'en rendent ou non compte, 
n'estiment un écrit, une œuvre d'art que d'après 
l'intensité et la qualité des plaisirs qu'ils sentent 
que l'auteur y a pris. Percevoir ou pressentir 
cela, voilà le vrai flair critique, voilà le çoûi. 

Les séductions, les grâces très particulières 
de la musique de M. Jules Massenet sont fami- 
lières aux oreilles les plus profanes. Il n'est pas, 
il ne fut jamais de ces compositeurs pour ou 
contre qui on prend parti sans les bien con- 
naître, comme c'était il y a trente ans le cas de 
Wagner héroïquement défiguré et falsifié à Pa- 
ris par l'orchestre de Pasdeloup. Impossible de 
dire à quelqu'un qui n'aime pas M. Massenet : 
a C'est que vous ne le comprenez point! » 
M. Massenet parle une langue que tout le monde 
entend pareillement, mais que les uns ont en 
horreur, tandis que beaucoup d'autres s'en sen- 
tent charmés. Il règne en effet à son endroit une 
extrême contradiction d'opinions. Si l'on consul- 
tait les habitués mâles les plus entendus des 
grands concerts du dimanche sur la valeur mu- 
sicale de M. Massenet, on recueillerait, je le 
crois bien, une majorité de votes de mépris. 
Ce mépris serait, il est vrai, tempéré d'un sou- 
rire. Quant aux femmes, qui médisent de ce 



•*• r 



LA MUSIQUE EN FRANCE 213 



maître, je crains bien que leur cœur même 
ne parle pas ici et qu'elles soient Técho d'une 
opmion. M. Massenet les a généralement, ainsi 
que beaucoup d'hommes vraiment fins (peu im- 
porte les autres), étrangers, mais non indif- 
férents, à la musique, qui n'y cherchent que du 
plaisir, pour qui, enfin, une audition musicale 
n a pas besoin d'être un grand événement in- 
térieur. 

Je ne blâme pas une certaine frivolité sobre 
et de bon goût très fréquente à Paris. Ne pas 
tout prendre très au sérieux est un signe de civi- 
lisation. Mais les arts baisseraient beaucoup 
SI quelques artistes au moins ne se sentaient 
sujets de plus hautes exigences. On peut rêver 
dunpubhc idéal dont la satisfaction donnerait 
la mesure du beau. En musique, ce pubifc n'est 
certes pas celui qui remplit la salle de i'Opéra- 
Comique le mardi. Mais il n'est pas non plus 
composé de ces a intellectuels > trop graves 
qui s'éloignent tous les dimanches de leurs 
laboratoires, de leurs bibliothèques, de leurs 
chniques pour venir chercher chez Lamoureux 
011 chez Colonne des voluptés de fumeur d'o- 
pium. La musique — la musique de l'orchestre 
moderne surtout — est un agent physique trop 
puissant sur la peau et les viscères pour que le 
psychologue ne se voie pas forcé de surveiller de 
très près la qualité des plaisirs qu'elle pro- 
cure. Ils peuvent être très intenses et provenir 
d'autre chose que de la beauté. Mais combien de 
gens, « fous de Wagner », crient à la beauté dès 
qu'une trombe d'harmonie leur extasie les 
nerfs! Dans l'édifice colossal élevé par le ma- 



f 



* • ' 



214 l'action françaisb 

gicien de Bayreuth, de bien vastes parties ont 
ce signe d'immortalité de rester radieuses 
même pour celui à qui elles ne font pas perdre 
les sens. Mais dans celles mômes que ne soutient 
pas une inspiration si authentique, c'a été le 
miracle de Wagner de cuisiner des mets bouil- 
lonnants et capiteux grâce auxquels l'intoxica- 
tion ne s'interrompt pas. Voici la cause de cette 
intolérance et de cet exclusivisme wagnériens 
qui déconcertent tant les profanes et ces sages 
notamment d'après qui une véritable ivresse es- 
thétique devrait déterminer des attitudes nobles 
et belles, non pas de folles et d'immodérées. 
— Oserons-nous dire que Wagner fut certaine- 
ment un artiste d'une moindre moralité que 
Beethoven et Schumann ? Ceux-ci , quand ils 
ne sont pas inspirés et beaux, sont faibles 
d'action. 

Si le plaisir d'art est le plus exaltant des plai* 
sirs intellectuels, celui qui accroît le plus en 
nous le sentiment de la noblesse, de la perfec- 
tion et de la puissance, l'hypnotisé wagnérien 
n'en saurait être très bon estimateur. Il est à 
classer plutôt comme boulimique que comme 
homme de goût. Je vois dans sa multiplication 
à Paris le plus grand danger pour l'avenir de la 
beauté musicale en France. Nous ne condamne- 
rons pas M. Massenet sur la foi des mépris wag- 
nériens, pas plus que nous no l'admirerons parce 
qu'il est chéri de belles Américaines. 

M. Massenet a une figure souriante. Il doit 
être homme d'esprit. Ce peintre persuasif 
d'Eve, de la Madeleine, de Manon, de Thaïs, de 
Sapho, tendres pécheresses^ ne se nourrit pas 



LA HCrSIQUE EN FRANGE 215 

de conceptions apocalyptiques. Un farouche à 
qui je signalais l'accent ingénu de la volupté 
dans les meilleures cantilènes de M. Massenet 
me répondit: « Oui, c'est une bonne fille! » Si 
notre interviewer de tout à Theure Tallait 
questionner sur la « destination de Tart », 
M. Massenet montrerait, je crois, de la surprise. 
II ne s'est jamais arrêté sur un tel problème. Il 
le résout pourtant selon son naturel. Il y a de 
parfaits amoureux qui ne songent qu'à la parure 
de leur maîtresse. N'est-ce pas ce rêve qui ins- 
pire l'auteur de Manon, toujours vibrant et atten- 
dri? Sa pensée la plus sérieuse flatte les pre- 
miers contours des mélodies dont il va peu à 
peu revêtir son amante de l'année, l'héroïne de 
son prochain opéra. Peu farouche d'ordinaire, 
meurtrie par plus d'un abandon, mais laissée 
plus tendre et plus languissante pour les 
fraîches caresses de demain, combien celle-ci 
a-t-elle de sœurs dans une salle distinguée de 
théâtre parisien, qui sentent le frisson de ces 
voiles parfumés tomber sur leurs épaules 
mêmes! Voilà peut-être bien, d'après M. Mas- 
ëenet, la destination de l'art : toucher le cœur 
des femmes amoureuses. Gomment ne désar- 
merait-il pas la sévérité des hommes, qui leur 
sont trop indulgents! 

Même dans de plus froides dispositions, et le 
cœur bien trempé à un plus viril idéal, on ne 
saurait lui être rigoureux. Il y a quelques jours 
j'écoutais à TOdéonson dernier ouvrage, la mu- 
sique de scène qu'il a écrite pour la Phèdr^de 
Racine. Certes, cela n'est ni racinien, ni antique, 
ni bien fameux. C'est du Massenet et pas du 



216 l'action française 

meilleur. Mais on ne retrouTe jamais du Masse- 
net sans agrément. Rien ne s'est 6xé dans ma 
mémoire de cette « Ouverture », de ces « Entrac- 
tes mélodrames », a x\f arches nuptiales» ou« fu- 
nèbres ». Mais je me souviens de la complai- 
sance que je ne pouvais refuser à un homme vi- 
siblement si soucieux de faire plaisir, a Faire 
plaisir», tout M. Massenelesllà. C'est le cas de 
plus d'uP) direz-vous; oui, mais on ne 8*en dou- 
terait pas toujours. Aux moindres lignes d'une 
partition de M. Massenet, aux moindres entrées, 
aux plus passagers entrelacements des flûtes 
ou des clarinettes, cette intention se lit si bien 
que les plus rigides principes se relâchent. 
Encore s*il n'y mettait que de l'empressement l 
Muia il y met aussi de la discrétion ! 

Dans cette récente Phèdre^ il y a une page 
d'orchestre pour Taccompagnement du récit de 
Théramène. Au moment où Théramène va dé- 
peindre l'emportement des chevaux effrayés : 

La frayeur les emporte; et sourds, à cette fois, 
Us ne connaissent plus ni le frein, ni la Toix, 

je prévis avec tranquillité que l'ingénieux musi- 
cien ne nous ferait pas grâce d'un « pa-ta-pan ! 
pa-ta-pan ! » bien significatif. Celui-ci en effet 
s'enleva légèrement — aux cordes, je crois. Et 
voyez si l'enjôleur m'avait corrompu : je lui sus 
gré de la simplicité de ce moyen. Ce n'est pas 
aux jeux du cirque que M. Massenet s'entend le 
mieux. 

M. Massenet a succédé à Charles Gounod dans 
le nMe de « charmeur ». Je le préfère de beau- 
coup. Gounod, qui porta pendant quelque 



LA MUSIQUE EN FRANCB ^17 

temps une soutane et qu'on appelait alors l'abbé 
Gounod I se complétait dans sa fonction fémi- 
niste par une mysticité assez dégoûtante. Il écri- 
vit beaucoup de musique « religieuse ». Tout le 
monde la vante parce que personne ne la con- 
naît. Elle est d'une pâleur exsangue. Cet abbé, 
entendant un soir un de ses opéras, disait à pro- 
pos de quelque phrase amoureuse : « Gela me 
fait comme des cheveux de femme sur la nuque. » 
Quelle fadeur ! Le « charme » de Massenet est 
autrement malin, sa distinction mélodique sensi- 
blement plus grande. 

Enfin il est ingénu. Il n'est l'homme que de sa 
musique. Mais il l'est jusqu'au bout des doigts. 
Il y a dans tout ce qu'écrit M. Massenet un fré- 
missement nerveux. 

Depnis ses débuts dans Eve et Marie-Madè- 
leînê^ M. Massenet s'est essayé sur des sujets 
dramatiques empruntés à toutes les époques de 
rhistoire humaine et à toutes les latitudes du 
globe : grecs, hindous, persans, byzantins, 
espagnols, français, allemands. C'est Tusage 
de tous les bons faiseurs d'opéras. Mais c'est 
un usage affreux. Que des compositeurs comme 
Rossini, Auber, vigoureux compères qui ne ti- 
raient leur inspiration que de leur bonne santé, 
aient fait indifféremment sautiller sur leurs 
rythmes (parfois incomparables) Guillaume Tell 
et Othello, Figaro et Sémiramis, Fra Diavolo et 
Mme de Maintenon, nous ne fûmes jamais assez 
simple pour en froncer le sourcil. Mais à 
l'époque où M. Massenet commença de produire 
— malgré la sénile persistance d'un Ambroise 
Thomas — il semble que l'abominable période de 



218 l'action française 

l'opéra pour l'opéra, de l'opéra-prétexte, se fût 
défînitivement close, et la nécessité avérée pour 
tous les musiciens dramatiques d'écrire sur des 
poèmes adaptés à leur complexion une langue 
humaine, sincère d'expression. M. Massenet 
prouva qu'il le pouvait. Pourquoi ne se confinart- 
11 pas, hélas ! au seul genre de pathétique dont 
la nature l'eût marqué interprète I De grands 
sujets religieux ou militaires ne lui laissaient le 
choix qu'entre l'insincérité boursouflée et la 
maigreur gentille. Disons tout de suite qu'il 
inclina plutôt à ce second parti , moins difficile , 
moins fâcheux aussi. Grâces t'en soient rendues, 
ô déesse qui nous épargne tant de maux, ô Pa- 
resse, sœur du naturel ! Lorsqu'il s'attaqua au 
Gid^ au Mage, M. Massenet songea-t-il sérieuse- 
ment à se faire une âme de chevalier castillan, 
de prophète? Toujours est-il que ce CW, malgré 
un abondant emploi de trompettes et de rythmes 
guerriers, ne solennisa pas d'un trait épique la 
souriante physionomie de son auteur. M. Mas- 
senet revenait malgré lui aux faciles et odorants 
sentiers de sa chanson. Même lorsqu'elle n'est 
guère en situation, on ne l'écoute pas sans un 
certain plaisir, surtout aux soirs d'extrême las- 
situde physique. 

Sa chanson lui vint vers vingt-cinq ans, alors 
qu'élève du Conservatoire, joli et fin, les che- 
veux longs, en veston de velours, il promenait 
dans les bois de Chaville quelque petite et peut- 
être déjà quelque belle amie. Qui donc — à part 
quelques êtres trop vertueux — ne la compren- 
drait? Elle est chaude et juvénile. Elle n'est pas 
absolument fraîche. Elle a les yeux un peu 



LA MUSIQUE EN FRANCE 219 

meurtris. L'ardent et court élan de reconnais- 
sance qui la soulève est celui des sens vers un 
souvenir dont ils palpitent encore. Les parfums 
dont elle dit Tenivrement ne sont pas ceux des 
bois^ mais ceux des fleurs portées. Cependant 
ne la méprisez pas sans réticence, ô musi- 
ciens, mes amisl Elle aussi est fille de la vo- 
lupté. Certes, il est bon pour Tart que la volupté 
soit prise de plus loin et de plus haut. Il y a la 
volupté en rêve et en espérance. Il y a la sou- 
veraine volupté d'une âme qui, passagèrement 
favorisée des dieux, capte en soi quelque chose 
de Tuniversel désir. Mais ce n'est pas celle-là 
que vous comptez entendre chanter par l'ai- 
mable Manon, ni par Sapho, ni par leurs jeunes 
amis. 

Il ne faut jamais lire M. Massenet avec une 
dame à côté de soi, à moins que sa taille ne soit 
de celles dont la majesté défie toute spirale. Cette 
musique suggère l'enlacement. On trouve à 
toutes les pages d'une partition de M. Massenet 
des indications de mouvement et de nuance trop 
irrésistibles. « Chaleureux », a pénétrant», «bien 
chanté », ti très expressif », ne cesse-t-ilde dire 
à son ténor, à son soprano, à son violoncelle, et 
ceci surtout : « En cédant 1 » 

Notre capacité de volupté est notre capacité 
de tristesse. Qui oserait, sur la foi des mots, mar- 
quer une limite entre ces mouvements secrets 
de la vie? La jouissance qui pénètre le plus le 
cœur et les sens n'est-elle pas une avidité dou- 
loureuse plutôt qu'un contentement? Volup- 
tueuse, l'inspiration de M. Massenet a aussi 
sa désolation. Heureusement, il s'est souvent 



220 l'action française 

montré bien gauche à exprimer la gaieté. Les 
sanglots de Manon quittant Des Grieux ou de 
Sapho quand Jean Gaussin rentre dans sa fa- 
mille, lui arrachent de vraies larmes, parce 
qu'il a une âme sans replis que ces douleurs 
font vibrer tout entière. Au moment où Manon, 
résignée, va franchir le seuil, ses yeux tombent 
sur la petite table où elle déjeunait serrée contre 
son ami. Et cette petite table lui fait contempler 
tout son désespoir. A« la fin des deux meilleurs 
ouvrages de M. Massenet — Manon et Werther — 
le héros expire dans une attitude délicieuse, 
l'amante ou l'amant penché sur ses lèvres. Mais 
avant le dernier souffle que d'étreintes encore, 
que de cris d'adoration ! Soudain une pensée 
plus recueillie apaise Tonde des mélodies fré- 
missantes. Ce sont de touchantes recommanda- 
tions funéraires : 

« Écoute bien, là-bas, au fond du cimetière — 
« il est deux grands tilleuls... — c'est là que 
« pour toujours je voudrais reposer. — Si cela 
« m'était refusé, — si la terre chrétienne —est 
« interdite au corps du malheureux, — près du 
tf chemin ou dans le vallon solitaire — allez 
«placer ma tombe... £n détournant les yeux, 
« le prêtre passera, mais à la dérobée — 
« quelqiie femme viendra visiter le banni — et, 
a d'une douce larme en son ombre tombée, — 
« le mort, le pauvre mort se sentira béni. » 

Ahl comme M. Massenet sait dire celai La 
pensée des tilleuls ombrageant la tombe de 
Werther, de la pauvre croix de bois qui 
marquera dans le sable celle de Manon, du 
bouquet de violettes que des mains de femmes 



LA MUSIQUE EN FRANCE 221 

donneront à ces victimes de Tamour, voilà bien 
ce qui fait sentir àde jeunes êtres le pathétique de 
mourir beaux, gentils et adorés et qui porte au 
comble, avec leur déchirement, l'éloquence de 
leur interprète 

Avec les dons qui font un musicien élégant, 
souple, facile, à la langue assez colorée, avec 
quelque esprit, avec le goût et le sens de la 
mesure, la nature avait donné à M. Massenet 
quelques gouttes d'un élixir précieux et bien à 
lui. Il dépendait de lui d'être bon ménager de 
celte frêle richesse, de se concentrer sagement 
sur quelques œuvres dans toutes les parties des- 
quelles il en eût, à force de soins et de patience, 
fait pénétrer la nuance et Tarome. Il s'est trop 
répandu, il a trop entrepris sans jamais dissiper 
cependant une certaine impression de paresse. Il 
a trop improvisé et, pour n'avoir pas assez ré- 
fléchi sur ses propres moyens (ce qui est le de- 
voir élémentaire d'un artiste), usé de tous les 
moyens. Nous avons dit ses spéciales délices. 11 
est souvent exécrable. Il est vrai qu'alors il 
n'est pas personnel. S'il n'a pas écrit d'œuvre 
accomplie dans le genre même qui lui était 
propre, la faute n'en est pas à lui seul, mais 
aussi à une époque démocratique et corruptrice 
qui commande trop brutalement le succès. Si le 
signe des grands c'est la surabondance, le vice 
des moindres s'appelle bien souvent la facilité. 
M. Massenet a glissé sur la pente de ce vice. En- 
fant gâté qui avait plus que tout autre besoin 
de sentir sur soi un regard sévère I 

20 janyier 1900. PlERRE LaSSERRE. 



UNE CONFUSION 

DE LA BIBLE ET DU CODE. 



Malgré ces acquiescements de son 
intelligence à la légitimité et à la 
possibilité d'une intervention |de 
soldat, rime droite, honnête et 
naïve du général Boulanger garde 
des préjugés d'éducation. Use rap- 
pelle que son père récitait les invec- 
tiyes deVictor Hugo contrel'Homme 
du Deux Décembre. Il redoute le 
jugement des rédacteurs de l'his- 
toire. Tout à fait ignorant du 
métier littéraire, il s'épouvante d'un 
bruit de plumes. 

Moins honnête et poussé par 
des appétits, il aurait marché. Un 
sage aussi, un homme clairvoyant 
et soutenu par des idées mat- 
tresses, eût mis, au nom de la 
science politique, son épée au 
service des volontés confuses de la 
France. 

Barrés. 
(L'Appel au soldat.) 

L*on s'étonne parfois que la « Déclaration des 
Droits de l'homme et du citoyen » n'ait pas été 
accompagnée d'une Déclaration des Devoirs, et 
alors l'on pense, pensée du reste bien naturelle, 
qu'il serait urgent de réparer cet oubli. Or 
cet oubli a été réparé depuis longtemps. Le il 
messidor an m, en effet, un des membres de 
la Convention, Faure, demandait qu'une Décla- 



UNE CONFUSION DE LA BIBLE ET DU GODE 223 

ration des Z>^(Hr« fût jointe à la Déclaration desi 
Droite^ car a c'est à l'absence d'une semblable 
Déclaration qu'il attribuait les malheurs dont la 
France avait été le théâtre ». C'est pourquoi la 
Constitution de l'an III fut précédée d'une « Dé- 
claration des Devoirs de l'homme et du ci- 
toyen ». 

Celte Déclaration comprend neuf articles, mais 
vous en connaîtrez toute la substance si je me 
borne à vous donner l'article 5, dont les autres 
ne sont qu'une application. Cet article est ainsi 
libellé : ^< Nul n'est homme de bien s'il n'est 
franchement et religieusement observateur des 
lois. » Homme de bien.,, religietcsementl Ne voilà- 1- 
il pas de singulières expressions et qui déno- 
tent une curieuse confusion de la Bible et du 
Code ? 

A une telle confusion comment a-t-on pu arri- 
ver? La Déclaration des Devoirs à cet égard ne 
nous apprend pas grand chose, mais heureuse- 
ment laDéclaration des Droits est plus explicite. 
Cette Déclaration est précédée, en effet, d'un 
préambule dans lequel nous lisons : a Les repré- 
sentants du peuple français... ont résolu d'ex- 
poser, dansune Déclaration solennelle, les droits 
naturels, inaliénables et sacrés de l'homme... 
afin que les actes du pouvoir législatif pouvant 
être à chaque instant comparés avec le but de 
toute institution politique en soient plus respec- 
tés... » Nous voici donc avertis. Le but de « toute 
institution politique » est de sauvegarder les 
<n droits naturels, inaliénables et sacrés de 
l'homme ». 

Nous serons encore mieux éclairés si nous 



2M l'action française 

prenons la peine de parcourir les discussions qui 
ont précédé le vote de cette Déclaration : — 
« Tout gouvernement doit avoir pour but le 
maintien du droit des hommes (i). » — « Les 
représentants du peuple français, considérant 
que rhomme, né pour être libre, ne s*est soumis 
au régime d*une société politique que pour 
mettre ses droits naturels sous la protection 
d'une force commune.. » (2). — « Les Comités 
ont reconnu que les hommes s'unissanten socié- 
té ont des droits individuels dont ils n'entendent 
pas faire le sacrifice ; que c'est au contraire pour 
s'en assurer la jouissance qu'ils s'associent et se 
donnent une Constitution... » (3). — Il est inu- 
tile de pousser plus loin. 

Partout et toujours on retrouverait, en effet, 
la même conception tirée du Contrat social: 
L'homme, avant d'entrer dans la société, possède 
des droits naturels; en entrant dans la société, 
non seulement il n'entend pas faire le sacrifice de 
ces droits, mais encore ce n'est que pour s'en 
assurer mieux la jouissance qu'il consent à s'as- 
socier. D'où il suit que la société a pour unique 
but le maintien des droits de l'homme etparcon- 
séquent que c'est ce seul but-là que les lois doi- 
vent viser. En un mot, les lois sont et ne sont que 
la garantie de cet Evangile qu'est la Déclaration 



(1) Article premier. Rapport du Comité chargé du tra- 
vail sur la Constitution par M. Monnier. 

(2) Projet de Déclaration des Droits deThomme et du 
citoyen discuté dans le sixième bureau de l'Assemblée 
nationale. 

(3) Rapport lu par Thouret à TAssemblée nationale au 
nom du Comité de constitution et du Comité de reyision. 



UNE CONFUSION DE lA BIBLE ET DU CODE 2^5 

des Droits ; elles participent donc à ce que cet 
Evangile a de sacré, d'absolu et de divin. Leur 
manquer est donc manquer À la divinité. Ce qui 
permet de dire: « Nul n'est homme de bien... » 

Comment du reste les lois ne seraient-elles pas 
divinisées, puisqu en partant de cette idée que, 
la société n'ayant d'autre but que la garantie des 
droits de l'homme, les lois ne doivent être que 
l'expression de cette garantie, on en arrive for- 
cément à cette conclusion, que les sociétés sont 
faites pour sauvegarder les lois et non les lois 
pour sauvegarder les sociétés ? Conception qui 
n'est du reste autre que celle que pouvaient avoir 
autrefois quelques esprits pénétrés du droit 
divin des rois, lorsqu'ils pensaient que le pays 
était fait pour servir la loi vivante qu'était le roi, 
et non le roi pour servir le pays. Aussi, lorsque 
Louis XIY disait : « La volonté de Dieu est que 
quiconque est né sujet obéisse sans discerne- 
ment », cette « volonté de Dieu » ressemblait 
quelquepeuà « nul n'est homme de bien... » 

Mais ceux qui ne croient ni au droit divin des 
rois, ni au droit divin du peuple, pensent tout 
simplement que le roi était fait pour servir le 
pays, et que les lois sont faitespour sauvegarder 
la société. Et s'il leur semble possible de dé- 
couvrir quelque part la manifestation d'une vo- 
lonté divine, ou, si vous le préférez, une loi 
naturelle, c'est seulement en ceci, que l'homme 
ne peut sortir de l'état sauvage, s'élever et 
atteindre quelque degré de civilisation qu'en 
vivant en société, et que par conséquent toute 
dissolution de la société entraîne pour lui la 
perte de ce qui lui a permis de s'élever et tend 



226 l'action française 

^ le faire retomber à l'état primitif. S'il y a 
donc ici quelque chose de sacré, ce ne peut 
être que le maintien de la société. Et les lois 
ne. sont donc sacrées qu'autant qu'elles parti- 
cipent à ce maintien. De sorte que « nul n'est 
homme de bien s'il. n'est franchement et reli- 
gieusement observateur des lois )> eût été, il 
me semble, plus justement énoncé ainsi : 
« nul n'est homme de bien s'il n'obéit à la loi 
tant que la loi sauvegarde la société ; s'il ne 
manque à la loi quand le salut public l'exige ». 
Pensée que glorifiaient les Romains lorsqu'ils 
saluaient du nom de <( Père de la Patrie » Cicé- 
ron qui, obligé, au moment où il quittait le con- 
sulat, de jurer « qu'il n'avait rien fait de con- 
traire aux lois», éludait la question en s^écriant : 
(( Je jure que j'ai sauvé la chose publique. » 

Léon de Montesquiou. 



^t^^t^0<^0t0»^^^^^nt*0t0*^^^^f^f*^ 



If os MAITRES : BONALD 



^MM^MM# 



Aphorismes de politique positive. 



Une vaine philosophie a eru, depuis quarante 
ans, révéler à ses adeptes une vérité inconnue 
en leur disant dans le Contrat social : « Si le 
a législateur, se trompant dans son objet, éta- 
a blit un principe différent de celui qui naît de 
« la nature des choses, TËtat ne cessera d'être 
« agité, jusqu'à ce qu'il soit détruit ou changé 
« et que l'invincible nature ait repris son em- 
« pire » (Rousseau); et la reIigion,depui6 quatre 
mille ans, faisait chanter aux plus simples de 
ses enfants ces paroles, dont le passage qu'on 
vient délire n'est que le fastueux commentaire : 
« Si Dieu ne bâtit la maison, ceux qui la bâtis- 
a sent travaillent en vain. » 



La France, premier-né de la civilisation euro- 
péenne, sera la première à renaître à l'ordre ou 
à périr. 






Il y a des hommes qui par leurs sentiments 
appartiennent au temps passé, et parleurs pen- 

ACnOM rRARÇ. — ' T. IT. 16 



228 l'action française 

sées à l'avenir. Ceux-là trouvent difficilement 
leur place dans le présent. 



* 



Les États, en général, cherchent aujourd'hui 
la force dans l'administration plut<)t que dans 
la constitution; dans les hommes plutôt que 
dans les choses. Il leur faudrait toujours, pour 
ministres, des hommes d*un esprit supérieur et 
d'une extrême habileté, et la nature en est 
avare. Encore faudrait-il que les ministres de la 
constitution, qui sont les corps politiques, fus- 
sent toujours d'accord avec les ministres ou 
agents de Tadministration ; ce qui n'est pas 
facile, parce que tous veulent quelquefois chan- 
ger de rôle : ceux qui administrent veulent faire 
des lois, et ceux qui font des lois administrer. 



Autrefois, en France, l'administration allait 
d'habitude et Ton ne s'occupait même pas de la 
constitution; nous ressemblions à un homme 
robuste qui dort, mange, travaille, se repose 
sans songer à son tempérament. Aujourd'hui il 
faut soigner la constitution comme l'adminis- 
tration, faire aller J'une comme l'autre, les 
mettre d'accord si Ton peut. 



J'aime dans un Etat une constitution qui se 
soutienne toute seule et qu'il ne faille pas tou- 
jours défendre et toujours conserver. Ces cons- 



NOS MAITRES . 229 



tilutions délicates ressemblent assez au tempé- 
rament d'un homme qui se porte bien pourvu 
que son sommeil ne soit jamais interrompu, 
son régime jamais dérangé, sa tranquillité 
jamais troublée, qu'il ne sorte de chez lui ni 
trop tôt ni trop tard, et qu'il n'aille ni trop loin 
ni trop vite. 

* 

On peut plutôt gouverner avec des faibles 
quand les institutions sont bonnes, qu avec des 
forts quand elles sont mauvaises. 



L^ où les lois n'ont élé que la volonté des 
plus forts, toutes les volontés des hommes puis- 
sants peuvent devenir des lois. 



Les grandes propriétés sont les véritables 
greniers d'abondance des nations civilisées, 
comme les grandes richesses des corps en sont 
le trésor. 



♦ ♦ 



Les peuples se gouvernent par des exemples 
plutôt que par des lois, et par des influences 
plus que par des injonctions. 



* * 



Bien des gens ne voient le désordre que dans 
le bruit et la paix que dans le silence. 



230 l'action française 



La disposition à inventer des machines qui 
exécutent le plus de travail possible avec le 
moins de dépense d'intelligence de la part de 
l'ouvrier s*est étendue anx choses knorales. Le 
juge lui-môme, au criminel, est une machine 
qui ouvre un livre et marque du doigt la même 
peine pour des crimes souvent fort inégaux; et 
les bureaux ne sont aussi que des machines 
d'administration. 



* « 



Les capitales sont devenues à la lettre la tête 
des Ëtats, et quand la tête est malade tout le 
corps s*en ressent. La division de l'Espagne en 
royaumes particuliers est une des choses qui ont 

le plus contribué à son héroïque résistance 

Il faut de l'unité dans le gouvernement et de la 
diversité dans Tadministration. On fait aujour- 
d'hui le contraire : le pouvoir est divisé et l'ad- 
ministration uniforme. 

Donald. 



PARTIE PÉRIODIQUE 



«•MMMf^MMMMMMMMMMMMV 



UN NATIONALISTE HONTEUX: 

M. MÉLINE 

Lettre à Henri Vaugeois, 

Combien vous avez été dur, mon cher ami, 
pour ce pauvre M. Méline! « Le nationalisme de 
M. Méline na jamais existé. Allez donc le lui 
demander! n On vous reconnaît à ces envois brus- 
ques. Je me garderai bien d'exposer M. Jules 
Méline à la tentation de se diffamer. Mais souf- 
frez que je le défende auprès de vous et, au 
besoin, contre lui-même. 

Il m'en aurait assez volontiers dispensé. LAc- 
tion française est un de ces camps retranchés qui, 
selon une locution assez répandue chez nos 
patriotes, effraient. Mais dans cet effroyable 
endroit, il n'y a rien de plus effroyable qu'un 
royaliste. Si ce n'est pas pour le plaisir de 
mon client, ce n'est pas non plus pour le mien 
que je prends sa défense. Il s'agit seulement de 
l'intérêt public. Les royalistes ont, en eflet, 
l'étroit devoir particulier de ne rien laisser 
perdre ou gaspiller des forces nationales. On 
peut nous mettre de côté ; il nous est impos- 
sible de mettre de côté qui que ce soit, s'il est 
apte à rendre des services à la nation. « Tout ce 
qui est national est nôtre )>, a déclaré le duc 



â32 l'action i^RANÇAtSE 

d'Orléans. En l'absence de royauté, c'est d'une 
âme vraiment royale, appliquée, attentive atout, 
que nous nous devons d'apprécier et de garder 
le bien français. 

Et notez qu'il nous faut ici quelque détache- 
ment. De tous les. partis républicains, c*est le 
méliniste qui paraît momentanément le plus 
dangereux pour nous, car c'est celui qui masque 
le plus parfaitement les défauts et les trahisons 
du régime républicain. Il est composé de per- 
sonnes honorables qui, en d'autres temps, 
auraient été et devraient être les soutiens de 
Tordre national et royal. 

Le parti de M. Méline semble promettre une 
République acceptable et, sa personne res- 
semblant à son parti, j'avoue que l'un et l'autre 
sont infiniment dangereux pour la réorganisa- 
tion de ce pays. C'est le baume tranquille qui 
éloigne du chirurgien. M. Méline et Ron parti 
peuvent prolonger l'équivoque, M. Méline et son 
parti peuvent abuser les bons esprits et les 
bonnes volontés une fois de plus, M. Méline et 
son parti peuvent retarder indéOnimient le re- 
tour au régime naturel de la France. Il y a donc, 
de notre part, bien du mérite à vous certifier 
son nationalisme. 

Je le tenterai cependant. Car la perte passa- 
gère que nous risquons est peu de chose, com- 
parée au profit qui doit se retirer d'une étude 
attentive et bienveillante du personnage. Ce 
qu'il a d'excellent, ce qu'il a de moins bon, nui 
sujet n'est plus instructif tant pour vos républi- 
cains nationalistes, ces républicains « troublés », 
comme vous les avez nommés, que pour nos 



UN NATIONALISTE HONTEUX 233 

royalistes, dont le tort est d'être parfois excessi- 
vemeat quiets. 

Permettez-moi de vous rappeler ce que nous 
savons ou soupçonnons de la biographie de 
M. Méline, non dans ses anecdotes, mais dans 
ses traits essentiels. Ils sont peut-être imagi- 
naires et toutefois beaucoup plus vrais que les 
réels, si ces derniers diffèrent de ceux que je 
vais rapporter. 

M. Méline a été jeté dans la République 
comme Pascal dit que notre âme a été jetée 
dans le corps : « Elle y a trouvé temps, nombre, 
dimension. » M. Méline a trouvé dans la Répu- 
blique un jargon, un personnel, une carrière. Il 
s'est accommodé comme il a pu de tout cel^. Ce 
devait être à, Torigine quelque politicien. Il de- 
mandait à rélecteur de voter pour lui. Afin 
d'appuyer sa demande, il confectionnait des 
programmes destinés à plaire aux votants. Une 
fois élu, il s'efforçait de se rendre utile à ses 
électeurs et par conséquent à lui-même. Mais, 
trait notable et distinctif, c'était un honnête 
homme. Autre trait : il n'était ni d'extrac- 
tion, ni d'humeur révolutionnaires; s'il était 
bien forcé par l'évangile républicain d'admirer 
nos anciennes convulsions politiques, il ne sou- 
haitait pas d'en causer ni d*en voir de nouvelles. 
On a beaucoup parlé de son rôle sous la Com- 
mune. Ce rôle consista à se retirer prudem- 
ment. Enfin, le même hasard de la naissance 
qui lui avait donné l'honneur, la probité, le 
tempérament conservateur, avec une entente 
très suffisante des affaires et le goût du travail, 
lui fournit des agriculteurs à représenter, et ces 



234 l'action française 



agriculteurs, ainsi qu'il était naturel, se trou- 
vaient sollicités par des monarchistes. M. Méline 
bénéficia de cette heureuse situation : ce ne 
fut pas sur des socialistes ou sur des radicaux 
qu'il dut enchérir électoralement, mais sur des 
hommes d'ordre; il dut s'arranger de manière 
à paraître aussi ordonné, aussi modéré, aussi 
bon administrateur, aussi bon économe que les 
représentants naturels de l'économie, de la 
bonne administration, de la modération et de la 
paix. 

Que de fortunes réunies sur une même tête ! 
M. Jules Méline les doit à son pays vosgien, à sa 
famille, à son milieu immédiat. Il a le devoir de 
dresser un petit autel aux divinités de son ter- 
roir et de son sang, car elles- combattirent chez 
lui les impulsions que le système et le formu- 
laire républicains prodiguaient aux portions 
inférieures de sa nature. 11 ne fit à ces diable- 
ries que les concessions strictement nécessaires. 
Oui, en dépit de toutes les primes offerles à la 
politique de parti, en dépit des exemples que 
lui donnaient, par fanatisme ou par malhon- 
nêteté, ses collègues, il lui arriva de songer 
à l'intérêt général de l'arrondissement qui l'avait 
nommé. 

Cet intérêt général étant agricole, il fut amené 
de la sorte à traiter des intérêts de notre agri- 
culture nationale, et, par un miracle de probité 
intellectuelle, ces intérêts lui apparurent, somme 
toute, m eux-mêmes beaucoup plus que dans leur 
rapport avec les groupes et les sous-groupes 
du Parlement. Gomment exprimer cette nuance? 
M. Méline s'intéressa à lagriculture. Il l'étudia, 



UN NATIONALISTE HONTEUX 235 

la servit, la défendit indépendamment de Tin- 
trif^e politique. Je ne dis pas qu'il ne Tutilisa 
jamais à son avantage ni pour celui de son parti. 
Je dis que la question de l'intérêt national 
agricole se distingua pour lui de la question de 
l'intérêt républicain ou radical. Où M. Ranc ne 
voit, où M. Clemenceau ne veut voir qu'une 
question, M. Méline en voit bien deux. L'on 
peut dire, sans le flatter, que la question agri- 
cole lui est apparue, de jour en jour, plus inté- 
ressante que la question politique pure. 

Il a su grouper les intérêts agricoles. Même 
absent du pouvoir, il a, par l'initiative protec- 
tionniste, conservé à quelque degré la direction 
générale de l'agriculture. La politique protec- 
tionniste a acquis de la sorte au moins une 
apparence de stabilité. Assurément, peut-être 
faute de caractère et peut-être aussi par la faute 
de nos absurdes institutions, il a eu des mo- 
ments de complaisance électorale qui ont été 
ruineux pour nos paysans. Il a capitulé quand 
il eût fallu résister. Mais n'est-ce rien, en Répu- 
blique, que d'avoir tenté le semblant d'une ré- 
sistance? 

Le fait d'associer au titre de président du Con- 
seil celui de ministre de l'agriculture est encore, 
à mon sens, d'une signification rare. Aucun per- 
sonnage républicain n'a été comme lui l'homme 
d'un grand intérêt national permanent. On pour- 
rail bien citer Léon Say ou M. Rouvier qui 
furent les représentants de la Bourse et person- 
nifièrent un élément économique considérable : 
mais justement c'était une Finance sans natio- 
nalité et souvent même anti-française que servi- 



236 L* ACTION FRANÇAISE 

rent ces messieurs. Il était dilTicile à M, Méline 
d*en faire autant, car, s'il peut être de l'essence 
mobile de la finance de se dénationaliser tou- 
jours en quelque mesure, si elle a donc be- 
soin d'un contre-poids et d'un contrôle exté- 
rieur à elle-même pour demeurer au service de 
la patrie, la Terre se prête mal à ces migra- 
lions. L'épigraphe d'un beau poème inspiré de 
la religion de la terre porte les vers suivants : — 
c Les vagons, dans des corbeilles, — emportent 
a tout, et vite, vite, — mais n'emportent pas 
« le soleil, — mais n'emportent pas les 
« étoiles. » Parce que les vagons ne char- 
rient pas non plus la force du sol nourricier, il 
s'est trouvé que les intérêts de ce sol. de quel- 
que manière que M. Méline les eût compris, 
Tenchainaient à l'intérêt de notre nation. 

J'explique ses mérites, je ne veux pas les 
diminuer. Car enfin M. Méline aurait bien pu se 
moquer de l'Agriculture, tout en lui jouant la 
passion. Il aurait pu se contenter de lui 
demander les moyensd'asseoirson influenceavec 
celle de son parti. S'il a cédé en plus d'un cas à 
cette faiblesse, il a donné, en d'autres, l'im- 
pression d'un homme qui songeait aux cam- 
pagnes françaises d'un esprit délivré du souci 
des scrutins. Il semblait désirer les savoir floris- 
santes, quelles que fussent les idées de leurs cul- 
tivateurs. Il paraissait aimer les choses^ richesses 
naturelles, fruit de conquête, fruit d'épargne et, 
surtout, fruit de labeur, du labeur primitif et 
vénérable qui courbe un paysan sur son bien : 
aimés de lui^ ce bien, ces choses réagissaient sur 
lui et le modifiaient avantageusement. 



f 



UN NATIONALISTE HONTEUX 237 

Et la pratique de nos intérêts agricoles ne 
pouvait manquer d'introduire dans son esprit 
des habitudes salutaires. Elle devait Tamener 
sans doute t considérer en eux-mêmes d'autres 
intérêts généraux que ses prédécesseurs, ses collè- 
gues, n'avaient considérés qu'au point de vue de 
leur parti. 11 s'aperçut qu'il existait un bien 
public par delà le bien des opportunistes ou des 
radicaux : par delà les républicains, il dut dé- 
couvrir les Français. Certes, il entrevit quelques- 
uns des principes qui devraient animer tout na- 
tionaliste, savoir que les Français sont les usu- 
fruitiers, non les propriétaires de leur capital 
national : nos générations qui s'écoulent appar- 
tiennent au corps permanent, à la vaste réalité 
sous-jacente de notre France, mais ne suffisent 
pas à la constituer. Gomme l'intérêt agricole 
doit être défendu contre l'avidité, la cupidité ou 
Finsouciance de l'agriculteur, M. Mélineabien 
senti qu'il faut défendre la France contre les 
Français, il distingue sans peine l'iniérôt natio- 
nal des changeantes et versatiles volontés natio- 
nales. 

Ces vérités sont claires chez les royalistes. Ce 
que nous appelons le nationalisme intégral con- 
siste à en prendre une conscience complète. 
Ignorées, méconnues ou soupçonnées à peine 
des républicains, M. Méline en est pénétré. La 
mémoire, la prévoyance ne lui sont pas étran- 
gères comme aux autres républicains. Quand 
ils hurlaient autour de lui pour la consomma- 
tion des ressourses présentes et Tescompte rapide 
des ressources de l'avenir, il s'est montré parfois 
tel qu'un bon ménager essayant d'attendrir ou 



1 



AC_. 



238 l'action française 

de modérer une bande d'exploiteurs vaga- 
bonds. Contre des caprices, contre des passions 
éphémères, il a pris le parti des biens solides et 
constants. À la mobilité des hommes, même 
d'hommes disciplinés et formés en un énergique 
parti, qui était et est toujours le sien, il a quel- 
quefois préféré les causes stables et éternelles 
auxquelles se rapporte tout notre appareil na- 
tional. De là des alliances avec plus d'un ennemi 
de la République, si la qualité d'agriculteur ou 
d'industriel l'intéressait directement au bien 
public; de là aussi des ressemblances caractéri- 
sées entre cette conduite et celle de quelque dili- 
gent ministre de roi. 

De là aussi l'animosité des orthodoxes mem- 
bres du vieux parti républicain I Jadis, tantd'at- 
ten tions prodiguées à l'agriculture avaient étonné 
leur instinct. L'agriculture n'est pas chose répu- 
blicaine. Sans doute, sur trente-huit millions de 
Français, près de vingt sont pendus à cette ma- 
melle agricole. Voilà bien des bulletins de vote 
à ménager. Mais la tradition, la logique répu- 
blicaines veulent que l'ouvrier des villes soit 
nourri par le campagnard et elles tiennent celui- 
ci pour le serf de celui-là. 

Elles le ménagent, mais se gardent de se 
trop confier à lui. Tant qu'il ne sera pas complè- 
tement perverti, on le traitera comme un adver- 
saire. Les lois de protection étaient des lois votées 
par crainte. On n'a jamais cessé de faire miroiter 
leur retrait aux yeux de l'ouvrier, devant 
lequel M. Méline était soigneusement diffamé : 
Méline Pain-Cher à Paris et Marlusso seco (morue 
sèche) à Marseille. 



.UN NATIONALISTE HONTEUX 239 

Jamais Ranc et les siens ne virent d*un bon 
œil ces lois ni, à raison plus forte, une politique 
agricole appliquée méthodiquement. 

Du reste,agricole ou commerciale, industrielle 
ou militaire, toute politique inspirée d'un inté- 
rêt général français devait déplaire au vieux parti 
républicain, dont la politique est spéciale à lui- 
même. Observez, moucher ami, que j'use ici d'un 
vocabulaire anti-républicain. Pour un républi- 
cain, c'est Tarmée et l'industrie, le commerce et 
l'agriculture qui méritent d'être appelés intérêts 
spéciaux; l'intérêt général, c'est Tintérêt com- 
mun à tous les électeurs républicains du terri- 
toire. Je suis convaincu que M. Ranc n'a pas 
tout à fait compris comment M. Méline a bien 
pu préférer soit l'agriculture française, soit la 
défense nationale, au plaisir d'ennuyer quelque 
rural réactionnaire ou d'humilier les jésuites de 
Tétat-major... Personne ne louera la façon 
dont M. Méline conduisit l'affaire Dreyfus. Ses 
actes y ont été inférieurs à ses paroles. Mais 
celles-ci furent excellentes. Il a formulé les 
maximes qu'unpouvoir normal auraitappliquées. 
J'ai donné plusieurs fois, ici et ailleurs, le 
compte détaillé des erreurs de M. Méline. Elles 
montrent qu'il eut la pensée d'un homme 
d'Etat. Manifestement due au régime, son im- 
puissance même témoigne des progrès qu'il 
avait accomplis. Né patriote, devenu nationa- 
liste, il entrevoyait ce qu'il devait faire.... Il 
l'aurait fait siTintérêtnational avait disposé d'un 
organe politique effectif : au moins en songe, 
M. Méline a distingué la nécessité d'un mo- 
narque. 



240 l'action française 

Oh ! ce ne fut point sans remords. Sa con- 
science, demeurée républicaine, et fort délicate, 
lui en faisait d'amers reproches. Plus son esprit 
s'affranchissait, plus il éprouvait le besoin d'as- 
surer fortement son cœur aux mêmes vieilles 
chaînes que ses anciens amis. Ceux-ci, de tout 
temps, le brusquèrent. Mais il se montra de plus 
en plus doux. Ministre, plus on l'attaqua, plus il 
évita de sévir. Retombé dans l'opposition, s'il n'y 
a point de rebuffades qu'il n'hait essuyées des 
groupes vieux-républicains, il n'est point de sa- 
tisfaction qu'il ne leur ait offerte. Quand les radi- 
caux et les opportunistes lui ont tourné le dos, 
il a tourné le dos à M. Lemaitre, suspect de 
complots royalistes ou césariens. Quand on l'ac- 
cusa de devenir trop patriote, il changea le titre 
de son journal et la République française devient 
\dL Répuhliqm tout court. Voilà de pauvres gestes! 
Mais qui ne voit, mon cher ami, que ce sont là, 
je ne dis pas des grimaces ou des manières, mais 
de simples convulsions? M. Méline se débat. Il 
aurait bien voulu garder sa foi de jeunesse. 
Il lé veut toujours. Mais que faire si elle s'en 
va et grand train? Multiplier les signes d'adhé- 
sion, de foi. a prepez de l'eau bénite »^ et il en 
prend... 



* 



M. Méline, à force de penser à l'agriculture, a 
fini par concevoir la France. Il ne peut désor- 
mais concevoir la République qu'au prix d'ef- 
forts d'intelligence et de volonté qui lui seront 
démesurément douloureux. Je ne serais point 
trop surpris que l'aiguillon du malle nt,dèslors. 



UN NATIONALISTE HONTEUX 241 

verser dans quelque fanatisme et que, pour 
se punir d'agir à contre-cœur et à contre-pensée, 
il multipliât les actes de concession presque 
honteuse envers les ennemis publics. Si les 
nationalistes qui courent après lui sont quelque 
jours conduits où ils ne veulent pas aller, ce 
sera, n'en doutons pas, par M. Méline. Celui-ci 
pensera se purifier en vous trahissant : l'in- 
quiétude religieuse a de ces retours, elle en- 
traine de ces folies, et nous savons Tétat d'esprit 
républicain un état d'esprit religieux. Sentant 
mieux que personne combien il est vrai que la 
patrie est une chose et que la République en est 
une autre, M. Méline aura peut-être l'abominable 
héroïsme de se tourner contre la patrie: comme 
Dante pa^sé le rempart de Dite, il a vu ce qui ne 
devait pas être vu, il a découvert le postulat fatal 
du nationalisme, il a vu le roi. 

Mon cher ami, je retournerai vos paroles : 
« n'allons rien demander à M. Méline. » Cet 
homme est celui de nous tous qui sait le mieux 
que le nationalisme est le vrai. Mais il sait 
aussi la condition du nationalisme, et qu'elle est 
dans la royauté: il voit cela, mais,atlachéàlaRé- 
pubiique par tous les nœuds et les replis des 
viscères inférieurs, je tombe d'accord avec vous 
que le nationalisme peut tout craindre de lui, 
comme la politique électorale, la politique par- 
lementaire, la pire politique républicaine ont 
déjà mis en lui toutes leurs espérances. 

El lui-même s'y précipite, à jamais malheu- 
reux d'avoir surpris une vérité trop forte pour 
lui. 

Croyez-moi, nous devons l'en plaindre. Lors- 



242 l'action française 

qu'un duc de Broglie sacrifiait la royauté, son 
coeur loyaliste en pouvait souffrir : du moins se 
rendait-il à lui-même le témoignage d*avoir 
sauvé la Liberté et les Principes constitutionnels. 
Cette Nuée, comme on dit ici, lui procurait son 
intérieure consolation. Mais M. Méline sacrifiera 
la royauté, sans ignorer qu'il sacrifie aussi la 
France : il exécuteral'ordre funeste du catéchisme 
républicain, sans ignorer que ce catéchisme n'est 
fait que de vaines Nuées. La consolation de Bro- 
glie lui manquera. Il suivra son dieu sans y croire. 
Il lui obéira en le méprisant. Cependant il se 
donnera tant de peine pour être faible, il ban- 
dera tant de ressorts pour trahir et pour abdi- 
quer, que les observateurs seront bien obligés 
d'admirer ce forfait stoïque : le parricide les tou- 
chera de pitié et, bien que notre France ainsi 
trahie et poignardée par les meilleurs me 
semble encore plus touchante, je ne pourrai non 
plus refuser à M. Jules Méline ma compassion. 

Charles Maurras. 



^^ 



LES NUÉES 



^^m^^^m0^^^^^0 



STREPSIADE.— naées! c'est 
de TOUS que Tiennent mes 
malheurs, de vous à qui je 
m'étais confié corps et âme... 

L'INJUSTE. — ... Et tu sauras 
délayer de verbeux projets de 
loi. On te persuadera aussi de 
regarder comme beau tout ce 
qm est honteux et comme hon- 
teux tout ce qui est beau... 

STREPSIADE. — Seraient-ce 
des demi-déesses? 

SOCRATE. — Pas du tout; ce 
sont les nuées du ciel, de 
grandes déesses pour les pa- 
resseux; nous leur devons tout : 
{>ensée8, paroles, finesse, char- 
atanisme , bavardage , men- 
songe, pénétration. 

STREPSIADE. — Aussi, en les 
écoutant, mon esprit a déployé 
ses ailes. Il brûle de bavarder 
pour des riens. 

Aristophamb. 



L'HISTOIRE SCIENTIFIQUE 



D*ane conférence de M. Laurent Taîlhade sur 
la Noël humaine et les renaissances du soleil, faite le 
â5 décembre dernier, sur l'invitation de la loge 
Diderot et sous la présidence de l'ancien abbé 
Charbonnel (autrefois époux de TËglise, 

Aujourd'hui père heureux au bras d'une autre épouse), 

au Salon des Familles, avenue de Saint-Mandé : 
... — La plupart des civilisations choisûsent cette 

ACnOlf FRANC. — T. IV. 17 



244 l'action française 

daté pour commencer Vannée. Les première Romains^ 
eetUSy qui furent deemilitairee, par conséquent en ré" 
volte contre toute idée scientifique ^ lafaisaientdébuter 
à Véquinoxe du printemps ^jusqu'au règne de Numa 
qui restaura V ordre ancien et fit commencer te grand 
jour annuel au solstice Shiver, 

Des aperçus scientifiques qui précèdent, il 
ressort clairement que, depuis le règne de 
Numa jusqu'au terme d'une longue histoire, les 
Romains, une fois réconciliés avec a l'idée 
scientifique », lâchèrent la vie militaire. Numa 
avait fermé le temple de la Guerre ; ils ne le 
rouvrirent jamais. Quant aux guerres avec les 
Volsques, les Etrusques, lesSamnites, les Gau- 
lois, les Germains, les Carthaginois, les Ibères^ 
les Scythes, les Grecs, les Epirotes, les Parthes, 
les Numides, les Bretons, les Perses, le? Egyp- 
tiens et enfin toutes les nations et peuplades 
du monde connu, chacun sait que ces longues 
et pénibles expéditions furent toutes anté- 
rieures au règne de Numa. Â partir du règne 
de Numa, paix complète. Tout Romain fut un 
pur civil. Quant aux Goriolan, aux Camille, 
aux Cincinnatus, aux Curius, aux Fabius, aux 
Duilius, aux Marcellus, aux Métellus, aux Sci- 
pion, aux Pompée, aux Jules, aux Octave, 
aux Germanicus, aux Hadrien, aux Constan- 
tin et aux Julien, l'auditoire de M. Laurent 
Tailhade savait parfaitement que les derniers 
progrès de l'histoire scientifique permettent de 
reporter chacun de ces bons militaires dans la 
série des prédécesseurs de Numa. Ce sont tous 
d'anciens rois de Rome ou généraux d'iceux. 

Numa fut accusé autrefois par les Allemands 



i 



LES NUÉES 245 



d'avoir usurpé les attributs de Thistoire, n'étant 
rien qu'un fantôme de la mythologie. Voici 
Numa réhabilité par M. Tailhade ; tant pis pour 
César et Pompée, tant pis pour Hadrien, Julien 
et les autres, repoussés au contraire parle même 
impitoyable M. Tailhade dans les dessous de 
la protohistoire et peut-êlre de la préhistoire 
romaine : les marauds sont interpolés. 

La conférence de M. Laurent Tailhade a été 
publiée dans le premier numéro d'un nouveau 
journal dreyfusien intitulé la liaison ymsiis ces au- 
dacieux aperçus d'histoire romaina étaient cer- 
tainement.et de beau('Oup,ce que la feuille pré- 
sentait de plus raisonnable. 



PÉTITION DE PRINCIPE. 

L'incohérence humaine développe aujourd'hui 
de si monstrueuses Nuées qu'on en vient à se 
demander si le meilleur livre du monde, le plus 
utile et le plus beau, ne dirait pas aux hommes : 
c Tu raisonneras congrûment. Tu ne commettras 
« point de cercles vicieux. Tu ne te laisseras 
« jamais aller à des pétitions de principe. Tu ne 
« tireras pas de conclusions contraires à tes 
« prémisses.» Qui sait si la réforme intellectuelle 
et morale ne doit point commencer par là 1 

M. Eugène Fournière, député de T Aisne et l'un 
des docteurs du socialisme, écrit dans un cer- 
tain nombre de journaux départementaux, à 
propos de TafTaire Henry et des articles publiés 
sur l'infortuné lieutenant-colonel par notre col- 
laborateur Charles Maurras : 



246 l'action française 

— L article de M Maurras, doctement écrit,eutdone 
ce résultat d! animer dune pensée générale et t appa- 
rence généreuse ce crime bas entre tous : un faux 
commis pour consommer la perte d'un innocent. 

M. Eugène Fournière n*oublie que trois choses : 
les articles de notre collaborateur commen- 
çaient par établir que Tacte du colonel Henry 
n'était pas un faux, qu'il n*ayait pas été fait 
contre un innocent, mais bien en faveur de la 
France, et qu'enfin cet acte n'avait eu aucun 
caractère criminel. M. Fournière a mieux aimé 
prendre pour accordé ce qui était l'objet même 
de son débat.Que penserait M. Fournière du sys- 
tème que voici : « — Supposons que M. Four- 
ni niére soit un nègre, il ne serait pas un blanc : 
a donc M. Fournière n*est pas un blanc. » C'est 
un raisonnement à bon compte et c'est celui-là 
môme dont il s'est servi contre Maurras... — Il 
ne reste même pas à M. Fournière la ressource 
d'invoquer en faveur de son opinion des faits 
postérieurs aux premiers éclats de T affaire 
Henry. C'est l'opinion de notre ami que ces faits 
confirment. La commission consultative du mi- 
nistère de la Justice (en septembre 1898) refusa 
de tenir le prétendu Taux de Henry pour un fait 
nouveau de nature à établir l'innocence du 
condamné; la Cour de cassation elle-même, 
siégeant toutes chambres réunies, n'a pas com- 
pris ce prétendu faux dans les motifs de revi- 
sion; enfin, en dépit des machinations dreyfu- 
siennes, Dreyfus, à Rennes, n'a même pu réunir 
la minorité de faveur. Tant son cas était clair, 
tant l'innocence de Henry était manifeste! 



LES NUÉES 247 



Dans le méiae article, M. Fournière regrette 
que les dreyfusiens, cœurs généreux I niaient 
pas condescendu à discuter la thèse de 
Maurras. M. Fournière commet ici une erreur 
de fait. Ce ne fut pas faute de zole, mais faute 
de raisons que Ton a dû laisser debout la thèse 
de notre ami. Parue les 5 et 6 septembre 1898, 
elle fut discutée longuement, copieusement. 
M. Reinach fut des premiers à ouvrir la dis<> 
cussion (8 sep(embre); Maurras lui fit une ré- 
ponse à laquelle M. Reinach évita prudemment 
de répliquer. Durant tout le mois de septem- 
bre, notre ami ne cessa de maintenir et de for- 
tifier sa pensée en vingt articles de la Oazeite de 
France contre toutes sortes de rêveries, nuées 
et autres billevesées dreyfusiennes. 

UN PÉDANT PIPÉ 

M. Gustave Lanson, cru Israélite, payé par 
nous pour enseigner la rhétorique, écrit dans 
une longue divagation de pédagogie au Figaro : 

— Nos boudlanla nationalistes se doutent-ils qu'en 
pr^érant lêur pitié des Boers à V amitié ds VAngle^ 
terre^ ils sacrifient noblement Végoisme national à un 
idéal universel de justice^ et se conduisent par le plus 
pur sentiment de cosmopolitisme? 

i° Si Tun de ses rhétoriciens se permettait 
d'écrire : « préfèrent leur pitié des Boers à l'ami- 
tié de l'Angleterre », M. Gustave Lanson se 
donte-t-il du nombre incalculable de pensums 
qu'il ne manquerait pas d'infliger au pauvre 
petit? 



S48 l'action française 



2^ Quel égoYsme national sacrifions-nous en 
applaudissant à rhumiliatîon, peut-être à la 
chute d*une puissance militaire ennemie? ' 
M. Lanson se doute-t-il qu'il n'a rien compris 
du tout à notre admiration pour les Boers? 

3® M. Gustave Lanson se doute-t-il que son 
projet d'enseigner aux petits Français son idéal 
universel de justice (qui consiste, comme il 
l'écrit un peu plus baut,en l'habitude de préférer 
l'humanité à la France) le devrait envoyer en 
police correctionnelle? 

S'il ne s'en doute pas, nous nous faisons un 
devoir de l'en aviser. 



L'ILOTE IVRE. 

Il fut plusieurs fois question d'ouvrir ici une 
rubrique spéciale en faveur de M . Gaston Des- 
champs, mais non pas sous le titre qui préside à 
cette Nuée. Nous visions autrefois son innocence 
et nous viserons aujourd'hui l'état d'allégresse, 
d'exaltation, d'ébriété où l'a mis son rêve am- 
bitieux de participer aux destins de la démocra- 
tie. Les fumées du plus mauvais vin électoral, 
ne pouvant lui monter à la tète, et pour cause, 
lui troublent le cœur. D'à peu près toutes les fa- 
çons, il était simple. Il est devenu tortueux. Il 
disait bêtement les choses. Il entreprend de 
les expliquer. Ses explications sont énormes de 
hâblerie naïve, de rustique charlatanie. 

On en a vu de prodigieuses dans le Tentps du 
30 décembre 1900. M. Deschamps traita la ques- 
tion de la Vie de Pastetir^ à propos de l'ouvrage 
que M. Yallery Radot a publié sous ce titre. 



LES NUÉES â49 



Tout le monde sait que Pasteur descend de serfs 
du Jura. M. Gaston Deschamps profite de la cir- 
constance pour composer son boniment : 

— Tout ce ^'«7 y eut de libéral en ce siècle^ 
hs plue méritoires innovations du régime nou- 
veau^ les vérités proclamées par les illustres H- 
forrnaUurs de 1789 semblent avoir concouru^ par 

L^EFFET D*UN DESSEIN PROVIDENTIEL (grattCZ le 

libéral, vous trouvez le cagot), à la naissance et 
aux progrès de ce grand homme. On dirait que Var- 
ticle I*' et V article 6 de la Déclaration des Droits de 
r homme et du citoyen ont été rédigés pour préparer sa 
venue : « Les hommes naissent et demeurent libres et 
« égaux en droits ; les distinctions sociales ne peu-- 
<ft vent être fondées que sur Futilité commune.,. Tous 
« les citoyens j étant égaux aux yeux de la loi^ sont 
« également admissibles à toutes dignités^ places 
c et emplois publics^ selon leur capacité et sans autres 
a dist^tions que celles de lettre vertus et de leurs 
a talents. » 

Le morceau se termine par un parallèle entre 
Victor Hugo et Louis Pasteur « ces deux illustres 
« représentants de la démocratie issus, Tun des 
« lal)oureurs de Lorraine, Tautre des descen- 
« dants des serfs de la Franche-Comté ». 

M . Gaston Deschamps se rend-il compte que des 
louanges de cette qualité insultent Pasteur? 

Pour M. Deschamps, la gloire de Pasteur 
semble avoir consisté en ce qu'il s'éleva très 
haut dans le cursus honorum^ d'un point de dé- 
partassez humble ;en ce qu'il occupa les dignités, 
places et emplois publics énumérés dans les 
« Droits de l'Homme »; en ce qu'il obtint les 
distinctions que l'imagination populaire ne se- 



'^ 



250 l'action française 

pare pas des capacité, des vertus et des talents... 
Et, vraiment, c'est une imagination basse. 

On pourrait reconstruire une sorte de vie 
imaginaire de Pasteur en héros méconnu. Nous 
ne pensons pas que la somme des biens et des 
ûiaux attribués à ce grand homme en fût consi- 
dérablement modifiée : ce n'est pas des croix, 
des écharpes, des honneurs nationaux ou inter- 
nationaux qu'un esprit d'une telle essence tire 
ses voluptés. Son travail, les facilités données à 
ce travail, voilà l'axe, le cœur de ses satisfactions. 

Mais, de ce point de vue, il serait également 
bien facile de construire une autre vie de Pas- 
teur, où paraîtrait un Pasteur d'avant 1889 ou 
d'avant le Christ, — un Pasteur fils de serfs, 
serf lui-même, — un Pasteur issu d'une société 
hiérarchisée, non égalitaire, non libérale, mais 
soustraite en même temps au système du fonc- 
tionnariat, qui a^mmis/r^ jusqu'à la science elle- 
même, — un Pasteur ainsi gêné, mais ainsi 
servi par l'humilité de son rang : soit qu'on le 
Ht accéder à la notoriété par l'Église, qui l'au- 
rait affranchi de droit, soit qu'on lui ouvrît 
la carrière dans le siècle, il serait curieux d'ob- 
server si, en fin de compte, ce Pasteur eût perdu 
grand chose. Pour sa liberté, pour son progrès 
intellectuel, a-t-il gagné au nivellement, à la 
bureaucratie? Toutes les analyses qu'on en peut 
faire par la réflexion donnent à penser que le 
gain fut nul. Peut-être même fut-il en perte. 

Mais au surplus la liberté de l'esprit et celle 
du citoyen sont deux choses distinctes, bien 
qu'elles soient représentées par le même mot. 

Les esclaves poètes, médecins, philosophes 



LES NUÉES 251 



ne 86 comptèrent pas dans Tantiquîté. Mais, 
confondant tous les genres de la liberté, mêlant 
le civil et le spirituel, le scientifique et le reli- 
gieux, H. Gaston Deschamps a confessé à son 
insu, dans cet article, la plus complète et la plus 
misérable des servitudes. Il est né Tesclave 
des mots. Ah ! les barreaux de son ergastule 
sont fermes. Il ne s'en évadera point. 

LA NUÉE DES NUÉES 

Gomme un certain article de la loi sur les 
associations ennuie tout à la fois les socialistes 
et les Congrégation, le Temps du 21 janvier 1900 
utilise cette conjoncture fortuite pour placer 
la bonne doctrine : 

— Tant il est vrai que la liberté est un bloc et qu'on 
menace sa propre liberté chaque fois qu'on touche à 
celle des autres l 

Proprement, ces trois lignes sont à citer 
comme la Nuée des Nuées ; il n'y en a pas de 
plus volumineuse, de plus voyante, de plus 
hypocrite, de plus joyeuse ni de mieux éclairée 
du mauvais petit jour de 89. 

Rectifions : la liberté n'est pas un bloc. La li- 
berté n'est pas.// n'yaque des libertés. Ces libertés, 
loin de faire bloc, forment une infinité de gra- 
nules di£Férents de poids, de volume, de force, 
et, dans l'immense majorité des cas, il n'est que 
trop certain qu'elles s'exercent, s'accroissent, se 
fortifient les unes aux dépens des autres. Afin 
qu'il n'y ait point d'abus, on a inventé le pouvoir, 
etle pouvoir a subventionné des gendarmes. Mais 
si la définition du Temps était vraie, la plus 



252 l'action française 



menacée de toutes lê$ libertés serait précisément la 
liberté de nos gendarmes : ne passent-Us leur vie 
entière à toucher^ qm dis-^e ! à brusquer et à menotter 
la liberté des autres f 






Quand on aura la bonté de nous en fournir 
Toocasion, nous terminerons les Nuées par un : 

RATON DB SOLSn. 

LES INTELLECTUELS 

Le rayon de soleil que yoici est de M. De- 
herme, dans la Coopération des idées du 22 dé- 
cembre 1900 : 

c( Voila le fonds, citoyen : les intellectuels 
« SONT des bourgeois. Ils vont au peuple, parce 
« qu'ils sont d'abord dupes de leurs phrases, 

« PARCE QUE c'est LA MODE DU JOUR, ET ILS DIS- 

« COURENT PARCE QUE ÇA LES EXERCE. Ils 
« font d'ailleurs le plus souvent de la dosimé- 
« trie ustellectuelle et morale, comme on nous 

« l'a montré a PROPOS DE L'ABBÉ DeNIS. » 

Les intellectuels de la Congrégation dreyfu- 
sienne n'ont pas répondu à ces dures vérités. En 
les enregistrant, nous enregistrons le silence de 
la Congrégation. 

LE CHOEUR. 



LA VIE NATIONALE 



MARINE 



CABLES SOUS-MARINS 

(Fin.) . 

Dans rétablissement de ces câbles on se heurte à 
deux difûcultés, l'une d'ordre technique, l'autre 
d'ordre financier. La première est plus importante 
qne la seconde; celle-ci ne dépend que des sacri- 
fices d'argent à consentir et peut se régler à coups 
de millions, celle-là relève du droit international 
et risque de ne se régler qu'à coups de canon. 

Il ne suffit pas, en effet, de disposer en toute pro- 
priété des stations ' extrêmes de la ligne télégra- 
phique sous-marine, mais encore d'un certain 
nombre de stations intermédiaires. La France ne 
possède pas sur les différentes mers du globe un 
échelonnement de points d'appui lui fournissant ces 
stations intermédiaires, où les câbles puissent at- 
terrir en toute sûreté. En général, cependant, la 
longueur de certaines lignes télégraphiques mari- 
times exige un ou plusieurs sectionnements, et dans 
l'état actuel des progrès de la fabrication des câbles, 
ce sectionnement est indispensable. La sécurité, la 
résistance, le bon fonctionnement et les réparations 
qui peuvent devenir nécessaires réclament, d'une 
façon impérative, l'existence de points d'atterris- 
sage successifs, lorsque les postes terminus de la 
ligne sont trop distants l'un de l'autre. 

n est dé toute évidence que ces derniers doivent 
être en terre française. En aucune manière la ligne 
télégraphique maritime ne saurait emprunter le ter- 
ritoire d'une puissance étrangère ; c'est là une con- 



^ 



254 l'action française 

ditîon sine qua non de son indépendance. Procéder 
autrement serait perdre son temps et gaspiller ses 
finances. Nos communications télégraphiques sous- 
marines resteraient, comme aujourd'hui, et malgré 
des dépenses relativement excessives, à la merci de 
l'étranger. 

Ici éclatent le décousu de notre expansion colo- 
niale et les sottises de notre diplomatie. L'Angle- 
terre, ens'emparant de nombreux points d'appui, a 
recueilli, grâce à sa maxime de « toujours prendre », 
des résultats inespérés et inattendus. Elle ne cher- 
chait que des bases de ravitaillement pour ses es- 
cadres, et elle préparait du même coup l'établisse- 
ment ultérieur de son réseau impérial de câbles 
sous-marins. 

Le projet du gouvernement, en proposant de relier 
Marseille â Saint-Louis par Tanger etTénérifîe, est 
inacceptable, puisque nous serions subordonnés 
au bon plaisir des autorités marocaines et à celui de 
la ligne TénérilTe-Saint-Louis ligne anglo-française, 
mais beaucoup plus anglaise que française, et dans 
tous les cas dépendante de l'Espagne. 

Nos communications maritimes avec le Sénégal, 
par voie télégraphique, doivent être établies au 
moyen d'un câble immergé de Brest à Saint-Louis 
ou à Dakar. Il n'y a pas d'autre solution. L'établis- 
sement de ce câble serait le premier tronçon de la 
grande ligne nous reliant avec l'Amérique du Sud, 
ligné que ne prévoit pas le projet gouvernemental, 
mais qui s'impose au premier chef. 

Nos possessions des Antilles ne communiquent à 
l'heure actuelle avec la métropole que par l'inter- 
médiaire de la ligne qui aboutit â Brest en passant 
par les Etats-Unis. Est-il convenable, est-il prudent 
de compter sur la neutralité et la constante bonne 
foi du cabinet de Washington? Pareille supposition 
eût été admissible il y a vingt ans, elle serait une 
folie maintenant que les Yankees ont la prétention 



LA VIE NATIONALE 255 

de chasser des eaux américaines les puissances eu- 
ropéennes. La façon dont Mac-Kiniey et ses ministres 
se sont jetés sar les colonies espagnoles, et les préten- 
tions qu'ils émettent bur toutes les Antilles doivent 
nous inviter à prendre nos précautions de ce côté. 
Donc l'intérêt delà France veut que nous puissions 
être en relations télégraphiques directes avec la 
Martinique-, la Guadeloupe et Gayenne. De là une 
ligne annexe irait à Pernambouc. 

Aucune objection technique ne se met à ren- 
contre de la création de cette ligne sous-marine, 
profitons-en; sans attendre, poussons le gouverne- 
ment français à créer une ligne dont les avantages 
sont si manifestes. 

La question devient autrement épineuse lorsqu'il 
s'agit de nos relations télégraphiques avec Mada- 
gascar et avecl'lndo-Ghine. Le chemin le plus court 
serait d'établir une ligne partant de Marseille, tra- 
versant la Méditerranée, le canal de Suez et la mer 
Rouge. Mais le plus élémentaire bon sens nous 
interdit d'y songer. Ge serait nous mettre sous la 
férule anglaise, et nous sommes encore obligés de 
revenir à Brest. C'est de ce point que doit aussi 
partir le câble nous reliant avec notre grande ile 
africaine et avec notre empire indo-chinois. Et nous 
pensons* que le premier tronçon qui nous unirait 
avec les Antilles pourrait encore, de Saint- Louis, 
nous unir avec nos possessions de la mer des Indes 
et le continent asiatique. 

Il faut, et j'insiste sur ce mot, il faut qu'un câble 
télégraphique partant de Saint-Louis atteigne Mada- 
gascar à Fort-Dauphin, sans avoir aucun point de 
contact avec les territoires africains appartenant 
soit au Portugal, soit à l'Allemagne. Et l'on ne peut 
que réprouver le projet de sectionner le câble à 
Mossamédès. Le Portugal lui-même n'étant qu'une 
colonie anglaise, en fait sinon en droit, il est per- 
mis de supposer qu'une colonie du Portugal ne 



256 l'action française 

sera, en cas de conflit, qu'une annexe de la Grande- 
Bretagne. Quelle garantie nous offrirait dès lors un 
atterrissage à Mossamédès? Le grand obstacle c'est 
la longueur de la ligne, mais c'est ici qu'il est urgent 
de faire appei k la science, en vue de la fabrication 
d'un câble ayant la solidité voulue pour compenser 
le manque de postes intermédiaires. Notre industrie 
devrait être encouragée à résoudre ce problème ; en 
cas de succès, elle trouverait là une source énorme 
de profits. 

De Fort-Dauphin, la ligne télégraphique aérienne 
irait à Diégo-Suarez au point de départ d'un nou- 
veau câble touchant à la Réunion et gagnant de là 
Saïgon. De Saîgon un câble annexe atteindrait 
Haîphong, Shanghaï et Nagasaki. 

Pour le moment nous ne pouvons faire plus, mais 
nous ne pouvons faire moins. En concentrant tous 
nos efforts sur ces lignes principales, nous arrive- 
rions, dans un temps relativement court, à être com- 
plètement indépendants de l'administration an- 
glaise. Nous disposerions en toute propriété du 
réseau sous-marin nécessaire à la sécurité de nos 
colonies et aux opérations de nos escadres. 

Ces câbles sous-marins seraient assurés d'un bon 
rendement. Le commerce avec les régions qu'ils des- 
serviraient est d'une réelle importance. Ainsi, 
en 1 899, nos exportations et nos importations réunies 
ont donné les résultats suivants : avec le Sénégal, 
81. 789.000 francs; avec le Brésil, 242.352.000 francs; 
avec l'Indo-Chine, 91 millions de francs; avec la 
Chine, 267.518.000 francs ; avec la République Argen- 
tine, 380.326.000 francs. Un trafic qui se traduit par 
de pareilles sommes nécessite une correspondance 
télégraphique continue et d'un profit rémunérateur. 

Ceci admis, il reste à déterminer comment se 
fera la construction et sous quelle forme aura lieu 
l'exploitation. 

Vouloir confier l'une et l'autre à l'Etat, ce serait 



LA VIE NATIONALE %7 

renvoyer leur exécution aux calendes grecques. 
L'État n'est pas outillé pour des travaux de ce genre, 
il ne possède ni le matériel, ni le personnel indis- 
pensables. De plus, il faudrait recourir à l'emprunt ; 
mais notre dette est déjà trop élevée, et notre mar- 
ché financier trop ébranlé, pour jeter 200 millions 
de valeurs nouvelles en circulation. 

Un procédé mixte, qui donnerait la construction 
à l'industrie privée française sous le contrôle de 
l'Etat, et qui confierait Fexploitation du réseau à une 
ou plusieurs compagnies nationales, présenterait 
rinconvénient de désintéresser les constructeurs 
de la bonne exécution des travaux, et de dispenser 
les sociétés d'exploitation de chercher à obtenir un 
bon rendement financier. 

Le système des concessions, en stipulant scrupu- 
leusement les conditions de la subvention et en limi- 
tant strictement les délais de construction, parait 
seul offrir les plus grands avantages. Pas de respon- 
sabilités de la part de l'Etat; pas d'augmentation 
de la dette, mais un simple contrôle et des subven- 
tions auxquelles pourvoirait le budget annuel. C'est 
le système employé par l'Angleterre, c'est le pro- 
cédé choisi par l'Allemagne ; c'est le mécanisme le 
plus sage, et c'est celui que personnellement nous 
préconisons, car il est à la fois rapide et écono- 
mique. 

Le temps n'est plus au provisoire ni aux tâtonne- 
ments. La question des câbles sous-marins est 
mûre et réclame une solution immédiate. On agi- 
rait avec sagacité au Parlement si, laissant de 
côté les discussions oiseuses, les haines de partis 
et les convoitises personnelles, on se hâtait de voter 
les lois utiles à la prospérité du pays. 

Robert Bailly. 



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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



Opinions & répandre, par Julss Lbmaitbk. [So- 
ciété française d^ imprimerie et de librairie.) 

Il y a cinq ans, ayant la le livre de M. Demolins, 
M. Jules Lemattre connat que le bien public était 
en danger Or, dans. le même temps, il commençait 
à se lasser de la critique littéraire et dramatique. U 
ressentait le besoin de changer de plaisirs. Sous 
l'effet de ses préoccupations nouvelles pour la 
chose commune, il se mit à écrire des Opinions à 
répandre. Tel fut le début d'une évolution qui devait 
le porter à la tête d'un grand parti politique. 

La vive impression que firent ses plaidoyers pour 
la colonisation et renseignement moderne contre la 
bureaucratie et les études classiques, on se la rap- 
pelle encore. Peut-être sera-t-on frappé de ne pas 
la retrouver en relisant ces articles réunis en 
volume. Ce n'est pas qu'ils aient rien perdu de leurs 
prix. On en goûte toujours l'argumentation ingé- 
nieuse et pressante. Mais avec le sentiment qu'il se 
pose aujourd'hui des questions d'un intérêt plus 
immédiat, on saute à la fin du livre où M. Lemaître 
a réuni quelques-uns des discours publics qu'il a 
prononcés depuis deux ans. On y veut trouver le 
programme des réformes générales par qui nous 
seront assurées les réformes particulières dont il 
s'est occupé d'abord. 

Ainsi l'on cherche si la Ligue de la Patrie fran- 
çaise s'est prononcée en faveur de la liberté de 
tester. Car une bonne loi rendant ses pouvoirs au 
chef de famille, on ne verrait plus les Français se 
contenter d'un état uniformément médiocre. Et 
comme autrefois ils s'en iraient chercher la fortune 
à travers le monde. 



BIBLIOGRAPHIE 259 



Mais, élevéàFëcole libérale, M. Lemaître se forme 
une si haute idée de TOpinion, reine en effet sous 
le régime démocratique, qu'il n'oserait rien entre- 
prendre qu'elle n'exigeât formellement. Croyant à 
Ja souveraineté du peuple, à la volonté populaire, il 
se propose de convaincre TOpinion et non pas de la 
guider : semblable à un mécanicien qui respecte- 
rait les indications de son manomètre comme des 
décisions intelligentes. 

Ainsi, quand M. Lemaître entreprit de montrer la 
nécessité de peupler nos colonies, il avait dessein de 
persuader les Français qu'ils y trouveraient leurbien, 
et non de pousser l'Etat à prendre quelque mesure 
qui contraindrait les individus dans leur intérêt 
même. 11 voulait, en trois mots qui sont les siens, 
« accomplir une réforme morale ». 

Effroyable besogne à laquelle douze articles du 
Figaro ne suffisent pas. 11 y faut vingt ans d'apos- 
tolat. On cite à peine Bouddha, Jésus-Christ, Maho- 
met qui aient réussi dans une telle entreprise. Il 
est, selon nous, infiniment plus aisé de lutter contre 
l'alcoolisme par des mesures d'ordre public, si 
compliquées soient-elJes, que par la régénération des 
ivrognes. C'est pourtant par quoi veut commencer 
M. Lemaître. Et il se trouve alors réduit à cette con- 
séquence extrême : <t On s'aperçoit que la réforme 
des lois a pour condition première la réforme des 
mœurs, et, pour préciser, la conversion et le per- 
fectionnement intérieur des individus. » 

Nous ne croyons pas qu'une telle œuvre puisse 
réussir ou même, ayant réussi, donner les effets 
attendus. Et, de plus, nous ne verrions pas sans 
crainte une nouvelle sorte de convertisseurs, même 
aussi bien intentionnés, « travailler l'opinion pu- 
blique ». Le jour où les braves gens de France 
iraient au sermon laïque et liraient avec sérieux 
des tracts moralisateurs, — ce jour-là nous aurions 
perdu notre caractère national et les prédicants 

ACTION FRANC. — T. IV. 18 



S60 L*ACmON PRANÇàlSE 

anglais pourraient répandre parmi nous ienrs 
odieuses petites bibles noires. 

En somme, les préoccupations de M. Lemaltre 
relèvent en grande partie de la morale plutôt que 
de la politique. Il s'indigne, par exemple, que le 
mépris soit « un sentiment que les Français 
n'éprouvent même plus ». Il rougit pour la France 
que tel et tel Panamiste, tel trafiquant de distinc- 
tions nationales, soient constamment réélus par un 
collège fidèle. « Il y a là, dit*il, une perversion pro- 
fonde de la conscience publique. » Nous ne pensons 
pas ainsi. Et il nous apparaît que l'électeur, par de 
tels votes, met en pratique cette maxime d^Aristote : 
c Mieux valent de bonnes lois que des gouvernants 
honnêtes. » Les commettants de nos panamistes 
jugent que les lois sont bonnes : qu'importent les 
défaillances de leurs représentants, s'ils font res- 
pecter ces lois ! Si, au contraire, les opposants sont 
à l'ordinaire des hommes vertueux, c'est que les 
électeurs les choisissent dans la vue de changer les 
lois et que, pour cet ouvrage, où tout sera mis à 
leur discrétion, quelque honnêteté est nécessaire. 
On s'en pourra fort bien passer quand les institu- 
tions nouvelles seront établies. 

Malheureusement, aujourd'hui, ni les lois ne sont 
bonnes, ai les gouvernants ne sont honnêtes, et ils 
achèvent de se corrompre l'un l'autre. M. Lemaltre 
propose de les moraliser par le procédé de la /br- 
mation de rélecteur : on ne le voit guère réussir 
qu'à des puissances telles que l'Eglise et la Franc- 
Maçonnerie. Pour rivaliser avec elles, la Ligue de la 
Patrie française devra s'organiser à leur image, avoir 
à leur exemple des écoles et une doctrine. Mais on 
n'avait point cru qu'elle était fondée en vue de fins 
spirituelles. 

Voilà que, après tant de pédantes querelles, nous 
n'avons point dit encore de quoi est composé le 
volume de M. Lemaltre. On y trouvera les pages les 



rr^^T" 



BIBU06RAPHIE 261 



plus génëreuses qu'il ait écrites dans son état nou- 
yeau de chef de parti, et aussi quelques-uns de ses 
discours publics, peut-être en nombre trop restreint. 
Une « opinion » sur le Féminisme remet parfaite- 
ment les choses au point et repose des divagations 
dont on nous rebat les oreilles. Tout ennemi du 
parlementarisme doit connaître V Image d'Epinal où 
la vie d'un politicien est peinte en vingt traits d*une 
justesse historique. Dans PHumiliationf dans la Ré- 
ception de Marchand s'exprime le plus pur sentiment 
national. Et enfin quelques portraits littéraires 
(Maurice Donnay, Sarcey, etc.) et trois contes dans 
la manière de Myrrha et de Sérénus complètent ce 
livre où Toa retrouve M. Lemaitre tout entier avec 
les foxmes les plus diverses de son talent. 

JÂG(àUB9 BAinVILUL 




Le Dmwùmr poîdHque : H. Yàugeois 



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par les voyageurs eux-mêmes, avec parcours totaux d*au 
moins 300 kilomètres. Les prix de ces carnets comportent 
des réductions très importantes qui atteignent, pour les 
billets collectifs, 50% du Tarif général. 

La validité de ces carnets est de 30 jours jusqu'à 1.500 
kilom. ; 45 jours de i .501 à 3.000 kilom. ; 60 jours pour plus 
de 3.000 kilom. — Facilité de prolongation, à deuo; reprises^ 
de 15, 23 ou 30 jours suivant le cas, moyennant le paiement 
d'un supplément égal au 10% du prix total du carnet, 
pour chaque prolongation. — Arrêts facultatifs à toutes 
les gares situées sur l'itinéraire. — Pour se procurer un 
carnet individuel ou de famille, il suffit de tracer sur une 
carte, qui est délivrée gratuitement dans toutes les gares 
P. L. M., bureaux de ville et agences de la Compagnie, 
le voyage à effectuer, et d'envoyer cette carte 5 jours 
avant le départ à la gare où le voyage doit être commencé, 
en joignant à cet envoi une consignation de 10 fr. — Le 
délai de demande est réduit à deux jours (dimanches et 
fêles non compris) pour certaines grandes gares 



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P.-L.-M., des carnets de l'«,2« et 3» classes, pour effectuer 
des voyages pouvant comporter des parcours sur les lignes 
des réseaux : Paris-Lyon-Méditerranée, Est, i^tat, Midi, 
Nord, Orléans, Ouest, P.-L.-M. Algérien, Est- Algérien, 
Franco- Algérien, Ouest- Algérien, 66ne-Guelma, et sur 
les lignes maritimes desservies par la Compagnie Géné- 
rale Transatlantique, par la Compagnie de Navigation 
Mixte (C»« Touache) ou par la Société Générale deb Trans- 
ports maritimes à vapeur. Ces voyages, dont les itiné- 
raires sont établis à Tavance par les voyageurs eux-mêmes, 
doivent comporter, en môme temps que des parcours 
français, soit des parcours maritimes, soit des parcours 
maritimes algériens ou tunisiens. Les parcours sur les 
réseaux' français doivent être de 300 kilomètres au 
moins ou être comptés pour 300 kilomètres. 

Les parcours marititnes doivent être effectués sur les 
paquebots d*une même Compagnie. 

Les voyages doivent ramener les voyageurs à leur 
point de départ. Ils peuvent comprendre, non seulement 
un circuit fermé dont cbaque portion n'est parcourue 
qu'une fois, mais encore des sections à parcourir .dans les 
deux sens, sans qu'une section puisse y figurer plus de 
deux fois (une fois dans chaque sens ou deux fois dans le 
même sens). 

Arrêts facultatifs dans toutes les gares du parcours. ^> 
Validité : 90 jours, avec faculté de prolongation de 3 fois 
30 jours, moyennant le paiement d'un supplément de 
10 % chaque fois. 

Faire la demande de carnets 5 jours au moins à l'avance. 



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de rOaest (Paris excepté) délivrait aux Toyageors se ren- 
dant en famille (4 personnes au moins) aux stations hiver- 
nales suivantes du réseau de la Compagnie P. L. M. : Agay, 
Antibes, Beaulieu, Cannes, Golfe-iouan-Vallauris, Grasse, 
Eyères, Menton, Monte-Carlo, Nice, Saint-Raphaël- Vales- 
cure et Villefranche-sur-Mer, des billets d'aller et retour 
de l'*, 8»« et d»» classes, yalables 33 jours et pouvant 
être prolongés d^une ou de deux périodes de 30 jours 
moyennant un suplément de^lOO/0 par période. 

Pour connaître le montant de la somme à payer pour cee 
voyages, il suffit d^ajouter, au prix de six billets simples 
ordinaires, le prix d'un de ces billets pour chaque membre 
de la famille en plus de trois. 

Ainsi une famille composée de quatre personnes ne 
paiera, aller et retour compris, qu'un prix égal à sept 
billets simples. Cinq personnes ne paieront que Féqui« 
valent de huit biiletB simples, etc*, etc. 



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françaisje : l'Action Française '. fr. 25 

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de.... : — fr. 80 

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NIQUB fr. 50 

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çais A CONCEVOIR la question JUIVE. fr. 50 

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française 

(Repue hi-memuelle] 

SOMMAIRE DU 15 FEVRIER 1901 

L'Appel au Soldat : 4'*^ Soirée 
à études, — Allocution pronon- 
cée le 7 févriei* f90 1 Maurice Barrés. 

l'« Causerie :' Les difflcultés. — 
Notre méthode, Henri Vaugeois. 

Catholiques et Libertins Auguste Cavalier. 

Verdi Pierre Lasserre. 

Pour l'Eglise. — Pour l'Etat. Robert Bailly. 

Afficheurs et Désafficheurs. Charles Maurras. 

Notes de voyage au Sénégal. Lucien Corpechot. 

Nos Maîtres: Anatole France. 

PARTIE PÉRIODIQUE 

Sur le nom de Démocratie : Notes à VEncydique 
^Charles MaarraA}. — Bulletin bibliographique : 
La Cité du sang, par Maurick Talmbyr (Jacques Balu- 
vUle). 

PARIS 

BUREAUX DE L'ACTION FRANÇAISE 

28, RUE BONAPARTE 

l^e numéro O fï*. ^O 

ABOHItEIEtITS : Pari! et DdMrtBmBnti, 10 rr. Etranger, 15 fp. 

La reproduction des articles A^V Action française est au- 
torisée avec l'indication de la source et du nom de l'auteur. 



L'ACTION FRANÇAISE parait le 4" et 
le 15 de chaque mois. On s'atonne à Paris, 
28, rue Bonaparte. 

M. Henri Vaugeois, Directeur, recevra Jes 
Mardi, Jeudi et Samedi, de 2 à 4 heures. 



PRINCIPAUX COLLABORATEURS 

Paul BoCrget, de TAcadémie française. — Gyp. 

— Jules SouRY.— Maurice Barrés. — Charles 
Maurras. — Jules Caplain-Cortambert. — 
Maurice Talmeyr. — Maurice Spronck. — 
Hugues Rebell. — Jean de Mitty. — P. C6pin- 
Albancelli. — Alfred Duquet. — Frédéric 
Plessis. — Lucien Corpechot. — Denis Gui- 
bert, député. — Frédéric Amouretti. — Ro- 
bert Bailly. — Auguste Cavalier. — Georges 
Grosjean. — Xavier de Magallon. — Théo- 
dore BoTREL. — Dauphin Meunier. — L. de 

MONTESOUIOU-FPZENSAC. — LUCIEN MOREAU. — 

Octave Tauxier. — Maurice Pujo. — L. Mouil- 
lard. — Jacques Bainville. — Alfred de Pou- 
vourville. — Robert Launay. — De Tuouars. 

— A. Serph, etc. 

FONDATEUR : 

Le Colonel de Villebois-Marbuil 

Vort au champ d'honneur 



Nous prions nos lecteurs de nous 
signaler toutes les personnes auxquelles 
il serait agréable de recevoir V Action 
Française. 

Nous leur ferons un service de 
quelques numéros à Tessai. 




L'Action française 



A partir du 20 février, les bureaux de 
1* « Action française » seront transférés 
rue Bonaparte, 28 (VI« arr.}. 



L' (c APPEL AU SOLDAT » 



ALLOCUTION 

DE M, MAURICE BARRÉS 



Nous sommes heareux de pouvoir mettre sous les 
yeux de nos lecteurs le texte de l'éloquente impro- 
visation par laquelle notre ami Maurice Barrés a 
déûnî,lejeudi7 février, l'objet des Soirées d'études 
à^Y Appel au Soldat, qui auront lieu cette année tous 
Un jeudis au café de V Univers, place du Théâtre-Fran- 
rais, à 9 heures 1/4. Voilà nos amis prévenus. 



Il me semble que notre ami Vaugeois a 
très fortement justifié le but qui nous réunit 
et qui est d'établir une sorte de laboratoire 
d'études nationalistes. 

Nous sommes très frappés de rexcellent 
travail qui est fourni par tous nos amis na- 
tionalistes dans les différentes manifesta- 

ACTION FRANC. — T. IV. 19 



' 



264 l'action française 

tions publiques auxquelles ils ont le dévoue- 
ment de se livrer. Mais il était nécessaire 
que, préoccupés d'une action au jour le jour, 
ils perdissent un peu de ce qui devrait être le 
principal de notre œuvre de réfection fran- 
çaise. A force de désirer des résultats élec- 
toraux, ils se mettent dans cette position 
que, si les résultats électoraux leur échap- 
pent, il ne leur restera rien du tout. 

Il serait criminel que nous fissions un 
acte, une nuance d'acte qui fût de nature à 
amoindrir les chances électorales ; mais, tout 
en maintenant le bénéfice de nos vœux et de 
nos efforts aux militants politiques, nous 
devons nous rappeler notre devoir propre. 
Le nationalisme, en tant que discipline de 
la pensée française, doit subsister à tous 
les aléas, tandis que le praticien nationaliste 
disparaîtrait en cas d'échec électoral. 

Mes chers amis, nous devons nous consi- 
dérer comme un ressort toujours tendu. 
Nous ne sommes pas seulement une explo- 
sion de sentiment, mais un levain constant 
dans le pays. 

Après l'affaire Dreyfus qui finira par être 
oubliée même de nous, il faut pourtant que 
des vérités qui nous sont apparues à cette 
lueur tragique subsistent. Nous avons senti 
qu'il y avait des vérités françaises (non pas 
des vérités qu'on invente, mais des vérités 
que Ton constate). Nous voulons nous assu- 






r^n- 



NOS SOIRÉES d'Études 265 

rer ici qu'elles sont bien des vérités, en véri- 
fiant qu'elles contentent dès cerveaux de 
notre formation. 

Ce groupe que vous ôles aboutira-t-il, 
après un certain nombre de séances, à établir 
une sorte de thème, un accord, une suite de 
vérités françaises? Je le crois. Mais je crois 
surtout que nous aurons cette satisfaction 
de nous dire, en cas d'échec momentané du 
nationalisme : a Nous n'avons pas réussi à 
faire la France telle que nous la voudrions, 
mais nous avons réussi à faire la France 
dans nous-mômes ». 

Il peut y avoir sur un territoire des pé- 
riodes oti la nationalité semble abolie; 
qu'importe! si elle a subsisté dansuncer-. 
tain nombre de cerveaux. 

L'Allemagne a connu cette aventure tra- 
gique. Il y eut un moment oii l'Allemagne 
ne semblait plus qu'une expression géogra- 
phique sous le protectorat français; mais 
de grands Allemands comme Gœthe, en 
qui la hationalité demeurait avec toutes ses 
puissances, montrèrent quelques années 
après que de leurs cerveaux l'Allemagne 
pouvait ressortir et se réaliser aux yeux 
de tous. 

Grandes ambitions? Non ! grande tâche! 
nous devons être des hommes en qui la 
France subsiste et qui passent à l'avenir les 
flambeaux du passé. 



266 l'aghon française 

Nous allons donc échanger nos idées,mais 
d'abord il faut que nous établissions un vo- 
cabulaire commun. 

A cette besogne, déjà, à plusieurs reprises, 
vous vous êtes utilement essayés. La poli- 
tique et, mieux que la politique, l'idéologie 
française vivent ces années-ci de ce qu'on 
élaborait par exemple à la Cocarde en 1894. 

Dans le nationalisme, comme Yaugeois Ta 
très bien dit, il n'y a rien eu de ridicule. 

Dans le courant de l'année dernière,je me 
trouvais assis dans une tribune de la 
Chambre à côté de Jaurès pour qui j'ai eu 
jadis une vive sympathie. En souvenir de ce 
temps passé, nous avons échangé quelques 
paroles. Je lui disais : <c Comment pouvez- 
vous vous accommoder de la polémique à 
laquelle vous êtes associé, et par exemple du 
pittoresque de M. Gérault-Richard ? "» W me 
répondit : « Et vous du chauvinisme de 
M. Millevoye ? » Je répondis : a Pardon, la 
thèse de Millevoye est nationaliste, ce n'est 
pas tout mon nationalisme, mais il n'y a 
pas un des sentiments de Millevoye qui ne 
me paraisse juste. Il est possible que nons 
désirions donner à notre nationalisme une 
autre traduction que celle des excellents 
articles de notre ami dans la Patrie, mais 
encore est-il que s'il nous parle chaque 
jour de la France, des Croisades, de Valmy, 
d'Iéna et de Sébastopol, et s'il en parle 



NOS SOIRÉES d'Études 267 

toujours avec chaleur, il n'y a rien que nous 
n'approuvions absolument. Seulement, nous 
croyons qu'il ne faut pas se borner à faire 
floltnr le drapeau sur sa hampe; il faut se 
rappeler que le drapeau est le symbole de 
certaines réalités, et ces réalités nous vou- 
lons les reconnaître pour que précisément 
on puisse y planter le drapeau avec une 
inébranlable solidité. » 

Notre tùche est à plusieurs étages. Il est 
certain que nous pouvons nous exercer à 
voir ce que font les libéraux parlementaires, 
et par exemple notre ami Copin-Albancelli 
que je vois dans cetlc salle nous dira la con- 
spiration franc-maçonne et cette importante 
construction qui nous sert à résumer Tœuvre 
des ennemis de notre nationalité. — Nous 
devrons aussi, passant dans un second 
appartement de notre maison d'études, étu- 
dier certains hommes que nous considérons 
comme les pères de notre nationalisme 
conscient. 

C'est une grande sécurité de sentir que 
nous sommes d'accord avec un Auguste 
Comte. Il sera donc bon que nous Tétudiions 
de près. Disons-le en passant, quel réconfort 
de voir que ce grand homme élabora son 
œuvre dans un cénacle plus rétréci encore 
que ne pourra l'ôtre celui-ci ! Vous savez 
que, rue Monsieur-le-Prince, pendant plus 
de trente ans, Auguste Comte construisit ses 



268 l'action française 

doctrines avec le concours d'un certain 
nombre d'amis. Autour d'eux et en dehors 
d'eux, tous les événements politiques se dé- 
veloppaient, et néanmoins cette force qu'ils 
créaient devait à un moment donné être spi- 
rituellement supérieure aux efforts déve- 
loppés par les hommes politiques qui acca- 
paraient l'attention. 

La besogne d'Auguste Comte peut être 
reprise d'une autre manière, et nous la conti- 
nuerons avec d'autant plus de sécurité 
qu'une libre intelligence de son œuvre nous 
montrera nos accords et nos divergences. 

Dans Tordre littéraire, c'est Maurras qui a 
commencé la campagne contre le roman- 
tisme, contre ce qu'il y a de peu français et 
de peu durable dans cette éblouissante flambée 
littéraire. Cette critique classique peut ser- 
vir de point d'appui très vigoureux pour nos 
études. Le nationalisme, en effet, ne doit pas 
être simplement une expression politique : 
c'est une discipline, une méthode réfléchie 
pour nous attacher à tout ce qu'il y a de vé- 
ritablement éternel et qui doit se développer 
d'une façon continue dans notre pays. Bref, 
le nationalisme, c'est un classicisme, c'est 
dans tous les ordres la continuité française. 

Il faut que ces réunions soient à la fois du 
genre le plus familier et du genre le plus 
élevé. Le plus familier, car il faudrait que 
chaque assistant prit l'habitude de s'y mêler, 



NOS SOIRÉES d'études 269 

d'y apporter son appoint, d'indiquer quels 
sont les sujets qu'il entend traiter ; le plus 
élevé, parce qu'il faut faire le possible pour 
maintenir le niveau du nationalisme. 

Il y a grand danger, étant donnée la néces- 
sité de faire de la politique, pour que le na- 
tionalisme tombe à un niveau assez bas, au 
niveau de tous les partis politiques. Mais 
rappelez-vous le grand service qu'un Victor 
Hugo, par exemple, rendit à un moment 
donné à son parti politique, je veux dire aux 
soi-disant libéraux qui ont été les opportu- 
nistes de la troisième République et qui 
étaient naturellement des exploiteurs de la 
plus basse qualité. 

Au nationalisme^ il est absolument néces- 
saire que nous rendions le môme genre de 
service qui fut rendu aux opportuno-radi- 
caux par Hugo dans les Misérables. 

Sous le second Empire, presque tous les 
jeunes gens ont été intoxiqués par ce grand 
écrivain qui donnait une expression litté- 
raire, une sorte de force mystique, à des 
idées. Les pages puissantes des Misérables ont 
servi àunebande du Café Voltaire pour pren- 
dre en mains la direction de ce pays. Ces 
hommes avaient trouvé dans un grand poète 
une fièvre, un splendide vocabulaire et des 
sentiments. 

Il faut que ce service soit rendu au natio- 
nalisme. Si nous tombons à être simplement 



270 l'action française 

des gens qui dans la loi sur les Associations 
prennent un parti ou l'autre, des gens qui 
ont des candidats au Conseil Municipal ou 
aux élections législatives, le nationalisme 
n'aura été qu'une fumée d'un instant, un ac- 
cident politique. Or le nationalisme en puis- 
sance est tout autre chose. 

Nous disions tout à l'heure que derrière 
nous il y a des Auguste Comte. Certains de 
nos amis ajoutent volontiers Bonald... 
J'avoue que je ne peux ni les confirmer 
ni les contredire. J'avoue ignorer Bo- 
nald. Ils ajoutent aussi Joseph de Maislre où 
je ne connais jusqu'à cette heure qu'un 
grand écrivain. Nos amis nous feront con- 
naître Maistre et Bonald. Pour ma part, je se- 
rai heureux de vous montrerun jour ce qu'il 
y a qui confirme la pensée nationaliste dans 
Biaise Pascal. 

Si nous pouvons donner au nationalisme 
une grande valeur intellectuelle, si nous 
pouvons faire que sur l'océan politique ses 
vagues frappent plus qu'aucune les intelli- 
gences et les imaginations, nous aurons fait 
une besogne très précieuse. Pouvons-nous 
accomplir cette œuvre? Je la crois facile. 

Quelle médiocrité doctrinale chez nos ad- 
versaires internationalistes ! Leur bagage ne 
peut plus servir que pour les comices agri- 
coles. C'est un orphéon démodé. 

Je voudrais que tous les hommes d'étude 



NOS SOIRÉES D^ÉTUDES 271 

pussent lire VEnqtiéte sur la Monarchie de 
Maurras. Je ne suis pas monarchiste, mais 
je trouve qu'il est impossible de concevoir 
un livre de littérature politique où Ton trouve 
plus de satisfaction pour le raisonnement et 
la haute culture. Voilà qui justifie votre pré- 
tention d'instituer un laboratoire politique. 
Cependant je vous prie de bien noter que nous 
nous réunissons non pas sur l'idée de mo- 
narchie, mais sur cette expression d' ce Appel 
au Soldat)). Nous y trouvons une amphibo- 
logie qui nous satisfait. Nos adversaires cra- 
chent sur l'armée ; au contraire, nous avons 
un certain plaisir à dire au soldat : « Venez 
donc, soldat, vous la force matérielle, vous 
Tépée du Brenn, venez de notre côté. » 

Nous ne pensons guère que ce puisse être 
par des élections d'arrondissement, qui sont 
toujours maquillées, que Ton réussira à dé- 
gager ce pays... 

Si nous ne réussissons pas à établir nos 
idées dans le pays, dégageons-les en nous ; 
nous aurons du moins cette grande satisfac- 
tion de sentir l'harmonie dans notre concep- 
tion de la France. Ce sera déjà un bonheur 
si notre cerveau échappe à cette anarchie 
dans laquelle nous sommes tous malheu- 
reux et tous trompés, parce que personne 
n'est à sa place. 

C'est là-dessus que je terminerai. Il est 
véritablement malheureux, le désordre dans 



272 l'action française 

lequel nous vivons depuis tant d'années. 
C'est pitoyable que des hommes qui, comme 
nous, sont partisans de la conservation fran- 
çaise, c'est-à-dire qui veulent vivre en accord 
avec la France éternelle, avec le développe- 
ment normal de leur nationalité, en soient 
réduits si souvent à faire des vœux de révo- 
lutionnaires contre lesquels proteste toute 
leur intelligence. (Applaudissements,) 



i'' SOIRÉE D'ÉTUDES 

Nos amis étaient nombreux à cette première 
soirée : à côté de Tauteur de VAppel au Soldat, 
nous avons vu Maurice Talmeyr, Charles Maurras, 
L. de Montesquiou, Gopin-Albanceili, Jarre, A. de 
Léautaud, André de Fouquières, P. Gosset, le 
D' Hartemberg, J. Bainville, Pujo, etc. — Voici quel- 
ques extraits de la causerie dans laquelle H. Yau- 
geois a exposé Tobjetetla méthode de nos réunions : 

LKS DIFFICULTÉS. — NOTRE MÉTHODE. 

)Vous savez que nous répétons beaucoup 

parmi nous le mot action. Parfois, je me dis 
qu'il y a là quelque chose de singulier, parce que 
nous sommes, en définitive, beaucoup plutôt des 
théoriciens que des hommes agissants ; mais 
cela a une raison d'être. Je crois que, en réalité, 
personne u'agitj en France, aujourd'hui, parce 
que je soutiens que pour agir, il faut être pos- 
sédé d'une pensée. Il n'est pas à espérer, ni à 
désirer, qu'on agisse pour agir. Je crois très 
déterminément que pour agir, même en politi- 



NOS SOIRÉES D ÉTUDES 273 

que, il faut être soutenu par un mouvement de 
Tesprit et par autre chose qu'une poussée de 
Finstinct, qui disparaît, et qui finit même quel- 
quefois par VOUS dégoûter. 

Je suis convaincu que la sentimentalité na- 
tionaliste dans laquelle nous nous sommes plon- 
gés d'abord avec facilité, puis avec un peu d'en- 
nui, pendant'deux an», ne nous mènera pas loin : 
il faut arriver à la pensée et à la raison nationa- 
liste. Ce sont de très gros mots. Mais je dis qu'à 
force de prononcer ces très gros mots non pas 
tout seuls, en nous promenant dans les rues, 
mais devant des amis, qui, dans le dialogue, 
n'hésiteront pas à nous contredire fortement, 
au besoin, ou ironiquement, nous arriverons 
peut-être à donner à ces mots une valeur sug- 
gestive et éveillante qu'ils n'ont pas encore ou 
paraissent ne pas avoir encore. 

Je voudrais d'abord vous rappeler quelles 
sont dans ce moment les difficultés auxquelles 
nous nous heurtons pour continuer notre mou- 
vement nationaliste. Je pars d'un fait qu'il faut 
avouer avec une entière sincérité et une entière 
crudité d'expression: ce fait, c'est que < cela fai- 
blit », « c^îa baisse », « cela se ralentit ». Nous 
avions dit qu'après l'Exposition le mouvement 
reprendrait plus vigoureux et plus audacieux. Il 
est bien certain qu'au contraire, comme c'est 
arrivé déjà à plusieurs reprises dans notre his- 
toire, nous voyons aboutir de très grands désirs 
à de très petites réalisations. J'ai cherché pour- 
quoi très souvent, et la seule raison qui me soit 
apparue comme pouvant rendre compte de ces 
avortements de tant de mouvements d'opinion 



274 l'action française 



politique en France, c'est qu'ils sont absolument 
contraires à la nature des choses politiques. 
Une nation qui en est réduite à se relever par 
un mouvement d'opinion et de sentimeot, par 
la poussée des énergies individuelles réunies un 
jour dans un tourbillon, est à peu près condam- 
née à ne pas se relever du tout. Il est certain 
que la France se sent, comme dit notre ami 
Barrés, « dissociée » ; mais il est certain aussi 
que la France ne se reconstituera pas, ne se re- 
formera pas en le désirant et en le voulant. 

Et voilà ce qui nous place dans une situation 
tout à fait paradoxale: nous qui reconnaissons, 
nous qui savons ce qu*il y a d'inefficace dans 
les énergies des individus, pour recréer le corps 
social, nous nous réunirons cependant tous les 
jeudis soir, cette année, pour nous occuper de 
politique. Est-ce que notre conclusion, si nous 
y voyons clair, ne devrait pas être le désespoir? 
Pourquoi nous réunir, pourquoi causer, pour- 
quoi nous exprimer les uns aux autres soit nos 
inquiétudes, soit nos espérances, si en définitive 
cela ne sert à rien, et si les lois de la vie des 
nations veulent qu'une nation a dissociée et décè- 
rèhrèe », qu'une nation dissoute, ne puisse pas, 
d'en bas, se relever? 

Cet obstacle et cette difficulté, je crois pour- 
tant qu'ils sont moins grands dans le petit 
groupe que nous sommes et que nous serons 
que dans la nation tout entière. À proprement 
parler, nous ne serons pas tout à fait une foule; 
nous serons peut-être un milieu dans lequel 
une pensée, parce qu'elle est jusle, peut gagner 
d'autres pensées. Cela n'est pas possible dans 



NOS SOIRÉES d'Études 275 



une foule, parce que dans une foule jamais une 
pensée ne s'exprime qu'enveloppée d'un senti- 
ment; elle ne suggère donc que des sentiments 
qui ne sont pas aussi féconds qu*elle-même. 

[Applaudissements . ) 

... Ce problème de la communication des es- 
prits les uns avec les autres, qui m*a toujours 
préoccupé, d'abord parce que cela a été mon 
métier de professeur, me préoccupe beaucoup 
plus quand je vois que nous sommes une nation 
qui en est réduite à s'enseigner elle-même, un 
peuple où tout le monde est à cette heure maître 
de conférences pour l'éducation du peuple... 

J'ai Tair de commencer par des négations et 
par du scepticisme^ mais je crois que c'est utile. 

La négation est comme le sel : il faut mettre 
au début de toute espèce d'effort de pensée di- 
rigée vers un but, au début de tout effort qui 
n'est pas un effort de contemplation pure, il 
faut, dis-je, mettre le sel du scepticisme, parce 
qu'un tel effort, en raison de ce qu'il exige d'op- 
timisme, serait exposé à tomber dans les niai- 
series. 

Je cherche donc ce qu'il y a de choquant 
dans un cri que nous répétons tous depuis deux 
ans en sortant des réunions publiques : nous 
nous serrons la main les uns aux autres, en di- 
sant : « Il faut marcher tous ensemble 1 Plus 
de petits groupes I Plus d'exclusions ! Unissons- 
nous pour sauver la France 1 » J'ai entendu 
cette exclamation cinq cents fois ; et je l'ai pro- 
noncée souvent moi-même. Or, elle est inféconde : 
nous ne pouvons pas nous unir ainsi, tels que 



276 l'action française 



nons sommes, rien qu'en le voulant. Il faut, 
pour sauver la France, que nous éliminions 
nous-mêmes de chacun de nous des choses 
inintelligibles et absurdes ; il ne faut pas faire 
appel aux bonnes volontés, à la fraternité entre 
des hommes dont les cervelles sont encombrées 
de notions hétéroclites. [Applaudissements,) 

Donc, ce cri : « Unissons-nous ! » a quelque 
chose d'inoflensif et de naïf. Mais il est en même 
temps quelque chose de très tragique et de très 
bon, puisqu'il exprime un besoin. Tout ce qui 
exprime un besoin est sacré : c'est peut-être ce 
qu'il y a de plus réel dans ce monde... 

Le besoin qu'éprouvent les membres de la 
nation française de s'unir les uns aux autres 
est inquiétant, sérieux et, je le répète, tragique ; 
il doit être pris en considération, être encou- 
ragé, — et, avant tout, être expliqué. 

Pourquoi avons-nous besoin de nous unir les 
uns aux autres? Pourquoi avons-nous besoin 
à^ fraternité ? Nous n'en avions pas besoin il y a 
deux cents ans,et,dans la vie civiq ue nous n'avions 
jamais à prononcer ce mot-là, ce mot réservé au 
foyer. Cependant nous composions une nation 
cohérente et unie. Nous parlons de fraternité 
précisément depuis l'époque où nous ne com- 
posons plus une nation, une puissance assurée 
de sa réalité, et où, vraiment, il ne nous reste plus 
que le désir d'être une nation... {Applmidisse- 
ments.) 

Pour satisfaire ce besoin que nous éprouvons 
et que nous reconnaissons être nouveau, il faut 
l'analyser. Quel est-il et d'où vient qu'il est, dès 
qu'on le crie trop haut, presque risible? Il est 



NOS SOIRÉES d'Études 277 

risible parce qu*il exprime à peu près — per- 
mettez-moi junecomparaisoD — le cri que pous- 
seraient, en s'écroulant, les pierres d'un mur 
dont le ciment serait parti : elles diraient : Nous 
voulons nous réunir, et il n'y a plus de ciment. 

Ces pierres crient, et nous le trouvons ridi- 
cule, cependant nous ne pouvons pas nous empê- 
cher de dire qu'elles ont raison de crier. Les 
pierres du mur et les individus ne se réuniront 
qu'à la condition non pas de s'additionner en 
un tas, ou de se rapprocher, purement et sim- 
plement, et de se serrer. Si nous parlons des 
hommes, je dis qu'ils ne se réuniront qu'à la 
condition de s'organiser; et si nous parlons des 
pierres, je n'ose pas dire qu'elles se réuniront, 
je dis qu'elles ne seront réunies que si, de 
petits groupes d'entre elles, un peu moins hété- 
rogènes que les autres, s'étant formés, 
quelques-uns de nous aperçoivent de bonne 
heure, et à temps, le bien qu'il y a pour ce^ 
pierres à être prises dans un nouveau ciment. 

Il est certain qu'il se réforme en France des 
unités naturelles; il est certain qu'il y a des or- 
ganismes dans notre pays. Si ces organismes 
existent, il n'est pas dit qu'à eux tout seuls ils 
reconstitueront la nation ; mais, en attendant, 
ils ne sont pas aussi friables, aussi insaisis- 
sables que les pierres toutes seules. 

Voilà pourquoi nous avons mis à la base de 
cette critique nationaliste des doctrines de la 
Révolution que nous avons entreprise, — du 
moins un certain nombre d'entre nous, — la 
reconnaissance de la nécessité de groupements 
naturels^ 



278 l'action française 

Voilà pourquoi, par exemple, si nous nous en 
tenons à la géographie, ces groupements natu- 
rels, qu'on appelle des pays^ comme le veut 
M. Pierre Foncin, des provinces, des bourgades, 
nous semblent devoir être favorisés; voilà pour- 
quoi nous sommes allés tous d'un mouvement 
unanime, nous nationalistes, vers cette doctrine 
de la décentralisation que nos deux amisHarrès 
et Maurras ont jetée dans le public, voici bien- 
tôt dix ans, avec le Journal la Cocarde^ avec 
leurs livres, avec leurs articles de journaux. Ce 
mot, qui ne nous disait rien avant TafTaire 
Dreyfus, ce mot de décentralisation, cette affir- 
mation de la nécessité qu il y a de mettre un 
frein à Faction absorbante de Paris pour réveil- 
ler les existences particulières des jE7a^«, ce mot 
de décentralisation répond pour nous mainte- 
nant à un besoin. Nous sentons que les groupes 
géographiques,les pays seront des moyens pour 
la reconstitution de la nation. 

{A suivre.) 

Henri Vaugeois. 



L'abondance des matières nous oblige à remettre au 
procMin numéro la réponse de Henri Vaugeois à 
i/. dé Mahy^ — ainsi qus les Nuées. 



CATHOLIQUES ET LIBERTINS 



^^^^W»»<W W >A/WWW<«»/»<> 



I 

Il n'est pas seulement souhaitable, il est né- 
cessaire et urgent d'unir en un même faisceau 
toutes les énergies capables de contribuer à la 
conservation de la race et de la patrie. L'Action 
française travaille à réaliser ce groupement, en 
évitant les heurts et en préparant la fusion 
des deux principaux éléments qui composent le 
naUfmalismB, 

 ne pas vouloir inutilement subtiliser, on 
voit en effet que les nationalistes se séparent en 
deux catégories assez nettement déterminées : 
les Catholiques et les Libertins. 

Les Libertins sont inférieurs par le nombre, 
mais grâce à leur Maurras et à quelques-uns de 
ses amis, ils savent remédier à ce désavantage 
pourtant certain. 

Les Catholiques forment un appoint plus con- 
sidérable. C'est dans leurs rangs que le meil- 
leur de la tradition française se perpétue de 
générations en généirations. 

Depuis la Révolution — qui fut faite contre 
eux plus encore que contre le trône — ils n'ont 
rien changé à leurs -aspirations et à, leurs prin- 
cipes (je ne dis pas religieux, cela va de soi, 
mais politiques). Ils n'ont pas attendu l'affaire 
Dreyfus pour soutenir que l'Etat ne peut vivre 
sans hiérarchie, pour enseigner que la source de 

AOnON FRAMÇ. — T. XV. SO 



^ 



280 l'action française 

toute moralité, de toute sécurité sociale est dans 
Torganisation énergique et stable des familles, 
et qu'enfin le plus sûr moyen d'assurer Thomme 
contre les périlleux hasards de la vie c'est de 
l'enraciner profondément dans le sol où il est 
né. 

Ce système politique, qui est celui de l'Ëglise, 
société parfaite, éminemment et délicatement 
hiérarchisée, ne comporte point, dans l'esprit 
des catholiques, adhésion formelle à telle ou 
telle forme du pouvoir. 

Tout gouvernement temporel qui assure à 
l'Eglise la liberté nécessaire à la conduite des 
âmes est pour elle un auxiliaire. 

L'Eglise, qui, dans l'application intégrale de 
ses doctrines^ trouverait fort bien le moyen de 
se passer de l'Etat, ne tient pointa revendiquer 
un privilège qu'elle considère comme dange- 
reux et encombrant. Par une sorte de division 
du travail, elle admet, et même elle souhaite 
que l'Etat la débarrasse de fonctions trop ab- 
sorbantes, dont l'exercice risquerait de la dé- 
tourner de son principal souci. 

En application de ses principes, les catholi- 
ques sont tout prêts, dans le domaine de la 
politique, à concourir, en qualité de citoyens, à 
l'organisation de l'Etat. 

C'est pour eux un droit qu'ils n'enten- 
dent pas abdiquer, et c'est aussi un devoir 
— car ce mot, qui n'a pas de sens pour 
les libertins, a pour les catholiques une 
signification précise et puissante. 

Ce droit et. ce devoir, il n'a jamais été plus 
urgent de l'exercer et de le remplir qu'à l'heure 



CATHOUQUES ET LIBERTINS 281 



présente. Le pays est menacé de se dissoudre 
dans Tanarchie. Si Ton ne met un terme à la 
logomachie parlementaire, si Ton ne réfrène 
Taudace des factions étrangères (juive, hugue- 
note et franc-maçonne) qui se sont emparées 
du pouvoir, la France, déjà si douloureuse- 
ment blessée, ne pourra bientôt plus se re- 
prendre. Ce sera fini de son rôte parmi les na- 
tions du monde et peut-être ne gardera-t-elle 
plus môme une place dans la géographie politi- 
que de l'Europe, 

Tout catholique doit penser qu'il faut à tout 
prix empêcher, retarder au moins ce malheur. 

Or les libertins pensent de même. J'entends 
les libertins nationalistes, tels que V Action fran^ 
çaise les connaît bien et tels qu'ils ont été excel- 
lemment présentés par M. Maurras dans ba der- 
nière étude sur la difficulté religietise. Peut-être 
faudrait-il même dire de ces libertins qu'ils 
ont pour préoccupation principale, en dehors et 
au dessus de toute préoccupation philosophique, 
e salut de la France parl'organisation politique 
de l'Etat. Ils ont ainsi renoncé — au moins pro- 
visoirement — à toute spéculation d'ordre plus 
général et se bornent, conformément à la pure 
doctrine positiviste, à préparer à la société les 
moyens matériels de vivre. 

C'est une assez noble tâche et pour laquelle le^ 
catholiques ne sauraient ni différer ni ménager 
leur concours. 



â8â l'action française 



II 



Ainsi l'accord doit se faire. Il n'est pas seule- 
ment possible, il est, heureusement, certain. 

Ou bien les libertins cesseront d'être ce qu'ils 
sont, des disciples de Comte, de Renan, de laine, 
ou bien ils accepteront la marche parallèle, 
l'action convergente avec les catholiques. 

Mais il n'y a pas de coalition eflicace si trop 
de méfiance s'insinue dans les relations des 
alliés. Lorsqu'on est destiné à vivre ensemble, le 
,mieux est de se supporter mutuellement. Un 
peu de coquetterie réciproque, en attendant 
Tamour, est même indispensable à la réussite 
des unions. 

Dans l'espèce, et si Ton prend égard à l'ex- 
trême rigueur de leurs principes, il conviendra 
d'admettre que les catholiques se montreront 
suffisamment a galants » vis-à-vis des liber- 
tins en s abstenant à leur approche de toute 
nuance de dédain. Le catholicisme ne com- 
porte point de transaction, mais la charité chré- 
tienne est sans limites. Le sentiment dou- 
loureux du croyant en face de l'ami qui ne 
partage point sa foi est sans doute inévitable, 
mais on peut éviter de l'exprimer. 

Quant aux libertins, ils seront tenus à des obli- 
gations plus étendues. M. Maurras a très bien 
senti ce point, et il serait désirable que tous ses 
amis (je parle seulement des libertins) en fus- 
sent pénétrés autant que lui : «1 Un positiviste, 



CATHOLIQUES ET LIBERTINS 283 

dit-il, peut très bien se sentir honni chez les ca- 
tholiques et ne point s*arrèter dans ses déclara- 
lions d'estime, d'affection et môme de vénéra- 
tion et d*amitié pour le catholicisme. Il peut 
donner sans espérer de recevoir, ni cependant 
se sentir dupe le moins du monde. » Et plus 
loin, par une concession suprême, mais qui ne 
coûte rien à son bon goût : « On pourra se ren- 
contrer ailleurs qu'aux portes des églises, sinon 
à la table mystique, dans les nefs et aux bas- 
culés. Hors de Téglise on pourra causer. Et Ton 
cause déjà. » 

Justement. Et de ces causeries une estime ré- 
ciproque d'abord, une entente efficace et dura- 
ble ensuite doit sortir. 

Les libertins veulent demeurer étrangers aux 
lumières de la foi. 

Respectons celte obstination qui leur agrée. 

lis ont dans les ressources de la raison hu- 
maioe une confiance dont les catholiques pour- 
raient être portés à sourire. Tolérons ce préjugé, 
car à côté de cette faiblesse (qui pour eux n'en 
est pas une) ils ont une qualité éminente et rare: 
ils ne profe&sent pas de dogme, ils ne préconi- 
sent pas d'idole. S'ils nient le catholicisme, ils ne 
le remplacent pas. 

A vrai dire,ils.ne songent même pas à le rem- 
placer ou à le nier, ils songent à autre chose, et 
Ton a vu que c'était à organiser politiquement 
TËtat. Il faut les laisser à cette œuvre utile et 
les seconder dans leurs efforts. 

Si nous ne vivions dans un temps où les divi- 
sions politiques et religieuses sont extrêmes, à 
la fois par le nombre des doctrines et la violence 



^ 



284 l'action française 

des contradictions, les catholiques pourraient 
assurer seuls la tâche de rétablir Tordre mo- 
meûtanément troublé. Plusieurs fois, au cours 
de l'histoire, ils ont rendu à la chrétienté, 
c'est-à-dire à la civilisation, pareil service. 
Mais à présent ce rôle est fini pour eux. L'In- 
quisition, dont le fonctionnement a tant de fois 
garanti aux peuples l'inappréciable bienfait de 
l'unité de conscience, n'est plus possible 
aujourd'hui. Elle perd sa raison d'être et sa 
légitimité le jour où elle a cessé d'être efficace, 
comme c'est désormais le cas. 

Les libertins peuvent donc être tranquilles. 
Si la doctrine catholique admet — sous des 
conditions d'ailleurs sévères — que l'on peut, 
même parla force, empêcher l'erreur de naitre, 
elle n'admet point que pour assurer la paix 
religieuse on déchaîne d'abord la guerre civile. 

Les libertins tiennent surtout à l'indépen- 
dance de leur conduite et de leur raison. Il n'y a 
aucun motif pour que les catholiques leur con- 
testent l'exercice de ce droit. Sûrs de n'être 
gênés ni dans leur pensée ni dans leurs actes 
(car le milieu moderne ne comporte pas de la 
part du catholicisme de telles contraintes),les li- 
bertins se dépouilleront sans doute, ainsi que 
Ta déjà fait M. Maurras, des préventions injus- 
tifiées que plusieurs d'entre eux ont conservées 
à l'égard des catholiques et plus spécialement à 
l'égard des prêtres, des moines ou du Pape. 

Ainsi, entre les deux grands courants du na- 
tionalisme l'union plus étroite se fera.On travail- 
lera en commun, et non point chacun de sou 
côté, à la réorganisation de l'Etat. Et qui sait? 



CATHOLIQUES ET LIBERTINS 285 

les catholiques, qui en entrant dans cette asso- 
ciation n'ont renoncé à aucun de leurs soucis, 
pourront peut-être, avec prudence et douceur, 
faire œuvre d'apostolat.Le positiviste n'est sou- 
vent pas autre chose qu'un catholique qu'une 
sorte de respect humain et le désir de vivre à sa 
guise retiennent aux abords de la foi.Nepourra- 
t-il arrivera ces frères d'armes de s'en tendre sur 
d'autres points que sur l'organisation du pou- 
voir? Et le libertin positiviste ne sera-t-il pas 
près de partager la doctrine de son frère le jour 
où il lui apparaîtra vrai ment que dans sa beauté 
complexe et fine elle n'est hostile ni à la liberté 
ni à la joie? 

Auguste Cavalier. 



VERDI 



Quand la nouvelle s'est répandue de la mort 
de Verdi, les personnes mêmes do^t Tart où il 
s'illustra occupait le moins la pensée ont res- 
senti la grandeur de l'événement. Un musicien 
fameux, un Gounod, un Brahms, peut dispa- 
raître, n'émouvant réellement que ceux-là qui 
avaient accoutumé de chercher des jouissances 
dans sa musique. Les autres n'éprouvent de sa 
perte qu'un sentiment en quelque sorte social, 
officiel. Mais la fin d'un homme qui, dans l'art, 
la politique ou la science, a ajouté quelque chose 
aux destinées de l'intelligence humaine est mar- 
quée d'un pathétique universel. Giuseppe Verdi 
appartenait, comme Richard Wagner, à cette 
élite, descendante de Promélhée. Ce grand 
italien était de ces tètes que leur hauteur rend 
visibles de toute l'Europe et qui portent témoi- 
gnage pour la civilisation de TOccident. 

Verdi meurt à l'heure où la sensibilité fran- 
çaise est possédée par les séductions, par les 
démoniaques enchantements d'une musique qui 
coule d'une autre source et qui fait palpiter 
d'autres cordes que la sienne. Cette impres- 
sion unanime de sa grandeur — qu'aucune 
voix, je crois, n'a osé s'élever pour nier — s'en 



VERDI 287 

avère plus profonde et plus sûre. Le goût du 
public ne changera pas d'ici à demain. El il y a 
encore de beaux jours (plus comptés peut-être 
qu'on ne pense) pour Tristan et TseuU avant 
qu'on ne daigne se rappeler l'antique Rigoîetto 
et qu'on ne coure kFalstaff, Mais lequel — parmi 
nos plus wagnériens critiques — s'est risqué 
à railler ces mélodies moulues depuis cinquante 
ans par les orgues de barbarie? Lequel, ayant 
à formuler dans son journal le hâtif jugement 
d*un lendemain de décès, n'a perçu par bonheur 
— l'eût-il dès longtemps oublié ou ne l'eût-il 
jamais su — qu'il y a dans Toeuvre surannée du 
vieux Verdi quelque chose de souverainement 
fort, de granitique, contre quoi mille plumes de 
critique s'épointeraient? 

Parmi les grands hommes qui ont atteint en 
nos temps une popularité européenne. Verdi se 
distingue moralement de la façon la plus noble, 
par un irait de simplicité, de réserve, par le 
silence sur toutes choses qui ne sont pas son 
art. 

Wagner se répand en écrits théoriques et 
apologétiques pour annoncer le rapport de sa 
musique avec les aspirations révolutionnaires, 
religieuses, sentimentales de son siècle; il fait 
valoir au profit de son œuvre que l'époque y 
retrouvera ses propres instincts charriés et 
magnifiés. Il est prophète et philosophe, le plus 
somptueux, le plus brillant, mais d'ailleurs le 
plus instable des philosophes. Par là il tient 
une place bien plus grande que jamais un Gluck, 
un Mozart, un Schumann, dans la pensée des 



288 l'action française 

hommes. Mais cetle place est-elle légitimemenl 
occupée? Finalement ce prodigieux artiste ne 
sera jugé, comme Dieu, que sur la beauté de la 
matière créée par lui. 

Tolstoï n'est devenu un événement interna- 
tional que depuis qu'il propose des remèdes en- 
fantins, mais trop en accord avec les instincts 
les plus anarchiques et les plus apeurés de 
l'homme, aux maux dont pâtissent les sociétés 
modernes et dont nous avons notre part comme 
les autres, nous que révolteraient d'aussi lâches 
moyens de salut. Quand ces maux auront dis- 
paru ou se seront transformés avec les causes 
matérielles qui les engendrent, ce Tolstoï-là ne 
sera plus entendu et les lettrés de tous pays ad- 
mireront l'autre — peut-être un peu au dessous 
de Balzac — comme grand peintre des passions 
humaines. 

Que dire de Victor Hugo et du grand coup de 
filet qu'avec les MiséraUes il jeta dans les flots 
troubles de la pitié humanitaire? En idéalisant 
la République (avant qu'elle n'existât), en pre- 
nant sous sa protection et sacrant de sa rhéto- 
rique fabuleuse la cause des a opprimés » et des 
(( humbles » de tous les siècles, il prit peu à peu 
figure de Dieu le Père — il devint le « père 
Hugo », héros de je ne sais quelle imagerie 
énorme et bonasse. 

Verdi nous repose de ces génies trop mêlés 
— lui qui a passionné les foules pendant plus 
d'un demi-siècle, mais par sa force artistique 
toute pure. Ardent et robuste ouvrier dont les 
ouvrages n'accusent que ce souci : de les forger 
toujours avec plus de maîtrise et d'éclat. La re- 



VERDI 289 



marque serait sans portée s'il s'agissait ici 
d'un de ces compositeurs fermés, comme Schu- 
mann, qui s'adressent aux parties méditatives et 
rêveuses de l'âme,— âmes aventureuses et soli- 
taires eux*mémes qui ont dû se créer un monde 
à part, — impopulaires par essence. Mais quel 
art fut jamais plus populaire que celui de Verdi? 
La malveillance dira,non sans fondement : C'est 
de la musique de rue. Mais l'admiration peut 
retenir cette parole en ajoutant que les rues de 
Milan virent souvent passer les plus beaux en- 
thousiasmes. Le soir de son premier succès dra- 
matique, Verdi fut porlé à bras par le peuple. De 
cette hauteur il ne fut pas tenté de vaticiner. En 
plein siècle démocratique,ce fils de paysans, de- 
venu l'individu le plus fameux de son pays, ne 
s'enfla pas, ne se fit pas apôtre. Il n'eut jamais 
dans les cœurs d'autre allié que la folie de ses 
compatriotes pour la musique. Je n'ignore pas 
qu'un instant les espérances patriotiques et uni- 
taires de l'Italie se symbolisèrent en son nom. 
Le cri: Vive Verdi! signifiait : Vive l'Italie une! 
11 y avait d*abord l'accident de ce nom même 
dont les lettres formaient l'anagramme du futur 
roi Victor-Emmanuel. Puis la passion des gran- 
des villes et des plus petites bourgades pour les 
mélodies du Trovat^re^n' éisÀt-ce pas l'Italie uni- 
fiée déjà dans un sentiment? Surtout, les ar- 
deurs patriotiques et civiques coulent si natu- 
rellement dans le sang du Latin non dégénéré, 
elles sont si intimement mêlées pour lui à 
l'allégresse même de vivre, que toute robuste ex- 
pression d'art les doit émouvoir par son inten- 
sité et sa beauté seules. Depuis son premier 



290 l'action française 

triomphe, Verdi vit souvent une cité racclamer. 
Mais il ne Tavait mise en délire que par le feu 
— parfois diabolique — de ses mélodies, par la 
puissance souvent brutale, il est vrai, mais sou- 
vent aussi grandiose et terrassante de son ex- 
pression dramatique. Soulevés par Fenthou- 
siasme, les citoyens d'une patrie chère et oppri- 
mée voudraient courir aux armes, comme nous 
voudrions tous courir au bonheur, à l'amour, à 
la gloire, au sortir d'une salle où nous ont tou- 
chés de magnifiques accents. Soit! nos instincts 
entrent pour beaucoup dans nos plus chaudes 
admirations d*art. Mais Tart n*a besoin que 
d'être vigoureux et beau pour réveiller les ins- 
tincts féconds et organisateurs. Verdi fut tout 
à son œuvre. Il n'eut pas besoin de lui prê- 
ter la signification patriotique. A proprement 
parler, elle ne l'avait pas plus que la significa- 
tion humanitaire. Mais il se réjouit certaine- 
ment des effets sur les âmes de ces chants qu'il 
ne cherchait que beaux et appropriés à leur su- 
jet. 

Je n'ai pas trouvé à Paris de biographie de 
Verdi ; mais la vie de ce grand homme est vide 
d'événements et de paroles publiques. Il ne se 
rappelait à l'Europe que par ses ouvrages. Peu 
après sa trentième année, dès que ses premiers 
succès eurent assuré sa fortune, il se retira à la 
campagne, dans sa villa de Sainte-Agathe, non 
loin de Milan. Il n'en sortit plus que pour un court 
séjour annuel dans cette ville et pour aller diri- 
ger à Rome ou à Paris les répétitions de ses 
nouveaux opéras. Il a prodigieusement pro- 
duit, mais il aplusencoreréfléchi que produit. Là 



VERDI 291 

est son trait de grandeur. Franchement sou- 
cieux du succès, comme le peuvent et Tosent 
avouer les artistes de sa taille, plus soucieux du 
progrès et de Tapprofondissement de sa pensée, 
sans nul empressement à remuer ni à étonner 
le monde des résultats de ce travail intérieur, 
s'appliquant seulement à en fortifier du mieux 
possible sa musique. Songez à ces cinquante 
ans de fécondité presque à chaque fois heu- 
reuse, à cette célébrité inouïe, à cet entrelace- 
ment symbolique de la fortune d'un homme et 
de la fortune d'une patrie, — songez aussi au 
caractère exubérant, tout en dehors, de cet 
art, — et rapprochez cet éclat, ce tumulte, delà 
parfaite simplicité qui entoure dans nos imagi- 
nations le nom de Verdi. Ce contraste me fait 
comprendre tout ce que j'ai entendu et lu, sans 
le pouvoir observer moi-même, delà profonde 
discrétion italienne. 

Il n'échappe pas au lecteur combien je m'ef- 
force d'envisager ici la musique dans ses rap- 
ports avec les sentiments généraux et avec la 
haute culture. Mais il me serait impossible de 
situer, même très sommairement, la musique de 
Verdi sans emprunter quelques expressions à la 
technique de l'art. Je ne recourrai d'ailleurs 
qu'à celles qui s'éloignent à peine du commun 
langage. 

Un coup d'œil sur cette longue liste d'opéras 
nous émerveille. Au début, du moins après des 
essais de début presque oubliés aujourd'hui, le 
Trouvère^ RigoUtto. A la fin, FaUtaff. Or, tandis 
que nos grand'mères fredonnent les airs du 



292 L* ACTION FRANÇAISE 

Trouvère appris dans leur jeunesse et s'étonnent 
naïvement de nous voir délaisser des œuvres où, 
pour elles, frémissait tant de passion, nos musi- 
ciens les plus hantés de wagnérisme, les plus 
exigeants de tout ce qui manque à ce Verdi 
première manière, prennent Falstaff en haute 
considération, se défendent faiblement d'en être 
éblouis. Quelle courbe a dû décrire dans sa 
longue carrière cet ardent esprit! 

Il hérite de ses devanciers immédiats dans 
l'opéra italien une formule d'art enfantine et 
barbare. Génie d'expression beaucoup plus que 
de combinaison, il ne songe même pas à en 
instituer la critique. Parce que la nature lui a 
révélé le secret de faire chanter l'amour, la 
haine, la jalousie, l'ambition, la vengeance, le 
crime, dans leurs suprêmes exaltations et leurs 
paroxysmeSjparce qu'elle l'a fait mélodiste dra- 
matique, il brûle d'écrire pour le théâtre. L'ima- 
gination à peine émue par la beauté violente, le 
tragique cru de deux ou trois sujets dont il s'a- 
vise, il prend la plume. Son écriture musicale, 
établie par une suffisante instruction, est rude 
et sommaire, peu nuancée, mais déjà sans hési- 
tation, sans faiblesse. Pour ce qui est de l'écono- 
mie et de l'ordonnance générale d'une o&uvre, 
de l'équilibre et de la pondération de ses parties, 
de l'unité de ton qui y doit dominer la diversité 
épisodique, de tout ce qu'il y faut savoir mettre 
pour que Teffet de chaque moment y soit entraîné 
dans un effet total, — pour ce qui est du style^iiMVL 
mot. Verdi est encore dans un état d'innocence 
entière. Et pourtant,par le seul effet de son tem- 
pérament, il est réformateur. Ses coups d'esBai 



r^ 



VERDI 293 

sont déjà un bond bien loin des parages où, avec 
Bellini, Donîzetti, s'alanguissait la musique ita- 
lienne. Certes ces maitres — divinement et mi- 
sérablement faciles — rencontraient parfois sur 
leurs paresseux chemins des mélodies immor- 
telles, don du soleil à leur patrie. Ils étaient 
bien le pauvre qu'un peu de chaleur fait s'ou- 
blier et chanter sur la route et qui n'a pas de 
pain. Ces beaux instants passés, ils retombaient 
dans leur indigence. On croirait, à lire un opéra 
de Bellini, qu'il en a à peine connu le texte, — si 
peu, — à des situations même très émouvantes 
se dérangent ses faibles rythmes coutumiers. La 
nouveauté de Verdi, c'est qu'il est possédé par 
la situation dramatique. Il surprit les librettistes 
et irrita les directeurs de théâtre du temps eu 
n'acceptant pas de « musiquer» le premier poème 
venu, en imposant des sujets qui étaient les 
meilleurs, puisqu'ils l'enflammaient. De là l'ac- 
cent rude et fort par où il réveilla l'Italie. Une 
mélodie éclatait, inouïC; non plus fille indiffé- 
rente de la mollesse et du hasard, mais fille de 
la fureur et de l'amour, coulée de lave fondue 
au feu des passions surchauffées, métal resplen- 
dissant, mais presque trop dur. Cette inspiration 
impérieuse, ce sens violent de l'action dramati- 
que devait suffire à lui seul — et sans aucune 
intention méditée de réforme et de refonte — 
pour corriger la coupe amorphe de l'opéra ita- 
lien. Verdi porte le coup de mort à la a ro- 
mance », à la « cavatine », à l'air de. bravoure, 
haltes ridicules accordées à l'étalage de la 
belle voix, insultes à la logique élémentaire et à 
un spectateur qui prend au sérieux le drame. 



t294 L'ACTION FRANÇAISE 

Il introduit dans Topera italien cette vertu ita- 
lienne entre toutes : la rapidité. 

Pour y créer l'unité organique, Tunité de 
forme, de style, il lui manque les ressources 
d'une partie de Tart musical : la polyphonie, je 
dirai plus simplement pour les profanes : la sym- 
phonie. Non pas qu'il la puisse ignorer. Il en a 
sans doute appris à Técole tout ce qui s'en en- 
seigne alors. Mais il est tout à fait en dehors des 
conceptions de son temps et de son pays que 
la symphonie ait d'emploi ailleurs que dans 
la musique instrumentale. Au théâtre, n'est-ce 
point la voix qui doit tout dire, et les instru- 
ments sont-ils là à d'autre tin que de la soute- 
nir? On comprend la séduction exclusive de la 
mélodie vocale pour ces maîtres italiens. La 
culture de la voix humaine fut poussée en Italie, 
à la fin de Tavant-dernier siècle et au commen- 
cement du xix% à un point de perfection inouïe. 
Puis, c'est dans l'expression de la passion active 
que les grands musiciens italiens auront tou- 
jours — de par leur race — leur puissance et 
leurs ardeurs les plus fortes. Il est naturel 
qu'un héros du Midi, emporté par la colère ou 
par l'amour, ne laisse pas aux trombones ou 
aux violons le soin d'être éloquents à sa place. 
La mélodie chantée, disons mieux, la mélodie 
oratoire convient essentiellement à cet objet, et 
un Verdi savait magnifiquement l'y faire 
suffire. Mais ce que le cbant seul est impuis- 
sant à évoquer, c'est le milieu, c'est le dévelop- 
pement de l'action, c'est ses raisons profondes, 
c'est, à côté de son tragique momentané, son 
tragique universel, c'est tout ce qui d'elle, la 



VERDI 295 

forte commolion immédiate finie, doit hanter la 
pensée. Dans les scènes où éclatent les conflits 
suprêmes, Yerdi est souverain. Ces scènes, il 
les cherche et les multiplie. Pour le fonds à leur 
faire — malgré toute sa virtuosité et sa verve 
continue — il manque de doctrine. 

Je crois — tout en marquant les lacunes et la 
barbarie de cette première manière — en bien 
glorifier le positif. Quand je relis les malédic- 
tions que RigoleMOy fou du déshonneur de sa fille, 
jette aux courtisans, ses sanglots profonds 
d'insensé et d'enfant, ses longs cris de ven- 
geance, je n'ai pas besoin de courir à tant d'au- 
tres merveilles de la même trempe. Je sais le 
rang de Verdi et que, depuis la mort de Wagner, 
il dominait seul de la tête la musique euro- 
péenne. Que d'autres imitent sa force avant de 
se targuer de leurs perfections! Un portrait de 
Verdi le saisit dans sa plus haute pensée. Il est 
debout, déjà vieux, la tête en pleine lumière, un 
peu relevée, le regard brillant, la bouche calme. 
Ses bras sont portés en arrière et les mains lar- 
gement ouvertes pèsent sur les hanches dans 
un mouvement de vigueur qui attend et de 
repos. Il me semble qu'il observe avec simpli- 
cité et dignité les grands phénomènes musi- 
caux qui, nés sous des cieux lointains, se pro- 
pagent à présent jusqu'à ce coin de terre pater- 
nelle d'où la gloire même ne le fît pas sortir. 
Il écoute tout ce qu'ont à lui dire les généra- 
tions nouvelles. Mais il s'assure toujours sur 
ses bras de.forgeron. 

On peut comparer les chefs-d'œuvre de sa jeu- 
nesse et de son âge mûr, le Trouvère^ Rigoletto^ la 

AOnON 7KAMÇ. — T. lY. 21 



296 L'ACTION FRANÇAISE 

* 

Traviatu^ Don Carlos, à de grandes épées façon- 
nées génialement, mais vite, que parent malquel- 
ques ornements ébauchéset grossiers et où s'étale 
aujourd'hui bien delarouill^. Qu'on les soulève 
au soleil ! Elles sont toujours lourdes et jettent 
unsplendide éclair. Ce loyal ouvrier sut com- 
prendre les beautés des armes richement orfé- 
vrées qu'on avait depuis son époque appris 
ou plutôt réappris à faire. Il les examinait en si- 
lence, méditant un coup de maître qui allait dé- 
concerter et ravir le monde. Mais, Wagner dis- 
paru, il dut penser que sous toutes ces perfec- 
tions de détail on ne lui présentait plus qu'un 
métal bien mou. 

Il nous resterait à caractériser le renouvel- 
lement poursuivi et réalisé par ce génie à 
soixante ans passés, cette (ic seconde manière » 
qui s*est affirmée dans deux tragédies : Aida et 
Othello^ et dans une comédie musicale : Faîstaff, 
Mais c'est là Tobjet d'une étude toute nouvelle 
que nous ne pouvons aujourd'hui que promet- 
tre à ceux qu'intéresserait notre façon de parler 
de musique. Ne manquons pourtant pas de dire 
qu'en se réformant et se complétant moins selon 
Wagner que selon les exigences de l'art et de 
la logique universelle, Verdi est resté lui-même 
et tout italien. Au vrai, il ne faut pas chercher 
de wagnérisme dans ses œuvres. Il n'y en a pas 
trace. Ce qui est émouvant dans Mda^ mais sur- 
tout éblouissant dans Fahtaff^ c'est Verdi, Verdi 
incroyablement élargi, diversifié, affiné, tant 
comme penseur que comme musicien. 

10 février 1901. Pierre Lasserre. 



MMMMWMWWMMMMMMMMMfW 



POUR U ÉGLISE, 

POUR UÉTAT. 



La liberté a des limites : tel est le sujet de la 
thèse que M. Waldeck- Rousseau soutient de- 
vant le Parlement, à propos des congrégations 
religieuses. La maxime est vraie, personne 
n'en a douté jusqu'ici, même pas le tyran drey- 
fusard qui dirige aujourd'hui nos affaires pu- 
bliques, et dont les actes, depuis qu'il est au 
pouvoir, sont cependant marqués du sceau de 
l'arbitraire. 

La façon dont le président du copseil inter- 
prète l'aphorisme au point de vue gouverne- 
mental n'a pas non plus le cachet de )a nou- 
veauté. Ses congénères opportunistes, ainsi que 
ses alliés les radicaux de toutes nuances, ont, 
depuis un quart de siècle, partagé son senti- 
ment sur la matière : liberté abusive pour les 
amis, liberté confisquée pour les adversaires. 
L'innovation est en ceci que M. Waldeck-Rous- 
seau veut faire légaliser^ par avance, une inter- 
prétation malhonnête et criminelle du mot li- 
berté. 

Jusqu'à présent, sinon par pudeur (les indi- 
vidus de son espèce n'en sont pas doués), mais 
du moins par calcul et par prudence, les par- 
tisans de cette glose n'avaient osé jeter le 
masque, ni braver si publiquement Thonnêteté. 
Mais ne sont-ils pas aujourd'hui maîtres abso- 
us de la nation? Est-ce que la masse des honnêtes 
gens,en dehors de quelques protestations isolées, 
et dont les efforts sont rendus impuissants par 



298 l'action française 

cet isolement même, est-ce que la masse des 
honnêtes gens essaie de réagir contre la léthar- 
gie dans laquelle elle est plongée ? 

L'amalgame de coquins, juifs, francs-maçons, 
anglo-saxons, internationalistes, financiers de 
haut Tol, agents de TAllemagne et de TÂngle- 
terre, ont donc pensé que le moment était venu 
de tirer profit, pour leurs menées ténébreuses, 
d'une situation si privilégiée. Non contents d'a- 
voir accaparé les trois quarts de la fortune de 
la France, ils veulent maintenant étrangler ce 
pays auquel ils doivent tout. Ont-ils, à aucune 
autre époque, pullulé et pillé avec une tran- 
quillité si parfaite et un cynisme si révoltant? 
La liberté a des limites ! Certes oui, et je vois 
bien que sous le régime actuel, si les voleurs ont 
la liberté de commettre leurs forfaits, les gens 
honnêtes n'ont pas la liberté de se défendre, ni 
même de se plaindre. 

Ce résultat devrait leur suffire ; il n'en est 
rien. Les mécréants et les parpaillots de toute 
espèce n'ont point encore assouvi leurs appé- 
tits, ni leur haine du nom français. 

Après avoir mis nos finances en coupe réglée; 
après s'être enrichis des dépouilles des mal- 
heureux naïfs qui, dans leur candeur, avaient 
foi dans l'honneur des gouvernants et croyaient 
en la protection des justes lois ; après avoir été, 
grâce à ces richesses mal acquises, en mesure 
d'acheter la conscience des juges ; après avoir 
ensuite, pour plus de sûreté et grâce à l'épura- 
tion de la magistrature, huche leurs affidés 
sur les sièges du prétoire et introduit leurs 
créatures dans les parquets ; après avoir, pour 



' / 



POUR l'éguse, pour l*état 299 

leurs fils, leurs petits-fils et leurs neveux, ac- 
caparé toutes les fonctions de nos administra- 
tions publiques; après avoir, par les Cornélius 
Her/, les von Reinach et toute la b^nde des 
cosmopolites, désorganisé la défense nationale, 
les voici qui exigent les biens des congrégations 
par voie de confiscation ! Et pour achever leur 
œuvre de corruption, de démoralisation, ils 
trouvent dans le ferment putride du parlemen- 
tarisme la bêtise, la lâcheté et la complicité 
nécessaires. 

L'Allemagne et l'Angleterre, Tltalie et la 
Franc-Maçonnerie, Guillaume II et Edouard \1I, 
Victor-Emmanuel et Lemmi, c'est-à-dire tous les 
plus violents ennemis de la puissance française,se 
sont unis pour que la folie de nos politiciens 
atteigne au paroxysme: ils sont près du but. En 
ébranlant chez nous la foi catholique, et en je- 
tant ainsi le trouble dansles sentiments religieux 
d'un grand nombre de nos concitoyens, ils sont 
parvenus à mettre le désaccord dans certaines 
familles, à créer un courant d'internationa- 
lisme favorable à l'ingérence et à la domination 
étrangère en France. Quoi qu'ils fassent, ils ne 
parviendront pas, j'en suis sûr, à lancer l'un 
contre l'autre le clergé séculier contre le clergé 
régulier, mais ils espèrent tarir les meilleures 
sources où s'alimente le denier de Saint-Pierre et 
obliger le Pape à tourner ses regards vers une au- 
tre puissance que la France. Du même coup, nos 
missionnaires en Orient et en Extrême-Orient 
seront supplantés par des rivaux étran- 
gers. 

Les Sociétés évangéliques, la Franc-Maçon- 



300 l'action française 

nerie et rAlliance universelle israélite ont 
formé \di coalition de V indignité^ et elles ont rédigé 
des conclusions qu'elles font défendre à la tri- 
bune par leur avocat Waldeck. Le projet de loi 
sur les associations, on ne pouvait s'y mépren- 
dre, n'est qu'un vulgaire stratagème pour in- 
troduire une procédure contre les congrégations 
religieuses. Ce projet, plein de roueries et de 
chausse* trapes juridiques, avec, pour base, la 
confiscation érigée en un moyen légal pour s'ap- 
proprier, disons le mot, pour voler le bien d'au- 
tri à bon compte, c'est la synthèse des actes qui 
caractérisent le régime oligo-anarchique que 
nous impose l'influence étrangère. 

Le Gouvernement agite le spectre de la main- 
morte ; il accuse les congrégations de posséder 
des immeubles valant un milliard, mais il oublie 
de remarquer que l'administration des contri- 
butions indirectes et celle de l'enregistrement 
ne sont pas d'accord. La première, en 1899, n'a 
taxé les congrégations que pour 489 millions. 11 
est vrai que les fonctionnaires de Tenregislre- 
ment, avec une insigne mauvaise foi, attribuent 
aux congrégations des biens qui appartiennent 
à d'autres propriétaires. Elle néglige de dire que 
si les congrégations autorisées possèdent des 
immeubles estimés environ 400 millions de 
francs, ces propriétés n'ont été acquises qu'avec 
* l'autorisation et sous la garantie de l'Étal, et 
que ces biens sont légalement intangibles. Mais 
M. Waldeck-Rousseau lui-même a abandonné à 
la tribune ce chiffre fantastique du milliard : il 
se contente de la moitié ! 

Pour rattraper le terrain perdu par Waldeck, 



POUR L ÉGLISE, POUR L ÉTAT 301 

son complice Brisson reprendle milliard, et, se 
basant sur une méthode empirique, il ose avan- 
cer que la richesse immobilière est à la richesse 
mobilière comme 1 est à 10 et il en conclut que 
les congrégations religieuses possèdent dix 
milliards. Il serait difficile d'être plus fourbe ou 
plus dément. Le pontife du Grand-Orient ne veut 
pas tenir compte que si la règle est relative- 
ment vraie pour les propriétaires laïques, elle 
est fausse pour les trois quarts des congréga- 
tions. Si quelques-unes d'entre elles sont pros- 
pères et s'enrichissent non par des prédications, 
ni par l'enseignement, mais en s'adonnant àdes 
industries rémunératrices, il en est d'autres — 
la majeure partie — ayant des immeubles qui 
coûtent et ne rapportent rien. L'entretien de 
ces derniers est assuré non par des revendus 
commerciaux ou autres, mais par les dons ma- 
nuels et les aumônes que les congrégations 
reçoivent. La fortune de ces dernières est donc 
loin d'être consolidée. Chaque année, les res- 
sources doivent être, au fur et à mesure de leur 
emploi, renouvelées non par des bénéfices cer- 
tains, mais par des recettes tout à fait aléatoires. 
C'est une situation spéciale aux congrégations, 
car aucun propriétaire laïque ne pourrait pos- 
séder dans ces conditions. La méthode empi- 
rique qui s'applique à ceux-ci ne convient donc 
pas à celles-là, seule la mauvaise foi peut le 
prétendre. 

Sans entrer dans l'examen de tous les arti- 
cles du projet de loi, chose inutile d'ailleurs et 
qui dépasserait les limites de cette étude, qu'on 
scrute seulement toutes les arrière-pensées 



302 l'action française 

contenues dans le lexle de l'article premier, et 
celles que renferme Tarticle 2. 

L'article premier n'était pas favorable aux 
congrégations, mais affectait de vouloir traiter 
toutes les associations, laïques ou religieuses, 
sur le même pied. L'amendement Groussier, 
modifié par le socialiste Fournière, et qui sert 
de complément à Tariicle premier, en change 
tout à fait la signification et la portée. L'amen- 
dement Groussier, devenu l'article 2, place pour 
ainsi dire les associations religieuses en dehors 
de la loi. Il les oblige à solliciter l'autorisation 
préalable, alors que les associations laïques en 
sont exemptes; il les condamne à la mort sans 
phrases puisqu'il les subordonné à l'arbitraire 
administratif. 

Le gouvernement, dans son hypocrisie,80uhai- 
tait qu'une semblable disposition vînt modifier 
Je texte de sonprojetde loi. Il n'avait pas pro- 
posé cette exception de défaveur afin de se don- 
ner une vague apparence d'impartialité : il 
comptait sur les sectaires de sa majorité pour lui 
rendre ce service. 

Le président du conseil emploie la même 
manœuvre à l'égard de l'article 12. Il aura la 
main forcée en séance publique par les socia- 
listes, qui obtiendront que le pouvoir exécutif 
ne puisse dissoudre, par simple décret, les asso- 
ciations laïques comprenant des Français et des 
étrangers; les associations religiauses seront 
exclues du bénéfice de cette précaution légale. 
Les francs-maçons et les internationalistes au- 
ront un double motif de se réjouir. 

L'internationalisme, jouissant de tous les 



POUR L ÉGLISE, POUR L ÉTAT 303 

privilèges, ne voit-il pas disparaître la loi de 
1872 qui était une mesure défensive contre l'en- 
vahissement du cosmopolitisme ? M. Waldeck 
Rousseau a osé en effet, delà tribune, lancer ce 
défi au patriotisme, en déclarant que cette loi 
était virtuellement abrogée par la loi sur les 
associations. 

Mais toute l'idée maîtresse, tout le priqcipe 
génial, tout le machiavélisme de la loi en dis- 
cussion réside dans les dispositions draconiennes 
en même temps que partiales de l'article 2. On 
pourra ergoter, discuter, modifier plus ou moins 
les autres articles ou faire de l'obstruction systé- 
matique en multipliant les amendements, rien 
n'y fera, rien n'atténuera l'importance ni les 
conséquences de Tarlicle, dénommé par avance 
Tarlicle de la mort. 

Jamais les principes fondamentaux du droit 
n'auront été plus indignement violés. C'est contre 
cet arbitraire, c'est contre la théorie des biens 
vacants, c'est contre la confiscation inscrite do- 
rénavant dans notre Gode que nous protestons. 
N'épousant pas les haines des spoliateurs, j'en- 
tends d ici crier au cléricalisme; cela m'importe 
peu. Je n'ai pour règle de conduite que ce qui 
m'est dicté par ma conscience, les vociférations 
des énergumènes n'auront pas ledondem'émou- 
voir. 

A Y Action française^ nous ne sommes pas des 
cléricaux : l'esprit français inspire notre pensée, 
les idées libérales dirigent nos travaux. Person- 
nellement j'affirme ma foi catholique, mais la 
plupart de mes collaborateurs ne professent 
aucun culte. 



304 l'action française 

Je suis le premier à m'élever contre les écarts 
auxquels les moines peuvent se laisser entraîner. 
Que Ton rencontre chez certains d'entre eux et 
dans les œuvres catholiques un regrettable 
égoïsme, je n'y contredis pas. L'atmosphère pes- 
tilentielle au milieu de laquelle nous vivons lésa 
beaucoup trop contaminés déjà.. On ne saurait 
nier que l'argent préoccupe quelques ordres mo- 
nastiques bien plus que le service de Dieu. Vi- 
vant en dehors des soucis quotidiens de l'exis- 
tence matérielle, ils ont une propension marquée 
à s'isoler encore davantage. A part les congré- 
gations dont la mission unique est d'hospitaliser 
et de soigner des malades, des infirmes, des in- 
curables, les autres ne compreanent pas la charité 
et se refusent à soulager, comme elles le méri- 
tent cependant, les infortunes qui accablent les 
classes moyennes. Certaines congrégations ne 
donnent rien, ou donnent peu et mal. C'est 
manquer aux prescriptions fondamentales de la 
religion que leurs prédicateurs enseignent. 
L'exemple est mauvais et l'acte est en opposition 
formelle avec la doctrine du Christ. 

Les œuvres de bienfaisance et d'assistance 
chrétiennes demandent qu'on secoure son pro- 
chain avec tact, avec délicatesse, avec une réelle 
grandeur d'âme, autrement Ton risque de 
froisser et d'humilier celui qui sollicite et celui 
qui reçoit. C'est tomber alors dans les vices et 
dans les inconvenances de l'assistance publique 
officielle. La main gauche du catholique doit 
ignorer ce que donne la main droite, par res- 
pect pour Dieu lui-même. Les bonnes œuvres à 
tapage, celles que Ton inscrit sur une fiche, qui 



POLB l'église, pour l'état 305 

laissent une trace dans un dossier et qui sont pré- 
cédées d'une enquête, ne sont pas dignes de 
s'appeler œuvres catholiques. Elles procè- 
dent d'un sentiment de vanité ou d'intérêt, 
Tamour du prochain n'y est pour rien. Je me 
garderai donc de défendre des associations, soi- 
disant charitables, qui pratiquent ce genre de 
bienfaisance mondaine : il en existe à Paris. Je 
ne défendrai pas davantage les quêtes que font 
les couvents chez les grands juifs, je dis plus : 
je les réprouve et je les condamne;eUes sont at- 
tentatoires à la pureté du dogme chrétien, elles 
sont toujours le résultat d'une suite de compro- 
missions blâmables avec ceux qui mirent Jésus 
en croix. Ces compromissions-là produisent au- 
jourd'hui leur fruit; la loi contre les congréga- 
tions religieuses n'aurait jamais été proposée 
si des religieuses et des prêtres catholiques 
n'avaient eux-mêmes aidé au développement 
de la puissance judéo-maçonnique, en favorisant 
les unions matrimoniales et les relations mon- 
dainesentre catholiques et juifs. Jamais une ma- 
jorité ne se serait rencontrée à la Chambre pour 
spolieretanéanlirles congrégations. Ce spectacle 
démoralisant a jeté la perturbation dans l'esprit 
d'un grand nombre d'électeurs. Ceux-ci, serefu- 
santjusqu'à présent à soutenir les doctrines so- 
cialistes , et déçus dans les espérances qu'ils 
avaient le droit de fonder sur les conservateurs, 
ne sont pas intervenus dans les scrutins. 

Le nombre des abstentions dans les élections 
législatives s'élève à plus du tiers des électeurs 
inscrits. Le fait est conslaté depuis plus de quinze 
ans. Mais que sont les abstentionnistes? c'est ce 



306 l'action française 

qu'on ne s^est pas demandé. Ils représentent les 
éléments modérés de la classe moyenne, de la 
classe qui souffre le plus, de celle à qui personne 
ne vient en aide dans les moments de détresse: 
le petit employé, le petit commerçant, la petite 
bourgeoisie. La société se transforme, les diffi- 
cultés de la vie s'accroissent, et ces éléments mo- 
dérés en subissent le contre-coup durement. 
Pour eux pas de progrès, sinon dans les abus 
dont ils supportent les conséquences et soldent 
tous les frais. 

Dans leur infortune, ils comptaient sur l'Eglise 
et sur le Parlement: tout leur manque à la fois. 
De quelque côté qu'ils se tournent, ils n'aper- 
çoivent aucun point d*appui. Dès qu'ils expo- 
sent leurs doléances, dès qu'ils sollicitent un 
concours financier, ils deviennent suspects, 
toutes les portes se ferment. Leurs actions méri- 
toires se changent en griefs contre eux. Ils de- 
mandent de l'argent, on leur prodigue des con- 
seils. A Tégoïsme féroce on joint l'ironie amère. 
Rebutés par les uns, dédaignés par les autres, 
des hommes dignes du plus vif intérêt ne peu- 
vent s'empêcher de ressentir une impression de 
dégoût pour toute l'hypocrisie dont ils sont d'a- 
bord dupes et puis bientôt victimes. Pour cesser 
d'être dupes, ils s'abstiennent. C'est donc cette 
masse d'abstentionnistes qu'il s'agit de conquérir, 
car c'est elle qui seule, par son appoint, pourrait 
changer le sens de la consultation nationale. 

Mais par une sorte d'aveuglement incom- 
préhensible, tandis qu'ils délaissent la classe 
moyenne, les congrégations, les œuvres catho- 
liques et les conservateurs affectent de ne se 



POUR l'Église, pour l'état 307 

préoccuper que de la classe ouvrière. Il n'est 
pas jusqu'au Pape qui, dans sa dernière ency- 
clique sur la DÉMOCRATIE CBRÉTiENNE, ne s'égarc 
sur ce point. Est-ce que les ouvriers sont les 
plus malheureux de nos concitoyens? Nullement. 
Pourquoi dès lors se passionner si exclusive- 
ment de leur sort ? (Test que les ouvriers sont à 
craindre pour leur violence, c'est qu'ils se grou- 
pent et s'agitent; c'est que nous sommes en 
République et qu'il faut flatter le peuple. On 
pense se l'attacher et parvenir ainsi à renverser 
l'ordre de choses actuel. Quelle erreur! 

Est-ce que le quatrième état se contentera 
désormais des avantages promis par la classe 
aisée? Est-ce que l'ouvrier ne recevra pas d'au- 
tres promesses et ne verra pas luire d'autres es- 
pérances du côté des socialistes? Les catholiques 
et les conservateurs perdront leur temps à vou- 
loir réaliser cette utopie. Les théories socia- 
listes, quoique fausses et décevantes, ont fait 
trop de chemin; propagées officiellement au- 
jourd'hui, elles auront raison de toutes les théo- 
ries opposées, il est vrai que les congrégations 
et les œuvres catholiques se seront donné la sa- 
tisfaction de faire la bienfaisance à prix réduit, 
la charité à quarante sous. 

Leurs illusions, par contre, les ont menés pro- 
gressivement jusqu'aux scandales de la loi sur 
les associations. Au moins voient-ils clair main- 
tenant, et distinguent-ils que leur politique ma- 
lencontreuse, aussi bien que leur égoïsme, les a 
précipités dans les pièges des francs-maçons, 
jeté^ dans les fers des Juifs et mis la France dans 



308 l'action française 

les mains de l'étranger? Non, leur aberration 
continue. 

Et n'est-ce pas un phénomène singulier que les 
socialistes, les radicaux, les opportunistes et 
les conservateurs, ralliés ou non à la Républi- 
que, soient, à part quelques rares exceptions, 
les défenseurs attitrés de ceux qui engendrent 
tout le mal ? Ce qu'il y a de douloureux à cons- 
tater, ce qui achève de déprimer la conscience 
publique, ce qui permet d'aflirmer que le relè- 
vement de la France ne s'obtiendra jamais par 
des élections, c'est qu'aujourd'hui encore, mal- 
gré les enseignements de l'heure présente, la 
vieille aristocratie française et des prêtres catho- 
liques soutiennent et fréquentent les Juifs. Des 
écrivains, des conférenciers, des orateurs qui 
se proclament bien pensants, par une de ces 
contradictions qui stupéfient la raison, s'effor- 
cent dedéfendre les congrégations etles œuvres 
catholiques, en même temps qu'ils veulent pro- 
téger la race d'Israël. Pour quels motifs? Rela- 
tions de famille ? Questions d'intérêt? Ainsi donc 
Dieu est sacrifié aux affaires, l'État est livré 
aux cosmopolites, l'Église est vendue pour les 
trente deniers de Judas ! 

Mais s'il y a des fautes commises contre le 
dogme, cela ne regarde pas le Gouvernement. 
C'est une question d'ordre intérieur dans laquelle 
il n'a pas à intervenir. Ni la liturgie, ni la théo- 
logie, ni la surveillance de l'emploi des fonds 
charitables des congrégations ne rentrent dans 
ses attributions. C'est à l'autorité ecclésiastique 
seule qu'incombe le soin et le devoir de sévir et 
de réformer. Et il est manifeste que la loi sur les 



POUR L ÉGLISE, POUR L ÉTAT 309 

associations n*a pour objet que de saper la reli- 
gion catholique elle-même. On attaque aujour- 
d'hui le clergé régulier, pour abolir le Concordat 
et attaquer demain le clergé séculier. 

Que peut-on cependant reprocher à celui-ci 
qui, pauvre même dans les grandes villes sauf 
dans quelques paroisses privilégiées, remplit 
dignement et silencieusement les fonctions de son 
sacerdoce? Autant que ses ressources le lui per- 
mettent, il répartit de son mieux les secours 
entre les fidèles frappés par l'infortune. Placé au 
milieu de ses paroissiens, il les connaît et les 
juge suivantleur mérite respectif et suivant leurs 
besoins. Il faut voir ce clergé de près pour en 
apprécier tout le mérite. Nul doute cependant 
qu'il ne soit menacé lui-même avant peu si les 
congrégations succombent. Quand la haine est 
déchaînée, et quand l'arbitraire peut s'abriter 
derrière la loi, quand la force n'est plus la sanc- 
tion de la loi, mais quand la loi se met à la re- 
morque de la force pour légaliser tous ses for- 
faits et lui décerner un certificat de moralité, 
tout est à craindre. 

Ce serait donc un désastre pour notre malheu- 
reux pays si, grâce aux passions des sectaires, 
l'étranger, avant d'envahir notre territoire 
comme il s'y prépare, parvenait à faire naître au 
préalable une guerrô religieuse en France. Les 
manifestations et les applaudissements qui ont 
accueilli Guillaume à Londres constituent un 
symptôme significatif. 
Il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir; 
II suffit d'ouvrir les oreilles pour l'entendre... 

Robert Bailly. 



AFFICHEURS ET DÈSAFFICHEURS 



Tnnnnrnnnr MM um 



Nous avoDS depuis quelques jours une Revue 
morale : sans même en couper les feuillets, 
tout homme de sens comprendra que le premier 
devoir n'est pas de la lire, mais d'en rire. H n'y 
a pas au monde un objet plus plaisant que ces 
entreprises soudaines de moralité nationale. 

Le propre de ces moralistes et, au juste, leur 
ridicule c'est de ne rien entendre à ce que sont 
les mœurs. Les mœurs sont des effets. Elles 
naissent d'un immense plexus de causes aussi 
lointaines que profondes et puissantes que variées 
Des esprits réfléchis, préoccupés de la réforme 
intellectuelle et morale, songeront à traiter ces 
causes. Par exemple, ils rétabliront et réforme- 
ront l'éducation religieuse. Ils reconstitueront 
la famille brisée par les lois consulaires et im- 
périales. Us ranimeront de leur mieux la vie lo- 
cale, pour arrêter le développement des grands 
centres, toujours malsains. Ils encourageront 
toute politique rurale. Ils travailleront à réduire 
la fièvre démocratique, à rendre à chaque classe 
le sentiment du quant à soi et, en quelque sorte, 
le patriotisme professionnel. En établissant 
une raison dans TElat, si cette raison n'est point 
trop changeante, peu à peu, par quelques actes 
d'autorité maintenus et continués, surtout par des 
exemples tombés de haut, l'on aura quelque 
chance de rendre au courant général des mœurs 
publiques les éléments de la vigueur qui leur 
fait défaut. 



AFFICHEURS ET DÊSAFFICHEUHS 311 



Les raoralisles de profession ont, il est vrai 
le soin d'écarter de toute leur force les hautes 
questions de ce genre.Pas de politique, surtoutllls 
ne savent pas que la question morale est une 
question sociale et que la question sociale se 
ramène elle-même à une question politique 
Parce que la politique enveloppe tout et qu'un 
très grand nombre de bonnes gens s'obstine à 
vouloir Fignorer, tous les actes les mieux inten- 
tionnés et les plus droits se trouvent empoi- 
sonnés, à leur source même, de cette erreur : 
le plus heureux qui puisse arriver est que Tau- 
torilé, la fortune et l'éloquence se dépensent 
en vain; mais il arrive pis, il arrive qu'elles 
se dépensent souvent contre Jeur objet quand 
elles se trouvent à la disposition d'un rhéteur ou 
d'un charlatan. 

Je suis allé, voici cinq ans, regarder les affi- 
ches pieuses qu'avait placardées dans Paris une 
congrégation de dévots moralistes. On les appe- 
lait les «Compagnons de la vie nouvelle» Ils an- 
nonçaient partout qu'ils voulaient restituer aux 
hommes de notre race le sentiment, la religion 
de la pure beauté. Ce programme m'avait bien 
disposé pour eux. C'était un programme excel- 
lent. Toutefois, lorsque j'aperçus, boulevard des 
Italiens, leurs affiches neuves,un trouble secret 
me saisit. Tout d'abord j'éprouvai qu'elles ne 
me rendaient pas meilleur. Elles excitaient 
môme en moi le sentiment d'une obscure tris- 
tesse, c'est-à-dire la pire d'entre toutes les pas 
sions. Autant une douleur aiguë et pénétrante 
est un bon tonique de l'âme, autant la diffuse 
atmosphère d'une idée triste encotonne, endort 

▲CnOlf FRARÇ. — T. IV. ; g.) 



312 L'aCTIOII F^ASIÇàSSÊ 

diaiinue. Et ces affiches étaient tristes. Elles me 
donnèrent l'envie de dénigrer. Tout en admi- 
rant les sujets (c'était V Enfance de sainte Oene- 
viève)ei tout en songeant à Puvis dont elles repro- 
duisaient le rêve divin, je me demandais si les 
bons moralistes n'eussent pas mieux servi l'in- 
térêt du grand art et la sol idegloiredeM.de Cha- 
vannes en organisant au même point dumême 
boulevard des départs d'omnibus pour la place 
du Panthéon.. Les bonnes copies ont du bon, les 
originaux valent mieux, et les originaux de l'En- 
fance de sain le Geneviève sont apposés dans le. 
monument de Souftlot. 

J'en étais là de mes tristessesquand, le lende- 
main, je pus lire en d'autres journaux qu'il ne 
s'agissait point du tout de développer le goût du 
public, mais son sens moral. 

— A la bonne heure! dis-je,elje me mis à re- 
garder la question de ce point de vue. 

M. Desjardins s était donc aperçu que les 
images sont des forces de persuasion et d'action : 
par un instinct d'imitation naturel à l'humaine 
espèce, ce que nous voyons devant nous, nous 
éprouvons le besoin de le répéter en nous- 
même. Gela passe dans nos idées et plus tard 
dans noire conduite. Ainsi, par exemple (nous 
vivions sous la présidence de M. Félix Faurej, 
quand une grande affiche, flattée d'une vive cou- 
leur, expose à nos regards un bel homme, d'un 
âge mûr et pourtant vert encore, ferme et haut, 
campé d'aplomb sur ses guêtres blanches et 
ceint du grand cordon de la Légion d'honneur, 
si cet avantageux personnage tient à la main 
un petit verre d'une liqueur brillante et dorée, 



\ »rf « ^m^ • •»-,•••••»•• • •• ,• j 



AFFICHEURS ET DÉSAFFICDEURS 3iS 

s'il rit à Télixir, si r<^lixir lui rit, s'il y goûte du 
coin de Tœil, nous sentocs aussitôt le désir d'i* 
miter le buveur très illustre, à condition que 
nous ayons quelque penchaut pour ces sortes 
d'alcool. Il s'y joint même Tidée confuse que la 
boisson nous proiilera. Buvons-eji , noussermis tous 
fartHy dit la légende, et ce calembourg présiden- 
tiel n'avait pas besoin d'être écrit, se trouvant 
implicitement contenu dans le trait et dans la 
couleur. 

Telle est la force des symboles sur les esprits 
humains. Mais il faut qu'ils soient bien choisis, 
d'ordre pratique, et à leur place. Il faut aussi 
qu'ils correspondeut à la secrète inclination de 
ceux auxquels on le propose. Les anecdotes de 
la vie de sainte Geneviève devaient tenir un lan- 
gage plutôt obscur et incertain à ce monde de 
coulissiers, de gens de théâtre, de cercle, qui 
allaient et venaient devant la palissade désor- 
mais historique à laquelle M. Desjardins placar- 
dait son cri de vertu. Les passants parisiens 
sont de grands profanes. Et c'est le plus sacré, 
le plus mystique des sujets. J'ose même penser 
que la méditation de la vie et des attitudes de 
la pastoure de Nanterre ne fut pas le mobile de 
la conversion de M. Paul Desjardins quand il 
quitta le siècle et la vie littéraire pour l'apostolat 
protestant. «Je ne le vois pas en prière contre un 
tronc d'arbre, ni à genoux et les mains jointes 
au milieu d'un carré de petits moutons. 

Sans doute il y a dans les panneaux de Puvis 
d'autres personnages que la patronne de Paris. 
J'en connais un très beau : c'est une jeune 
femme qui s'accroupit pour traire les vaches. 



314 l'action française 

GeUe femme, seloD l'évangile de l'affichage, esl- 
elle là pour nous prêcher d'aller et de faire de 
môme ? Et faut-il mettre le derrière sur le sol 
et, pour être moral, presser avec méthode le 
pis d'une bonne laitière? Je m'avouais que la be- 
sogne passait mes moyens. Si la moralité se 
paie ce prix, j'en désespère. Mais peut-être que 
l'admirable trayeuse de Puvis ne donne pas ce 
conseil. En ce cas, que fait-elle? Que me voulait- 
on avec elle? Et quel était son rôle dans cet 
affichage dévot? 

Ce rôle est nul, me répondait-on : les person- 
nages de Puvis ne prêchent point. — Mais en ce 
cas il ne servaient aucunement l'action morale 
et Ton avait faii autour d'eux beaucoup de bruit 
pour rien. 

On me répliquait, il est vrai, qu'il règne dans 
V Enfance de sainte Geneviève une douce atmosphère 
de paix rustique et d'enchantement religieux 
qui peut donner le goût d'un genre d'existence 
plus uni et plus simple que celui que nous me- 
nons tous. A qui donnera-t-on ce goût? Quelques 
âmes tines et déjà converties y seront sensi- 
bles ; mais, si la passion ou l'intérêt les presse, 
pour combien de temps? Quelque concession qui 
soit faite aux moralistes, il resle qu'à ce formi- 
dable chaos de sottise, de corruption, d'indis- 
cipline et d'anarchie qui compose la civilisation 
moderne, ils croient opposer un correctif véri- 
table en faisant afficher quinze cents paysages 
idéalistes! La disproportion de ce moyen avec 
cette fin me resta le sujet d'une éternelle et bien 
lamentable gaieté. 

Après huit jours de réflexion, le grand me- 



j 




'•r:w 



AFFICHEURS ET DÉSAFFICHEUHS 315 



neardes « Compagnons de la vie nouvelle » finît 
lui-même par éprouver la saveur saugrenue de 
son affichage. Il déclara lui-même à un rédac- 
teur du Figaro qu'on avait répandu des bruits 
inexacts et qu'il ne songeait point à guérir le 
mal moderne avec ses affiches. Non. Mais il 
tenait un remède supérieur. Ce n'était pas avec 
quinze cents images, c'était avec deux cents apô- 
tres déterminés, hommes de nerf, hommes 
d'action, qu'il convertirait en altruisme l'égoïsme 
des foules, en charitables concessions leur lutte 
pour la vie, et qu'enfin il complanterait de bos- 
quets arcadiens tout le champ de la dure ba- 
taille parisienne. (< Déjà, déclarait-il, on nous 
écoute... I) 

Oui, nous vous écoutions ! 

Je ne trouvais à comparer, comme apôtres, à 
ces « Compagnons de la rie nouvelle » que les 
membres de la confrérie de M. Bérenger contre 
la licence des rues : également parfaits dans leurs 
intentions, également inflitigables et inutiles. 

Ces derniers, à la vérité n'affichaient point, ils 
désaf fichaient ; mais ils désaflicbaient en vain. 
Ce qu'ils arrachèrent d'un mur repoussa sur le 
champ et sous une autre forme, souvent plus in- 
décente eu^'ore, au mur voisin. Pourtant, ils ne 
se lassent pas. Ils continuent leur vertueuse et 
désespérante fonction. Et c'est ce dont la Revue 
morale, leur organe, les glorifie en son premier 
numéro. Nous avons, disent-ils, intenté tant de 
procès, obtenu tant de condamnatiQus, vaincu 
et fait disparaître tant de journaux, tant de 
pièces de théâtre. — Et les pauvres gens, se 
frottant les mains, s'imaginent avoir bien 



316 l'action française 

amélioré nos mœurs publiques 1 Ils en ont 
seulement effacé quelques signes, les plus 
voyants et les moins dangereux peut-être. Les 
puissances qu'ils ont réussi à voiler n'en opè- 
rent que mieux dans Tombre. Le père La Pu- 
deur a beau lerriGer, comme on Ten loue, direc- 
teurs de théâtres, marchandes de Journaux : 
il ne s'en prend au mal, lorsque mal il y a, 
qu'après que tout le mal est fait, et ses victoires 
ne sont obtenues que sur des morts. 

Ce qu'il fait, ce qu'on fait à la pauvre /?e- 
viie morale ei ce que font les « Compagnons de 
la vie nouvelle *, afficheurs ou désafficheurs, 
se peut résumer assez bien dans un exemple. 

Voici un ictérique. Sa peau jaune trahil le 
mal dont il estaflligé. Mais les deux thérapeu- 
tes qui sont debout de part et d'autre du chevet 
prennent l'indice de ce mal, cette coloration du 
teint, pour le mal lui-même. C'est pourquoi le 
plus vieux (c'est M. Bérenger) ordonne à ses 
aides de racler aussi vivement que possible la 
couche bilieuse qui injecte la peau ; un peu moins 
radical, non moins chimérique, son jeune con- 
frère (c'est M. Desjardins) propose de prescrire 
une application de blanc de céruse. 

Puisque tout est possible, il se peut que le ma- 
lade ne meure pas ; mais je doute que ces 
traitements le guérissent. 

Charles Maurras. 



TT' 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 



H 



Bordeaux : le ciel au ras des toits, un brouil- 
lard où se perdent les arbres des Quinconces,une 
petite pluie fine qui fouette les vitres de la voi- 
lure, une boue noire sur les quais où s'empilent 
des ballots trempés, s*allongeut des rangées de 
tonneaux ruisselants devant la Garonne qui 
roule une onde sale, limoneuse... 

Et sous toute cette eau une impression étrange, 
comme si Tèlre entier se diluail, se dissolvait! 
Un oubli vient de tout ce qui n'est pas la préoc- 
cupation présente, le souci mesquin des colis, 
de la cabine non retenue, de l'installation à 
bord... 

Notre cocher nous arrête au milieu d'un en- 
combrement de camions, d'omnibus, de char- 
rettes à bras, devant le transport qui doit nous 
conduire à Pauillac. Des portefaix circulent sous 
Taverse. Des voyageurs s'affairent. Les bateaux 
sombres soufflent une fumée lourde. Des hurle- 
ments de sirènes déchirent Tair. 

Les passagers affluent. C'est le second départ 
d'octobre, un des paquebots qui, tous les ans, 
emmène la remonte d'offlciers et de sous-ofli- 



318 l'action française 

ciers pour le Soudan. Les cantines s'entassent 
dans l'entrepont. Des baquets apportent une in- 
finité de petites caisses de 25 kilogrammes, le 
poids réglementaire pour le porteur noir. Des 
employés de la compagnie activent les hommes. 
Des officiers d'infanterie de marine passent enve- 
loppés dans leur capote sombre, des spabis re- 
couverts de manteau : sous leur capuchon on 
entrevoit leur képi d'azur. 

Une sonnerie de clairons domine le brouhaha. 
Un peloton de disciplinaires s'embarque, puis 
des « marsouins » : au-dessus de leur sac ils 
ont attaché leur casque recouvert de toile blan- 
che. Des Pères du Saint-Esprit entourent 
Mgr Barthet, le préfet apostolique du Sénégal. 
Les commerçants habitués à la traversée s'ins- 
tallent dans Tétroit salon. Et des officiers, des 
officiers toujours arrivent, le sabre dans une 
gaine passée au milieu des couvertures de 
voyage roulées. Leur présence, en si grand 
nombre, donne une physionomie spéciale à cet 
embarquement, crée une atmosphère morale 
particulière. Ils l'ennoblissent des risques qu'ils 
vont courir. Autour d'eux c'est un peu l'émo- 
tion, l'enthousiasme d'une entrée en campagne 
— campagne lointaine et meurtrière — dans un 
pays de mystères qu'évoquent ce casque blanc, 
ce croissant brodé au képi des spahis. 

On songe à ceux qui ne reviendront pas, on 
songe à tous ceux qu'on laisse derrière soi, et 
sous lapluie battante cette minute si ardemment 
(iosirée, si impatiemment attendue, où sont lar- 
guées les dernières amarres, se fait infiniment 
triste 



VOYAGE AU SÉNÉGTAL 31i) 

Bordeaux s*esi évanoui dans la brume. On 
distingue à peine les rives du fleuve. L'horizon 
triste nous enserre, l'humidité nous pénètre.La 
Gironde s'élargit,grossie du flot de laDordogne. 
La pluie cesse un instant, mais le ciel reste 
morne, couvert d'un nuage uniforme. Vers 
quatre heures nous sommes devant Pauiilac 
qu'on entrevoit confusément. Nous nous accro- 
chons au flanc du Portugal, 

Alorsc'esl la confusion dutransbordement,les 
passerelles sonnant sous les pas des voyageurs, 
les poulies grinçant sous les chaînes tendues.On 
se hâte vers les cabines o(i les domestiques ap- 
portent les cantines, puis on revient s'accouder 
au bastingage, on re.c^arde les machines enlever 
sur le pontdu transportabandonné nos bagages, 
les petites caisses de 25 kilos, où le nom de l'of- 
ficier, son grade, la destination, sont écrits en 
gros caractères. On rêve aux pays ensoleillés 
vers lesquels nous partons, et la terre de France, 
sous Je brouillard, apparaît si désolée et si 
chère! Mais l'âme fondue sous le déluge, on n'a 
plus la force de sentir!... 

Le halètement des machines, tout le bateau 
yibrant,on part! La nuit vient.Dans les salons,les 
uniformes dominent,tenues sombres des marins, 
uniformes éclatants des spahis, ofliciers de ligne 
portant la grenade des troupes hors cadres au 
collet de leur tunique. Quelques dames, quelques 
commerçants embarqués pour Lisbonne, des 
fonctionnaires sénégalais, le teint terreux, la 
physionomie fatiguée par un séjour antérieur, 
par l'inévitable maladie de foie, les mission- 
naires et leur évêque, des commis de grosses 



320 l'action française 

maisons de Bordeaux voguant versles comptoirs 
de Rufisque et de Dakar, des mulâtres de Saint- 
Louis,queIques Américains duSud,vont et vien- 
nent, s*entrecroisent dans les couloirs, les es* 
caliers, étrangers les uns aux autres, affairés, 
désemparés. Les maîtres d'hôtel s'efforcent d'or- 
ganiser un premier service, tandis que les pri- 
vilégiés, ceux qui dîneront à la table du com- 
mandant, ou seulement une heure plus tard, 
errent sur le pont ou s'enferment au fumoir et 
dans la cabine qu*on appelle pompeusement k 
bord du Portugal le salon de musique.Là on nous 
nomme M. Ghaudié, alors gouverneur général de 
l'Afrique Occidentale, le colonel de Trentinian, 
alors lieutenant-gouverneur du Soudan, 

Dans la nuit on aperçoit les feux de Royan,de 
Cordouan. Le bateau commence à rouler et à 
tanguer, on entre en mer. Assez vite la salle à 
manger,les salons se vident. Le meilleur remède 
contre le terrible mal. c'est le lit, l'étroite cou- 
chette où il faut savoir s'arcbouter des pieds, 
des genoux et des reins. (Ct toute pensée sombre 
dans Je lourd sommeil où Ton succombe 

Qu'il semble triste, ce golfe de Gascogne, par 
les journées grises d'octobre! Il fait froid. Le 
vent du Nord-Ouest nous amène des grains 
qui nous glacent. Le ciel s'étend terne avec de 
gros nuages noirs à l'horizon. La mer est cou- 
leur d'ardoise frangée de blanc. Parfois un rayon 
de soleil perce la brume et vient colorer le flot. 
Alors la vague, près de nous, avant de se vapo- 
riser en écume, prend une coloration d'un bleu 
pâle translucide. Cela ressemble beaucoup à ce 
bleu particulier des épais carreaux de verre sur 



VOYAGE AU SÉNÉGAL 321 

lesquels on marche et qui servent à éclairer un 
sous-sol. Le regard attiré plonge, inquiet de 
ces profondeurs secrètes. Mais un nuage passe 
et tout redevient noir sur l'océan. De rares pas- 
sagers montent sur le pont,enveloppés dans des 
caoutchoucs, les salons restent mornes,la salle à 
ma^nger presque déserte. Les heures semblent 
longues, longues, et même quand on n*est pas 
malade, la tête se brouille à ce roulis excessif et 
continuel 

Le troisième jour après le départ de Bordeaux, 
c'est,au réveiljla surprenante douceur du calme, 
c^est, en arrivant sur le pont,renchantement de 
se sentir glisser sur une nappe, on dirait de 
plomb fondu quant à la couleur, le ciel, restant 
sombre, mais infiniment plus fluide, plus sati- 
né : un long foulard de soie perle dont les moi- 
res se déroulent en caresses. Nous sommes en- 
trés dans la baie de Marin. 

De chaque côté de notre bateau, les côtes sitôt 
sorties de la mer se dressent en collines. Nous en 
percevons deux lignes. Une première serpente, 
friches entrecoupées de roches. Une seconde 
plus élevée se perd dans les nuages. Et tout de 
suite se fait sentir le charme de la Galice : une 
nature fruste, un peu sauvage et nue se parant 
de la volupté des lignes courbes. Ses plages 
s'étirent, les chaînes de ses montagnes ondulent 
comme se cambrent les reins souples de ses 
femmes... 

Nous nous enfonçons dans la baie. Devant des 
maisons cubiques à toitures plates, des champs 
cultivés font des taches vertes. Des bouquets 
d'arbres s'échelonnent sur un fond de monta- 



^ 



322 l'action française 

gnes grisâtres, décor imprécis, encore baigné 
dans la brume. Quelques barques de pêche 
somnolent immobiles. Des marsouins sautent 
autour de nous, traçant un sillage parallèle à 
celui du navire. Une petite pluie fine tombe. 
Nous avançons dans le brouillard où tout se 
confond. Mais la brise se lève chassant les 
nuages. Un magique rayon de soleil apparaît. 
La baie se colore d'une teinte bleue nacrée. Et 
sur cet azur s'essaime toute une flottille de 
pêcheurs. Des voiles de différentes couleurs 
s'éploient, et deux goélettes blanches prennent, 
en leur svelte élégance, des airs légers et suran- 
nés auprès d'un gros steamer anglais en déchar- 
gement. 

Marin s'étend au versant de la montagne : 
une enceinte de murailles où s'étagent des ter- 
rasses, des maisons multicolores au pied de 
bois d'un vert très Foncé, une petite église, une 
masse veloutée de pins, et le chemin de fer qui 
va rejoindre Pontevedra en suivant la côte. En 
face de la ville un îlot granitique d'un vert roux 
ressemble à un dôme qui s'aplatirait dans un 
sens. Et quand nous nous retournons, nous 
découvrons derrière le bateau à l'ancre la vaste 
nappe de soie qu'écorche le vol des mouettes. 

A bord également le soleil ramène la vie. 
Après ces heures pénibles par les gros temps du 
golfe de Gascogne, c'est une joie de s'immobi- 
liser un instant à l'abri des cotes. Le pont 
s'anime de la gaîté des uniformes et des robes. 
On s'enveloppe frileusement dans la chaude 
caresse du soleil d'Espagne. 

Trop vite le vent ramène de nouveaux nuages 



VOYAGE AU SÉNÉGAL 323 

et ]e paysage s^étein t. On reste cependant à re- 
garder se détacher de la rive enténéhrée une 
petite barque à vapeur d*aspect caduc. Elle 
traîne à sa suite deux chalands, chargés d'une 
foule lamentable et de ballots épars. Les émi- 
grants! Des petites barques à voile ou à rames 
pleines d'émigrants encore se hâtent pour ac- 
coster les premières. Il grouille bientôt au des- 
sous de nous une centaine d'hommes, de fem- 
mes et d*enfants en haillons, empilés les uns 
sur les autres, tassés avec leurs bagages : gros 
paquets entourés d'immenses foulards, pauvres 
vêtements jetés en vrac. Et sitôt le heurt de 
l'arrêt, ce sont des bousculades, une précipita- 
tion, des cris, des jurons, en langue sonore. C'est 
une confusion de taches éclatantes et sordides, 
mais si fortement colorées que l'atmosphère 
s'en éclaire. 

Des douaniers, des gendarmes et des fonction- 
naires espagnols montent à bord et l'embarque- 
ment commence. Ils défilent un à un, les mal- 
heureux, et le même air de misère s'inscrit sur 
leur physionomie ! Mais à rencontre do ce que 
nous sommes habitués à voir chez nous, ils con- 
servent dans leur dénûment d'admirables atti- 
tudes. Leurs guenilles sont multicolores et bro- 
dées. Ils sont indigents et magnifiques. On 
éprouve une sorte d'humiliation à les regarder 
gagner l'entrepont et l'avant. 

Les barques s'éloignent les unes après les au- 
tres, la chaloupe à vapeur ramène à la côte les 
gendarmes et les douaniers, notre bateau vire 
et reprend sa marche. 

Nous laissons sur notre droite toute une série 



3!24 l'action française 

d'îlots que les anciens appelaient les îles des 
Dieux. A notre gauche une double ligne de mon- 
tagnes se déroule avec moins d'ondulance que 
dans le voisinage de Marin, mais s'enrichit 
maintenant de lumière et de soleil. Nous aperce- 
vons des petits villages qu'on nous énumère : 
Congos, Meina, Domoyo. Bientôt nous voguons 
de nouveau en pleine baie sur une eau d'azur 
calme, et voici à un détour, sur notre droite, 
une digue sombre, des jardins entourés d'un 
mur blanc, un monticule couronné d'un fort, un 
clocher roman, au-dessus d'une ville dont nous 
approchons lentement. Nous entrons dans un 
très beau port où miroitent autour de nous les 
voiles multicolores de barques nombreuses. 

Vigo : de longues maisons blanches précé- 
dées d'arcades, le long d'un quai où nous perce- 
vons l'animation d'un marché, des maisons 
hautes à balcons et à vérandas proéminentes, une 
place entourée de constructions d'apparence 
moyenâgeuse, l'église dont nous découvrions au 
lom le clocher et, comme de longs bras noirs se 
tendant vers nous, les jetées. Puis des villas 
entre des bois, à l'assaut d'une colline s'affais- 
sant pour se relever en un cône de verdure ter- 
miné par un fortin blanc et qui semble fermer le 
cirque. Mais l'estuaire fait un coude et la baie 
de Saint-Simon s'étend, invisible pour nous,jus- 
qu^au bourg de Redondela. 

Le golfe de Vigo est une rade vaste et sûre 
comme l'on en rencontre d'ailleurs beaucoup sur 
les côtes profondément découpées de la Galice. 
Mais Vigo a son histoire devenue légendaire : 
ces flots verts roulent, pêle-mêle avec leurs co- 



VOYAGE AU SÉNÉGAL 325 

quillages, l'or d'Amérique englouti Jadis avec les 
galions du Roi, coulés par les flottes anglaise et 
hollandaise. Tout parle ici de ces Amériques, 
la terre qui fut promise aux Ëspagnes, son trésor 
qu'elle a peu à peu laissé échapper! Et n'est-ce 
pas cette atavique attirance qui entraine cette 
foule d'émigranls? Ce n'est point l'extrême den- 
sité de la population qui pousse les Espagnols à 
l'exil. La misère? Mais trouveront-ils une sécu- 
rité plus assurée aux pays d'outre-mer? Quels 
rêves, quels espoirs poussent ces don Quichotte 
ou ces Sancho aux rivages des Conquistadors ? 

Nous sommes entourés encore une fois de 
barques et de chalands. C'est le même coup d'oeil 
pitoyable qu'à Marin, avec plus d'éclat encore 
sous le soleil. Les mariniers se battent, s'inju- 
rient, les barques s'entrechoquent. On voit des 
hommes lever les bras, se montrer les poings, 
on entend crier les femmes. Puis une seconde 
après, à bord, ces mêmes hommes, ces mêmes 
femmes, se tiennent impassibles et le regard 
fixe. 

Deux heures suffisent pour embarquer les 
émigrantS) et entre les deux rives gris-bleu de 
la baie, le paquebot reprend sa marche. Nous 
retrouvons vite la pleine mer. La houle de 
Tocéan nous berce sur ses larges lames. A 
l'horizon le soleil décline. Le ciel se pare de 
défaillances. Du pourpre, les nuances s'atten- 
drissent en tons d'or glauque, en mauve très 
doux jusqu'au bleu pâle où scintille Targenl 
d'une étoile. Derrière la côte d'Espagne toute 
rosée, monte la lune « molle et ronde d. Les 
phares s'allument et leurs feux tournants ou 



326 l/ ACTION FRANÇAISE 



brillants par intermittence glissent sur la vague 
jusqu'à nous... 

La soirée est clémente. Malgré la fraîcheur, 
nous pouvons, enveloppés dans nos couvertures, 
nous asseoir sur le pont. L'imagination enfin 
libérée se disperse en rêveries et flotte sur 
l'horizon sans bornes, vers cette Afrique tant 
souhaitée. 



Encore une escale cependant, et de si ten- 
tante apparence que de moins enthousiastes du 
désert s'y attarderaient. 

Dès le matin nous sommes en vue des côtes 
portugaises (1). Nous percevons facilement leur 
dentelure et avec la lorgnette nous entrevoyons 
des villages, des^bois, et, sur les hauteurs, des 
moulins à vent. La mer calme se teinte d'azur. 
Mais bientôt nous distinguons u les ondes dorées, 
que, selon Cervantes, le Tage roule toujours à 
pleins bords ». Nous arrivons devant l'estuaire 
flanqué au nord de la tour San Juliao, et au 
sud de la tour de Brigio, bâtie sur un rocher 
formant une île en avant de la berge méridio- 
nale. Des batteries d'artillerie installées au pied 
des deux phares défendent le goulet où s'enserre 
le fleuve jusqu'à Lisbonne. Là,son cours s'élargit, 
dessinant sur les rives une courbure régulière 
qui se développe pour former un vaste golfe. 

La rive gauche reste presque déserte, avec 
des landes rousses où s'élèvent quelques 



(1) Une première version de la partie suivante de ces 
Soles de Voyage a été publiée par le Moniteur Universel, 



•¥" 



VOYAGE AU SÉNÉGAL 3^7 

usines, de rares chanliers, le lazaret- vis-à-vis 
de la ville, puis Evora, Cacilhas, Casa de Pie- 
dade que nous cachent les orangers où se blo- 
tissent ces villages. 

Sur la rive droite, au contraire, nous lisons la 
préface charmante, l'introduction harmonieuse 
à la ville dont le nom semble déjà une caresse. 
Collines serpentanten uneailure touteibérienne, 
0(1 les champs cultivés, les bouquets de bois s'é- 
tendent en tapis bariolés, où les maisons épar- 
ses se blanchissent au poudroiement du soleil 
entre les branches des arbres. Échelonnements 
successifs de plateaux jusqu'aux admirables 
hauteurs de Cintra, terrasses parfumées et lu- 
mineuses au dessus des vallons égayés de sour- 
ces vives. Mais des feux invisibles bouil- 
lonnement terribles sous cette végétation. Sous 
ces roches basaltiques dorment des volcans qui 
soudain se révèlent par d'étonnantes secousses 
telles qu'en subit Lisbonne en 1755. Toute la 
ville fut détruite et Tépouvanlable tremblement 
se propagea sur plus de trois millions de kilo- 
mètres carrés! Saisissante image delà vie en 
cette péninsule contrastée où toujours des feux 
couvent sous l'apparence d'une indolente placi- 
dité 

Nous laissons derrière nous Ociras, Caxios et 
voici la tour de Bélem aux fortifications gothi- 
ques, découpée comme unç dentelle d'ogives, de 
créneaux et de mâchicoulis, — évocation de 
grâce légère au milieu des choses graves et lour- 
des de la guerre. 

Devant nous, Lisbonne s*étire au versant de 
ses collines en son ondulante nonchalance, elle 

ACTIO.^ PRAhg. — T. IV. 23 



328 l'action française 

apparaît vêtue d'une mantille ajourée de tourel- 
les, de coupoles et de terrasses, et sa vue seule 
est une volupté. 

Que nào tem visto Lisbôa 
Nâo tem visto cosa bôa. 

Le vent est apaisé. Le soleil luit. Il fait doux. 
La ville, ses monuments, nous semblentbaignés 
d'un flot de lumière vaporisée. 

Le bateau longe la rive nord, nous passons 
devant le Palais Royal, TAjuda édifié sur le haut 
d'un coteau, le long de la promenade qui va de 
Lisbonne à Bélem et qu'on appelle l'Âherro de 
Bôa Vista, — devant l'ancien couvent des Hié- 
ronymites, somptueux découpage d'arceaux et 
de clochetons dont nous ne pouvons voir toutes 
les merveilles malgré nos lunettes curieuse- 
ment braquées, lieu sanctifié dans la mémoire 
des hommes parce qu'il fut le quai d'où s'em- 
barqua Vasco de Gama... 

Nous nous enfonçons derrière une haute 
futaie de mâts et nous jetons l'ancre au milieu 
de ce port sans rival qui fait naturellement au 
Portugal l'estuaire du Tage. En attendant la 
visite de la santé, nous contemplons la ville qui 
s'élève en amphithéâtre demi-circulaire devant 
nous, les maisons hautes et multicolores, les 
panaches de palmiers dans les jardins et les 
rues qui s'engoufiTrent entre les massifs de ma- 
çonnerie... Lisbonne fut aimée des poètes. Ils 
lui tressèrent des couronnes de métaphores. 
« C'est une belle coquette vêtue d'une robe blan- 
che ornée de roses et penchée sur son miroir », 
dit l'un; « c'est un immense éventail^ dit un 



VOYAW AU SÉNÉGAL 329 

autre, largement déployé el décoré de bouquets 
de fleurs »... 

Des canots nous assiègent au milieu du brou- 
haha et des bousculades accoutumées. Avant 
que nous puissions débarquer, que personne 
puisse monter à bord, on nous hèle pour nous 
proposer de nous conduire à terre ; on nous offre 
au bout de perches des paniers à fruits, des 
sièges en osier, de longues chaises de bord, des 
fauteuils à larges bras. 

Des petites barques nous emportent. Nous 
mettons une grande demi-heure pour gagner 
à la rame la douane où nous devons débarquer. 
Nous sommes tout de suite sur la place du Com- 
merce, entourée d'hôtels. Un arc de triomphe 
se dresse, monumental, devant nous. Nousmon- 
lons une large rue, inégalement dallée de pier- 
res rondes ou pointues où s'agrippe le pied des 
mules traînant de petits tramways bas. Des 
trottoirs de mosaïques longent les boutiques 
aux enseignes qui surplombent. Des maisons se 
revêtent somptueusement de vieilles faïences, 
d' « azuléjos » omnicolores. Derrière des portes 
ouvertes le vent soulève des rideaux de spar- 
lerie. Tout à fait par hasard, nous tombons au 
milieu d'un marché : de grandes halles fraî- 
ches où, sur des comptoirs, sont étalés les 
plus beaux fruits du monde, des grenades, des 
oranges, des pommes, des pêches veloutées et 
des grappes de raisin si monstrueuses qu'elles 
font songer aux raisins de Chanaan. 

Des marchandes nous interpellent, vieilles 
presque toutes, le teint mat sous leurs foulards 
multicolores où se cache une chevelure abon- 



^330 l'action française 



dante. Elles ont des yeux très brillants. Leurs 
pieds paraissent d'autant pluspetitsqu'ellessont 
toutes fort grasses. Elles nous offrent leurs fruits, 
et aussi de lourdes gerbes de fleurs. On vend 
là d*élégants paniers et toute sorte d'articles 
de jolie vannerie, en échange de quoi Ton nous 
demande un nombre prodigieux de reis, qui 
ne fait en définitive qu'une toute petite somme. 

Ensuite nous entrons dans une église bâtie 
dans le style rococo cher au dix-septième finis- 
sant, une église trop parée dont nous sortons 
pour nous promener rapidement et sans mé- 
thode par les rues montueuses, les petites 
places vaguement ombragées d'arbres maladifs, 
les squares très soignés. Nous croisons des lan- 
daus attelés de deux mules, des petits chariots 
longs et bas, quelques victorias bien tenues, 
mais tous ces équipages circulent sans animar 
tion. 

On a construit dans Lisbonne des maisons 
modernes, opulentes, comme dans toutes les 
capitales d'Europe. Il existe d'élégants magasins 
où des richesses sont exposées ; cependant la 
ville conserve un air de deuil, presque de ruine. 
. Certes, sa tristesse n'est pas l'ennui banal d'une 
de nos villes de piovince! Lisbonne semble 
affaissée sous le poids de ses grandeurs mortes, 
d'un souvenir trop lourd à porter. Ce n'est plus 
cette ville du moyen âge, si splendide, qu'un 
chevalier désirant voir, à Jérusalem, la plus 
belle cité de l'Europe se refléter dans un miroir 
magique, Lisbonne apparut aussitôt. 

Elle est bien incomplète, bien hâtive, l'impres- 
sion que nous emportons î Cette courte escale nous 



VOYAGl:: Af SÉNÉGAL 331 

a tout juste donné le tempsde prendre quelques 
instantanés, de bâcler quelques liaisons d*idées I 
Mais quoi ! Lisbonne ne nous a pas tenu toutes 
les promesses que, de loin, sa vue invitante nous 
faisait ! Celte ville qui dort entourée d'un voile 
de si mol azur dans une lumière si blonde ne 
s'est point éveillée pour nous accueillir. 

Cependant, nous ne la quittâmes pas sans 
regrets ! C*est qu'à peine notre bateau regagné, 
nous étions repris par la divine grâce du soleil 
jouant sur les flots mobiles du Tage, par la 
séduction de ce paysage déroulant ses lignes 
souples dans une atmosphère diaphane! Quand 
le paquebot eut repris sa marche et dépassé 
Belem, le soir tombant nous composa de ces 
campagnes un souvenir inoubliable... 

Lucien Corpechot. 



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3 



J^OS MAITRES : ANATOLE FRANCE 



«^«■ws/v^^w^^w»^ 



L'abbé Lantaigne et le professeur Bergeret. 

[Le quatrième volume de VHistoire contemporaine : 
M, Bergeret à Paris^ vient de paraître. C'est un 
livre bien dreyfusard, plus dreyfusard que dreyfu- 
sien. Il nous semble utile de rappeler à ce propos 
un aspect curieux et généralement méconnu de 
rinfluence autrefois exercée par M. Anatole France 
SOT les meilleurs esprits.] 

... — Monsieur Tabbé, on dit partout que vous 
serez appelé à l'évêché de Tourcoing. 

J'en accepte l'augure et j'ose l'espérer. 

Mais ce choix est trop bon pour n'être pas dou- 
teux. On vous croit monarchiste et cela vous nuit. 
N'êtes-vous pas républicain, comme le Pape ? 

M. Lantaigne. — Je suis républicain, comme 
le Pape. C'est-à-dire que je suis en paix et non 
en guerre avec le gouvernement de la Répu- 
blique. Mais la paix n*est pas Tamour. Et je 
n'aime pas la République. 

M. Bergeret. — Je devine vos raisons. Vous 
lui reprochez d'être hostile au clergé et libre- 
penseuse. 

M. Lantaigne. — Assurément, je lui reproche 
d'êlre impie et ennemie des prêtres. Mais cette 
impiété, ces inimitiés ne sont pas essentielles. 
Elles sont le fait de républicains, non delà Ré- 
publique. Elles diminuent ou grandissent à tous 
les changements de personnes. Elles sont moin- 
dres aujourd'hui qu'elles n'étaient hier. Elles 
croîtront peut-être demain. Peut-être viendra- 



NOS MAITRES 333 



t-il un temps où elles n'existeront pas plus 
qu'elles n'existaient sous le principat du ma- 
réchal de Mac-Mahon, ou du moins dans les 
prémisses trompeuses de ce principat, et sous le 
ministère décevant du Seize-Mai. Elles sont des 
hommes et non des choses. Mais, fût-elle respec- 
tueuse de la religion et de ses ministres, je haï- 
rais encore la République. 

M. Bergbret. — Pourquoi ? 

M. Lantaigne. — Parce qu'elle est la diversité. 
En cela elle est essentiellement mauvaise 

... La diversité est détestable. Le caractère 
du mal est d'être divers. Ce caractère est mani- 
feste dans le gouvernement delà République, 
qui, plus qu'aucun autre, s'éloigne de Tunité. 
11 lui manque avec l'unité l'indépendance, la 
permanence et la puissance. Il lui manque la 
connaissance et Ton peut dire de lui qu'il ne 
sait ce qu'il fait. Bien qu'il dure pour notre châ- 
timent, il n'a pas la durée. Car l'idée de durée 
implique celle d'identité, et la République n'est 
jamais un jour ce qu'elle était la veille. 

Sa laideur même et ses vices ne lui appar- 
tiennent pas. Et vous avez vu qu'elle n'en était 
point déshonorée. Des hontes, des scandalesqui 
eussent ruiné le plus puissant empire l'ont recou- 
verte sans doipmage. Elle n'est pas destructible, 
elle est la destruction. Elle est la dispersion, 
elle est la discontinuité, elle est la diversité, elle 
est lé mal. 

M.Bergeret. — Parlez-vous de la Républi- 
que en général, ou seulement de la nôtre? 



334 l'action française 

M. Lantaigne. — Evidemment, je ne considère 
ni la République romaine, ni la batave, ni 
rhelvétique, mais seulement la française. 

Car ces gouvernements n*ont de commun 
que le nom, et vous ne croirez pas que je les 
juge sur le mot dont on les nomme, ni même 
sur ce qu'ils semblent opposés, les uns comme 
les autres, à la monarchie, opposition qui n'est 
pas condamnnble en soi ; mais la République en 
France n'est qu'un manque de prince et un dé- 
faut d'autorité. Et ce peuple était trop vieux 
lors de l'amputation pour ne pas craindre 
qu'il n'en meure. 



En vingt ans, quel progrès dans la décomposi- 
tion ! Un chef de l'Etat dont la puissance est 
l'unique vertu et qui devient criminel dès qu'on 
suppose qu'il agit ou seulement qu'il pense; 
des ministres soumis à un Parlement inepte, 
qu*on croit vénal, et dont les membres, de jour 
en jour plus ignares, furent choisis, formés, dé- 
signés dans les assemblées impies des francs- 
maçons, pour faire un mal dont ils sont même 
incapables, et que surpassent les maux causés 
par leur inaction turbulente ; un fonctionna- 
risme sans cesse accru, immense, avide, mal- 
faisant, en qui la République croit s*assurer une 
clientèle et qu'elle nourrit pour sa ruine; une 
magistrature recrutée sans règle ni équité, et trop 
souvent sollicitée par le gouvernement pour 
n'être pas suspecte de complaisance ; une ar- 
mée que pénètre sans cesse, avec la nation tout 
entière, l'esprit funeste d'indépendance etd'éga- 



NOS MAITBES 335 



lité, pour rejeter ensuite dans les villes et les 
campagnes la nation tout entière, gâtée par la 
caserne, impropre aux arts et aux métiers et 
dégoûtée de tout travail ; un corps enseignant 
qui a mission d'enseigner l'athéisme et l'immo- 
ralité; une diplomatie à qui manquent le temps 
etTautorité et qui laisse le soin de notre politi- 
que extérieure et la conclusion de nos alliances 
aux débitants de boissons, aux demoiselles de 
magasins et aux journalistes ; enfin tous les 
pouvoirs, le législatif et l'exécutif, le judiciaire, 
le militaire et le civil, mêlés, confondus, détruits 
Tun par l'autre ; un règne dérisoire qui, dans sa 
faiblesse destructive, a donné à la société les 
deux plus puissants instruments de mort que 
rimpiété ait jamais fabriqués : le divorce et le 
malthusianisme. Et tous les maux dont yzi fait 
une rapide revue appartiennent à la République 
et sortent naturellement d'elle : la République 
est essentiellement mauvaise. 



... Les ormes du mail commençaient à verser 
leur ombre vers l'orient. Un souflle frais, venu 
d'un lointain orage, passa dans les feuilles. 
Tandis qu'une coccinelle cheminait sur la 
manche de sa redingote, M. Bergeret répondit 
sur le ton le plus affable à M. l'abbé Lantaigne : 

— Monsieur l'abbé, vous venez de retracer, 
avec une éloquence qui ne subsiste plus que sur 
vos lèvres, les caractères du régime démocra- 
tique. Ce régime est, peu s'en faut, tel que vous 
le représentez. £t c'est encore celui que je 
préfère. Tous les liens y sont relâchés, ce qui 



336 l'action française 

affaiblit TEtat, mais soulage les personnes et 
procore une certaine facilité de yivre et une 
liberté qui détruisent malheureusement les 
tyrannies locales. La corruption sans doute y 
paraît plus grande que dans les monarchies. 
Cela tient au nombre et à ]a diversité des gens 
qui sont portés au pouvoir. Mais cette corrup- 
tion serait moins visible si le secret en était 
mieux gardé. Le défaut de secret et le manque 
de suite rendent toute entreprise impossible à 
la République démocratique. Mais, comme les 
entreprises des monarchies ont le plus souvent 
ruiné les peuples, je ne suis pas trop fâché de 
vivre sous un gouvernement incapable de grands 
desseins. Ce qui me réjouit surtout dans notre 
République, c'est le sincère désir qu'elle a de 
ne point faire laguerre en Europe. Elle est vo- 
lontiers militaire, mais point du tout belliqueuse. 
En considérant les chances d'une guerre, les 
autres gouvernements n'ont à redouter que la 
défaite. Le nôtre craint également, avec juste 
raison, la victoire et la défaite. Cette crainte 
salutaire nous assure la pai\, qui est le plus 
grand ^desbiens.Le pire défaut du régime actuel 
estde coûter fort cher. H ne paie point de mine, il 
n'est point fastueux. Il n'est brillant ni en fem- 
mes ni en chevaux. Mais sous une humble appa- 
rence et des dehors négligés, il est dépensier, 
lia trop deparents pauvres, trop d'amis à pour- 
voir. Il est gaspilleur. Le plus fâcheux est qu'il 
vit sur un pays fatigué, dont les forces baissent 
et qui ne s'enrichit plus. Et le régime a grand 
besoin d'argent. Il s^aperçoit qu*il est embar- 
rassé. Et ses embarras sont plus grands qu'il ne 



NOS MAITRES 337 



croit. Ils augmenteront encore. Le mal n*est 
pas nouyeau. C'est celui dont mourut Tancien 
régime. Monsieur Tabbé, je vais vous dire une 
grande vérité : tant que l'Etat se contente des 
ressources que lui fournissent les pauvres, tant 
qu'il a assez des subsides que lui assurent, 
avec une régularité mécanique, ceux qui tra- 
vaillent de leurs mains, il vit heureux, tran- 
quille, honoré. Les économisteset les financiers 
se plaisent à reconnaître sa probité. Mais dès 
que ce malheureux Etat, pressé par le besoin, 
fait mine de demander de l'argent à ceux qui en 
ont, et de tirer des riches quelque faible con- 
tribution, on lui fait sentir qu'il commet un 
odieux attentat, viole tous les droits, manque 
de respect à la chose sacrée, détruit le com- 
merce et l'industrie et écrase les pauvres en 
touchant aux riches. On ue lui cache pas qu'il 
se déshonore. Et il tombe sous le mépris sincère 
des bons citoyens. Cependant la ruine vient len- 
tempnt et sûrement. L'Elat touche à la rente. 
Il est perdu. 

Nos ministres se moquent de nous en par- 
lant de péril clérical ou de péril socialiste. Il 
n'y a qu'un péril, le péril financier. La Répu- 
blique commence à s'en apercevoir. Je la plains, 
je la regretterai. J'ai été nourri sous' TEmpire 
dans l'amour de la République. « Elle est la jus- 
tice », me disait mon père, professeur de rhéto- 
rique au lycée de Sainl-Omer. Il ne la connaissait 
pas. Elle n'est pas la justice. Mais elle est la faci- 
lité. Monsieur l'abbé, si vous aviez l'âme 
moins haute, moins grave et plus accessible aux 
riantes pensées, je vous conférais que la Repu- 



•] 



338 l'action française 

blique actuelle, la République de 1896, me plaît 
et me touche par sa modestie. Elle consent à 
n'être point admirée. Elle n'exige que peu de 
respect et renonce même à Teslime. Il lui suffît 
de vivre. C'est là tout son désir : il est légi- 
time. Les êtres les plus humbles tiennent à la 
vie. Comme le bûcheron du fabuliste, comme 
l'apothicaire de Mantoue, qui surprit si fort ce 
jeune fou de Roméo, elle craint la mort, et c'est sa 
seule crainte. Elle se défie des princes et des 
uiilitaifes. En danger de mort, elle serait très 
méchante. La peur la ferait sortir de son naturel 
et la rendrait féroce. Ce serait dommage. Mais 
tant qu'on n'attente pas à sa vie, et qu'on n'en 
veut qu'à son honneur, elle est débonnaire. Un 
gouvernement de ce caractère m'agrée et me 
rassure. Tant d'autres furent impitoyables par 
amour-propre ! Tant d'autres assurèrent par des 
cruautés leurs droits, leur grandeur et leur 
prospérité ! Tant d'autres versèrent le sang pour 
leur prérogative et leur majesté! Elle n'a 
point d*amour-propre; elle n'a point de majesté. 
Heureux défaut qui nous la garde innocente! 
Pourvu qu'elle vive, elle est contente. Elle gou- 
verne peu. Je serais tenté de l'en louer plus que 
de tout le reste. Et, puisqu'elle gouverne peu, 
je lui pardonne de gouverner mal. Je soupçonne 
les hommes d*avoir, de tout temps, beaucoup 
exagéré les nécessités du gouvernement et les 
bienfaits d'un pouvoir fort. Assurément les pou- 
voirs forts font les peuples grands et prospères. 
Mais les peuples ont tant souffert, au long des 
siècles, de leur grandeur et de leur prospérité, 
que je conçois qu ils y renoncent. La gloire leur 



NOS MAITRES 339 



a coûté trop cher pour qu'on ne sache pas gré à 
nos maîtres actuels de ne nous en procurer que 
de la coloniale. Si l'on découvrait enfin Tinuti- 
lité de tout gouvernement, la République de 
M. Carnot aurait préparé cette inappréciable 
découverte. Et il faudrait lui en avoir quelque 
reconnaissance. Toute réflexion faite, je me 
sens très attaché à nos institutions. 

Ainsi parla M. Bergeret, maître de confé- 
rences à la Faculté des Lettres. 



ANATOLE FRANCE (l) 



(1) Extrait de l'Orme du Mail (Calmann Léyy. — 
Paris, 1897). 



m^0<^^f^^^t^0^ttMf*rtf*0tf>^*^f* 



PARTIE PÉRIODIQUE 

SUR LE NOM DE DÉMOCRATIE : 
NOTES A L'ENCYCLIQUE 



^^^^*^WVN«VW««^« 



« Vous serez content de l'encyclique du 
Pape : il est démophile et non démo- 
crate. » 

{Lettre d'un ami catholique.) 

Depuis que TEncyclique sur la « Démocralie 
chrétienne » était annoncée, tout le monde s'at- 
tendait bien à ce qu'un Pape bon humaniste 
et fin lettré, qui reproduit sans peine les plus dif- 
ficiles mètres d'Horace et qui écrit peut-être le 
meilleur latin de son siècle, évitât les tristes 
faiblesses auxquelles succombent, à propos de 
démocralie, tant de pauvres têtes en Europe. 
Mais le Saint-Père a surpassé nos espérances, et 
ceux qui s'intéressent au sort de la civilisation 
dans notre Occident lui en garderont une pro- 
fonde et respectueuse gratitude. Pour avoir con- 
senti à la République, le Saint-Père ne cède 
point tout aux barbares. 

Il traite avec le dédain qui lui est permis (à 
Lui seul !) la question des mots. Après avoir 
exposé aux fidèles ce qu'il admet, ce qu'il or- 
donne et ce qu'il défend, Léon XIII écrit : 
« ... S'il faut nommer cela action populaire eh ré- 
« tienyie ou démocralie chrétienne ^cçXql importe peu, 
(t pourvu que les enseignements émanés de Nous 



PARTIE PÉRIODIQUE 341 

« soient observés intégralement, avec une égale 
« complaisance. » 

Mais quels sont ces enseignements? 

Le mot de démocratie a deux sens, également 
courants et qui sont mêlés à plaisir. 

i** Au premier sens, conforme à Tétymologie, 
^^(wra^wveutdire le gouvernement du peuple, de 
la foule, du plus grand nombre. « Gouvernement 
de tous par tous », écrivait Tautomne dernier un 
des chefs de la démocratie chrétienne en France. 

Le Pape exclut ce premier sens. 

« Qu'il soit tenu pour condamné (nefas ait) de 
« détourner à un sens politique le terme de dé- 
a mocratie chrétienne. Sans doute la démocratie, 
tt d'après Tétymologie môme du mot et l'usage 
« qu'en ont fait les philosophes, indique le ré- 
«c gime populaire ; mais, dans les circonstances 
a actuelles,il ne faut l'employer (sic v^urpandaest) 
a qu'en lui ôtant tout sens politique et en ne lui 
€ attachant aucune signifîcalion que celte bien- 
i( faisante action chrétienne parmi le peuple... » 

2** Quant au second sens, invoqué volontiers 
par d'excellents nationalistes, même par de bons 
royalistes, il est plus subtil : démocratie^ alors, 
désigne l'étal démocratique de la société, état 
de confusion et de mélange qui supprime toutes 
les classes ou qui substitue à leurs nombreux 
rapports mutuels un système uniforme de nivel- 
lement et d'égalité. 

Le Pape exclut pareillement la démocratie 
ainsi entendue au sens « social ». 

La démocratie chrétienne, dit-il, «doit main- 
« tenir la distinction des classes, qui, sans con- 
« tredit, est le propre d'un État bien constitué 



342 l'action française 



a (dispares tueatur ordines^sam p^roprws hene cotis- 
« titutae civitaiis) » . 

« La démocratie chrétienne, ajoule-t-il, doit 
« accepter de donner à la communauté humai- 
(L ne une forme et un caractère en harmonie 
« avec ceux qu'a établis le Dieu créateur [eam 
u demum humano conviciui velit formant atque indo- 
a lem esse qualem Deus aiictor indidit). » Nos amis 
naturalistes traduiront aisément en maxime de 
droit naturel cette belle doctrine de la beauté 
du monde et de l'ordre de l'univers, inspirée ici 
par le sentiment du droit divin. Nécessité de 
subordonner pour coordonner et pour ordonner, 
il n'y a poini de faribole d'orateur qui puisse 
aller contre cette mathématique ! 

Mais, pour qu'on ne se trompe pas sur son in- 
tention précise, le Pape prend soin d'observer 
que, si Ton veut juger sainement de la démo- 
cratie chrétienne, il faut laisser de côté les opi- 
nions de certains hommes a sur la puissance et 
a la vertu d'une démocratie chrétienne, opinions 
« qui ne sont pas exemptes de quelque excès ou 
« de quelque erreur [qude immoderatione aliqua 
« vel errore non careant). » Laissant ces exaltés à 
leur rêve, Léon XIII développe que « l'action 
sociale chrétienne», par laquelle il déBnit la dé- 
mocratie et que notre ami Henri Vaugeois nom- 
ma la démophilie, ne pourra s'opérer selon la 
méthode démocratique, au sens historique et phi- 
losophique du terme; cette œuvre, dit le Pape, 
exige le concours de la hiérarchie. Je cite : 
u II faut surtout appeler à son aide les bonnes 
u œuvres de ceux à qui leur situation » (locus^ 
c'est-à-dire leur position^ leur fonction publique 



PARTIE PÉRIODIQL'E 343 

el économique, leur rang, qu'elle qu'en soit Tori- 
gtnej, « leur fortune et leur culture intellec- 
« luelle et morale donnent le plus d'autorité 
a dans la cité. Si cela fait déraut,à peine pourra- 
c l-on faire quelque chose de valable pour 
« cette utilité publique à laquelle l'on tend. » 

Le Pape n'avait pas négligé, au début de la 
lettre, de bien marquer que la démocratie chré- 
tienne, tout en s'employantau service des classes 
inférieures, ne négligeait point, ne mettait 
point de côté, n'omettait ni ne traitait par pré- 
tention {proêiertre) les supérieures. « L'utilité de 
« celles-ci, écrivail-il, n^st pas moindre pour 
a la conservation etVaméiioraiion de VEtat, » Telle est 
la sagesse papale. Telle est la haute polilique de 
la religion catholique, avec laquelle on ne s'éton- 
nera plus que des esprits tout pénétrés de Poli- 
tique naturelle trouvent utile et nécessaire de 
conclureaupius tôt une alliance contre l'anarchie 
libertaire et la barbarie égaii taire qui nous me- 
nacent. 

Avez-vous noté un détail? C'est le critère po- 
litique du Pontife romain. Il juge des idées et 
des maximes politiques selon qu'elles tendent 
ou qu'elles ne tendent pas « à la conservation et 
« au perfectionnement de rEtal:a^/6Wisert;a/i<?/ww 
« per/eêlionemquecivilatis » . C'est la pure devise de 
V Action française. C'est notre critère tout pur. 
Un des nôtres, M. de Montesquiou, n'a-t-il pas 
proposé, l'an dernier, de substituer à la sou- 
veraineté de la volonté populaire la souveraineté 
du salut public ? 

CUARLKS MaL'RRAS. 

ACIIO» FRAKÇ — T. IV. 24 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



La Cité du Sang,par Maurice Tai.ueyr {Librairie 
académique Perrin et Cie.) 

On Ta dit bien souvent, et non sans raison, la 
France est le pays que les Français connaissent le 
moins. Les touristes sont peut-être nombreux qui 
ne se contentent pas d*une visite au Mont-Saint- 
Michel. Mais ce n'est pas de cette connaissance pit- 
toresque qu'il s'agit. On rencontre dans un pays 
d'autres sujets d'observ&tion que les monuments 
et les sites : ce sont les habitants eux-mêmes et leur 
façon de vivre, les organes infiniment variés de la 
vie nationale et leur fonctionnement. Une mono- 
graphie selon la méthode de Le Play montre tout 
riniérêt que présente une telle étude. Et n'est-ce 
pas Taine qui songeait à une grande enquête sur la 
France contemporaine, qui aurait fait suite à l'his- 
toire de ses origines ? 

De cette enquête, M. Maurice Talmeyr a écrit 
quelques parties variées, à dessein avec un parfait 
discernement. Ce qu'il y a chez nous de vivant et 
ee qu'on y voit de mort, ce qui s'étiole et ce qui 
s'épanouit, ce qui survit et ce qui naît, M. Talmeyr 
le présente en quelques tableaux qu'il qualifie, par 
simple amusement je pense, de tableaux du siècle 
passé ^ car tous sont de l'actualité la plus saisis- 
sante. 

Voici d'abord une vaste fresque, abondante en 
beautés. La Cité du Sang, qui donne au volume son 
titre tragique, ce sont les abattoirs de la Yillette. 
On n'en peut concevoir une peinture plus parfaite 
que celle qu'a exécutée M. Maurice Talmeyr. La vio- 
lence, rétrangeté de ces spectacles, les acres odeurs 



BIBLIOGRAPHIE 345 



animales et le goût fade de la mort, la clameur 
effroyable des verrats, les cris des bouviers et les 
débats des marchands, tout ce tumulte sous lequel 
se cache le fonctionnement régulier d'un organisme 
compliqué, M. Talmeyr l'a rendu avec une haute 
maîtrise. En même temps qu'il explique les secrets 
du métier, qu'il donne idée de l'activité des affaires, 
il peint en traits vifs la physionomie du Marché: 
voici un boucher avec « une belle blouse d'un bleu 
neuf, une canne, une grosse bague et des bottes à 
Tëcuyère » en colloque avec un vendeur de mou- 
tons a en blouse d'un bleu déteint, son fouet sur 
l'épaule, son feutre gras sur le nez »; au milieu de 
ces hommes « aux grosses mains couvertes de 
bagues » courent les marqueurSy « pantins luisants, 
poisseux M dont il trace les singulières silhouettes. 
Puis voici les animaux, effarés dans ce bruit, et que 
palpent les acheteurs. Et ce sont des scènes infini- 
ment variées de marchandage parmi les meugle- 
ments, les coups de cloche et de sifflet. La béte 
vendue, on la mène à l'abatage : la belle et sobre 
page que M. Talmeyr a écrite sur la mort du bœuf! 
Et nous voici à l'échaudoir, au brùloir,dont il peint 
les opérations avec la célérité qu'on sent que les 
ouvriers y doivent mettre; 

Mais ces spectacles ne sont pas les seuls que pré- 
sente l'abattoir. M. Talmeyr s'est attaché à montrer 
qu'àla Villette on trouve une des rares corporations 
libres, puissantes et bien vivantes que n'ait pas tuée 
le régime moderne. Là, entre le patron et le garçon 
qui font môme travail, portent le même costume et 
parfois se tutoient, il y a un lien réel qui a pour 
conséquence un respect spontané. On voit régner 
parmi ces hommes « toutes les qualités de force, 
de bon sens, de richesse, d'esprit professionnel, de 
hiérarchie familiale des anciennes corporations ». 

En face de cet organisme, si vivant et en prospé- 
rité constante,M. Talmeyr montre des choses mortes 



346 l'action française 

et des entreprises niortrnées. Le triste spectacle que 
celui â' Un bourg de France \ L'image désolante de 
« ce coin de France tombé à l'état de limbe can- 
tonal » illustre exactement la thèse décentralisa- 
trice et contre-révolutionnaire. Quittant cette ville 
tuée par l'idéologie, M. Talmeyr nous conduit près 
d'une autre victime des Nuées : c'est la Verrerie ou- 
vrière. Excellente entreprise d'une collectivité, elle 
fut viciée dès le principe et condamnée à la ruine 
par les fausses théories qui la régissent. 

Le Marchand de vins est la « monographie » 
vivante et piquante d'une corporation médiocre- 
ment estimée et que M. Talmeyr s'efforce de réha- 
biliter. VEco/e du Trocadéro est une excellente cri- 
tique du faux exotisme qu'on voit régner aux Expo- 
sitions universelles. Quant à l^Age de laffiche, qui 
est l'étude sur laquelle se ferme le volume, il nous 
semble que M. Talmeyr s'y montre moraliste bien 
sévère. Les prophètes qui maudissaient tant Baby- 
lone étaient des envieux. Laissons aux Teutons le 
soin d*accuser notre perversion. 

Dans cet excellent ouvrage d'observation, qui 
continue ses études précédentes comme le Grisou et 
Sur le Banc, M. Maurice Talmeyr ne conclut point. 
Mais par la seule exposition des faits il sait laisser 
entrevoir quelles réformes sont nécessaires. Souhai- 
tons qu'il poursuive cette enquête sur la France 
contemporaine. Montrer ce qui reste de vivant et 
ce qu'il y a de mort dans notre pays, cela est aussi 
urgent, aussi utile que d'indiquer par quels moyens, 
grâce à quelles institutions, on pourra rendre 
à la France les organismes dont elle est privée. 

Blancador Tavantageux, par Maurice Main- 
■ DRON (Êdiiions de la Bévue Blanche), 

M. Maurice Maindron,qui connaît à merveille l'his- 
toire dramatique et troublée, les mœurs à la fois 



BIBLIOGRAPHIE 347 



violentes et raffinées da temps des guerres de reli- 
gion, y avait dëjà trouvé le cadre et le snjet de son 
roman de Saint-Cendre. C'est là encore qu'il a placé 
les aventures de Blancador Vovantagerix. Ce jeune 
Gascon est un assez vilain fils, qui, doué d'une peur 
naturelle des coups et très tôt orphelin de son 
honneur, songe dès son entrée dans le monde à 
vivre aux frais des dames par la vertu de ses mous- 
taches et aux dépens des sots grâce aux ressources 
de son subtil génie. On admirera son habileté à lou- 
voyer entre les partisans de la Ligue et ces Messieurs 
de la Religion. On s'étonnera de ses rares aven- 
tures avec des ruffians, des gens de loi et de 
païennes demoiselles. Mais surtout on retiendra la 
grande machination qu'il dressa pour le compte de 
M. Juslus de Gorpoy, noble homme et modérateur 
du consistoire de Montauban. M. Maindron y a 
trouvé l'occasion de peindre quelques parfaites 
figures de huguenots. Goûtez le portrait de M. Jus- 
tns : « C'était un homme grand, sec, froid, dont la 
bouche pincée ne laissait échapper les mots qu'à 
regret et qui considérait avec assiduité la pointe de 
ses pieds où il trouvait sans doute le meilleur de 
son discours. Il parlait d'une voix grise et efTacée, 
tout à la fois dure, cérémonieuse et lamentable. Les 
expressions tendaient douloureusement vers une 
simplicité biblique... » Auprès de lui M. Momsen 
et M. Mathieu Robin, pasteurs, donnent le modèle 
de l'austérité genevoise. Fameux trio d'hypocrites 
que M. Maindron a crayonné d*un ferme trait. Voici 
cette fois un romancier qui apporte sa contribution 
à VEnquêtesur le Protestantisme ^inoxks apprend par 
sa fable qu'il faut détester les vices du huguenot 
autant que craindre sa vertu. 



348 l'action française 

L'Abdication, par Gabriel d^Azahbuja (J. Briguet 
éditeur). 

M. Gabriel d^Azambuja, qui est un des plus distin- 
gués et des plus assidus collaborateurs de la Science 
Socia/e, a traduit dans ce roman, sous laforme la plus 
agréable, quelques-unes des idées deconservalionet 
de réforme qu'il défend en bon disciple de Le Play* 
V Abdication est Thistoire d*un jeune homme qui 
abandonne la terre dont ses aïeux furent maîtres 
et les paysans dont ils étaient les protecteurs natu- 
rels pour venir à Paris vivre dans Toisiveté et faire 
un brillant mais sot mariage. Les nécessaires effets 
de ï absentéisme ne tardent pas à se produire. Et le 
jeune comte de Blincourt éprouve autant de dé- 
boires politiques que de déceptions sentimentales. 
Tel est ce livre qui n'offre à aucun degré la lour- 
deur dts romans à thèse, ni Tennuyeux désir de 
démontrer, communs aux « sociologues > qui se 
risquent dans la littérature d'imagination. Avec sa 
très simple intrigue et son style sans prétention 
V Abdication a tout le charme des anciens romans 
sur la vie de château et la vie de province. Pénétré 
de toutes les justes doctrines, M. d'Azambiija a de 
la tradition. 

Jacques Bain ville. 

ERRATUM 

Dans la lettre de M. de Mahy, parue ici le 
1" février, à la page i87, 3* ligne, au lieu de.: 
créateiD'y c'est : crériiure qu'il faut lire . 



Le Directeur poliliqiie : H. Vaugeois. 



Le Gérant : A. Jacquin. 



Paris. — Imprimerie F. Levé, rue Cassette, 17. 



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Remplir le Bulletin (T abonnement ci- 
joint et V adresser à r Administration^ 
28, rue Bonaparte^ en y joignant un 
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de 15, 23 ou 30 jours suivant le cas, moyennant le paiement 
d'un supplément égal'au 10% du prix total du carnet, 
pour chaque prolongation. — Arrêts facultatifs à toutes 
les gares situées sur l'itinéraire. — Pour se procurer un 
carnet individuel ou de famille, il suffit de tracer sur une 
carte, qui est délivrée gratuitement dans toutes les gares 
P. L. M., bureaux de ville et agences de la Compagnie, 
le voyage à effectuer, et d'envoyer cette carte 5 jours 
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Paris et précédée d*un discours de M. Fran- 
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3« année. — T. IV. — No 41. V- Mars 1901. 



L'Action 



française 



[Revim hi-mensnelh] 



SOMMAIRE DU l*»" MARS 1901 

Une réponse a m. df: Mahv.. . D. Richard Cosse. 

Quelques traits moraux et 
civiques de lacentjure révo- 
LUTIONNAIRE Louis Dimier. 

Revue de fln d'année. .'. . . Emile Pierret. 

L'Appel au Soldat : i»"« Soirée 
d'études : — i^'<s difficultés. — 
fîoire méthoiie (fin; Henri Vaugeois. 

Nos Maîtres: JosEpnDEM\isTnE. 

PARTIE périodique 

Les Nuées : On Bergerat descend au-dessous de lliquet. — 
Ce n'est rien*,. — Une ijrande personne. — Cobuespon- 
i)A.NCE : Notes sur Qiio Vadis ? — Bulletin biblio- 
graphique : Les Trétaux du succès, par Edouard Drimo.nt 
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L'ACTION FRANÇAISE paraît le i*' et 
le iS de chaque mois. On s'abonne h Paris, 
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M. HeiNri Vaugeois, Directeur, recevra les 
Mardi, Jeudi et Samedi, de 2 à 4 heures. 

PRINCIPAUX COLLABORATEURS 

Paul Bourget, de l'Académie française. — Gyp. 

— JoLES SouRy. — Maurice Barrés. — Cuarles 
Maurras. — .Jules Caplain-Cortambbrï. — < 
Maurice Talmeyr. — Maurice Spronck. — 
Hugues Rebell. — ^^ Jean dé Mitty. — P. Copin- 
Albancelli. — Alfred Duquet. — Frédéric 
Plessis. — Lucien Corpecuot. — Denis Gui- 1 
BERT, député. — Frédéric Amouretti. — Ro- ^ 
BERT Bailly. — Auguste Cavalier. — Georges 
Grosjean. — Xavier de Magallon. — Théo- ■ 
dore Botrel. — Dauphin Meunier. — L. de J 
MontesouioU'Fezensac. — Lucien* Moreau. — 
Octave Tauxier. — Maurice Pujo. — L. Mouil- 
LARD. — Jacques Bajnville. — Alfred de Pou- 
vourville. — Robert Launay. — De Thouars. 

— A. Serph, etc. 

FONDATEUR: | 

Le Colonel de Villebois-Mareuil 

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VIENT DE PARArrBE : 

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par 

Henri VAUGEOIS 

Prix : 20 centimes 

^ î 






L'Action française 



UNE RÉPONSE A M. DE MAHY 



mm0>0>^^0)^0t^^0*0<0»0>ft0»m0»tt 



L'un de mes amis m'envoie, à propos de la lettre 
de M. de Mahy parue ici le 1^^' février, la réponse 
suivante qui ouvre de façon intéressante la libre 
discussion que je voudrais voir s'établir, à V Action 
française, entre gens de convictions énergiques et 
désintéressées. 

H. V. 



H. de Mahy, ancien ministre, député, et Tun 
des premiers collaborateurs de V Action fran- 
çatsêy avait des droits à s'y faire entendre... 

Vous êtes bon, Monsieur, pour lui répondre. 
Voulez-vous cependant permettre quelques ob- 
servations à Tun de vos collaborateurs de ha- 
sard ? 

M. de Mahy s'en prend d'abord au sens que 
vous donnez au mot de « réaction (i) ». 

M. de Mahy ne veut à aucun prix que le mot 
de a réaction » soit employé dans le sens de 

(i) Il n*e8t pas jusqa'àn cri final : Adieu vat ! qui ne 
■oit pris à contre-sens. A Dieu vail et non pas Adieu va ! 
(A la grâce de Dieu (mais Dieu n^est plus du vocabulaire 
f.-. m.-.) est le souhait de bon voyage, Pacte de résigna* 
tion qui salue le départ du navire. M. de Maky voulait 
dire probablement : Halte-là ! 

ACnOH FHàMÇ. * T. IV. 2o 



ii 



1 






350 l'action française 

a recours aux moyens connus sous le nom de réaction-' 
natreSj ayant pour but de nous faire rebrousser che- 
min, et dont le principal défaut est d'avoir livré lu 
France à Vinvasion du cosmopolitisme. Les ligues ds 
la Patrie française, de rAclion, sont Jotcables;mais 
k mot de réaction implique une idée fausse et dan- 
gereuse, si Vun des éléments dont ces partis se com- 
posent s'ingère d^ exploiter ce grand ensemble au profit 
de Vun des anciens partis qui, pour le malheur de 
notre pays, Vont dominé tour à tour ». 

Les <c moyens réactionnaires » indignent M. 
de Mahy. Pourrait-il en indiquer d'autres à 
^eux qui, dans une circonstance quelconque, se 
sont aperçus qu'ils faisaient fausse route ? Un 
voyageur s'est trompé de chemin : il revient sur 
ses pas : — réaction. — Un malade a fait quel- 
ques excès: il s'abstient, et se met au régime : — 
réaction. — Un peintre est mécontent de l'es- 
quisse commencée: il efface et reprend son tra- 
vail : — réaction. — Si ma cheminée fume, je la 
démolis et la reconstruis sur un meilleur plan : 
— réaction. — Pénélope usait de « moyens 
réactionnaires » quand, pour garder la foi con- 
jugale, elle trompait ses prétendants en défai- 
sant la nuit le tissu ouvré durant le jour. Je ne 
connais pas de correction nécessaire apportée à 
une œuvre manquée, à quelque défaut ou er- 
reur grave, qui ne débute par l'emploi d'un 
« moyen réactionnaire ». 

Nous avons parcouru un très mauvais chemin 
depuis tantôt quinze ou dix-huit ans. Si nous 
nous obstinons à poursuivre la route, nous allons 
à l'abîme. On l'entrevoit déjà. — Mais rien ne 
prévaut contre la foi absolue au Bouddha révo- 




UNE RÉPONSE A M. DE MABY 351 



lulionnairerles Droits de THomme et les grands 
principes de 89 ! 

M. de Mahy pense que ces « moyens réac- 
tionnaires » ne pourraient qu'être employés au 
profit de quélqu^un des anciens partis . Ne parlons 
que des partis républicains (car on ne peut vrai- 
ment, comme le voulait un personnage d'Emile 
Augier pour un père, les mettre au singulier). 

Combien y en a-t-il aujourd'hui, d*anciens 
partis républicains vaincus, désarmés actuelle- 
ment par le jacobinisme et forcés d'orner son 
triomphe en marchant enchaînés derrière lui I 
Ces partis-làne doivent pas être sans rêver quel- 
quefois de « moyens réactionnaires ». 

Quelques Français, et non des moindres, son- 
gent aussi à ces a moyens réactionnaires »,mais 
ce n'est pas du tout en vue d'en faire profiter 
l'ancien parti légitimiste, ou l'ancien parti or- 
léaniste, ou Tancien parti bonapartiste, mais de 
réorganiser la France sur de meilleures bases 
dont quelques-unes seraient empruntées À son 
histoire. Décentralisation, forte organisation 
provinciale, liberté d'association, restauration 
de la famille, battue en brèche par mille causes 
de destruction légales ou extra-légales, voilà le 
programme. Un chef serait non pas le but, mais 
le moyen, un « moyen réactionnaire », soit. 

M. de Mahy remet au jour ce vieux spectre des 
c anciens partis » dont le second Empire a tant 
abusé contre la légalité sous prétexte de rentrer 
dans le droit. 

Il accuse les jeunes hommes de Y Action fran-^ 
çaise ade faire le jeu des césariens 9. C'est l'état 
de choses actuel qui le fait, ce jeu du césarisme. 



ii 



352 l'action française 



Les rédacteurs de V Action française ont toujours 
combattu l'Empire, et M. de Mahy perd de vue 
l'inoubliable et définitif travail de M. Octave 
Tauxier (1), où Tauteur a montré avec tant de 
force et de justesse comment TEmpire n*est que 
la forme autoritaire du jacobinisme, dont la 
République est la forme anarchique. Je voisdes 
royalistes à Y Action française^ je n'y vois pas de 
césariens. V Appel au soldat^ de M. de' Montes- 
quiou, n'est pas un appel au césarisme (â). 

« Que ceux qui repoussent cette aide se disent 
« bien qu'il n'y a pas de milieu : qu'il faut être 
<c ou pour le despotisme de la Haute Banque et 
tt de la Franc-Maçonnerie, ou pour l'anarchie, ou 
(( pour rintervention de l'armée. II y a là une 
« situation que nous pouvons déplorer, mais 
c que nous n'avons point faite, dont nous avons 
« seulement hérité, et à laquelle nous sommes 
(( bien obligés de nous soumettre. » 

Et M. de Montesquiou ajoute en renvoi :« Les 
« forces humaines se retrouveraient dans la dé- 
a centralisation, la liberté de tester, la liberté 
« d'association. » Or, le césarisme, tout comme 
la République une et indivisible, est essentielle- 
ment centralisateur. Les moyens proposés par 
M. de Montesquiou sont peut-être « réactionnai- 
res », en tout cas ils ne relèvent pas du césa- 
risme. 

Il serait trop facile, hélas! de répondre à M. 
de Mahy, épouvanté des pronunciamientos, de la 
violence, du coup d'État baigné de sang^ et de la 

m 

(i) Septembre 1900, VEmpire, 

(2) Nécessité de Rappel au soldat ^ 15 décembre 1900. 



UNE RÉPONSE AH. DE MAHY 353 

pharîsaVqae consultation du suffrage universel 
dûment adultéré, en rappelant des faits très ré- 
cents et d'autres actuels. 

Ne parlons pas de la Commune. M. de Mahy 
croit-il que la révolution sociale dont nous 
sommes menacés aura lieu sans effusion de 
sang? Nous n'en sommes encore, il est vrai, 
qu'aux promenades des drapeaux insurrection- 
nels, au sac et à Tincendie des églises, aux juge- 
ments iniques prononcés par des tribunaux 
politiques, aux budgets fabuleux qu'on essaye 
de masquerpar le vol et la spoliation, aux grè- 
ves sans cesse renaissantes qui se multiplient 
sur tous les points du territoire, à l'abaissement 
de notre force militaire, que le F.*. André ruine 
par tous les moyens ; quant au suffrage univer- 
sel, il faut convenir qu'il n'est pas du tout «adul- 
téré » par la mainmise des Loges sur le scrutin 
d'arrondissement. On demande à M. de Mahy 
quel coup d'Etat pourrait nous donner pis ? 

Il est vrai que ce républicain de bonne volonté 
affirme hautement que tous ces maux, tous ces 
dangers ne doivent pas être imputés à la Répu- 
blique tout court, mais à la République parlemen- 
taire, à qui l'on doit demander compte « des abo- 
minations sous lesqxiélles la vraie République 
risque de succomber ». — « Vous la confondez, 
dit-il, ae;^ les auteurs du mal dont elle souffre et c'est 
eUê que vous tuez, sans que votre système puisse tou- 
cher aux parasites qui la dévorent, et sans prendre 
garde qu'aussitôt la République jetée par terre les 
parasites s'abattraient sur le régime nouveau oii ils 
pulluleraient et multiplieraient à merveille. » 

M. de Mahy ne prend pas garde que la Repu- 



354 l/ ACTION FRANÇAISE 

blîque est une maison ouverte, exposée par con- 
séquent à toutes les entreprises des coupe-jarret 
ou des coupeurs débourses, qu'on ne peut donc 
séparer les conséquences de la cause qui les a 
produites, et l'avènement des hommes au pou- 
voir de la forme de gouvernement qui leur en a 
rendu Taccès si facile. Le jacobinisme est Tes- 
sence, le principe même, en France, de la forme 
républicaine. Un principe arrive toujours à pro- 
duire ses conséquences, bonnes ou mauvaises, 
comme un arbre ses fruits. 

Sa prévoyance prétend voir de nouveaux para- 
sites, une fois la République tombée, s'abattre 
plus drus que jamais sur le nouveau gouverne- 
ment, comme les essaims de mouches sur le 
renard de la fable. Mais dans la fable, c'était 
toujours le même renard; et les parasites re- 
doutés de M. de Mahy n'auraient si beau jeu que 
si une nouvelle République succédait à l'ac- 
tuelle. Ce serait vrai aussi du césarisme qui, 
étant une forme du jacobinisme, nourrit, par 
tradition, beaucoup de mouches importunes. 
Mais nous n'avons pas besoin de redire que le 
programme tracé par M. de Montesquiou, et sur 
lequel tout le monde à V Action française est à peu 
près d'accord, ne comporte nullement le césa- 
risme. 

M. de Mahy relève, non sans quelque raison, 
les maux qu'on a pu reprocher aux divers gou- 
vernements qui se sont succédé en France depuis 
un siècle ; il oublie que ces maux ont eu leur 
source principale dans la centralisation exces- 
sive établie par la Révolution et complétée par 
l'Empire ; que tous nos gouvernements ont subi 



UNE RÉPONSE A M. DE HAHY 355 

ce type d'organisation, et que la troisième Répu- 
blique en a porté à leur comble les fâcheuses 
conséquences, en y ajoutant Tinstabilité, Tirres- 
ponsabililé qui sont la caractéristique de la 
démocratie républicaine. Le cosmopolitisme 
dont gémit M. de Mahy, et qu'il fait remonter 
assez injustement au règne de Louis-Philippe, se 
développa sous le se(^ond Empire, grâce à la 
défaite des partis royalistes (1), et vit s'achever 
son triomphe par Tavènement de cette coalition 
de la haute Banque internationale, juive ou métho- 
diste que la troisième République a servie de 
toutes ses forces et de toutes ses faiblesses. 

C'est ce que M. de Mahy veut bien appeler 
« être trop gouvernés ». Est-ce que, s'il voyait 
un charretier ignorant et brutal tirailler et mal- 
traiter indignement ses chevaux, il s'écrierait : 
ik Voilà des chevaux trop conduits » ? 

L'histoire de ces chevaux-là, c'est la nôtre... 
M. de Mahy a-t-il oublié la page magistrale où 
Ta.ine{Oouvernementréi>olutionnaire,^. 149 etsuiv.) 
a démontré avec évidence que le plus dur tyran, 
et le plus égoïste, nuit moins à une nation et pèse 
moins sur elle qu'un collectivité irresponsable? 
Ce qui l'épouvante surtout, c'est de voir, après 
on coup d'État, son bien-aimé suffrage universel 
mis en demeure de sanctionner moutonnièrement 
un rapt! Quel rapt? Mais il est accompli dès 
maintenant, le rapt! Nos gouvernants ont fait 
main basse sur toutes nos libertés, à commencer 
parle droit de suffrage. Oh! les Loges maçon- 



(1) La fortane des grands financiers juifs a commencé 
sons TEmpire. 



336 l'action française 

niques savent que les boites de scrutin sont en 
bonnes mains. 

M. de Mahy après cette consultation sur 
les maux de la patrie, croit devoir en indi- 
quer le remède. ïlfauty dilAl^ fortifier les âmes, 
coordonner les volontés pour les déterminer à se res- 
saisir^ à secouer le joug des cosmopolites et exercer 
enfin notre fonction de membres du peuple souverain. 
Là est tout V espoir^ toute la possibilité du salut. Là 
seulement. 

C'est la politique tant soit peu chimérique de 
Michelet. Le peuple a fait ceci, le peuple a fait 
cela, il a fait toutes les grandes journées de la 
Révolution. Rien n'est moins vrai. Le peuple 
tout seul ne fait rien que vociférer (i), il n*agit 
que dirigé par d'habiles meneurs qui le connais- 
sent bien. Le « peuple », quoi qu'en ait dit Mi- 
chelet, n'eût jamais fait le Dix Août, sans la tète 
et la main de Danton; Tune faisait appeler 
Mandat à l'Hôtel de Ville, un geste de l'autre don- 
nait le signal de l'assassinat. Le « peuple » de 
M. de Mahy est toujours le même que le peuple 
de Michelet. Nous en avons des exemples 
récents. 

Un chef! demander pour la France un chef, à 
la face des nations de l'Europe si bien gouver- 
nées, si étroitement inféodées à leurs dynasties 
traditionnelles, c'est c s'orienter vers le passé v ! 



(1) On l'a bien tu lors de l'élection Boulanger, le soir du 
27 janvier 1889. Ce n'était pas le tout que de crier : 
A l'Elysée ! à TÉlysée ! La foule no fit que cela. Point de 
chef, personne ne marcha. Le brav* général ne se soucia 
point de jouer le tout pour le tout. 



UNE RÉPONSE A M. DE MAHY 357 

Le Grand-Orient, il est vrai, oriente bien 
mieax la France ! Si tout va mal, c'est la faute 
aux régimes déchus. 11 me semble que le régime 
actuel n'a laissé sa part à personne... 

La Terreur et César empêchent M. de Mahy 
de dormir. Il devrait ouvrir les yeux sur le joli- 
commencement de Terreur qui se pratique en ce 
moment et sur le césarisme anonyme et collectif 
qui sévit sous le nom de République. 

Mais il est optimiste : On manque^ dit-il, de 
confiance dans le pays ! il n'y a qu'à aller carrément 
là, à la bonne franquette! Réactionnaires, que 
venez-vous faire dans cette idylle, avec votre 
coupe empoisonnéel — « Confiance! Confiance! » 
criait Girardin, le lendemain du 24 février. Le 
31 mai et le 27 juin montrèrent bientôt combien 
la « confiance» en Tinstinct populaire était jus- 
tifiée. 

Eh quoi! V07i8 méprisez le suffrage universel, 
cette manifestation légale et légitime de la souverain 
neté nationale? — On ne le méprise pas, on le re- 
doute! Il est si bien chambré par les Loges, et il 
nous donne sous leur direction un si louable 
Parlement! Voyez plutôt les dernières élec- 
tions (Lot, Gard et Paris). 

Le suffrage universel si cher à M. de Mahy 
nous a donné en 1848 une Assemblée qui n'a 
rien su organiser et n'a empêché ni les journées 
de Juin, ni Télection de Louis Bonaparte : elle a, 
par tous les moyens, favorisé cetfe élection (1). 



(1) Par exemple en excluant à une forte majorité les 
princes d'Orléans des droits électifs, alors qu'elle accueil- 
lait trois ou quatre Bonaparte. 



358 l'action française 

1871 fut, mais à quel prix! la seule vraiment 
louable manifestation du suffrage universel 
laissé libre. Quant aux élections qui suivirent 
le Seize-Mai, elles furent Toeuvre de Thiers et 
de Gambetta. 



Mais où prend M. de Mahy que la guerre civile 
eût éclaté si les 363 n'eussent pas été renommés? 
C'est grandir à des proportions épiques ce 
groupe de factieux, de médiocres et d'impuis- 
sants qui ont préparé le régime actuel. Quant 
à M. le duc de Broglie, à qui Ton rendra quelque 
jour plus de justice, il n'eut que Je tort de ne 
point réussir. Il sentit avec un véritable sens 
politique l'absolue nécessité d'une résistance au 
mal quil prévoyait pour un avenir peu éloigné; 
il tenta un commencement de coup d'Ëtat (la 
dissolution de la Chambre) sans avoir les élé- 
ments qui lui eussent permis de le pousser aux 
dernières conséquences : une Chambre haute 
pour l'appuyer, un prétendant résolu que le 
ministre pût offrir au pays. Le comte de Cham- 
bord s'était lui-même exclu, le comte de Paris 
était lié par ses engagements envers l'aîné de sa 
Maison. M. le duc de Broglie, très loyalement, ne 
voulut pas faire l'Empire^ que soutenait M. de 
Fourtou, qu'eût accepté le maréchal. En poli- 
tique, les talents et la bonne volonté ne suffisent 
pas : il faut être aidé par la fortune. 

Hélas I M. de Mahy, peu soucieux de rhisloirC} 
ne l'est guère non plus des réalités actuelles. 
Assurer la liberté du vote lui parait ci très facile ». 




UNE RÉPONSE A H. DE MAHY 859 

C'est affaire à lui de dire cela aux agents des 
comités socialistes et aux F.*. F.\ des Loges ma- 
çonniques! Mais M. de Mahy se douterait-il que 
celte liberté u très facile » pourrait bien avoir 
besoin de quelques garanties? car il parle avec 
mystère et majuscules d'une Réforme... La- 
quelle? Il aurait pu l'indiquer. 

D'ailleurs, cela est clair. La France n'a plus 
besoin d'un sauveur. Elle se sauvera elle-même. 
C'est comme si l'on disait qu'un blessé n'a pas 
besoin de chirurgien, et qu'une personne qui 
se noie n'a pas besoin qu'on lui tende la perche. 
Surtout, qu'une a main sacrilège » n'intervienne 
pas! — A un simple coup de sifflet (qui le don- 
nera?) tous les parasites cosmopolites disparaî- 
tront dans le troisième dessous, comme les 
diables à l'Opéra. 

Pour que s'opère cette heureuse révolution, 
une seule chose est nécessaire. Tout le secret 
consiste à créer une majorité républicaine à Vimage 
du pays; elle pourra entreprendre et appliquer les ré- 
formes et améliorations que voudra le peuple souve- 
rain. — Mais le parti républicain n'est pas un 
parti, mais sept ou huit partis ! il ne peut pas 
faire une mo/m/é, il ne fera jamais qu'une con- 
centration. Naguère, M. de Pressensé, en un article 
qui fut le dernier qu'il écrivit à la Eevue des 
Deux Mondes (1), s'escrima et d'estoc et de taille 
contre la malencontreuse concentration. « Mais, 
« lui répondit quelqu'un , votre majorité répu- 
« blicaine ne sera jamais et ne pourra jamais 



(1) Revue des Deux Mondes, 1897. Les Conseryateurs et 
la République. 



360 l'action française 

« être autre chose qu'une concentration! i Avec 
cela point de réformes ni d'améliorations, le 
peuple souverain les demandàt-il à cor et à cri. 
Une concentration, cela peut servir à faire vivre 
un ministère, mais aucun bien solide n'en peut 
sortir. 

Mais le peuple souverain est là? Et M. de Mahy 
rappelle que Monsieur Tout le Monde a plus 
d'esprit que Voltaire. Plus d'esprit, soit, et Vol- 
taire lui-même en fût demeuré ^d'accord, mais 
s'il se fût agi de gérer les affaires de Voltaire, il 
est probable que V(»ltaire aurait pensé qu'il en 
était plus capable que Monsieur Tout le Monde. 



Veuillez agréer, Monsieur, mes très humbles 
salutations. 

D. Richard Cosse. 



^WOWIMMW^^MMXMXWMW»» 



QUELQUES TRAITS MORAUX 
ET CIVIQUES DE LA CENSURE 

RÉ VOL UTIONNAIRE 



Un livre que toat le monde devrait savoir par 
cœur — c'^M Histoire de la Société sotis la Révolu^ 
iion des frères de Goncourt que je veux dire — 
fournit de savoureuses remarques sur la posture 
que tinrent nos grands ancêtres à Tégard des 
personnes gênantes et inciviques qu*on nomme 
les Muses et les Beaux-Arts. Je conjure ceux de 
mes lecteurs qui ne Tauraient point lu d'y re- 
courir, et de s'arrêter à la fameuse séance du 
jury des prix de Rome pour 1794.11 y a là-dedans 
des traits d'une comédie si incroyable, quoique 
prévue, qu'on ne peut en donner l'idée sans citer 
les originaux. Aussi n'en dirai-je rien de plus. 

Les citations que l'on va lire y doivent servir 
de supplément. 

Je crois bien faire de les produire ici, quoi- 
qu'elles ne soient point inédites. Mais,enterrées 
qu'elles sont dans des revues spéciales (i), elles 
.' risqueraient de ne jamais se faire lire des philo- 
. sophes et sociologues faits pour les apprécier.Ce 
sont pourtant de beaux morceaux en leur genre, 
et qui peignent à souhait leur époque, autant 

(1) Tontes ces citations sont cmprantées i la R$vue de 
VArt français, année 1897, pp. 349-389. J. Guiffrey : Les 
modèles des Gobelins devant le jury des Arts en sep^ 
tembre 1794. 



362 l'action française 

qu'ils répondent de façon péremptoire à ces 
Olibrius qui de temps en temps s'élèvent des pé- 
nombres de Textréme gauche pour vanter Tinter- 
vention bienfaisante des sauvages d'abord dans 
les Ârls. Si Ton en croit certaine inscription 
gravée au frontispice de la galerie d^Apoilon au 
Louvre, la Convention devrait passer pour une 
sorte de mère des Arts et pour n'avoir été com- 
posée que de mécènes doublant autant de sep- 
tembriseurs.il y parut aux autodafés de tableaux 
etd*ouvrages de toutgenre qui,sous le nom d'em- 
blèmes féodaux, périrent dans cette époque 
imbécile. Ce fut le tragique de l'affaire; ce que 
je vais rapporter tient plus de la comédie. 

Il est tiri d'un recensement fait en date du 
30 messidor an II, soit 1794, des tapisseries 
que les Gobelins avaient en cours d'exécu- 
tion et des modèles qu'ils conservaient. L'exa- 
men porte sur deux points : le mérite de l'art 
premièrement, et en second lieu, chose non 
moins importante, la conformité des sujets avec 
« les idées et les mœurs républicaines )>. Voici : 

« Le Comité de Salut public de la Convention 
« nationale, après avoir entendu la Commission 
« d'agriculture et des arts, 

« Arrête : 

« Article premier. — Il sera incessamment 
u formé un jury d'artistes pour examiner les 
(( tableaux existants aux manufactures natio- 
« nales des Gobelins et de la Savonnerie et 
(( déterminer ceux qui, à raison de leur perfec- 
« tion, méritent d'être exécutés par les ouvriers 
(( de ces manufactures. 

« Art. 2. — Seront exclus de l'exécution en 



QUELQUES TRAITS MORAUX ET CIVIQUES 363 

« iapissepies tous les tableaux présentant des 
« emblèmes oa des sujets incompatibles avec 
« les idées et les mœurs républicaines. » 

Ces idées et mœurs républicaines, on va les 
voir à la besogne et dans leur œuvre de con- 
trôle etd'inquisition impertinente. On devine que 
la susceptibilité la plus obtuse, l 'insensibilité la 
plus farouche, le dogmatisme le plus grossier s'y 
donnent carrière. Ces gens étaient pareils à 
M. Gohier et aux municipaux de Reims qui 
ne s'offensent pas seulement qu'on honore 
Louis XV, mais que l'histoire rapporte qu'on 
Tait honoré, et de ce chef arrachent la statue de 
ce roi du monument pour lequel elle fut faite. 
Affirmer seulement qu'il exista des rois, c'est 
blesser les principes de la Révolution, c'est 
outrager la République. Il importe donc de faire 
disparaître tout ce qui témoigne de cette 
existence, et l'histoire se trouve condamnée 
comme maîtresse d'incivisme et de superstition. 
Voilà pour les idées républicaines. Les mceurs 
achèvent la proscription du reste, car elles 
atteignent l'allégorie et le genre. 

Voici quelques-uns des articles : 

« Hèliodore chassé du temple^ copie de Raphaël, 
« par Noël Halle. — Sujet consacrant les idées 
« de l'erreur et du fanatisme. La tapisserie sera 
(i discontinuée. 

« La Toilette d'Esther^ par Detroy. — Rejetée 
<c comme offrant un sujet contraire aux 
« principes républicains. 

a Jason domptant les taureaux^ par Detroy. — Le 
a sujet est rejeté comme contraire aux idées 
« républicaines. » 



364 l'action française 

Je me suis demandé ce qu'il y avait de con- 
traire aux idées républicaines à dompter des 
taureaux quand on s'appelle Jason. Heureuse- 
ment Texplication suit : tout en sacrifiant le 
modèle, on terminera la tapisserie commencée, 
mais un peu au delà seulement de la figure de 
Jason, « et par ce moyen elle offrira un ensemble 
sans présenter les personnages de Médée et du 
roi son père qui blesseraient les yeux d'un 
républicain ». 

Ces suppressions se trouvent réduites dans la 
Robe empoisonnée^ de Detroy, rejetée également, 
Les principes cette fois s'accommodent de voir 
ôter seulement « les deux diadèmes qui sont 
sur la tète de Creuse et de son père ». 

Egalement rejetés pour les mêmes raisons sont 
Alexandre consolant la famille de Darius^ Mitellus 
sauvé par son fils (comme rappelant des idées 
de despotisme), le Corps d^Hector ramené par 
Friam^ le Jeune FUs de Scipionrendupar Antiochus^ 
Agrippine portant les cendresde Germanicus, Métellm 
satwéj etc. Ce qui touche à l'histoire moderne 
fournit des réûexions impayables : 
I « Le Siège de Calais^ par Barthélémy. — Sujet 
« regardé comme contraire aux idées républi 
« caines : le pardon accordé aux hourgeois de 
« Calais ne leur étant octroyé que par un tyran, 
« pardon qui ne lui est arraché que par les 
c larmes et supplications d*une reine et du fils 
« d'un despote. 

« La Mort de Dugesclin^ par Brenet. — 
c Rejeté comme portant les emblèmes de la 
c royauté et de la chevalerie qui ne pourraient 
« être supprimés sans dénaturer le sujet. 



QUELQUES TRAITS MORAUX ET CIVIQUES 365 

« La Mort de Bayard^ par Beaufort. — Sujet 
« inadmissible. 

« Les Chasses de Louis XV. — Rejeté. » 

En pendant, quelques décisions comme celles- 
ci : 

« Virginvus prêt à poignarder sa fille, — Sujet 
« républicain. 

« Mardius Torquahis condamnant son fils à la 
« mort. — Sujet vraiment républicain. » 

A noter, sous ce voile, les revanches protes- 
tantes : 

« Le Duc de GtUse le Balafré chez le président 
« de Harlay. — Rejeté sous le rapport des 
« idées républicaines. 

c< Assassinat de Coligny. — Sujet qui rap- 
« pelle toute Thorreur que doivent inspirer le 
« fanatisme, Tintolérance (ceci tout à fait bien 
« placé) et la mémoire de Charles IX et de 
« Catherine de Médicis. » 

Devant Thistoire de Joseph le jury hésite, 
mis en défiance par la superstition, puis, ayant 
reconnu que la défense républicaine n'a pas 
sujet d*en trop rien craindre, il ajoute : 

a L'histoire de Joseph paraissant susceptible 
« de fournira la peinture des sujets heureux et 
« quelquefois moraux, le jury présume que les 
« artistes peuvent être autorisés à la traiter dans 
-« ses détails. » 

Comme on le voit,le jury prend de nombreuses 
précautions. Je ne sais si M. Ranc s'y fût laissé 
corrompre. 

Le sujet i'EUazar^ moins heureux, est rejeté 
« sous le rapport des idées fanatiques i» ; en re- 
tour,^ Bain 4e Psyché porte la note « Sujet ad- 

AOnOR FRAMÇ. » T. XY. 26 



366 



L ACTION FRANÇAISE 



missible ^, et U Printemps d'Amédée Y dJiloo «Su- 
jet convenable )>. La Veuve du Malabar est snp" 
primée « comme présentant des idées atroces », 
mais Dlî/8se chez Gircé est conservé « en ce qu'il 
avertit les hommes de fuir les douceurs de la 
volupté ». 

CUopâtre au tombeau de Marc Antoine est rejeté 
« comme immoral » ; pour Herminie chez les ber- 
gers^ ce sujet « n'a rien de répréhensible ». 

Tout un défilé de ce genre de notes de mora- 
litéjplaisamment mêlées à celles que dictent les 
considérations politiques, complète à point le 
portrait des censeurs. Parfois le charabias se 
mêle au prêche, comme dans ceci, sur Méléagre, 
Mèléagre jugé dans sa moralité par les émis- 
saires de la Convention : 

« Mèléagre entouré de sa famille^ qui le supplie de 
« prendre les af mes pour repousser les ennemis prêts 
a dserendre maîtres delà ville de Calgdon. — Tableau 
« dont le sujet ne paraît pas compatible avec les 
« idées républicaines, relativement au senti- 
« ment qui dirige Méléagre, lequel est sur le 
« point de sacrifier sa patrie à Tesprit de ven- 
« geance dont il est animé, et qui, prêt à voir 
ce son palais réduit en cendres, se rend moins à 
tt l'amour de son pays qu*à son sentiment per- 
ce sonnel. » 

Sur quoi Méléagre est déclaré déchu de ses 
droits à inspirer les hautelissiers des Gobelins. 

Si maintenant on veut apprendre quels sujets 
sont les plus dignes de servir à cette industrie, 
les mieux accordés aux principes et aux mœurs 
républicaines, le document porte mention d'un 
ouvrage commandé par la Convention qui, mieux 



OVBLQUES TRAITS MORAUX ET CIVIQUES 367 

que loutce qu'elle conservait d'ancien, déclarera 
son esthétique. Le voici sans en retrancher un 
mot : 

a Allégorie destinée à meubler le Palais de 
<c Justice. Petite pièce. — Minerve couvre la 
a France de son bouclier et lui présente le génie 
« de la Justice tenant d*une main Tépée et de 
« l'autre le niveau. Il foule aux pieds la Tyran- 
« nie et les ordres abolis. 

M Moyenne pièce. — La France, inspirée et 
« dirigée par le génie de la Démocratie, reçoit 
<c des mains de Minerve le code des lois répu- 
« blicaines, basées sur les droits impres- 
« criptibles de l'homme, desquels la Nature 
« présente les tables. Le peuple français, repré- 
« sente par un jeune guerrier, applaudit aux 
« nouvelles lois et étouffe un loup qu'il a ter- 
tt rassé : emblème de la cruauté des conjurés et 
« des tyrans. Un génie tient le faisceau de 
o l'union et le drapeau national. L'Histoire 
« écrit sur les annales de la République les 
« époques glorieuses de la Révolution. La Yigi- 
« lance foule aux pieds la figure de l'Envie. 

« Grande pièce. — Minerve, assise aux pieds 
« de la statue de la Loi, remet à Hercule, em- 
a blême de la force du peuple, le décret qui 
a abolit les vices de Tancien gouvernement, re- 
« présenté par les Harpies. A Vaspect de la Loi, les 
« Vices prennent la fuite et les Vertus viennent les 
« remplacer. La Renommée publie la régéné- 
« ration de la France en proclamant les droits 
c de l'homme et la Constitution démocratie 
« que. » 

N'oublions pas le dernier trait : 



368 L ACTION FRANÇAISE 

c< Partout la figure de Minerve indique la 
(S Convention nationale. » 

Tout commentaire semblerait faible après un 
texte aussi remarquable. Au demeurant, chacun 
le lira comme il faut, et goûtera tout d'un coup 
dans cette rhétorique le mélange d'imbécillité 
plate et de furieuse sauvagerie qui se disperse 
par tout le reste de la pièce. Ce carnaval allégo- 
rique paraît être le suprême du genre. Pourtant 
les gens qui s*y connaissent trouveront qu*en 
moins de mots ce que voici le dépasse ; je l'ai 
réservé pour la fin, comme un comble de veni- 
meuse niaiserie. 

Venant aux tapisseries dont Coypel avait tiré 
ses agréables et innocents, sujets du Don Qui- 
chotte^ et premièrement à celui de Don Quichotte 
Servi par les Dames ^Yoici comment la Commission 
s'exprime : 

a Le tableau, regardé comme ne représen- 
« tant rien d'immoral, et versant au contraire 
(( le ridicule sur l'ancienne chevalerie et sur les 
i< mœurs féodales, mérite d'être conservé. » 

Louis Dimier. 



«MMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMM» 



REVUE DE FIN D'ANNÉE (1) 



« Un grand parti démocratique peut se for* 
mer sur cette devise : plus d'activité dans le 
gouvernement, plus de sécurité pour les insti- 
tutions, plus de liberté, plus de fraternité et 
plus de justice. » 

Voici, il me semble, une assez bonne formule 
de gouvernement. Elle n'est pas de moi. Mes* 
dames et Messieurs, et je le regrette, car je la 
trouve excellente. Elle n'est pas non plus de 
l'un des nôtres, d*un nationaliste, mais je n'ai 
pas besoin de vous dire que le nationalisme se 
rallie tout entier à ces principes manifestement 
empreints d'un si beau libéralisme et d'un si 
grand amour pour nos institutions républi- 
caines. 

Nous nous trouvons donc, — je m'en excuse 
auprès de nos gouvernants qui repoussent, je 
ne sais pourquoi, notre collaboration, — nous 
nous trouvons donc en parfaite communion 
d*idée avec eux, puisque c'est sur la bouche 
même du plus illustre de leurs membres, de 
M. Waldeck-Rousseau, que nous avons recueilli 
comme un précieux miel les paroles que nous 
venons de vous rapporter. 

« Plus de sécurité pour les institutions, plus 
de liberté, plus de fraternité et plus de justice. » 
Ceci n'est pas du Jules Lemaître, ceci est du pur 
Waldeck. Vous vous en souvenez, Mesdames et 

(1) Conférence faite le 22 février 1901, à la salle Charras, 
sous la présidence de M. François Coppée, 



370 l'action française 

- ■ - 

Messieurs, c'est par ces mots que le Président 
du Conseil a terminé son discours retentissant 
et impatiemment attendu du 30 octobre dernier. 

Un étranger, ne connaissant la langue fran- 
çaise que par les grammaires, les dictionnaires 
et les livres, conclurait certainement de Tiden- 
tité des principes de M. Waldeck-Rousseau avec 
les nôtres, à une grande sympathie entre le 
nationalisme et le cabinet actuel. Et il aurait 
raison, cet étranger, si, de notre temps, les mots 
avaient encore conservé leur sens littéral, et 
les hommes publics qui s'en servent leur sens 
moral. 

Mais il n'en est pas ainsi. Depuis de longues 
années déjà notre pays et son gouvernement 
ne parlent plus la même langue; depuis de 
longues années la France est coupée en deux, 
en deux parties bien inégales : l'une toute petite, 
la France politique, la France de la Franc-Ma- 
çonnerie socialiste-internationale, — ils sont 
vingt-cinq mille, gouvernement compris, — la 
France du Panama et des scandales retentis- 
sants, et Tautre, la France, la France tout court, 
sans épithète, la France des Français honnêtes, 
laborieux, économes, silencieux, pas le moins 
du monde révolutionnaires ni belliqueux, — 
quoi qu'on en dise, — mais très pacifiques au 
contraire, peut-être trop silencieux et trop paci- 
fiques, car, tandis que ceux-ci restent muets et 
consternés devant Tinvasion montante du radi- 
calisme et de Tanarchie, l'autre France, qui 
prend son mot d'ordre dans les loges, sœurs de 
Londres, de Hambourg et de Berlin, mène grand 
bruit par les aboyeurs à sa solde , et Ton est 



[V '4. — r- 



REVUE DE FIN D'aNNÉE 371 



trop tenté de croire que la majorité se trouve du 
côté du tapage. ^ 

La France et son gouvernement ne parlent 
plus la même langue! Chose monstrueuse! Car 
ceci n'est pas une façon de dire, c'est une vérité 
qui n'est que trop certaine; et dans notre mal- 
heureux pays suborné par l'équipe malfaisante 
qui le mène, l'anarchie l'a inondé à ce point 
que les mots mêmes ont été détournés de leur 
sens séculaire et patronymique ; ils ont été tor- 
turés, défigurés par une secte menteuse et sour- 
noise, qui n'eût jamais osé se montrer sous ses 
traits despotiques odieux à la France de 89 et 
de 48, qui donc avait besoin de ces mots pour 
s'imposer au peuple français, et qui, pour mieux 
le tromper, le réduire et l'asservir, devait 
prendre leur drapeau pour la guenille de son 
déguisement. 

M. Waldeck-Kousseau connaît bien la valeur 
et la force des mots de liberté, de fraternité et 
de justice, il sait bien que c'est pour la grâce 
divine de ces trois sœurs, groupées autour de la 
loi, que les Français ont donné le meilleur de 
leur sang et combattu leurs meilleurs combats ; 
ces mots, il les emploie et il les fait sonner bien 
haut. Mais ils sonnent faux dans sa bouche 
comme de la fausse -monnaie. Que signifie donc, 
au sens de M. Waldeck-Rousseau, le mot de 
liberté j si ce n'est la liberté plus grande qu'il 
prend pour lui d'entraver de toutes les manières 
la liberté des citoyens? Que signifie dans sa 
bouche le mot defratemité; si ce n'est un supplé- 
ment d'injustice dans son gouvernement, une 
partialité plus grande pour ceux de sa secte , un 



372 l'action française 

asservissement plus élroit des juges, une do- 
mination pkis méprisante et plus méprisable, 
plus insolente et plus hautaine? 

Ce que nous nous proposons donc de vous 
faire voir aujourd'hui, Messieurs, c*esl ce qui 
reste de notre misérable gouvernement quand 
on le dépouille de ses vains attributs, ce qui 
reste de ces hommes quand on leur arrache leur 
livrée; ce sont les ruines et les poussières qui 
s'accumulent derrière la scène où se joue la 
comédie que nous payons ; c'est, en un mot, le 
mensonge le plus effronté et le plus révoltant 
qui préside à tous les actes, qui dicte chaque 
parole des hommes au pouvoir, et fait du gou- 
vernement de la France, à l'aurore du ving- 
tième siècle, l'assemblée la plus honteuse, le 
réprime le plus gangrené, qui jamais ait étalé ses 
tares à la face du plus beau, du plus sain et du 
plus noble pays. 

Cette démonstration est facile à faire ; il 
suffît de retenir les prémisses de notre discours: 
Plus de sécurité pour les institutions , plus de liberté^ 
plus de fraternité^ plus de justice, de nous en sou- 
venir, et de rapprocher ces termes de tous les 
actes du gouvernement. 

II 

Pour ne pas abuser de votre patience. Mes- 
dames et Messieurs, et ne pas dépasser les bornes 
d'une courte conférence, nous ne rechercherons 
paslesactes du gouvernement au-delà de l'année 
qui vient de finir. 

Cesactes,qui pourraient servir à notre démons- 



REVUE DE FIN d' ANNÉE 373 

tration, ils sont légion ; ils sont, pour ainsi dire, 
quotidiens. — Aussi nous bornerons-nous à 
prendre quelques échantillons... au tas. 

Dans cette courte Revue, nous laisserons de côté 
tout de suite, si vous le voulez bien, les exem- 
ples que nous pourrions déjà appeler classiques 
parce qu'ils sont dans toutes les mémoires, qu'ils 
ont fait et font encore Tobjet de discussions 
passionnées et savantes dans le public et dans 
les journaux. Vous me dispenserez donc de 
vous parler des infamies de la Haute-Cour; 
vous me dispenserez de vous parler des infamies 
que se propose d'ériger en articles de lois M . Wal- 
deck-Rousseau avec la collaboration ou, pour 
mieux dire, avec la complicité de sa majorité 
servile. Sur la liberté d'enseignement compro- 
mise et violée, lisez le rapport même fait par 
M. Aynard, le député du Rhône, au nom de 
la Commission d'enseignement chargée d'exa- 
miner le projet de loi relatif au stage scolaire; 
lisez Tallocution et la conférence qu'ont faites 
M. le comte d'Haussonville et M. Brunetière, en 
mars dernier, à l'hôtel des Sociétés savantes. — 
Sur le projet de loi relatif au contrat d'associa- 
tion, lisez l'article tout récent de M. Edmond 
Rousse, du 26 novembre dernier, el encore la 
conférence de Al. d'Haussonville du 10 janvier. 
Je ne vous parlerai pas de ces beaux discours 
et de ces beaux travaux. Les questions qu'ils 
touchent ont été traitées de main de maître ; il est 
donc inutile d'y revenir; mais je vous les signale 
et je vous y renvoie. 

Je ne vous parlerai pas non plus — et ce n'est 
pas l'envie qui m'en manque — des infamies, 



374 l'action française 

pour ainsi dire, à jet continu, dont s*est rendu 
coupable le F. M.-. André, que l'on n'ose même 
plus appeler un ministre de la guerre. Je ne 
vous parlerai pas du décret inique et attenta- 
toire à la sécurité même du pays par lequel ce 
soldat, de truelle, et non d'épée, a relevé de ses 
fonctions le général Delanne, chef d'élat-major 
général de l'armée, et motivé la démission du 
général Jamont, président du Conseil supérieur 
de la guerre. Je ne vous parlerai pas de la nou- 
velle organisation, ou désorganisation, deSaint- 
Cyr, des bourses, supprimées pour toute une 
catégorie d'élèves, enfin de la série de mesures 
insensées par lesquelles ce grand criminel a 
donné satisfaction à ceux qui l'avaient appelé à 
un poste d'honneur pour le déshonorer, et opé- 
rer le chambardement général préparé et ouver- 
tement proclamé par notre Président de la Répu- 
blique : c'est M. Joseph Reinach que je veux dire. 
Sous l'appareil compliqué d'une loi, il est fa- 
cile, en effet, à un gouvernement de cacher le 
fond de sa pensée et de couvrir sous des appa- 
rences honnêtes, ou au moins discutables, d'in- 
térêt général, de raison d'Etat ou de défense 
républicaine, les actes les plus condamnables et 
les plus détestables; dans ses décrets les plus 
entachés d'arbitraire et d'injustice, il est facile 
à unministre de prétexter les intérêts supérieurs 
et lointains du service, du pays ou du peuple; 
appuyées àpropos par la presse officielle à gage, 
ces mesures générales et pompeuses peuvent 
encore donner le change et tromper ceux qui 
tiennent à l'être sur les intentions véritables de 
leurs auteurs. 



REVUE DE FIN D*ANiNÉE 375 

Mais c'est lorsque nous perçons cette mince 
surface peinte en couleur gouvernementale, 
lorsque nous passons derrière le décor fait 
comme le manteau d*arlequin des théâtres, pour 
être vu de loin, c'est alors que nous découvrons 
les trucs, que nous voyons la machinerie, et que 
nous assistons à la manœuvre des ficelles. 

Lorsque nous voyons, par exemple, les libres 
entreprises des anarchistes contre Tarmée, 
d'une part, et le ministre de la guerre, de Tau- 
tre, rester impassible devant de pareilles pro- 
vocations, alors nous pouvons dire à M. André : 
« Nous vous prenons sur le fait dans votre inac- 
tivité coupable el volontaire; votre inactivité 
ici est une complicité, une complicité avec 
ceux qui veulent et qui réclament à grands cris 
la destruction des armées permanentes. Lors 
donc que vous déplacez de leurs hautes fonc- 
tions les généraux Delanne et Jamont, lors 
donc que vous réorganisez Saint-Cyr à coups de 
décrets, vous ne consolidez pas l'armée, comme 
vous le dites et comme vos journaux veulent 
nous le faire croire, vous ne la consolidez pas, 
mais vous Tébranlez, vous Ténervez, vous la 
ruinez sciemment, systématiquement, pour le 
plaisir et le triomphe des loges maçonni- 
ques. » 

Lorsque nous voyons le tort immense que 
font à notre industrie, à notre commerce, les 
grèves multipliées sous ce dernier ministère, 
lorsque nous considérons la misère et la famine 
qu'elles entraînent, comme inévitable consé- 
quence, chez les ouvriers, alors nous pouvons 
dire à M. Millerand : 



376 l'action française 

« Non, vous n'êtes pas un ministre da com- 
merce parce que vous présidez des banquets en 
buvant du Champagne, et parce que vous déco- 
rez des couturiers ; non, vous n'êtes pas un ami 
du peuple, comme vous le proclamez, toujours 
le verre en main, au banquet de Saint-Mandé, 
puisque vous excitez les ouvriers à la lutte con- 
tre ces patrons chez qui vous festoyez, quitte à 
Faire tirer sur le peuple par vos gendarmes 
quand il passe la mesure qu'il plaît à votre di- 
lettantisme de lui accorder; non, vous n'êtes 
pas un ami du peuple, et vous le savez bien, mais 
voua avez besoin de la grève et de l'amertume, 
de la haine, entretenues au cœur de la population 
ouvrière, pour la plus grande commodité de vo- 
tre vie bourgeoise, pour vous assurer la place 
où elles vous ont déjà poussé, et détourner le 
peuple de ceux qui viennent à lui les mains ten- 
dues. 

Lorsque nous voyons enfin M. Waldeck-Rous- 
seau présider froidement, cyniquement, au tra- 
vail sourd de désagrégation et de corruption qui 
ébranle et compromet tous les jours un peu 
plus le crédit et la bonne renommée de la France, 
alors, Messieurs, il n'est véritablement plus per- 
mis, il n'est plus possible, même à un lecteur 
obstiné du Figaro ou du Temps, de prendre un 
instant au sérieux l'équivoque grossière par 
laquelle le Président du Conseil prétend nous 
imposer ses manèges et ses abus de pouvoir : 
LA DÉFENSE RÉPUBUCAiNE. Il uous est trop facllc de 
contrôler ses actes et d'en estimer la valeur, en 
les mettant en parallèle avec les mots alléchants 
et fallacieux de ses discours. Et alors nous pou- 



REVUE DE FIN d'aNNÉE 377 

Tons lui dire : « Non, voas ne travaillez pas à 
la défense d'une République qui n'a plus de son 
régime que le nom et de ses institutions que la 
parodie, mais vous la faites sombrer dans Tanar- 
chie, et la France avec elle ! » 

III 

Dans le pelit almanach que j'ai formé au jour 
le jour pour mon instruction personnelle, et à 
Toccasion, comme ce soir, pour Tédification du 
public, almanach dont le gouvernement fait tous 
les frais, je trouve, à la date du 22 mars 1900, un 
fait earactéristique : c*est la démission de M. 
Boulanger comme premier président de la Cour 
des Comptes. Cette démission n'a pas été remar- 
quée ; peu de personnes s'en souviennent assu- 
rément, car elle n'a pas été sensationnelle, M. 
Boulanger ayant conservé les habitudes de te- 
nue, de dignité^ de discrétion, traditionnelles 
autrefois dans le corps de la magistrature, et 
n'ayant point voulu de bruit autour de son nom. 
Mais ces qualités devenues si rares aujourd'hui 
n'en font que plus apprécier l'homme qui les 
avait gardées, et n'en donnent que plus de va- 
leur et plus de poids à sa retraite volontaire. Elle 
prend bien ici tout son sens de dégoût profond, 
d'écœurement qu'un honnête homme éprouve 
devant certaines pratiques, de muette et défini- 
tive révolte contre une injure gratuite venant 
comme une punition d'avoir osé conserver in- 
tactes, au milieu de la corruption et de la servilité 
générales, sa liberté de conscience et son indé- 
pendance de magistrat. 



378 l'action française 



Le gouvernement avait rejeté les décorations 
que M. le premier président avait proposées pour 
les membres de la Cour : voici l'injure. En effet, 
un pareil refus était sans exemple jusque-là. La 
dignité des magistrats proposés ne saurait être 
mise en doute. D'ailleurs, l'on sait de reste que 
la défense républicaine ne chicane guère sur ' 
l'honneur de ses légions, dont le casier judi- 
ciaire n'est pas toujours vierge. 

Pourquoi cette injure à ce magistrat? A cela 
deux raisons : la première et la plus prochaine: 
ses votes au Sénat, vote contre la compétence 
de la Haute-Cour, vote contre la condamnation 
de Déroulède et de ses amis. Mais nous en trou- 
vons une seconde plus lointaine. 

Dans son discours prononcé le 28 avril 1899 
devant la Cour des Comptes, M. Boulanger s'était 
élevé contre les abus financiers habituels au 
gouvernement. Il se plaignait de ce que, par le 
fait des pouvoirs législatifs, le contrôle de la 
Cour des Comptes était devenu illusoire. « La 
rapidité du règlement budgétaire, avait dit M. 
Boulanger, est Tunique moyen de prévenir le 
retour des abus qui sont périodiquement signa- 
lés dans nos déclarations générales et dans nos 
rapports publics. Or, la Chambre des députés 
vient seulement, il y a quelques semaines, de 
recevoir les rapports de ses commissions sur les 
exercices 1889 et 1890, pour lesquels la Cour a 
rendu ses déclarations il y a exactement huit 
années. Nous ne nous lasserons pas de repro- 
duire nos doléances sur de pareils retards. Met- 
tre huit ou neuf années entre la clôture d'un 
exercice et son règlement législatif, c'est trans- 



■ Ff i 



REVUE DE FIN d' ANNÉE 379 

former ce règlement en une vaine formalité; à 
pareille distancedes faits accomplis, les respon- 
sabilités se sont évanouies. Entraînée par le 
courant des faits contemporains, Topinion pu- 
blique, de laquelle tout relève dans un régime 
de démocratie, ne porte plus qu'une attention 
distraite sur des événements financiers, des 
erreurs ou des abus qui sont vieux de dix ans. 
Le vote de la loi de règlements s'opère au milieu 
de TindifTérence générale. » 

Ces retards, ces abus, où les ministres et leur 
administration trouvent leur compte, puisqu'ils 
leur permettent de gaspiller, sans contrôle 
effectif, les deniers de TÉtat et l'argent des con- 
tribuables écrasés d'impôts, ces abus dénoncés 
en pleine Chambre des Comptes, voilà la se- 
conde faute de M. Boulanger. Cet homme était 
véritablement incommode et dangereux sous un 
régime de dilapidation et du bon plaisir. Il fal- 
lait s'en débarrasser. 

Cette retraite silencieuse et digne d'un homme 
de bien, d'un magistrat intègre, occupant l'un 
des postes les plus élevés et les plus ambition- 
nés de la magistrature en France, ne paraît-elle 
pas, Messieurs, prendre un sens très précis ? Et 
plus que les discours sonores et les protestations 
verbales, ne prouve-t-elle pas qu'un gouverne- 
ment de défense républicaine vit malaisément 
en bons termes avec les hommes trop scrupu- 
leux? 

Ne nous lassons donc pas de répéter avec M. 
Waldeck -Rousseau : Plt48 de sécurité pour les ins- 
Ututions^plus de liberté, plus de fraternité et plus de 
justice. 



l 



380 L ACTION FRANÇAISE 

IV 

Dans la revue des petits faits significatifs que 
nous rencontrons au cours de cette année, je 
vous signalerai, Mesdames et Messieurs, la pro- 
pagande anarchique très active qui se fait au- 
près des conscrits, des jeunes soldats, sous 
Toeil bienveillant de leur chef. 

Déjà Tannée dernière, au moment du départ 
de ces jeunes gens pourle régiment, nous avions 
relevé et retenu Tordre du jour suivant, voté à 
la fin d'une réunion organisée par quelques 
députés et conseillers municipaux en Thonneur 
des conscrits socialistes-révolutionnaires: 

« Les citoyennes et citoyens réunis le 15 no- 
vembre àlasall^ des Omnibus, ruedeBelleville, 

« Après avoir entendu les orateurs, 

« Déclarent être disposés à combattre par tous 
les moyens en leur pouvoir Todieux militaris- 
me... ; réprouvent énergiquement cette école du 
vice et de Tabrutissement du peuple ; engagent 
les conscrits à se souvenir des principes commu- 
nistes et égalitaires qui doivent renouveler le 
vieux monde... 

(c A bas le militarisme I Plus d'armée ! les peu- 
ples sont frères. » 

Cette année encore, cette petite fête de fa- 
mille s*est tenue à la salle des Mille-Colonnes, le 
4 novembre. Elle empruntait un éclat inaccou- 
tumé à la présidence de M. Urbain Gohier, 
M. Gohier a prononcé un discours. Les propos 
qu'a pu tenir Tauteur de V Armée contre la Nation^ 
je vous les laisse à deviner. La réunion a pris 
fin par le vote d'un ordre du jour félicitant 






REVUE DE FIN d'aNNÉE 381 

M. Urbain Gohier de sa campagne antimilitariste, 
et aux cris de : « A bas la caserne ! A bas les 
descendants de l'armée de Condé 1 Vive Tinter- 
nationale ! Vive la révolution sociale I » 

Mais cette année, on peut marquer un pro- 
grès, grâce, sans doute, à la présence de M. An- 
dré au ministère. Le mouvement s'est étendu à 
la province. Des réunions publiques antimilita- 
ristes ont été organisées dans plusieurs dépar- 
lements. Par exemple, un journal de TAisne 
nous a appris qu'à Guise, le 30 septembre, une 
réunion spéciale a eu lieu pour faire «c l'éduca- 
tion » des conscrits. Ils sont arrivés cent cin- 
quante en chantant la Carmagnole^ et sont partis 
en entonnant V Internationale. 

Le parti internationaliste dépense beaucoup 
pour sa propagande. Il fait imprimer des bro- 
chures antimilitaires qui sont remises à tous les 
conscrits. Il recommande, à ceux qui sont affi- 
lia, de répandre la bonne doctrine dans les 
chambrées, d'exciter à l'indiscipline, à la haine 
des officiers. 

Ne semble-t-il pas que l'œil inquisiteur de 
M. André, qui sait si bien voir quels journaux 
sont placés par les officiers sur la table des 
mess, pourrait aussi bien s'ouvrir sur les bro- 
chures et les journaux qui sont pris entre les 
mains des soldats? 

Mais comment le ferait-il, puisque la secte 
qui l'a placé à la tète de l'armée, et sans la- 
quelle il serait resté dans les bas grades, puisque 
laF.-M.*. internationale et antimilitaire ne lui a 
confié son poste que pour c chambarder > l'ar- 
mée, et puisque le gouvernement actuel tremble 

ACTION FRANC. — T. IV. 27 



382 l'actio."! française 

devant Y Aurore, ainsi que nous le prouverons 
tout à rheure, — VAurore, dont M. Urbain 
Gohier est le principal collaborateur et le plus 
vaillant champion? 

A quoi bon, donc, perdre son temps à re- 
prendre, article par article, les décrets d*orga- 
nisation de M. André, et toutes tes décisions 
extravagantes et odieuses par lesquelles il a 
pour ainsi dire quotidiennement signalé son 
passage au ministère, décisions et décrets pris 
censément pour le plus grand bien de Tarmée? 
A quoi bon, puisque nous savons de reste, ce 
que pense M. Urbain Gohier, ce qu*est Y Aurore^ 
ce que veut la Franc-Maçonnerie, et puisque 
nous savons que M. André est le porte-fanion de 
ces hommes, de cette presse et de cette bande? 

Et quel plus instructif, mais plus douloureux 
rapprochement pouvons-nous faire, pour juger 
la conduite de ce traître, que de comparer les 
deux articles de journaux qui ont paru presqae 
simultanément dans la presse étrangère, à la 
fin du mois de décembre ? 

L'un est celui de la Novoié-Vrémia^ le journal 
russe, qui a mis M. André si fort en colère. 
Voici quelques passages les plus saillants de 
cet article : 

Le général André, nourri de la conception 

philosophique qui montre Farmée comme un fléau, 
est, à proprement parler, un anti-militariste au mi' 
nistère de la guerre. 

Dès le début, le général André, en intro- 
duisant des amis de Picquart k i'élat-major général, 
sans s'occuper de leur valeur professionnelle, a 



REVUE DE FIN D*ANNÉE 383 

montré comment il comprenait le choix des offl* 
ciers supérieurs; la démission du chef d'ëtat-major 
général Delanne et celle du généralissime Jamoht 
suivirent ces premières manifestations. 

Vespionnage et la délation sont mis à la mode. 

La formation de deux partis qui divisent l'armée 
et qui suppriment sa cohésion est encouragée offi- 
ciellement. 

Jusqu'à ces derniers temps Vannée française a été 
et fut considérée par les plus puissantes armées eufo- 
péennes comme une égale, comme un organisme tout à 
fait sérieux^ formé selon toutes les règles de la science 
militaire, possédant avec un excellent armement un 
admirable esprit et une parfaite discipline. Durant 
Va/faire Dreyfus elle a montré sa force morale en res^ 
tant tout à fait impartiale dans cette lutte; la grande 
siLBNCiBasE continuait à travailler avec tranquillité 
pour son œuvre et restait témoin impassible des agita- 
tions politiques. 

A partir d'aujourd'hui, elle parait changer de 
voie et de destination : elle parait devenir une ai*mée 
politique^ faible pour les ennemis extérieurs, à la fois 
tyrannique et vexatoire pour son propre pays, 

Ij*aatre article est celui d'un journal anglais, 
le Times, bien connu pour ses sentiments gallo* 
phobes, et qui est à peu près pour lesPrançais 
ce qu*est le Temps pour les nationalistes. 

Le Times couvre de fleurs le général André, 
et, passant en revue les mêmes scandales, jugés 
comme nous venons de le voir par l'organe 
d'une nation amie et alliée, il félicite haute- 
ment notre ministre de la guerre de tout ce 
qu'il a fait dans toutes ces circonstances : « Mais 
la plus grande chose qu'il ait faite (dit le ré- 
dacteui* dti Timès)^ pour assurer la haute disci- 



384 l'action française 



pline, a été, sans doute, rafflrmatioQ de Taato- 
rite du gouvernement dans Ja révolte — vous 
entendez bien, dans la révolte — du général 
Jamont, généralissime de l'armée française, et 
du général Delanne, chef du grand état-major. 
Ces deux messieurs ont dû sentir, si haute que 
fût leur position, que Tarmée n'était pas leur 
propriété, et leur mise à la raison a certaine- 
ment fait beaucoup de bien. » 

Nous savons de quelle manière s'est emporté 
M. André contre l'article de ISiNovâié Vrémia. Les 
éloges du Times ont dû ramener la sérénité dans 
son cœur. 



Si nous voulons faire une petite incursion du 
côté de M. Millerand, le grand ministre socialiste, 
nous reviendrons encore plus vite édifiés de nos 
découvertes. Bien entendu, nous n'irons pas, 
suivant la méthode que nous avons adoptée, 
nous n'irons pas l'écouter à la fin des banquets 
où il fréquente. On a beau être ministre, et 
ministre socialiste-collectiviste, on n'en reste 
pas moins homme, et, à la fin d'un bon repas, 
qui ne coûte rien, au Champagne, la vie paraît 
meilleure, Tàme socialiste s'épanouit, indivi- 
duellement, et trouve tout naturel d'étendre à 
la collectivité l'intime satisfaction dont la plé- 
thore gastrique l'envahit. Quand on a bien dîné, 
on croit volontiers que les autres n'ont plus 
faim. Alors, comme on dit, « on voit tout en 
rose », et le discours que l'on prononce, tout 
parfumé de truffes et sucré de friandises, se 



REVUE DE PIff d'année 385 

ressent d'un optimisme évidemment exagéré 
qui peut se résumer à peu près par ces mots : 
« Tout va bien. » 

Mais si nous prétons Toreille, nous entendrons 
un autre son qui vient à nous sur les brumes 
lointaines du Nord. Dans ces pays tristes et 
froids, malgré les assurances de M. Millerand, 
il reste quelques citoyens — rares sans doute, 
mais il en reste — qui se plaignent de la rareté 
des vivres. Et comme ces pauvres gens ne con- 
naissent pas Tart des formes oratoires, et qu'ils 
n'ont pas si bien dfné que M. Millerand, ils 
s'impatientent un peu et ne mâchent pas au 
ministre collectiviste ce qu'ils pensent de lui. 
Voici l'ordre du jour voté au Congrès socialiste 
du Nord, qui s'est tenu cet été, au mois d'août, 
à Caudry, sous la présidence de M. Jules Guesde. 
Nous nous ferions scrupule d'y retrancher un 
seul mot:,c Considérant que le ministère dit de 
défense républicaine a été marqué, depuis sa 
constitution jusqu'à ce jour, par les événements 
les plus contraires aux intérêts du prolétariat et 
de la République; considérant que, sous aucun 
ministère, jamais les conûits entre patrons et 
ou\Tiers n'avaient été aussi nombreux ; que 
jamais les travailleurs n'avaient été aussi 
trompés, condamnés, sabrés, fusillés, massa- 
crés ; que jamais la guerre à la classe ouvrière 
n'avait été aussi implacable que sous le minis- 
tère Waldeck*Rousseau- Millerand..., déclare 
que tous ses membres, sans exception, depuis 
l'ancien socialiste Millerand jusqu'à l'avocat 
des panamistes Waldeck-Rousseau,ont droit aux 
malédictions du prolétariat tout entier. » 



386 l'action française 

On ne saurait mieux dire, ou, du moins, on 
ne saurait énoncer une vérité plus grosse, plus 
évidente. Les socialistes du Nord , qui sont plus 
loin du maître, de M. Millerand, qui ne peuvent 
ni le voir, ni l'entendre, et ne sauraient être 
étourdis par ses grandes phrases, éblouis par 
ses beaux gestes, trompés par son éloquence 
verbeuse et vide, les socialistes du Nord font 
comme nous: ils regardent aux actes de M. Mil- 
lerand, ils ne le croient pas sur parole, et ils 
ont raison, car ils s'aperçoivent, comme nous, 
que l'on se moque d'eux ; que le socialisme de 
M. Millerand est un moyen de parvenir et que, 
dans son intérêt personnel et par un égoYsme 
monstrueux, il est a^i ministère du commerce 
comme M. André est au ministère de la guerre, 
et que, de même que nous avons à la Guerre 
un anti-militariste, de même nous avons au 
Commerce un ennemi du commerce, un ennemi 
de Tindustrie, un eAnemi du prolétariat, de 
l'ouvrier. 

En effet, dans l'état actuel de la société, en 
France comme dans tous les pays étrangers, le 
régime collectiviste ne fonctionne pas encore ; 
c'est le régime capitaliste qui le remplace. Que 
M. Millerand le déplore ou non, là n'est pas la 
question. Il faut que M. Millerand en prenne son 
parti : il est un ministre à étiquette socialiste, 
c'est possible, mais en réalité il n'est que le 
ministre bourgeois et repu d'une société capi- 
taliste. Or, comme il n'appartient pas à M. Mille- 
rand de changer ce régime, le premier de son 
devoir est de favoriser, par tous les moyens 
possibles, les bonnes relations entre patrons et 



REVUB DE FIN D*ANNÉE 387 

ouvriers, puisque c'est de cette entente cordiale 
que dépend l'essor de Tindustrie dans un pays 
quel qu'irsoit, que dépend, en conséquence, en 
même temps que la prospérité générale de la 
nation, celle des patrons et le salaire rémunéra- 
teur des ouvriers. Si donc, au contraire, et au 
rebours de la raison, M. Millerand exaspère les 
relations entre ouvriers et patrons, s'il favorise 
les conflits, sMl les envenime, s*il les multiplie, 
s'il les prolonge, les socialistes du Nord ont 
raison de le vouer aux malédictions du proléta- 
riat tout entier; ajoutons, nous, de tom Us Fran* 
çais^ car, en agissant de la sorte, il trahit son 
devoir le plus impérieux, de la même manière 
que son collègue de la Guerre est traître à la 
patrie. 

M. Millerand trahit son devoir en faisant 
briller comme un miroir à alouettes, devant les 
crédules et les naïfs, des promesses qu'il sait 
bien ne pouvoir jamais se réaliser. Car en atten- 
dant que le règne de M. Millerand n'arrive, — 
ce que je n'aurai pas la cruauté de souhaiter 
aux socialistes, — voici ce qui se passe : 

Je ne parlerai pas des conséquences désas- 
treuses et immédiates, bien connues de tous, 
qu'entraînent ces grèves perpétuelles ; elles ont 
doublé de janvier à juin 1900, par rapport aux 
mêmes mois de l'année 1899, soit 480 au lieu de 
266, et la série continue. Je ne parlerai pas de la 
misère dont elles sont la conséquence, des vio- 
lences qu'elles entraînent, de la liberté du tra- 
vail qu'elles entravent, forçant à chômer, parla 
tyrannie des syndicats, les ouvriers réfractaires. 
Tous ces désordres, pour lamentables qu'ils 



"■^ 



388 l'action française 

soient, ne sont que momentanés. Mais un plus 
gros danger est là, qui guette nos ouvriers gré- 
vistes sous la tutelle bienveillante de' M. Mille* 
rand. L'étranger, nos bons amis les Anglais, 
applaudissent à ces grèves, ils les'voient se pro- 
longer et s'étendre avec une évidente satisfac- 
tion. Ils font plus : ils les encouragent avec la 
même sollicitude que notre propre ministre du 
commerce, et ils ne craignent pas d'ouvrir les 
cordons de leur bourse pour leur envoyer des 
secours en argent. Lors des dernières grèves de 
Calais, les tullistes de Notlingham ont envoyé 
d'importants subsides aux tullistes français. 

Ces procédés vraiment fraternels font pleurer 
d'attendrissement M. Millerand. M. Naquet, 
dans la Petite République^ déclare admirable 
l'attitude du prolétariat universel, et il oppose 
sa conduite généreuse et sublime à l'égoïsme, à 
Tétroitesse des idées nationalistes : « Le socia- 
lisme efface les haines de peuple à peuple, 
s'écrie-t-il, solidarise tous les travailleurs » , etc. . . 
(air connu). 

Cependant les patrons, eux aussi, ont reçu 
des offres avantageuses des mêmes Anglais; 
ceux-ci ne leur proposaient rien moins que de 
venir s'installer dans les régions de la Grande- 
Bretagne où l'industrie des dentelles et des 
tulles est déjà prospère, afin de la rendre plus 
prospère encore. Ces patrons, je dois le dire, 
infestés du mauvais esprit auquel fait la guerre 
notre gouvernement tout entier , ont refusé 
de l'étranger ces secours , parce que c'était 
la ruine complète et définitive de leurs ou- 
vriers et de l'une des branches de l'industrie 



REVUE DE FIN D*ANNÉB 389 

nationale. Mais lorsque les patrons, eux aussi, 
seront une fois imbus des bons principes de la 
défense républicaine, ils accepteront — et les 
ouvriers se débrouilleront comme ils le pour* 
ront. Il est probable que M. Millerand leur fera 
des rentes sur sa cassette particulière — à 
moins qu'il ne se contente d'un discours bien 
nourri sur Tabstinence. 

Il ressort donc avec toute évidence de ce cas 
particulier un fait qui se renouvellera en toute 
circonstance analogue, c'est que les tuliistes de 
Nottingham, en envoyant de l'argent à leurs 
frères de Calais, n'avaient pas du tout un but 
désintéressé, et pour mobile leur grand amour 
international, mais bien tout simplement leur 
bonégoïsme de braves Anglais roublards et pra- 
tiques. 

Les tuliistes de Nottingham ont envoyé des 
secours aux tuliistes de Calais parce que la grève 
de Calais donnait un surcroît de travail aux 
fabriques de Nottingham et augmentait ainsi 
leurs profils. Tant mieux s'ils étaient arrivés à 
provoquer la ruine totale de l'industrie calai- 
sienne. 

■ 

Voilà la vérité toute nue. Elle est évidente, 
elle crève les yeux. 

VI 

Enfin, Mesdames et Messieurs, si l'on en ar- 
rive au monstre lui-même, au Président du 
Conseil, à l'inventeur de la défense républicaine, 
défense pour laquelle suffit, jusqu'à ce jour, 
son fusil de chasse, et les armes pareilles de 
MM. Reinach et de Rothschild, si Ton en arrive 



390 l'action française 

à cette àme .damnée de la Franc-Maçonnerie 
israélite et internationale, nous ne savons quel 
sentiment nous domine, du dédain ou du dé- 
goût, car de toute sa personne émane à chaque 
instant , comme un musc , la preuve de son 
hypocrisie, de sa duplicité, de sa félonie. L'on 
dirait que le mensonge, je dis le plus grossier 
et le plus impudent, est la fonction naturelle de 
cet homme, fidèle en cela, il faut bien le dire, à 
Texemple donné par le chef nominal du gouver- 
nement. 

RappeIez*vous les termes du discours que M. 
Loubet a prononcé au fameux et ridicule ban- 
quet des maires. 

Permettez-moi de vous citer quelques-unes 
de ses paroles qui réconforteront vos cœurs de 
bons citoyens. M. Loubet a parlé, aux applau- 
dissements de 22.000 maires et de tous les 
Français, de c l'œuvre d'apaisement ». « Cet 
anniversaire, a-t-il dit encore, est la fétc du 
patriotisme autant que la fête de la liberté. » Et 
pour fmir : « Nous voulons la France libre, forte 
et glorieuse, unie au dedans sous le régne de 
la Loi et du Droit, respectée au dehors pour son 
génie, pour la puissance de ses armes, pour son 
amour sincère de la paix. » 

Voilà, Messieurs, encore un véritable pro- 
gramme nationaliste. Décidément le gouverne- 
ment nous coupe tous nos efifeis. — Par mal- 
heur, cinq jours après celte déclaration , un 
mouvement préfectoral paraissait à VOfflcieî^ le 
28 septembre, et un journal, pas du tout natio- 
naliste, et dont le Temps , lui-même, n'oserait 
pas suspecter les convictions et les anciennes 



REVUB DB FIN D 'ANNÉE 39 1 

attaches républicaines, le grave Journal des Dé-- 
bats, pouvait en dire ceci : « Dans l'ensemble 
le mouvement préfectoral est ce qu'il pouvait 
et ce qu'il devait être, étant donné le gouver- 
nement qui le faisait. C'est une manifestation 
de parti et une œuvre de secte. Nous voilà déjà 
loin du discours de M. Loubet. M. le Président 
de la République parlait de concorde et d'apai- 
sement ; rien de mieux ; mais nul ne dira que 
le décret qu'on lui a fait signer provienne de la 
même inspiration que son langage du 22 sep- 
tembre. Il en est la contre-partie. » 

De même le discours de M. Waldeck-Rous- 
seau du 30 octobre, et l'on se demande lequel 
de ces deux compères se moque le mieux et le 
plus du monde, et le monde, c'est ici la France. 

« Plus de liberté, plies de fraternité et plus dejus- 
iice », disait le Président du Conseil, le 30 octo- 
bre, et le 8 novembre, c'est-à-dire une semaine 
après, il envoyait sa circulaire aux préfets : 
« Je n'ai pas à insister, disait-il, sur ce que le 
gouvernement est en droit d'attendre de tous 
les fonctionnaires. L'exemple de rattachement 
aux institutions qu*ils ont le mandat de servir 
est le premier de leurs devoirs. La conformité 
de leur conduite avec les principes dont s'ins- 
pire le gouvernement en sera le meilleur té- 
moignage. S'ils venaient à s'en écarter, vous 
devriez eu informer le ministre compétent en 
même temps que moi-même... » 

Et vous sentez ici la menace qui grince des 
dents, en même temps que s'insinue l'invite à 
l'inquisition et à la délation. — Plm de liberté^ 
plus de fraternité/ — Et sur quels principes de 



392 l'action française 

gouvernement les infortunés fonctionnaires, 
prisonniers de M. Waldeck, guideront-ils leur 
conduite, puisque nous Tenons de nous effor- 
cer, depuis une heure, de prouver que le gou- 
vernement n*en a aucun à leur proposer, si ce 
n'est la ruse, la fourberie, le mensonge? Pour 
être vrai, M. Waldeck-Rousseau aurait dû dire 
ceci : 

« Il n'y a pas de principes de gouvernement. 
Tous les fonctionnaires doivent suivre ces prin- 
cipes. » 

Voilà, cependant, en dernier ressort, à quels 
actes de folie pure, d'incohérence et d'aberration 
mentale en sont arrivés ceux qui sont à la tète 
du pays, je ne dirai pas de son gouvernement, 
mais de ce quelque chose qui n'a plus de nom 
dans aucune langue. 

Aussi bien, le courage fait défaut pour aller 
plus loin, pour descendre plus bas, dans l'exa- 
men que nous nous sommes proposé de faire 
jdevant vous A quoi bon allonger encore la liste 
des impostures, soulever encore une fois la 
poussière de récents scandales déjà oubliés, 
comme celui de l'affaire Philipp ? A quoi bon 
montrer la justice de M. Waldeck-Uousseau 
interrompant son cours — ce qui ne s'était 
jamais vu — pour attendre le bon plaisir d'une 
loi d'amnistie préparée vous savez comment et 
pour qui, la justice se comportant, vous vous 
rappelez aussi de quelle manière, à la Cour 
d'assises du Gard, dans la récente affaire de 
Vaucroze. A quoi bon montrer en toute occa- 
sion, au cours de cette année, le gouvernement 
marchant la main dans la main avec les anar- 



REVUE DE FIN D*ANNÉE 393 

chistes, non pas seulement ceux des journaux, 
mais ceux qui déambulent dans les rues, les 
torches à la main, pour le crime et l'incendie? 
11 arrive un point dans la démence ou dans la 
scélératesse des hommes 0(1 Ton ne peut même 
plus discuter avec eux. Tout ce que Ton peut 
faire, c'est de constater leur indignité et leur 
malice, de la rendre aussi évidente qu'il est pos- 
sible à tous les yeux, et d'assurer par là leur 
prochaine confusion et leur perte. 



VII 



Leur perte est prochaine et certaine, et c'est 
par ce mot d'espérance que je veux finir ; leur 
perte est certaine, il n'en faut pas douter, car 
leur faiblesse est extrême. Les hommes de ce 
soi-disant gouvernement de soi-disant défense 
républicaine ne se maintiennent au pouvoir que 
par une corruption constante de tous les élé- 
ments sains du pays, et par un miracle d'équi- 
libre, véritable défi au sens commun. Ils n^ont, 
pour les soutenir dans leur œuvre criminelle, 
que ceux qu'ils ont gorgés déplaces, de bureaux 
de tabac, de sinécures de toute sorte, et à qui 
ils payent leur dette. Le nombre de ces gens est 
considérable, sans doute, si l'on pense à l'ar- 
gent ainsi gaspillé, mais il est infime si on le 
compare aux trente-huit millions de Français. 
Le gouvernement n'a donc pas pour lui le parti 
nationaliste, qui grandit chaque jour en dehors 
de lui et contre lui. Chose plus incroyable, il n'a 
même pas pour lui le parti opposé, celui qu'il 



394 l'action française 

n'a cessé de Qatter depuis le commencement de 
la trop fameuse Affaire, et qui Ta amené à ce 
point d'ignominie où nous le voyons. 

Vous savez, Mesdames et Messieurs, que 
V Aurore est l'organe par excellence qui repré- 
sente les opinions de ce parti ; c'est dans les 
colonnes de ce journal que, sous la plume de 
M. de Pressensé et de M. Urbain Gohier, la 
liberté, la justice et les droits de l'homme, 
accommodés à la sauce de la défense républi*-^ 
caine, sont chaque jour revendiqués et trahis. 
Or, permettez-moi de vous citer quelques pas- 
sages d'un article sur le Président de la Répu- 
blique, publié par M. Urbain Gohier dans 
ï Aurore du 7 juillet dernier. Je vous prie de 
m'excuserpour les mots trop malsonnanls, mais 
quand on cite de l'Urbain Gohier, il faut se 
résoudre à écorcher un peu sa langue et les 
oreilles de ses auditeurs. 

« Quand on a désigné l'avocat de Montélimar, 
dit M. Gohier, pour la présidence de la Répu- 
blique, on lui a imposé des devoirs déterminés. 
On croyait trouver dans la médiocrité de sa 
carrière et de ses facultés une sorte de garantie 
démocratique... 

« Accusé de cochonneries, trai,té publi- 
quement de cochon et de panamiste, couvert 
d'injures à Castres, à Reims, à Saumur, b&tonné 
à Auteuil, arrosé d'urine à Monlélimar, il s'est 
humilié honteusement devant ses insuUeurs. Il 
est manifeste que les clérico-nalionalistes de 
l'Elysée ont circonvenu le pauvre homme de 
Montélimar... 

« Nommé pour faire notre besogne, il faut 



REVUE DE HN d'aNNÉE 395 

que le président Loubet marche franchement 
avec nous ou qu'il saute. S'il est nécessaire, 
pour le convaincre, de publier des Loubêt-Ui'- 
Honte^ nous nous en chargerons aussi bien que 
les autres, et plus justement : car la pire honte 
est de trahir son parti, pour vivre en paix avec 
de prétendus aristocrates et dauthentiques 
larbins. » 

Tel est le degré d'estime où tiennent le chef 
de TElat ceux-là mêmes qui l'ont nommé 'pour 
faire leur besogne. 

Telle est la force, tels sont les soutiens du 
gouvernement qui nous opprime. 

Messieurs, nous avons assisté aux ovations 
qu*a soulevées sur son chemin le président 
Kruger. En l'accompagnant dans son voyage 
triomphal à Paris, il nous semblait que sa situa* 
tion n'était pas plus poignante que la nôtre, et 
que nous, les nationalistes, lorsque nous mul- 
tiplions les conférences dans tous les quartiers 
de Paris et dans tous les coins de la France, 
nous accomplissons un voyage et nous rem- 
plissons un devoir qui ne sont ni moins 
tragiques ni moins impérieux que les siens. 
Nous ne pouvons nous comparer, nous tous 
hommes de bonne volonté, groupés derrière 
nos chefs, à cet illustre vieillard et à cette 
grande infortune, mais, pensions-nous, lui du 
moins a une consolation, et son malheur n'est 
pas sans exemple. Il lutte, il lutte héroïquement, 
mais avec lui luttent ceux de sa [race; leurs 
épreuves, leurs misères, leurs espérances, leurs 
angoisses, sont les siennes ; ils mettent en 
commun leurs énergies, leurs croyances^ leur 



396 l'action française ' 

amour et leur haine ; et cet amour c'est l'amour 
de la patrie, et' cette haine c'est la haine de 
l'étranger envahisseur et cruel. S'ils sont 
vaincus, ils essuieront la même défaite : le 
même deuil étreîndra leur cœur et emplira leur 
&me de tristesse. 

Mais nous, nous Français, ceux auxquels nous 
livrons combat, ce sont d'autres Français. Les 
hommes qui saisissent la France à. la gorge et 
la jettent sous leurs pieds, ce sont des Français. 
Nous parlons la même langue et nous ne nous 
comprenons pas. Nous sommes du même sang; 
les mêmes origines, les mêmes traditions, les 
mêmes alliances, la même histoire, les mêmes 
liens nous unissent sur le même sol, sur le 
même sol aimé pour nos ancêtres, travaillé et 
fructifié par eux, agrandi, défendu et libéré par 
eux, et c'est pour tout ce passé de gloires, d'af- 
fections et de labeur que nous luttons contre 
ceux qui devraient être notre plus ferme sou- 
tien et notre plus puissant défenseur. Français, 
nous luttons contre le gouvernement de la 
France, et notre ennemi, comme celui du Trans- 
vaal, n'est pas un lointain envahisseur, affamé 
de butin et de conquête, — car telle est la loi 
de la guerre; — notre ennemi, à nous, est à l'in- 
térieur ; ce n'est pas le soldat enrégimenté con- 
tre lequel on se bat à coups de fusil, et qui donne 
encore ou reçoit une belle mort; notre ennemi, 
c'est le mal interne, dissimulé, sournois, clan- 
destin, pathologique et honteux, qui ronge, qui 
épuise l'individu et étend sur ses organes com- 
me une plaie cancéreuse. Notre ennemi, ce 
n'est pas l'Anglais, l'Allemand, ou tel autre peu- 



REVUE DE FIN d'aNNÉE 397 

■^— ■^■^™^^— ■ • ' r ■^FT™^*-^"'-^— ^^•■— ^"^1— ^p—^— ^^~~— ^^"^-^ 

pie, c'est le juif Waldeck, rinternationaliste 
Millerand et le franc-maçon André. Notre en- 
nemi, c*est cette trinité du mal, et cette trinité 
c'est le gouvernement de la France. 

C'est donc pour nous aider dans cette lutte 
patriotique qui est le premier et le plus sain 
des devoirs pour tous les bons Français, à cette 
heure solennelle et décisive où se joue l'avenir 
et l'existence même de notre pays, que nous 
nous adressons à vous, Mesdames et Messieurs, 
qui êtes venus pour nous entendre. 

Ce que nous vous demandons, ce ne sont pas 
seulement vos approbations et vos applaudisse- 
ments, comme les bruyantes acclamations — et 
les vaines sympathies — qui ont accompagné le 
président Kruger; ce que nous vous deman- 
dons, comme le demandait Kruger, ce sont des 
secours utiles : c'est votre concours efiectif et 
persévérant, c'est votre argent à tous; c'est vo- 
tre activité à vous, Messieurs, et votre enrôle- 
ment sous notre drapeau national, aux trois 
belles couleurs ; et à vous , Mesdames , c'est 
votre propagande, votre ingéniosité, votre pa- 
role si séduisante et si souple, l'éloquence de 
votre cœur qui vous est si naturelle et si facile 
quand vous le mettez au service de votre foi et 
de votre amour. 

Nous vous le demandons pour la Patrie I 

EMILE PlERRET. 



^MAMAMWMMnfWMWMWMM 



ACTION VRANÇ. — T. lY. 28 



L' (( APPEL AU SOLDAT » 



PREMIÈRE SOIRÉE D'ÉTUDES 

Les difficvUés. — Notre méthode, 

{Suite et fin.) 



Que la vie pleine et libre des provinces, des 
paye^ soit une condition de la prospérité de la 
nation tout entière, c'est une vérité évidente. 
Toutefois, la thèse décentralisatrice rencontre 
en nos esprits des objections, des difficultés qui 
ne devront pas être éludées. Il est certain, par 
exemple (et nous le savons par expérience), que 
la centralisation a anémié notre pays. Mais 
nous y sommes tellement habitués, k cette ané- 
mie, que nous ne pouvons pas même désirer 
fortement que naisse tout d'un coup, dans les 
provinces, une vie nouvelle. Cela nous gène 
beaucoup. Nous avons été séduits, tous, ou du 
moins en majorité, par Tidéal du Consulat, par 
cette constitution en quelque sorte géométrique 
imposée à la France, et qui fait que je ne sais 
pas s'il est permis de déplacer une pierre d'un 
trottoir dans ma petite bourgade natale du dé- 
partement de rOrne sans en référer à Paris. 
(J'exagère peut-être un peu, mais d'autfes 
exemples pourraient être donnés qui seraient 
vérifiés par la chronique.) 

Nous sommes donc convaincus de la néces- 
sité où est aujourd'hui la France de briser cette 
centralisation, et en même temps nous éprou- 
vons qu'elle est peu portée à la briser. C'est que 



l'appel au soldat 399 

la centralisation est extrêmement commode... 

On a remarqué mille fois que décentraliser 
serait bien difficile dans un pays où il y a des 
chemins de fer rayonnant autour de Paris ; les 
distances étant supprimées, comment voulez- 
vous, nous dit-on, qu'on ne soit pas attiré des 
provinces vers la capitale ? 

Et puis, la centralisation actuelle a pour elle 
certaines analogies historiques. On a dit, en fa- 
veur de ce système, ce qui a été dit par les col- 
lectiviaita aux libéraux, en Economie politique: 
à savoir, que c'était un effet qui tenait aux con- 
ditions matérielles de la vie de Tunivers en notre 
siècle, et qu'il n y avait rien à y faire. De même 
que l'on affirme que le Collectivisme tient à ce 
que rindustrie est devenue, depuis les machines, 
Taffaire de grandes compagnies, et à ce que le 
capital (qui est un outil) et le travail, autrefois 
individuels, sont maintenant, en réalité, collec- 
tifs, de même on dit que la centralisation résulte 
de ce que les petits centres locaux n'existent 
plus : il n'y a plus qu'un seul li$u en France, ou 
plutôt la France, subtilisée, dématérialisée, est 
réduite à un lieu géométrique, à son centre, qui 
est Paris. * 

Il est certain que cette objection est très forte 
et que si nous avions la prétention de faire ad- 
mettre une tentative de la décentralisation sans 
l'expliquer et sans la justifier par une série d'au- 
tres réformes, qui en sont solidaires, nous n'y 
réussirions pas. Il faut aller, si Ton veut com- 
prendre cette thèse, jusqu'à mettre en question 
notre régime politique. Par exemple : la 
décentralisation, sous un gouvernement et un 



400 JL' ACTION FRANÇAISE 

régime électifs, est impossible, car il est bien 
certain que puisque le pouvoir émane d'un vote, 
pour que ce pouvoir ne soit pas à chaque instant 
déchiré entre les différentes provinces, il faut 
qu'il trouve le moyen de frapper de la même 
marque, comme par un cachet, tous les élec- 
teurs de France. Il est certain que si le pouvoir 
continue à être basé sur Télection, c'est-à-dire 
sur le consentement des citoyens, il sera forcé 
de rendre les citoyens le plus semblables possi- 
ble les uns aux autres et d'orienter la France 
vers un état en quelque sorte conventuel. Véri- 
tablement, la République, si par là vous enten- 
dez un régime fondé sur la démocratie électo- 
rale, est forcée d'augmenter la centralisation, et 
elle n'y manquera pas. Comment ceux de nos 
amis pour lesquels ce régime démocratique et 
électif : la République, est un objet de foi et d'es- 
poir, comment entendent-ils la décentralisation? 
Voilà un exemple d'une de ces difficultés intel- 
lectuelles qui ne tiennent pas à notre volonté, 
mais à nos habitudes et à nos mœurs, en quelque 
sorte, à nous qui sommes réunis ici, et qui font 
que si une conversation s'engage, dans un quart 
d'heure, entre deux d'entre vous, il faut 
prévoir qu'ils ne vont pa'S être d'accord, s'ils se 
disent leur pensée entière. Nous sommes donc 
réunis pour causer entre gens de bonne volonté, 
dont les sentiments les portent à s'unir, et dont 
lès intelligences les porteraient au contraire à se 
désunir.Je trouve que c'est beaucoup plus inté- 
ressant : plus la difficulté sera grande, plus ce 
sera un miracle tout à fait charmant de l'intelli- 
gence humaine que d'arriver à ce que vingt per- 



l'appel au soldat 401 

sonnes s^entendent sur un terrain choisi : celui 
de la pure (f^^/rtn^ politique ; nous y mettrons 
peut-être un an, mais nous y arriverons ! (Ap- 
plaudissements.) 

Il y a encore une difficulté que nous devons 
envisager ce soir : c'est que si nous mettons 
trop longtemps à élaborer cette doctrine politi- 
que, nous arriverons trop tard. Autant nous 
sommes forcés d'aller lentement si nous con- 
sidérons les condilionR de notre travail, autant 
nous sommes forcés d'aller vite si nous consi- 
dérons son urgence. Il est certain que si le 
parti nationaliste, pendant cet hiver de 1901, 
n'acquiert pas, — avec ce que Barrés a appelé 
dans V Appel au Soldat un cerveau, — je ne di- 
rai pas seulement la conscience de lui-même, 
mais encore la justification intellectuelle de lui- 
même, il sera bientôt mort : il sera inort non 
pas l'été prochain, maison 190:2, après les élec- 
tions, parce qu'il n'aura envoyé à la Chambre 
que des candidats pleins de bonne volonté sans 
doute, mais qui, élus par degrossiéres coalitions,, 
je veux bien dire de sentiments — (et souvent ce 
seront des coalitions d'intérêts) — seront plus 
embarrassés do s'entendre que nous ne le som- 
mes ici dans cette petite salle. (Applaudissements.) 

Or notez bien que si nous ne nous entendons 
pas ici, il n'y a pas de mal : car aucun de nous 
n'a en mains le moyen de faire triompher par 
un coup de force une idée politique, et par con- 
séquent nous restons des individus inoffensifs. 
Qu'un de ces individus sorte d'ici avec une con- 
ception politique que nous aurions considérée et 
constatée être absurde par lesconversatk>nsque 



402 l'action française 

nous aurions eues avec lui, peu importe : il n'y 
a pas de danger ; même si nous ne le conver- 
tissons pas, nous pouvons lâcher un de nos amis 
dans la rue... 

Mais il en sera autrement de nos députés, 
en 1902. Ils seront forcés ou bien d'essayer de 
changer notre constitution politique et d'appli- 
quer en conséquence Tune des idées au nom 
desquelles on a remué les sentiments nationaux, 
ou bien de ne rien faire. Or on ne se résigne pas 
à ne rien faire du tout. 

Le pays non plus n'admettrait pas que ses élus 
ne fissent rien de neuf : ils auront k répondre à 
l'attente qu*ils auront créée d'eux-mêmes. On 
attendra d'eux qu'ils soient des consiUuanis. 
Donc ils s'improviseront constituants, -— et ce 
sera terrij^le!... 

Nous n'y pouvons rien. 

Mais si cependant il sortait de notre petit 
groupe de ï Appel au Soldat un accord sur 
quelques points, au moins sur la négation de 
quelques-unes des erreurs politiques dont nous 
mourons, ne pourrait-il pas se manifester, cet 
accord, sous forme soit d'articles de journaux, 
soit de conférences, soit même de livres, d'ici 
à 1902? Ne pourrait-il pas sortir d'ici, comme 
d'un laboratoire, des contre-poisons contre la 
fièvre des consHtuanlsf — (car ils vont avoir la 
fièvre, ils vont tous être des Sieyès). Préparons 
donc, nous autres, ces antidotes contre la ma- 
ladie cérébrale d'écrire des constitutions sur lé 
papier, qui va les prendre. Tâchons d'être prêts 
à rectifier, par quelques doses de sel réaliste, 
leurs imaginations un peu trop rapides. 



l'appel au soldat 403 

Si aucun de no9 amis, de ceux qui suivront les 
soirées de V Appel au Soldat^ n^a en main le pouvoir 
dans deux ou trois ans, cependant il est certain 
que beaucoup d'entre eux auront une influence 
sur le pouvoir. De cette influence, il faut qu'ils 
puissent user d'une manière féconde et intelli- 
gente. Voilà pourquoi nous voudrions qu'onvienne 
étudier ici le plus possible,alor8 même qu'on n*est 
pas un théoricien, mais véritablement un homme 
d'action, lancé dans la lutte électorale. Nous ou- 
vrirons largement nos portes aux auditeurs; 
mais, en même temps, nous n'ouvrirons pas nos 
esprits à toutes les doctrines, du moins dans les 
leçons ou les exposés qui seront faits ici ; ces 
exposés — vous vous en apercevrez — procé- 
deront tous d'une série d'idées très déterminée, à 
laquelle nous avons réfléchi, mais qu'il nous 
paraît urgent de soumettre à vos discussions. 
Nous ne sommes pas desdilettantes.il y a, nous 
le croyons, une vérité politique française con- 
temporaine, c'est-à-dire qu'il y a pour la France 
des conditions de vie qui sont posées par l'his- 
toire et la géographie de l'Europe : nous n'a- 
vons pas à les inventer, à les choisir, mais à les 
constater, à les rappeler fermement à votre 
mémoire. Un enseignement nationaliste est pos- 
sible : ses grandes lignes apparaissent déjà à 
tous. Nous n'aurons qu'à les suivre pour que 
vous nous suiviez... 

Vous voyez suffisamment, je crois, l'esprit 
dans lequel nous voudrions que ces études fus- 
sent faites. Mais je voudrais vous énumérer 
maintenant qUelques-uns des sentiments, assez 
confus, parfois violents et rien qu'individuels. 



404 l'action française 

que nous apportons tous, plus ou moins, ici, 
avec notre nationalisme, et que nos amis seur 
tiront vivre devant eux dès qu'ils s'entretiendront 
les uns avec les autres. Il faut d'abord que nous 
comprenions et que nous éclaircissions, avec 
douceur, le sentiment, pour aller ensuite, heu- 
reusement, à la pensée et à la raison, c'est-à- 
dire jusqu'à voir les choses comme elles sont. 

Parmi les sentiments qui ont l'habitude d'ac- 
compagner le nationalisme dans une tête d'au- 
jourd'hui, il y en a d'abord un qui semble être le 
plus vif de tous: c'est le patriotisme. Celui-là, 
il ne faut pas trop s'en méfier, parce qu'il est 
très simple. Le patriotisme n'est pas pédant; il 
n'est pas facilement pris, par ceux qui le sen* 
tent, pour une théorie politique. Il ne faudra 
pas nous méfier beaucoup, quand nous envisa- 
gerons notre préparation àdes études, de l'exal- 
tation de ce sentiment : l'amour de la Patrie. 
L'état d'âme Déroulède, l'état d'âme Drapeau, 
si exalté qu'il soit, n'est jamais dangereux, par 
conséquent n'est jamais risible. Il nous met 
hors de nous, il nous fait chanter à la Revue du 
14 Juillet, mais il n'est pas ridicule, car ce qui 
est risible, c'est ce qui contient une niaiserie 
ou une erreur. Or le patriotisme ne contient pas 
d'erreur possible, parce qu'il répond à un be- 
soin. Nous revenons toujours à ce point : ce 
qui est sacré, ce qui est au fond de l'âme, ce 
que l'homme essaie d'éclaircir, ce sont ses be- 
soins. Or le patriotisme répond au besoin de 
faire partie d'un ensemble qu'on respecte, d'un 
ensemble qui fasse un peu peur au dehors 1 (Âp- 
pîaudUssemmtê.) 



TTf 



l'appel au soldat >I05 



Il n*y aara donc jamais aucune espèce de mé- 
fiance témoignée, dans les leçons qui seront 
faites ici, contre le cfutuvinisme, puisque c'est 
de ce mot qu'il faut se servir pour désigner le 
patriotisme exalté. Nous ne prendrons pas le 
chauvinisme, comme on le fait dans les milieux 
dreyfusards, pour une niaiserie. L'amour de la 
patrie poussé jusqu'à des gestes passionnés n'est 
pas plus une niaiserie que la manifestation des 
autres passions. On ne peut pas rire d'un 
« crime passionnel b^ on le plaint; on ne peut 
donc pas rire non plus d'une folie patriotique, 
même si elle mène celui qui en est possédé à 
des conceptions politiques irréalisables.... 

Vous voyez donc que nous ne sommes pas les 
ennemis des sentiments qui se donnent bonne- 
ment et simplement pour des sentiments; ce 
que nous repoussons, ce sont les sentiments qui 
veulent se faire passer pour des idées. 

Il y a un autre sentiment qui est très fré- 
quent dans une télé nationaliste depuis deux 
ans : c'est celui du libéralisme, c'est l'amour 
de la liberté, des idées de 1789, c'est l'idéalisme 
républicain, et, comme on dit dans les réunions 
électorales, Tamour de la ionne République, 
de la République honnête^ en un mot c'est 
l'attachement à la liberté considérée comme 
l'objet de l'Etat, comme le bien que doit pro- 
curer l'Etat à ses membres. C'est un sentiment 
très répandu dans le parti nationaliste, et cela 
se comprend, puisque le parti nationaliste est 
né chez nous à la suite d'un siècle entier de 
culture libérale. On est habitué à croire — (j^ 
signale une des formes de l'idole de la liberté, 



I 

# 



406 l'action française 

qui est, exactement, la liberté de la Tribune) — 
on est habitué à croire que la liberté d'éla- 
borer des lois laissée aux représentants de la 
nation est quelque chose de très supérieur, 
comme garantie d'une bonne politique, à Tar- 
bitraire de la décision des hommes d'Etat. Nous 
avons été conduits et par la Restauration, et 
par la Monarchie de Louis-Philippe, et par le 
second Empire lui-même (à partir de l'Empire 
libéral de 1860), à considérer comme un peu infé* 
rieure moralement la conception autoritaire par 
rapport à la conception libérale; l'idéalisme, 
ou, en d'autres termes, la générosité de l'es- 
prit, chez les Français, est orientée depuis 
cent ans vers cette idée de la liberté. Lacordaire 
criait en chaire : « Vive la liberté ! » Le mot 
« libéral » a pris, dès lors, un sens qu'il n'avait 
pas dans la langue classique. Un homme libéral 
dans le langage classique de Molière, c'était un 
homme qui avait volontiers la main à la poche; 
et c'est le seul sens du mot. Aujourd'hui un « li- 
béral», c'est un ce parlementaire ». On désigne 
ainsi un partisan de cette contre-vérité,à savoir 
que toutes les opinions sont également considé- 
rables, et méritent d'être discutées. — Eh bien, 
non, elles ne sont pas toutes également considé- 
rables. L'idée que la liberté pour tout citoyen 
consiste à pouvoir délibérer sur les lois au 
moyen de représentants est une chimère ; car il 
est évident — je n'ai pas besoin de l'expliquer 
ce soir, ce sera l'objet des leçons de nos amis — 
il est évident que nous ne sommes pas plus li- 
bres de nos mouvements,dans les actes de notre 
vie civile (quand il ne s'agirait que d'aller pren- 



l'appel au soldat 407 

dre UQ permis de chasse), nous ne sommes pas 
plus affranchis sous ce fameux régime de c li- 
bre discussion » que nous ne Tétions sous la 
monarchie. La tyrannie de la douane et des bu- 
reaux de poste, la tyrannie de TAdministration, 
des ronds-de-cuir,est tout aussi pénible que pou- 
vait Tétre la tyrannie qui s'exerçait au nom d'un 
pouvoir personnel et arbitraire. Le règne de 
cette abstraction qu'on appelle la Loi est tout à 
fait insupportable. 

Mais enGn la loi a tout de même pour elle et 
la liberté a tout de même pour elle qu'on y 
croit très sincèrement. On croit qu'en cherchant 
la liberté politique, c'est-à-dire celle qui se 
définit, d'après les manuels civiques, i^svledroU 
pour les citoyens de participer au gouverne- 
ment, ou le droit pour la nation de se gouverner 
elle-même^ on obtiendra plus de liberté civile. 
On croit qu'en maintenant un gouvernement 
de discussion, on aura plus de bien-être finan- 
cier ou économique ; on croit très sincèrement 
que la faculté que nous accordons à deux ou 
trois braves gens qui sont nos députés de don* 
ner leur avis, par exemple, sur une loi d'assis- 
tance publique, rendra l'application de cette loi 
dans les hôpitaux un peu plus féconde en dou- 
ceur pour les malades qui sont dans leur lit I 
Mais on se trompe. Il est très probable au 
contraire qui) si le directeur d'hôpital était in- 
vesti d'un véritable pouvoir, si c'était, comme 
il conviendrait, un bon médecin, qui voulût 
et qui sût être maître chez lui, et qui n'eût pas 
à s'occuper des règlements ou des lois délibé- 
rés dans une assemblée nombreuse, et qui ne 




408 l'action française 

sont qu'un moyen, qu'un expédient, qui répond 
à tout et qui ne répond à rien, ce directeur 
d'hôpital, laissé à lui-même, pourrait la plupart 
du temps rendre ses malades un peu moins 
malheureux. Il pourrait faire une œuvre. Il est 
certain que la manie de réglementation égali- 
taire nous égare, tout comme la superstition 
du libéralisme dont elle est une conséquence. 

Vous voyez donc que je n'hésite pas à dire que 
nous serons anti-libéraux. Mais je voudrais 
qu'on ne fit pas un contre-sens, et qu'on ne 
conclût pas que nous sommes tous, ici, sous 
prétexte que nous faisons partie de V Appel au 
Soldat^ partisans de la tyrannie du sabre, pas 
plus d'ailleurs que de celle du goupillon. Nous 
aimerons que nos amis soient libéraux de senti- 
ment, si libéralisme chez eux veut dire tout sim- 
plement cette vérité de sens commun : il faut 
tout de même un contrôle. Il est évident que si 
nous sommes autoritaires, si nous sentons la 
nécessité d'une initiative personnelle dans l'Etat, 
et à tous les degrés de la hiérarchie, nous ne 
sommes pas partisans du tout du caprice. Il ne 
faudrait pas confondre la direction, le choixd'un 
maître responsable, avec la fantaisie d'un 
tyran irresponsable. L'irresponsabilité et la 
tyrannie qu'elle rend possible, c'est précisément 
le vice de ce régime libéral que nous critiquons. 

La preuve, nous l'avons aujourd'hui : un 
ministre de la guerre, qui est revêtu de la 
majesté de l'approbation parlementaire, qui a 
pour lui un blanc-seing de 600 hommes, les six 
cents députés qui ont délibéré entre eux la 
question de savoir s'ils l'accepteraient ou s'ils 



L* APPEL AU SOLDAT 409 

ne Taccepteraient pas! Ils Font accepté, ce 
ministre de la guerre, André ; il est donc vrai- 
ment le produit de nos libertés, traduites, il 
est vrai, et représentées, mais dûment consul- 
tées... Eh bien, suivez les fantaisies du person- 
nage! — Nolezque vous ne pouvez absolument 
rien contre ses caprices, et que ces caprices sont 
de Tarbitraire! Vous entendez bien que s'il 
avait à rendre des comptes à un souverain, à un 
« César », ou simplement à un Conseil supérieur 
de la guerre, au lieu de n'avoir à en rendre 
qu'à un troupeau parlementaire, ce singulier 
général serait moins à Taise! 

Ces actes, faut-il même les qualifier d'actes 
d'arbitraire? — Peut-être, Messieurs, au sens bas 
que ce mot a pris: actes aveugles. Mais ce ne sont 
pas des actes d'arbitraire au sens vrai, au sens 
plein et latin du mot : arhitrium^ qui veut dire 
choix entre deux choses, dont l'une est bonne 
et l'autre mauvaise. Le ministre de la guerre 
André ne choisit pas; il est poussé exactement 
comme Taiguille aimantée, il est aimanté vers 
la popularité, et ses décisions résultent auto- 
matiquement de la poussée des forces électorales 
à un moment donné. C'est du mécanisme, ce 
n'est pas de Tintelligence... 

Messieurs, il y a encore parmi ces préjugés que 
je vous invite à analyser un autre sentiment 
que celui du libéralisme, et dont j'aurais voulu 
vous dire un mot. Je cherche à vous indiquer 
par des exemples quelques-unes de ces ten- 
dances confuses, qui s'appellent toutes de noms 
en a isme » : car les mots en « isme » désignent 
toujours une soi-disant doctrine qui n'est qu'une 



410 l'action française 

velléité, une préférence, un goiU. Qaelqaes- 
unsde nos amis, qui ne sont pas encore ici, mais 
qui Tiendront, diront : Moi, je suis partisan du 
Socialisme. 

Eh! bien, ce sentiment socialiste, quelle sera 
notre attitude à son égard? Sera-ce de la 
méfiance ou de la sympathie ? Le sentiment 
socialiste est très différent de la doctrine socia- 
liste. Beaucoup de nos amis arriveront en 
disant : Je suis socialiste, qui ne savent pas un 
mot de ce qu'est la doctrine de Marx. A tout 
nationaliste qui dira : Je suis socialiste, que 
répondrons-nous ? Nous lui dirons tout d'abord 
que s'il est nationaliste, son socialisme ne doit 
pas être très ardent, et que nous croyons aper- 
cevoir que ce n'est pas en ce moment le senti- 
ment qui le domine. Ceux, en effet, qui vien- 
dront nous entendre ne seront venus à nous 
que parce que, antidreyfusards, ils se trouve- 
ront être devenus depuis deux ans des socia- 
listes hésitants et inquiets. Le socialiste, au sens 
strictdu mot, si on veut aller jusqu'à la doctrine, 
jusqu'au collectivisme, ne viendra pas chez nous, 
ou très rarement. La réaction nationaliste 
s'est produite plutôt — c'est là un fait à ne pas 
oublier — chez des gens qui ont peur du socia- 
lisme. Si toutefois nous le trouvons parmi nous, 
je crois que nous devrons faire un certain crédit 
au sentiment du socialisme. 

Il ne nous fait pas peur, parce qu'il recouvre 
dans beaucoup d'esprits la perception d'un fait 
ou d'un ensemble de faits positifs ; ils se disent 
.socialistes parce qu'ils ont vaguement con- 
science qu'il nous faudrait trouver une forme 



l'appel au soldat 411 



politique adaptée aux nouvelles conditions 
économiques de la vie moderne. Mais, d'autre 
part, quelques-uns viendront à nous, qui ne sont 
pas des socialistes aveugles et de pur sentiment; 
il viendra à nous quelques socialistes clair- 
voyants, méthodiques, peut-être même des Gués- 
distes ; nous en serions heureux. J'ai causé avec 
desGuesdistes ; ils sont bien près de comprendre 
l'idée nationaliste, plus que d'autres... S'il en 
vient un, que lui dirons-nous ? Nous essayerons 
de lui faire comprendre qu'il faut se dépouiller 
complètement de ce qui reste de sentiment dans 
son socialisme, et nous lui dirons : La vérité 
économique sur laquelle vous vous appuyez, 
que vous apercevez encore confusément, à 
savoir que le travail est devenu collectif, nos 
doctrines nationalistes non seulement nous 
permettent de l'accepter, mais encore nous 
engagent à la considérer et à lui faire place. 

11 se trouve que les maîtres de la doctrine 
positiviste dont nous essayons de nous inspirer, 
et qui appartiennent à la fois soit aux anciens 
partis, comme par exemple de Maistre on de 
Bonald, soit aux partis nouveaux, comme Taine. 
ou Comte (à supposer que ces hommes aient 
jamais pu être des gens de parti), ces positivistes 
nous ont préparés à considérer le fait de la 
« coUectivisation » (pardonnez ce barbarisme) 
dn travail. Ils ont tous critiqué le libéralisme 
économique de la Révolution ; ils ont nourri leurs 
méditations sur la politique de nombreuses ob- 
servations qui concordent avec nos observations 
actuelles. Le problème économique ne se posait 
pas encore de leur temps d*une façon aussi ai- 



412 l'action française 

.ill ■!■■■ 

guë qu'il se pose aujourd'hui, mais il se trouve, 
par un heureux hasard (car il y a beaucoup de 
hasard en histoire], que la politique positive 
d'Auguste Comte ou la politique naturaliste 
de Bonald, qui dominent notre nationalisme, 
sont merveilleusement aptes à résoudre les 
difficultés économiques d'aujourd'hui. Il se 
trouve que la conception de l'Etat qu'elles ten- 
dent à nous donner nous conduit à admettre la 
formation dans l'Etat de groupements d^intérèts 
et notamment des intérêts du travail. 

Comment une politique à la fois autoritaire et 
décentralisatrice (car ce sont lois deux points 
essentiels que je vous ai indiqués tout à l'heure) 
sera seule capable de résoudre les difficultés 
économiques... c'est ce que je ne puis pas vous 
exposer aujourd'hui, car cela m'entraînerait à 
faire une leçon sur les rapports du monde du 
travail avec le Ministère du Travail, dans un 
Etat qui ne serait plus parlementaire. Il faudrait 
que je vous fasse, ce qu'un de nos amis fera cer- 
tainement, la critique des mesures que M. Mille- 
rand prend actuellement et que je vous montre 
que ces mesures sont du socialisme faussé, 
altéré, et révoltantes pour de véritables socialis- 
tes, parce que précisément elles sont faites pour 
ne pas choquer le Parlement, et inspirées de la 
doctrine libérale^ mais surtout commandées par 
les intérêts d'une certaine classe, qui n'est pas 
celle des travailleurs. 

... Voilà donc des exemples par lesquels vous 
pouvez voir qu'un homme qui viendra chez 
nous avec un sentiment, nous pourrons peut- 
être l'amener à en sortir avec l'idée politique 



l'appel au soldat 413 



qui était incluse au fond de ce sentiment. Les 
gens qui viendront chez nous avec quelques no- 
tions confuses, nous essayerons de faire qu'ils 
en sortent avec quelque chose de clair, et nous 
nous en rapportons à Texpérience pour achever 
les leçons que nous leur aurons données, pour 
achever de les éclairer. Nous sommes en effet 
un groupe dans lequel il ne sera pas dangereux 
au conférencier de faire réfléchir ses adhérents 
et ses élèves sur les opinions qu'il a proposées, 
un groupe où Ton pourra dire aux arrivants : 
<K Monsieur, vous êtes collectiviste, royaliste, 
bonapartiste, n'importe quoi; vous venez ici 
porté par un mouvement d'instinct national, 
par un mouvement de patriotisme ; nous allons 
causer avec vous; nous n'avons dans l'esprit, 
nous, aucun préjugé, mais nous avons un parti- 
pris, celui de la patrie. Notre intelligence est ou- 
verte à tout. Notre volonté seule est déterminée 
par un objetàcréer: la France de demain. » C'est 
une position très forte, extrêmement favorable, 
que ce nationalisme. C'est un programme ma- 
gnifique ; je ne sais pas si nous le réaliserons, 
mais je dis, pour ceux d'entre nous qui ont l'in- 
tention de parler ici, que c'est dans ce sens qu'il 
faudra faire un effort... 

Nous aurons des littérateurs, des artistes, 
qui viendront et qui diront : Tout cela est bien 
abstrait, bien sévère. Est-ce que les gens qui ne 
s'occupent pas de politique ne peuvent pas venir 
ici dans l'espoir d'y trouver une certaine satis- 
faction intellectuelle? — Il est certain que, même 
au point de vue des lettres et des arts, en France, 
il y a une justification du nationalisme à donner, 

AOnOll FSAMÇ, — T. lY. 99 



41 i L ACTION FRANÇAISE 

il est certain que nous avons parmi nous des 
artistes, des écrivains, qui ont senti vivement 
comme nous le péril dreyfusien, et qui vou- 
dront nous donner une heure d'attention : 
ils le voudront, parce qu'ils sont inquiets. Il 
faut qu'ils aient ici à apprendre quelque chose. 
De temps en temps nous devrons donc traiter 
un sujet d'esthétique française. 

Vous verrez alors que, de même que la doc- 
trine de la décentralisation répond au nationa- 
lisme, de même il y aura pour les artistes 
nationalistes une espèce de revendication à 
faire du sentiment qui les a empêchés de 
donner dans l'art dreyfusard. Gela est vrai 
jusqu'en musique. Nous avons des amis qui 
sont musiciens ; or, ils ont éprouvé qu'il y a un 
dreyfusianisme musical. Il faut qu'ils se disent 
que dans le groupe de V Appel au Soldat, quelque^ 
fois, même sur une question aussi éloignée de la 
politique que la musique, on pourra soutenir 
une thèse critique qui justifiera leur résistance. 

Je vous ai énuméré différents sentiments 
pour vous dire qu'ils devaient être transformés 
en idées, en vues de fait. 

Eh bien, il y a cependant un sentiment qu'il 
nous faudra exalter, et, au besoin, créer en nous 
de toutes pièces : il serait un excellent moteur, 
car, si nous éliminons tout d'abord le senti- 
mentalisme de nos études politiques, nous 
savons cependant que pour aboutir à l'action il 
faut être mené par un enthousiasme. Ce que 
nous devrons donc sinon créer, du moins 
retrouver et cultiver, c'est le goût de l'Ordre, 



l'appel au soldat 415 

mais de l'ordre dans la diversité; le gaùi de 
la hiérarchie, Tamour des choses qui s'élèvent 
les unes au-dessus des autres par un mouve- 
ment à la fois fatal et inégal, Tamour enfin 
de Tordre du monde , et non pas d'un ordre trop 
simple, mathématique, mais de celoi-là qui 
est fait de choses réelles, diverses, maïs ana- 
logues les unes aux autres, comme par exemple 
les herbes et les arbres; Tamour d'un ordre 
varié, qui continue à changer, à remuer, lors 
même qu'il a l'air arrêté, parce qu'il est né de 
la poussée perpétuelle des choses d'en bas ; 
ordre matériel, enfin, ordre visible et concret, 
ordre que Ton n'a point rêvé, mais qui est : 
c'est ià un nouveau sentiment que nous devons 
créer en France à cette heure. Je dis que ce 
sentiment serait nouveau : j'ai tort : il exista 
chez nous. Mais depuis longtemps la France est 
impressionnée par l'amour d'un ordre trop 
artificiel et rectiligne; elle est impressionnée, 
en politique, par l'amour d'un ordre obtenu à 
trop bon compte, la chimère d'un monde qu on 
peut faire sur le papier. Voilà ce qui fatigue la 
France. Savez- vous pourquoi? C'est parce que 
cet ordre ne peut jamais être réalisé, et que 
l'amour de cet ordre, c'est l'horreur et l'igno* 
rance de Tordre réel. 

Il y a des gens qui s'enthousiasment pour la 
raison, au sens abstrait (et qu'il croient carté- 
sien) du mot; il y a des gens qui croient que la 
Révolution française n'a fait que proclamer que 
tous les hommes devaient obéir à la Raison... 

Il n'y a pas une raison, i\y ^ des raisons de» 
choses. Et ces raisons sont encore des choses. 



416 l'action française 



Il y a donc des satisfactions de notre esprit 
qui peuvent nous être données par la contem- 
plation du monde tel qu*ii est. 

Est-ce qu'aux gens qui sont possédés d'une 
passion niaise et sombre, comme les francs- 
maçons, dont Temblôme est Téquerre — (et c'est 
très significatif) — est-ce qu*à ces gens qui veu- 
lent nous grouper tous sous une religion d'Etat, 
sous une morale d'Etat, nous ne pourrons pas 
opposer une religion, une morale, un art nés 
spontanément en France, et dire : Il n'y a pas 
la Vérité, mais, comme dit Barrés, t/n« vérité fran- 
çaise, et il se trouve qu'elle charme la France... 

Il faut seulement ouvrir les yeux; il suffit que 
nous nous attachions à la réalité qui nous en- 
toure et la regardions d'un regard constant et 
tranquille. Il suffit de cela pour que nous 
soyons guéris du fanatisme « républicain » 
et maçonnique, celui-là qui véritablementnous 
empêche de nous entendre. Car remarquez que 
si nous avons l'amour d'un ordre varié et divers, 
nous deviendrons respectueux non pas de la li- 
berté abstraite qu'on a mise dans nos lois, mais 
des libertés en tant qu'elles sont,chez autrui, des 
fleurs bien écloses de désirs et de tendances hé- 
réditaires, fatales; nous ne deviendrons pas 
respectueux de la liberté en tant qu'elle est un 
droit (car un droit qu'on désire et qu'on n'a pas 
n'est pas un droit], mais de la liberté en tant 
qu'elle est devenue un fait chez notre voisin, 
en tant qu'il l'a voulue, réalisée, prise. Nous 
respecterons les libertés vivantes. 

Voilà, je crois, l'esprit d'entente et d'hospita- 
lité intellectuelle dans lequel nous devons 



■T.» 



L*APPEL AU SOLDAT 417 

essayer de nous entretenir. Ce ne sont pas des 
abdications que nous demandons, ni du scepti- 
cisme, car nous savons très bien que lorsque 
nous nous rapprochons des conditions de la 
réalité, nous nous fortifions tous. Nous nous 
sentons tout aussi forts et tout aussi heureux 
lorsque nous renonçons à la tyrannie dogma- 
tique, lorsque nous renonçons à plier notre 
voisin à des conceptions abstraites, et que nous 
essayons seulement de l'amener à voir le môme 
arbre ou la même pierre que nous avons vue : 
nous n'avons pas abdiqué, mais, n'ayant fait 
nous-mêmes que constater nettement quelque 
chose, nous sommes à la fois très heureux et 
très modestes. Il faut donc que nous nous 
apprenions les uns aux autres cette espèce de 
passion pour les vérités que tout lo monde peut 
voir, et sur lesquelles il suffît de faire mettre le 
doigt à nos voisins pour qu'ils les sentent 
comme nous et en jouissent. 

Voilà, je crois, le mot sur lequel il faut nous 
arrêter : nous serons des gens qui désignent du 
doigt des réalités. (Àpplaiidissements.) 

Henri Vaugeois. 



O^W^* ^«^»««»^*V«^«V<^^»MWW 



1 



NOS MAITRES : JOSEPH DE MAISTRE 

APHORISMES 
DE POLITIQUE POSITIVE 



Ce qu'il y a de sûr, c'est que la constitution 
civile des peuples n'est jamais le résultat d'une 
délibération. 






Observez toutes les constitutions de l'univers, 
anciennes et modernes : vous verrez que l'expé- 
rience des âges a pu dicter de temps à autre 
quelques institutions destinées à perfectionner 
les gouvernements d'après leurs bases primi- 
tives, ou à prévenir quelques abus capables 
de les altérer : institutions dont il est possible 
d'assigner la date et les auteurs ; mais vous re- 
marquerez que les véritables racines du gouver- 
nement ont toujours existé et qu'il estr impos- 
sible d'en montrer l'origine, par la raison toute 
simple qu'elles sont aussi anciennes que les na- 
tions, et que, n'étant pas le résultat d'un accord, 
il ne peut rester de trace d'une convention qui 
n'exista jamais. 

Toute institution importante et réellement 
constitutionnelle n'établit jamais rien de nou- 
veau; elle ne fait que déclarer et défendre des 
droits antérieurs : voilà pourquoi on ne connaît 
jamais la constitution d'un pays d'après ses lois 
constitutionnelles écrites, parce que ces lois ne 
sont faites à différentes époques que pour dé- 



NOS MAITRES 419 



clarer des droits oubliés ou contestés, et qu'il 
y a toujours une foule de choses qui ne s*écri- 
vent point. 

* 

Comme les nations naissent^ au pied de la 
lettre, les gouvernements naissent aussi avec 
elles. Quand on dit qu'un peuple s'est donné un 
gouvernement, c'est tout comme si Ton disait 
qu'il s'est donné un caractère ou une couleur. 

• 

Nos contemporains le croiront s'ils veulent, 
mais la postérité n'en doutera pas : les plus 
insensés des hommes furent ceux qui s'arran- 
gèrent autour d'une table et qui dirent : « Nous 
ôterons au peuple français son ancienne Consti- 
tution, et nous lui en donnerons une autre. » 

* 

Ce qu'on appelle aujourd'hui idée neuve, pensée 
hardie, grande pensée, s'appellerait presque tou- 
jours, dans le dictionnaire des écrivains du 
XVII* siècle, audace criminelle, délire ou attentat : 
les faits montrent de quel côté se trouve la rai- 
son. 

[Sur la constitution polonaise remaniée et « amélio- 
rée n en 1791..) Rien n'était plus raisonnable : 
c'était l'impossibilité même. Plus une nation 
sera d'accord sur une nouvelle constitution, plus 
il y aura de volontés réunies pour sanctionner 
le changement, plus il y aura d'ouvriers unis 



AiO l'action française 

de seDlîmenls pour élever le nouvel édifice, 
plus surtout il y aura de lois écrites calculées 
a f?r tort, et plus il sera prouvé que ce que la 
multitude veut n'arrivera point (1). 



* 



Assurément je n*aime pas plus qu'un autre 
les assemblées nationales ; mais les folies fran- 
çaises ne doivent pas nous dégoûter de la vérité 
et de la sagesse qui se trouvent dans les sages 
milieux... Il est faux que tout peuple doive avoir 
son assemblée nationale dsius le sens /ran^îs ; il est 
faux que tout individu soit éligible au conseil 
national ; il est faux même qu'il puisse èlre 
électeur sans distinction de rang ni de fortune ; 
il est faux que ce conseil doive être co-législa- 
teur ; il est faux enfin quMl doive être composé 
de la même manière dans les différents pays. 
Mais parce que ces propositions exagérées sont 
fausses, s'ensuit-il que personne n'ait le droit 
de parler pour le bien commun au nom de la 
communauté, et qu'il nous soit défendu d'avoir 
de la raison parce que les Français ont fait un 
grand acte de folie (2) ? 



(1) Vérité que ne comprennent ni M. Comély ni les 
rédacteurs du Temps quand ils disent : « Au lieu de dé- 
truire la Constitution de 1875, si on essayait d*en faire 
Vapplication intégrale? » Mais c'est justement ce Tain 
eflort qui nous épuise. 

(2) Il n'est sans doute pas inutile ici de traduire : Parce 
(jue le régime parlementaire est insensé et ruineiix^ s' ensuit- 
il quon ne doive pas admettre un régime de représen- 
tation ? 




rrr 



NOS MAITRES 42i 






Le despotisme militaire et électif, c*est la 
peste en permanence. 

Joseph de Maistre. 

(Ces « Aphorismes » sont extraits d'une J^i^t^ 
sur la Souveraineté esquissée seulement par Jo- 
seph de Maistre et qui n^a été publiée qu'en 
1870 dans un recueil é! Œuvres inédites^ par les 
soins du comte Charles de Maistre, petit-fils de 
Tauteur.) 



0t0^^0^U^^»0»f*n0»^^^^M^0ktm 



PARTIE PÉRIODIQUE 



LES NUÉES 



(i) 



STRBPSIADE.^ naéesl c'est 
de TOUS que Tiennent mes 
malheurs, de tous à qui je 
m'étais confié corps et ame... 

L'INJUSTE. — ... Et tu sauras 
délayer de Terbeux projets de 
loi. On te persuadera aussi de 
regarder comme beau tout ce 
qui est honteux et comme hon- 
teux tout ce qui est beau... 

STREPSIADE. — Seraient-ce 
des demi-déesses? 

SOCRATE. — Pas du tout; ce 
sont les nuées du ciel| de 
grandes déesses pour les pa- 
resseux; nous leur doTons tout : 
I censées, paroles, finesse, char- 
atanisme, baTardage, men- 
songe, pénétration. 

STREPSIADE. — Aussi, en les 
écoutant, mon esprit a déployé 
ses ailes. U brûle de baTarder 
pour des riens. 

Aristopbanb. 



OU BKRQERKT DK80END AU-DESSOUS 

DE RIQUET 

Dans M. Bergeret à Paris^ qui vient de pa- 
raître, le professeur chéri de M. Anatole France 

(l; Les iVu^e< forment un répertoire périodique des idées 
confuses, bilIeTesées, sophinmes paresseux et autres chi- 
mères cornues qui traTerseut l'air de ce temps et l'em- 
poisonnent. 



LES NUÉES 423 



se divertit sournoisement de la simplicité et de 
rinnocence da chien Riquer, lequel se faisait 
du « devoir » une idée peu critique et qui 
« aboyait à grands coups pour épouvanter les 
méchants ». Etant a un animal moral » (comme 
le doyen Leterrier,dreyfusien de marque), Riquet 
nous est donné pour un animal ridicule. Cette 
conception, discutable peut-être, composerait 
du moins une conception cohérente si M. Ber- 
geret lui-même ne se précipitait, quelques pages 
plusloin,en de si profonds abîmes de moralisme 
qu'il tombe, pour le ridicule, infiniment au des- 
sous du pauvre Riquet. 
M. Bergeret dit, en effet, ces propres paroles: 
— ConsidéreZj mon cher Mazure^ que si la cause 
cCtm obscur capitaine est devenue imêaffdirenaHonah, 
LA FAUTE en est non point ànous^ mais aux ràinistres 
qui firent du maintien d'une condamnation erronée et 
illégaîe un système d^ gouvernement. Si le garde des 
sceaux avait fait son devoir en procédant à la revi" 
sion dès qu'il lui fut démontré qu'elle était né- 
CESSAiHE^lesparticuliers auraient gardé le silence, (Test 
dans la vacance lamentable de Injustice quelevu's voix 
se sont élevées. 

Le pauvre M. Bergère t(ftiâ(n/2^m mu/a/2^.^)pense 
évidemment ce qu'aboie Riquet. Le garde des 
sceaux est à mettre chez les méchants^ car il n'a 
pas fait son devoir^ c'est à lui qu'en revient la 
faute. Ailleurs, M. Bergeret divise la responsa- 
bilité de cette faute et il en attribue la plus 
grosse part au président du conseil d'alors, 
M. Jules Méline : en foi de quoi Bergeret-Riquet 
arrose abondamment, comme dsiusles Plaideurs^ 
tantôt la redingote villageoise et tantôt les sou- 



1 



424 l'action française 

liers ferrés de cet ancien ministre de l'agricul- 
ture, tenu pour réfractaire à la grande loi delà 
métaphysique canine. 

Est-il besoin de décomposer la Nuée?Pour que 
M.Bergeret eût raison,même dans le patois moral 
des Genevois et du sénateur Nicodème, il eût 
fallu que le professeur démonXrât : 

V Que la revision était nécessaire (etl'issue du 
procès de Rennes nous démontre tout l'opposé) ; 

2"" Que cette nécessité apparaissait à M.Méline 
et à ses collègues (tout marque qu'ils étaient, 
avec la plus grande raison, convaincus du con- 
traire). 

Mais nous ne laisserons jamais se perdre une 
occasion de rétablir la vérité sur un point déli- 
cat. Deux gardes des sceaux, celui de 1897 et 
celui de 1898, ont élé priés d'introduire une 
instance en revision du procès Dreyfus. Laissons 
un instant le premier. Le second, arrivant après 
l'arrestation et la mort du colonel Henry et 
poussé par toutes les forces du parti radical, 
de son parti, consentit à cette introduction : il 
soumit Tinslance de Mme Dreyfus à la com- 
mission consultative de son ministère et cette 
commission de jurisconsultes rendit un verdict 
négatif : Non, il n'y avait pas lieu de reviser l'af- 
faire Dreyfus ! Getfe réponse est de septembre 1898. 
Et le garde des sceaux, après un tel arrêt, s'il osa 
passer outre et soumettre l'instance de revision 
à la Cour suprême, n'osa en prendre la respon- 
sabilité à lui seul : fort illét^alement, il pria ses 
collègues de diviser cette responsabilité, afin de 
l'annuler. — Telles étaient les difficultés, non poli- 
tiques, mais judiciaires, non populaires^mais in- 



LES NUÉES 425 



trinsëques,qu'îl y avait, en 1898,à « faire la revi- 
sion »; on n'ignore pas que celte abominable 
manœuvre judiciaire, cette revision, n'aboutit à 
l'informe arrêt du 3 juin J899 qu'à la faveur du 
faux Delcassé, aujourd'hui recouvert par une 
opportune amnistie. Et, rejugé à Rennes, Drey- 
fus lui-même n*a bénéficié d'une réduction de sa 
peine qu'à la faveur des faux témoignages de 
MM. Trarieux, Bertulus, Charavay et Scheurer- * 
Kestner. Déplorer, dans ces conditions, que la 
revision n'ait pas été faile en 1897, en rejeter la 
faute sur tel ou tel, c'est pleurer que le cercle 
n'ait pas quatre côtés ou reprocher à l'eau de ne 
bouillir qu'à cent degrés. Quand le garde des 
sceaux du cabinet Méline refusa d*introduire 
l'instance de revision, il savait que cette revi- 
sion était impossible et ne pouvait pas aboutir. 
Conformément à la loi qui l'institue premier 
grand juge des casde revision, il repoussa celui-ci 
comme extravagant. L'opinion elle-même l'en 
applaudit. Cette opinion publique de 1897 n'était 
pas descendue encore au point d'aflolement et 
d'imbécillité qui fit supporter, une année plus 
tard, l'idée de la revision du procès Dreyfus. Si 
les propos du professeur Bergeret ont quelque 
sens numain et s'il ne faut point les confondre 
avec l'aboiement de Riquet, ils reviennent à dire 
que, désormais, il suffira de subventionner des 
journaux, de séduire des niais et d'exalter des 
fous pour casser les arrêts de justice qui auront 
déplu à quelque parti bien organisé. 

Déjà, et c'est M. Bergeret qui l'avait observé, 
nos conventions diplomatiques sont faites et dé- 
faites par les demoiselles de magasin : il faut 



426 l'action française 

que les sentences des j iiges,même portées sur des 
secrets d'Etat, soient les justiciables d'un aréo- 
page foraini Ainsi du moins le veulent « les justes 
lois » de M. Reinach. Ainsi en disposent les 
« lois tant augustes et sainctes de la cité et répur 
blicque » d'après Fauteur de M.Bergeret à Paris, .. 
Eh! bien, les lois françaises et les lois mêmes de 
l'esprit français n'ont pas encore admis un dé- 
sordre aussi dégoûtant. Et ce désordre a fait 
sentir, ce que l'on commence à comprendre au- 
jourd'hui, que le dreyfusianisme c'est l'anarchie. 

OE N'EST RIEN- 

D'une circulaire de candidat, cet éloge de la 
troisième République : 

— J'ai vu avec bonheur V extension de cette forme de 
gouvernement qui nous donne plus de trente années de 
paix QUI n'ont été troublées que par nos divisions 

INTESTINES. 

Ces trente années de paix qui n'ont connu qu'un 
genre de troubles ressemblent singulièrement à 
ce malade qui n'avait reçu de sa vie ni obus, 
ni balles, ni coup d'épée : il n'avait que cinq 
cents petits grammes de strychnine dans l'es- 
tomac . 

UNE GRANDE PERSONNE.. 

Le Temps Yeni que la « démocratie » sache, fasse, 
dise quantité de choses dont chacune est fort 
compliquée. 

— N' est-il pas évident^ s'écrie- t-il, que la démO'^ 
cratie elle-même sait mietu que... et mieux que..* 
ce dentelle a besoin pour ses aspirations et pour 



LES NUÉES 427 



ses mtérêisf... Pourquoi la démocratie s'embarrasse^ 
rait^elîe,.. Pourquoi feraiUélU intervenir.,, etc. ? — 
Le Temps veut nous persuader que la démo- 
cratie est une grande et savante personne, gaiU 
larde, débrouillarde et pourvue de quantité 
d*autres qualités :il serait plus sage de commen- 
cer par le commencement et de prouver d'abord 
que la démocratie est une personne. Ouest sa 
conscience ? Où est sa volonté? Quel est, à tout le 
moins, son système d'innervation et de sensa- 
tion? Tant qu'on n*aura pas faitcette preuve, la 
grande personne du Temps gardera son ancien 
renom de vaine Nuée. 



t. 



LE CHŒUR. 



<^0*mm^m^^^mt*t^0>0>ttmt»0 



CORRESPONDANCE 



NOTES SUR « QUO VADIS f >> 



Un de nos lecteurs adresse à notre collaborateur 
Charles Maurras les curieuses remarques suivantes 
à propos du livre (infiniment moins curieux) de 
M. Sienkiewicz. 

A Y Action françaisôy on a un peu souri du prodi- 
gieux succès de Qîm vadisf De très bons catho- 
liques, très enthousiastes du livre, m'en ont fait 
présent. J'en connaissais déjà un passage donné 
il y a quatre ans par le Correspondant. Eh bien, 
au point de vue littéraire, c'est une œuvre inté- 
ressante, un roman bien construit sur le modèle 
de nos bons romans français. 

Mais ce que j7ai constaté dès les premières 
pages, c*est que Tauteur polonais n'avait fait 
autre chose que mettre en scène avec assez 
d'adresse Tadmirable ^in^Am/ de Renan. Tout 
y est, les caractères, les scènes (1), avec cette 
différence que les personnages ou les objets que 
Renan a dessinés en quelques lignes d'un trait 
magistral ont été par Sienkiewicz mis en action 
et même avec quelque peu de prolixité. Pétrone, 
entre autres, parle beaucoup trop ! « Ce Mérimée 
sceptique au ton froid et exquis » ne devait 
point bavarder comme une pie. 

La lecture de Quo Vadisf m'a montré claire- 
ment que les étrangers notables ne dédaignent 

(1) Comparez, Apôtres, la vision de Marie de Magdala. 
— Quo vadiê ?p. 198. 



CORRESPONDANCE 429 



point de se parer de nos plus belles plumes. 
De.ux traductions anglaises, trois allemandes 
(et six russes ] ! Un Français a plaisir à voir que 
c'est le génie de la France, parlant par la voix 
d'un de ses fils les plus illustres, que nos ennemis 
admiraient naïvement dans la glose un peu 
abondante de M. Sienkiewicz. 

En France, dans la France la plus catholique, 
reflet du livre a été prodigieux. Voilà comment la 
philosophie sait faire, par infiltration, son 
chemin dans lef> âmes ; de sorte que si les philo- 
sophes ont conservé beaucoup de catholicisme, 
les catholiques, à leur tour, boivent les eaux 
delà philosophie. Ce Renan, dont presque tous 
(oh ! pas tous) n'ont jamais voulu lire une ligne, 
les voilà qui le dévorent, un peu épaissi sans 
doute, mais très reconnaissable dans Tœuvre du 
poète polonais. — Comme vous dites. Mon- 
sieur, a on se rencontre aux portes des églises, 
dans les nefs et aux bas-côtés ». On se v traduit 
les uns les autres » et Tœuvre commune peut 
ainsi se fonder. 

UN DE VOS LECTEURS 

L'intéressante communication que Ton vient 
de lire devrait être suivie du nom de son 
auteur. Le temps de le consulter à cet égard 
nous a fait défaut. Qu'il trouve ici avec tous 
nos remerciements l'expression de nos vifs 
regrets. 

(N. D. L. R.) 



ACTION FRANC. — T. IV. 30 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



Figures de bronze ou statues de neige. -— 
Les héros et les pitres, par Edouard Dru- 

MONT (2 volumes tn-18, Flammarion éditeur). 

M. Edouard Drumont vient de publier coup sur 
coup deux volumes de portraits où l'on voit figurer 
la plupart des personnages fameux du siècle. Vaste 
galerie où se dressent, en pied ou en buste, les 
images des vrais et des faux héros, c'est une véri- 
table nécropole. Car entre ceux qu'on voi., traîner 
leurs derniers jours, un Emile Ollivier n'est-il pas 
déjà une ombre, un Zola n'est-il pas mort pour la 
communauté française? 

De cette grande et rapide revue qu'on passe 
ainsi, on emporte deux espèces d'impressions 
différentes : d'une part, celles que nous laisse le 
jugement de l'auteur sur les personnages qu'il 
examine ; d'autre part, l'idée que par sa façon de 
juger l'auteur nous donne de lui-même. Mais ces 
deux sortes d'impressions se lient et se pénètrent : 
car, d'une nature très « subjective », M. Edouard 
Drumont se donne, s'affirme lui-même à tout 
moment. 

Philosophe polémiste, il a l'obligation profes- 
sionnelle d'apprécier au jour le jour les hommes et 
les faits. Contraint de dresser vite ses figures, il y 
met chaque fois tout son système et toute sa pas- 
sion. Et comme l'un est aussi fort que l'autre est 
riche, ils font par des traits redoublés apparaître 
des figures d'une vie, d'un naturel parfaits. En 
quelques points que diffère Tidée qu*on se forme à 
part soi de certains personnages, on se convainc 
qu'ils auraient pu être, ou, bien mieux, qu'ils ont 
pu être tels que les présente M. Drumont. L'in- 
vention à cette puissance est une véritable créa- 
tion. 



ii^*^»r^^ 



BIBLIOGRAPHIE 431 



On n*a qu'à parcourir la table des malières de ces 
deux volumes pour en sentir la plénitude et la 
richesse. Hu^o, Balzac, Michelet, Veuillot, Renan, 
le comte de Ghambord, le duc d'Aumale, Bismarck, 
Gambetta, Bianqui, apparaissent dans le premier; 
et dans le second Mores, Mac-Mabon, Gourbet, 
Jules Ferry, les de Lesseps, Cornélius Herz, etc.. 
Tous ces portraits, M. Drumont les trace en « mora- 
liste », comme on disait autrefois, plutôt qu'en 
a psychologue » : c'est-à-dire que, moins asservi 
aux cas particuliers, il a hâte d'en tirer la signifi- 
cation générale. Classique en ce point, il décrit des 
caractères. Ainsi son Félix Faure est Thomme heu- 
reux; Ernest Hello, le génie incompris; M. Léon 
Bourgeois, « l'homme de tous les A privatifs, de 
TAmoralité et de l'Asensibilité... »; Renan, le 
défroqué impuissant à dissimuler la marque de son 
état primitif; le comte de Chambord, l'irrésolu, etc. 

L'art et la variété avec lesquels sont composés ces 
caractères en font une lecture infiniment attrayante. 
Tous les sujets y sont traités tour à tour. M. Drumont 
parle d'un écrivain : et il excelle à juger l'homme 
en même temps que l'œuvre ; c'est une excellente 
page d'histoire littéraire que celle où il montre en 
George Sand une fille à la fois de Montaigne et de 
Jean-Jacques Rousseau. 11 retrace la carrière de 
quelques hommes d'État et à leur sujet il examine 
les diverses doctrines politiques du siècle. Et au 
milieu de ces exposés et de cette critique, ce .««ont 
des anecdotes et des traits de satire qui frappent et 
qu'on retient. On ne peut guère après lui imaginer 
Victor Hugo dans la vie intime sans se représenter 
le Songeur racontant chaque soir à sa table hospi- 
talière, devant sa femme résignée, l'histoire du crime 
du Deux-Décembre. Quant à Jules Simon, la page 
où il est fustigé d'une main énergique vaut d'être 
citée. Cette scène désormais ne sera plus séparée 
pour nous du nom de ce libéral vertueux. 



^ 



432 l'action française 

M. Drumont nous montre les Fédérés entassés, 
après la Commune, sur les pontons de Brest : 

Alors ils Toyaient arriver Simon, qui s'éuit appelé 
Switzer avant de B*appeler Suisse et que Vallès avait 
surnommé Pet-de-Brebis. Melliflu et larmoyant, il venait 
contempler tous ces hommes enfermés comme des bétes 
dans des cages et il leur disait : 

— Eh bien I mes petits amis, comment cela va-t-il? Un 
peu durement ? Pour moi, cela no va pas mal : jn suis 
ministre de Tinstruciion publique et je viens vous ins- 
truire. Vous avez fait une insurrection devant l'ennemi : 
c'est très bien quand c'est moi qui deviens ministre 
au 4 septembre; c'est très mal quand c'est Vaillant qui 
est nommé délégué à l'Instruction publique le 18 mars. 
Sentez- vous la nuance ? Vous n'avez pas reconnu Pau- 
torité d'une Assemblée nommée par le suffrage uni- 
versel; très vilain, ceci, très vilain... Vous me répondrez 
que j'ai battu des mains quand vous avez envahi la 
Chambre le 4 septembre, mais je vous répète que l'ac- 
tion alors était louable, puisque c'est moi qui en ai pro- 
fité. 

Ainsi éclate l'âpre nature du polémiste. Nourrie 
de sentiments forts et sains, comment ne serait-elle 
pas violente? Des amours si vives engendrent des 
haines extrêmes. Son affection à la terre, à la race, 
au sang français, se tourne en horreur de ces Juifs 
qui veulent confisquer ou altérer nos biens les plus 
précieux. Mis en éveil, prudent et perspicace, il 
reconnaît comme avec un sens infaillible l'ennemi 
de sa communauté et de lui-même. C^est ainsi qu'à 
travers la conception de Tamour, privée de l'idée 
d'honneur, que se faisait Dumas le fils, M. Drumont 
découvre l'effet d'un métissage sémite. Il chérit si 
vivementla« terre des pères », qu'il reproche presque 
à Mgr Dupanloup d'avoir ét<î trop humaniste, d'avoir 
trop goûté et fait goûter les lettres grecques et 
latines, et qu'il déclare que lés enfants devraient 
apprendre de préférence les vieux écrivains fran- 
çais pour 8e mieux pénétrer de leur tradition natio. 
nale. 



BIBUOGRAPHIE 433 



G^est cette tradition généreuse, chevaleresque, 
qu'il défend contre Tesprit mercantile du Juif. 
Sentiment, dira-t-on. Mais M. Charles Maurras a 
montré l'autre jour quelle solide et positive phi- 
losophie Tappuie. Et c'est en tout cas un sen- 
timent fort, sain, fécond. Avec quelle horreur 
M. Drumont perçoit dans la société comtemporaine 
les relents du ghetto tout pareils à Todeur de la 
morti Ce n'est pas par une naïve explosion de vertu 
qu'il s'indigne contre les Panamistes : mais parce 
qu'il trouve chez eux cette corruption qui s'étend 
peu à peu an ptiys tout entier. Ainsi dit-il dans ses 
belles pages sur Burdeau, ce kantien qui se vendit, 
nonobstant les principes de la morale universelle : 
« La société apparaît telle qu'elle est, cadavre que 
ff l'on farde comme on peut, pour en dissimuler la 
« hideur, corps en décomposition qui se tient debout 
« par une sorte de prodige et qui n'en exhale pas 
« moins une odeur nauséabonde ijam fœtet, > Mais 
l'on sait que, pour être homme de tradition, M. Dru- 
mont ne s'effraye d'aucune hardiesse. 11 est de ceux 
sur qui l'on doit compter pour la réaction réforma- 
trice qu'il fut des premiers à comprendre, qu'il atra* 
vaille à montrer désirable et dont il est encore — 
ces deux volumes si riches d'idées en font foi — 
un .des soutiens les plus fermes et les plus con-r 
scients. 



Jacques Bainville. 



Le Directeur politique : H. Yaugeois. 



Le Gérant : A. Jacquin. 



Paris. — Imprimerie F. Levé, rae Cassette, 17. 



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la Compagnie délivrera jusqu^au 15Avrili901 inclus 
des billels aller et retour, i''^^ classe, valables pen- 
dant 20 jours, et dont le prix, au départ de Paris, 
sera de 177 fr. 40 pour Cannes, 182 fr. 60 pour Nice, 
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Remplir le Bulletin d'abonnement ci- 
joint et r adresser à V Administration^ 
28, rue Bonaparte^ en y joignant un 
mandat de \ francs. 



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L 'Action Française 

EST EN VENTE A PARIS CHEZ 

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par les voyageurs eux-înémeg^ avec pafcours totaux d'au 
moins 30O kilomètres. Les prix de ces carnets comportent 
des réductions très importantes qui atteigcent, pour les 
billets collectifs, H0% du Tarif général. 

La validité de ces carnets est de 30 jours jusqu'à LoOO 
kilom. ; 45 jours deL50l à 3.000 kilom. ; 60 jours pour plus 
de 3.000 kilom. — Facilité de ])rolongation, à deux repriseSy 
de 15, 23 ou 30 jours suivant le cas, moyennant le paiement 
d'un supplément égal au \0% du prix total du carnet, 
pour chaque prolongation. — Arrôrs facultatifs à toutes 
les gares situées sur l'itinéraire. — Pour se procurer un 
carnet individuel ou de famille, il suffit de tracer sur une 
carte, qui est délivrée gratuitement dans toutes les gares 
P. L. M., bureaux de ville et agences de la Compagnie, 
le voyage à effectuer, et d'envoyer cette carte 5 jours 
avant le départ à I9 gare où le voyage doit être commencé, 
en joignant à cet envoi une consignation de 10 fr. — Le ,^ 

délai de demande est réduit cà deux jours (dimanches et 
fè(es non compris) pour certaines grandes gares 






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mises en service dans les trains de niaroe db j(HJr et de nuit entre 
Paris et Dioj>pe Des cabines particulières sur les bateau:* pouvenl 
être réservées sur demande préalable. 

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des petits guides-indicateurs du service de Paris à Londres. 

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Henri Vaugeois, secrétaire-adjoiat de la Patrie 
française ; l'Action Française fr. 25 

Maurice Pujo: Après l'Affaire... fr. 10 

Dauphin Meunier: Le Mal et le remè- 
de fr. 30 

Gopin - Albancelli : la Dictature Maçon- 
nique fr. 50 

Octave Tauxter : De l'inaptitude des Fran- 
çais a concevoir la question juive. fr. 60 

X*** : Une réforme parlementaire, la Mé- 

TRARCHIE fr. 50 

X*** : La République chez un peuple sans 
ÉDUCATION POLITIQUE, par un membre de la 
Patrie Françiu^^e. fr. 20 

Xavier de Magallon : ViLLEiiois-MAREufL et 
LE Moi'VEMENT N.vriONALr Conférence faite h 
Paris et précédée, d'un discours de M. Fran- 
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3« mimée. — T. IV. — N<> 42. ^5 Mara 1901. 

.... « 

L' 




française 

SOMMAIRE DU 15 MARS 1901 

NoTEâ Politiques : Avant le duel. Henri Vaugeois. 

Trois générations Louis Numa-Baiagnon. 

Sur la Hiérarchie . . . i Pierre Lasserre. 

L'Antisémitisme EN Autriche. Octave de Barrai. 

Le Voya&e d'Athènes Charles Maarras. 

La Méditerranée straté- 
gique « Rebert Bailly. 

Nos Maîtres: h. db Balzac (.S«r 
U Oouptirrtemtnl moderne) 

PARTIE PÉRIODIQUE 

Les NuÉRS : Oh M. B&'geret conf'ei>se par deux fois sa 
crOjfunce aux miracles. — Le vrai Henan. — Le mot et 
Cléke. — Kayon de Soleil (M. Seif/nobos)^ Le Chœur. 
>- Bulletin bibliographique («Ineqves Balnvllle). 

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mMmX\l : Pifit et DéHrtemuti, 10 fp. Etrtager, 15 fp. 

La reproduction des articles de V Action française est au- - 

torisée avec l'indication de la source et du nom de l'auteur. 



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L'ACTION FRANÇAISE parait le !•' et 
le 15 de chaque mois. On s'aDonne à Paris, 
28, rue Bonaparte. 

M. Henri Vaugeoïs, Directeur, recevra les 
Mardi, Jeudi et Samedi, de 2 à 4 heures. 

PRINCIPAUX COLLABORATEURS 

Paul Bourgêt, de l*Acadéinie française. — Gyp. 

— JuLfis SouRY. — Maurice Barrés. — Charles 
Maurras. — Jules Caplain-Cortambert. — 
Maurice Talmeyr. — Maurice Sproncr. — 
Hugues Rebell. — Jean de Mitty. — P. Copin- 
Albancelli. — Alfred Duquet. — Frédéric 
Plessis. — Lucien Corpechot. — Denis Gui- 
BERT, député. — Frédéric Amouretti. — Ro- 
bert Bailly. — Auguste Cavalier. -^ Georges 
Grosjean. — Xavier de Magallon. — Théo- 
dore Botrel. — Dauphin Meunier. — L. de 
Montesouiou-Fezensac. — Lucien Moreau. — 
Octave Tauxier. — Maurice Pujo. — L. Mouil- 
LARD. — Jacques Bainville. — Alfred de Pou- 
vourville. — Robert Launay. — De Thouars. 

— A. Serph, etc. 

FONDATEUR : 

Le Colonel de Viuebois-Mareuil 

Rort au ehamp d'koniieiir 



VIENT DB PARAITRE : 

AU CONSEIL SUPËRIEIJR 

DE L'INSTRUCTIOIV PUBLIQUE 

PAR 

Henri VAUGEOIS 
Prix : 20 centimes 




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L'Action française 

l^arh^ /e 15 matz 1901. 

NOTES POLITIQUES 

AVANT LE DUEL. 

Pourquoi donc se tairait-on, à V Action 
française^ sur ce qui occupe et attriste depuis 
quinze jours tant de Français? 

Il m'est impossible, sans doute, à Tfaieure 
oîi j'écris, déjuger en pleine connaissance 
de cause la conduite de M. Paul Déroulède. 
Le jugement que l'on peut toujours porter 
sur un acte humain suppose cet acte entière- 
ment achevé et accompli, avec toutes ses 
conséquences; ce qui relève de nos appré- 
ciations, c'est-à-dire de nos sympathies ou 
de nos antipathies plus ou moins raisonnées, 
c'est le fait, entier, tragique ou comique, 
tel qu'il résulte non seulement des intentions 
de son auteur, mais encore des hasards du 
temps et du lieu parmi lesquels il est tombé. 
Je ne sais pas si, demain, nous devrons haïr 
M. Paul Déroulède, ou le regretter, puisque 
je ne sais pas si, par sa main, la Fortune — 
(la seule divinité à laquelle semblent désor- 
mais commises les destinées de la France !) 
— veut tuer ou le noble Français qu'il a in- 
sulté, ou lui-môme. 

ACnOIf FRAMÇ. — T. IV. 31 



436 l'action française 

Mais si, en faisant des vœux sincères pour 
que ces exilés puissent garder tous les deux 
leur sang et leurs forces à leur pays, j'attends 
respectueusement l'issue du combat, je 
trouve qu'il est temps pour nous, qui pré- 
tendons être des nationalistes raisonnables, 
de régler nos comptes avec les pauvres ima- 
ginations politiques sur lesquelles le « repré- 
sentant du peuple pour le département de la 
Charente » se croit le droit de jouer, avec sa 
vie, celle de M. André Buffet. 

On a rendu, ici comme ailleurs, pleine 
justice à la volonté énergique de M. Paul 
Déroulède, en tant qu'elle a paru capable de 
créer, dans la rue, un court désordre maté- 
riel qui eût permis aux chefs de l'armée de 
s'emparer du pouvoir. 

A une certaine heure, opéré par nos géné- 
raux contre les amis de Dreyfus, un coup 
d'État militaire aurait assez facilement fait 
place à un ordre nouveau garantissant sur- 
tout, et avant tout, notre dignité nationale. 
Les officiers ne l'ont pas compris. Ils n'ont 
pas vu que, au 23 février, — derrière le 
grand enfant terrible qui courait au-devant 
de leurs chevaux, — l'horreur du Traître, 
du Juif malpropre, avait soulevé une foule, 
en tête de laquelle s'étaient groupés quel- 
ques hommes généreux et éclairés, assurés 
de la confiance du pays entier; les officiers 
n^opt pas réfléchi qu'ils avaient, comme 



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NOTKS POLITIQUES 437 

caution de l'acte d'indiscipline qui leur était 
demandé, tout ce grand « état-major » de la 
Patrie française , où les Coppée , les Le- 
maître, les Barrés apportaient, avec leur 
autorité, leur entière droiture d'intention : 
fort de cette droiture, aidé de l'expérience 
de quelques hommes politiques honnêtes, 
compétents, rompus aux affaires, qui s*appe- 
laient Gavaignac et Rambaud, ce fameux 
Comité qu'on acclamait rue de Grenelle eût 
formé peut-être — bien que la plupart n'y 
songeassent point ce soir-là — une sorte de 
gouvernement provisoire auquel la nation 
eût pu, le lendemain, demander au moins 
de Tarracher à Reinach et de la rendre à 
elle-même. 

Ge beau et singulier instant d'un espoir, 
d'un enthousiasme, d'un trouble qui pouvait 
être fécond, est passé. 

La République, telle qu'elle s'est démon- 
trée réalisable en France, c'est-à-dire le gou- 
vernement de quelques hommes d'affaires 
audacieux et occupés d'intérêts extra-fran- 
çais, — la République juive est consolidée. 
Deux ou trois formules hypocritement idéa- 
listes, empruntées à la rhétorique des pas- 
teurs protestants « libéraux », et cinq ou 
six substantifs abstraits, retenus des discours 
insupportables de la Gonvention : « Justice », 
« Egalité », et Vérité », « Solidarité », il n'en 
faut pas plus pour maintenir dans l'imagina- 



438 l'action française 

tion des braves gens, qui sont patients, à 
côté ou au-dessus de cette triste Répu- 
blique réelle, Vidée pure de la République de 
l'avenir. Ainsi donc, le régime, que nous 
savons antinational depuis qu'il a suffi à 
un traître d'en faire tranquillement jouer les 
ressorls pour légitimer son œuvre, ce régime 
a la force d'un fait, d'abord, et il est en train 
par Péducation qu'il donne gratuitement au 
peuple, de se créer dans les consciences une 
sorte de « droit ». Nous devenons — nous, 
Français de race — de simples révoltés. 

Dans ces conditions, — il serait bon que 
M. Paul Déroulède s'en rendit compte^ — 
la lutte qui s'impose à nous est sérieuse. 
Il va nous falloir, à cet ordre politique anti- 
français qui est établi chez nous, opposer un 
sens de plus en plus précis, de plus en plus 
grave, de l'ordre national, historique, au nom 
duquel nous protestons. Or, à cet égard, la 
vague République plébiscitaire dont il nous 
propose le plan idéal ne pèse pas lourd. 
Vraiment, croit-on que « le peuple », 
comme on dit, se soucie de ce gouvernement 
qu'on rêve d'instituer « par et pour lui », au 
point d'en renverser un autre qui lui jure 
également, à tous les banquets de comices 
agricoles, n'exister que « par et pour j> lui ? 
Le « peuplé » sait parfaitement que tout 
pouvoir qui se prétendra issu de sa volonté 
collective, de son acclamation, usera d'un 



NOTES POLITIQUES 439 

artiiice de langage nécessité par la sottise 
humaine (plus encombrante de nos jours 
que jadis, parce que la presse a multiplié les 
moyens d'expression de cette sottise intaris- 
sable). Le « peuple », si nous entendons par 
là les gens qui travaillent et peinent beau- 
coup, n'a jamais eu le moindre espoir ni le 
moindre désir suivi de faire prévaloir ses 
idées ni ses intérêts dans les conseils de 
l'Etat, parce qu'il ignore (et se rend compte 
qu'il ignore), — et totalement, — quels sont 
les rapports exacts et naturels de son bien- 
être privé avec la grandeur, la prospérité 
générale de la patrie : or, il tient à la patrie 
plus qu'à tout, plus qu'à lui-même. Le 
peuple n*est pas démagogue. 

La bourgeoisie ne Test pas, non plus. Elle 
est du côté du pouvoir établi, parce qu'elle 
tient à la tranquillité, étant composéa de 
capitalistes, de gros commerçants et indus- 
triels (quand elle est riche), et de fonction- 
naires (quand elle est pauvre). 

A quoi donc veut-on que puissent rimer 
dans notre société actuelle, si solidement, si 
sûrement établie et hiérarchisée sur l'ar- 
gent, les cris plus ou moins lamartiniens de 
ce tribun tricolore? 

Le patriotisme « révolutionnaire » de 1848 
est aussi suranné, aussi fade, aussi impuis- 
sant sur les sensibilités d'aujourd'hui — (à 
supposer qu'il soit possible encore de comp- 



440 l'action française 

1er sur les sensibilités pour nous relever 
comme nation) — ce patriotisme est plus mort 
que ne l'est l'internationalisme humanitaire 
qui se dressait devant lui, à cette même date 
de 4 848, dans lacour de l'Hôtel de Ville retsi 
le vain fétiche d'un drapeau agité par un 
bras de travailleur peut encore quelque 
chose pour soulever nos pavés de bois, il 
faut être aveugle pour ne point voir que ce 
chiffon éloquent ne serait teiat demain que 
d'une seule couleur : rouge ou noir. 

M. Paul Déroulède nous donne donc un 
spectacle stupéfiant et qui ne se prolonge- 
rait pas sans nous causer quelque gène, à 
nous qui ne voulons point qu'on puisse sou- 
rire, au dehors, de ce que Barrés a nommé, 
avec une exactitude émouvante, « nos fièvres 
françaises ». Il faut, dans l'intérêt même 
de la cause qu'il a Tintention de défendre et 
qu'il compromet, que M. Déroulède se dé- 
cide à ce minimum de modestie qui con- 
siste à regarder autour de soi au lieu de se 
considérer soi-même ; il faut)qu'il se range à 
ce minimum de désintéressement : s'abste- 
nir, quand on n'a rien à faire dont on puisse 
justifier l'urgence, et surtout se taire, quand 
on n'a rien à dire dont on sente parfaitement 
la solidité. 



« * 



Cette abnégation, au surplus, deviendrait 
facile à M. Déroulède, s'il voulait bien réflé- 



pgpvv 



NOTES POLITIQUES 441 



chir un instant aux conditions présentes de 
toute action réformatrice en France. 

Le parti nationaliate, qu'il s'en rende 
eompte ou non, exprime des intérêts parfai- 
tement limités, et qui sont, en gros, les inté- 
rêts de la classe possédante et conserva- 
trice. Il est, par définition, ami de Tordre, et 
les passions qui le meuvent sont des plus 
molles et des plus courtes : ce sont des mou- 
vements non d'attaque ou de conquêle, mais 
de défense, que Dreyfus et les Juifs ont pro- 
voqués un instant par leurs trop brutales fa- 
miliarités, mais qui cesseront, comme tous 
les actes réflexes, avec la provocation. Rien 
que de négatif donc dans la politique des 
chefs qui, comme M. Jules Lemaître, se 
borneront à traduire en des termes de plus 
en plus nuancés et exacts les divers considé- 
rants de la grande protestation anti-anar- 
chiste que fit la Ligue de la Patrie française. 

Or, c'est en cette Ligue surtout, c'est en 
des millions de citoyens paisibles qu'elle 
groupe! encore facilement autour de ses ini- 
tiateurs, et ce n'est pas en quelques centai- 
nes déjeunes démocrates, optimistes et ar- 
dents, delà Ligue des Patriotes, que consiste 
la grande « armée » électorale qui se pré- 
pare à « marcher aux urnes » en 1902. Quel 
espoir, dès lors, peut garder M. Déroulède 
de faire accueillir par ces gens de seiVs'rassis, 
timide et, en même temps, ce libéi^I », par 



442 l'action française 

ces bourgeois modérés, la problématique 
aventure césarienne qu*il leur propose? Ils 
sont de deux sortes, par leurs origines, 
leurs familles, par leur éducation : ou bien 
des gens de droite, et ils ne tiennent pas à 
la République plébiscitaire, pas plus ^u'à 
aucune autre, craignant de changer, comme 
on dit, leur cheval borgne en aveugle; ou bien 
ce sont des gens de gauche, et ils se méfient 
des plébiscites« républicains » et remâchent 

les souvenirs du Deux-Décembre Pour 

quiconque désire gagner au nationalisme le 
suffrage universel, d'ici à quinze mois, il est 
indispensable d'affadir l'idéal républicain, 
démocratique, socialiste, jusqu'à ces vagues 
aspirations vers le règne de la liberté, de 
l'égalité devant la loi, de la fraternité, qui 
n'effraient personne. Car un nationaliste 
n'est républicain, en ce moment, que par 
résignation et avec mille réserves. Triste né- 
cessité des régimes « d'opinion », selon la- 
quelle l'opinion ne s'exprime et ne règne 
qu'à condition de demeurer moyenne et 
médiocre ! Bizarre destinée du a gouverne- 
ment de la nation par la nation », qui veut 
que la nation ne se puisse gouverner elle- 
même qu'aux heures de calme plat, où, dans 
ses voiles, la barque symbolique ne sent 
passer aucun souffle ! 

On comprend fort bien que — telle ap(ïa- 
raissant, de plus en plus nette, à mesure que 



NOTES POLITIQUES 4i3 



les années s'accumulent, la loi de notre démo- 
cratie, à savoir sa transformation automa- 
tique en une oligarchie financière interna- 
tionale — une àme généreuse comme celle de 
M. Déroulède en soit exaspérée. Le positif 
visme de M. Waldeck-Rousseau lui semble 
fort éloigné : — (beaucoup plus qu'il ne Test 
en réalité) — de l'espèce d'idéalisme dé- 
braillé qu'introduisit Garabetta dans les an- 
nées qui suivirent la guerre, et où l'on parlait 
à la fois du maître d'écoleet du soldat, comme 
des ouvriers nécessaires de la revanche. On 
ne parle plus que du maître d'école. Pour- 
quoi donc l'ancien lieutenant de Boulanger 
ne s*etîorce-t-iI point de comprendre celte 
dissociation qui s'est faite, depuis le drame 
d'Ixelles, entre la République et la France, 
que son général voulut servir toutes deux? 
Pourquoi ne comprend-il pas que, déjà 
en 1889, les « gens de la Bible et du Code » 
avaient raison, ces gens irréprochables dont 
nous voyons passer la silhouette en redin- 
gote crasseuse dans V Appel au soldaV] La 
République sera protestante et suisse, elle 
sera « neutre », — et elle neutralisera la 
France, — ou elle ne sera pas, aurait dû dire 
Floquet, s'il eût été franc, ou s'il eût eu con- 
science de son propre vœu, lorsqu'il la dé- 
fendit contre le Général. Depuis, elle s'est 
fixée. 11 n'y a rien à faire — contre elle, ni 
par conséquent pour la France — à moins 



444 L* ACTION FRANÇAISE 

que Ton n'entreprenne de relever dans les 
intelligences de demain, lentement, patiem- 
ment^ avec un parfait dédain des résultats 
immédiats, le principe traditionnel de Tordre 
heureux qu'elle a détruit et qu'elle s'efforce 
en vain de remplacer. On ne décidera point 
les généraux français à se jeter dans la ré- 
volte pour le rêve d'un citoyen : ce n'est pas 
pour un homme qu'on se fait tuer, contre les 
lois, mais pour une institution, mère de lois 
nouvelles et durables. L'échec du 23 février 
n'a pas eu d'autre cause : M. Déroulède au- 
rait dû le comprendre. 

Henri Vaugeojs. 



> ^^^n^^^0^^^^r^m0^^^^ 



TROIS GÉNÉRATIONS 



I 

Monsieur Pucelle 

La vie de Monsieur Pucelle fut unie au point de 
paraître plate. Je ne sais si tous y trouveront 
intérêt. Toutefois il la faut décrire. Un indi- 
vidu aussi bien conservé d'une espèce aussi 
rare ne se rencontrera plus dans vingt ans. 

Louis-François-Aignan-Glaude Pucelle naquit, 
i*an 1801, dans ]e château de la Roque, aux 
confins de l'Albigeois et du Rouergue. Sans 
prétendre en chevalerie, les Pucelle venaient de 
bon lieu. Un Charles-Claude, au sortir de pages, 
avait porié sous les Tournelles la banaière de 
Jeanne d'Arc. Il lui en était resté un surnom 
dont sa famille se para. Un Jean-Claude fut tué 
à Cérisoles, écuyer du capitaine Rance. Vers 
cette date, le vieux tronc bifurqua. Une branche 
resta entée parmi les châtaigniers paternels. 
Une autre fut transplantée dans Paris, au cœur 
de la Cité. Elle ûeurit au Parlement. Elle se 
poussa jusqu'à la Grand'Chambre. Le célèbre 
abbé Pucelle, doyen des conseillers-clercs, fut 
son plus illustre représentant. 

Pendant que les Pucelle de Paris s'enrichis- 
saient dans la robe, les Pucelle du Midi sui- 
vaient la décroissante fortune de la fidèle 
noblesse d'arrière-ban. Pauvre et fîère, lapro- 



446 l'action française 

vince de Rouergue donna peu de courtisans. 
Elle garda jalousement des noms qui sont par* 
mi les plus vieux de France. Encore aujourd'hui 
tel paysan des bords du Tarn et du Viaur se 
sait de meilleur sang qu'un duc de Luynes. 
Sans monter jusqu'à Tempyrée héraldique des 
Mostuéjouls, des Vézins, des Castelnau, des 
Toulouse-Lautrec, les Pucelle, nobles dès 
Charles VU, faisaient assez bonne figure. L'un 
d'eux mit le sceau à la réputation delà famille 
en épousant une Sévérac riche de trois mille 
écus. Vers le milieu du xvrii'"* siècle, son fils 
aîné, Barthélémy-Claude, sieur de la Roque, 
hérita des biens considérables du dernier abbé 
Pucelle. Il servait alors sous Prague, avec son 
ami le chevalier de Vauvenargues et ses parents 
M^f» d'Assas et de Donald. Retiré après la 
campagne comme commandeur de Saint- 
Louis, il répara et agrandit le vieux manoir 
dont il portait le nom. Il y mourut avant que 
la Révolution eût humilié ses tourelles, mais 
échoué devant son donjon. 

Les biographies modernes commencent à la 
naissance du héros et se terminent à sa mort. 
On ne saurait traiter ainsi les gens de raee. On 
me pardonnera de n'avoir point coupé de ses 
racines celui dont je veux dire la vie. 

Cette \ie remplit de mœurs et depensers anti- 
ques tout notre moderne dix-neuvième siècle. A 
une ère d'individuali&me, d*instabilité et d'in- 
quiétude, elle oppose un idéal réalisé de tradi- 
tions, de fixité et de paix. Les seuls malheurs 
que dispense Tinévilable cours des âges l'as- 
sombrirent par moments. Aux intervalles réglés, 




TROIS GÉNÉRATIONS 447 

la mort comme la nuit tombait sur les vieil- 
lards; et bientôt rayonnait comme Taube le sou- 
rire des nouvean-nés. 

Né à la Roque, M. Pucelle y est mort sans 
presque jamais l'avoir perdue devue. Ses études 
s'y étaient achevées sous la direction d'un béné- 
dictin survivant à l'insigne abbaye de Conques. 
L'enfant apprit de ce moine le latin, la théo- 
logie, la paléographie, l'histoire nationale et 
locale dans la perfection. Il possédait encore 
quelques notions de sciences mathématiques 
et naturelles. Plus tard, il apprit l'italien pour 
lire Dante. C'étaitlà tout sonbagage intellectuel. 
Gë qu'il savait, il le savait à fond; or c'était la 
Sainte Bible, saint Augustin, saint Thomas, 
Bossuet, du Gange, Mabillon, dom Vaissette. 
Pour le goût, il l'avait simple, rude, franc, 
surtout chrétien. Il lisait Virgile, Horace, môme 
Properce et Tibulle dans les éditions [expurgées 
du père Jouvency, du père Tarteron et de leurs 
confrères. Deux versets de VEpîlre aux Fomams 
le renseignaient sur la corruption païenne mieux 
que les églogues, les élégies et les épigrammes; 
à toutes ces fadaises il préférait les Géorgiques. 
Il se les récitait au bord des claires eaux, sous 
les feuilles luisantes de ses châtaigniers cente- 
naires. Je n'ai connu que lui pour dire avec un 
sentiment vrai : 



Pastor Arietœus. 



Vers 1820, un grand événement se produisit 
dans la vie du jeune homme. Son prre le con- 
duisit au Monna. Déjà pair de France et l'un 
des Quarante, M. le vicomte de Bonald fit aux 



448 l'agtion|française 

MM. Pucelle le plus aimable accueiL II leur 
laissa parcourir le trésor des lettres de M. de 
Maistre. Il leur montra quelques pages enflam- 
mées de Tabbé de Lamennais : « Mais, mon en- 
fant, cet homme m'inquiète », laissa échapper 
le vieillard. M. de Bonald leur lut encore les 
belles pages des Martyrs, « Autant que je puis 
connaître les passions, » disait-il, « ce récit 
d'Eudore me paraît leur plus sublime expres- 
sion. » Un jour, le courrier de Milhau apporta 
au Monna, qivec U Drapeau blanCy un volume de 
vers. Le philosophe le parcourait d*un doigt 
négligent, lorsque soudain ses yeux se rempli- 
rent de larmes : il avait rencontré le Crucifix.... 
Au long du Tarn et de la Dourbie, de belles 
promenades consumaient les jours. Là Claude 
Pucelle entendit développer les principes cons- 
titutifs de tout ordre social. Il acquit ainsi la 
claire notion du Souverain, du Ministère public 
et du sujet. Qu'une nation pût exister, prendre 
conscience de ses intérêts permanents en de- 
hors d'un chef, que ce chef pût être donné par 
une autre voie que l'hérédité, cela lui parut ai- 
sément absurde. Mais l'idée de hiérarchie lui 
parut dériver non moins nécessairement de 
l'idée d'organisation. Il conçut tout aussi peu 
l'Etat sans Noblesse que sans Roi. Il comprit 
que ses aïeux n'avaient si longtemps peiné que 
pour élever leur race à l'honneur (ouvert à 
tous) de servir le public sans récompense. Cette 
utilité gratuite lui parut le tout de la noblesse, 
sa raison d'être, en même temps que la con- ' 
damnation des anciennes mœurs de cour, des 
ridicules usurpations mondaines et de l'ignoble 



TROIS GÉNÉRATIONS 449 

ploutocratie en formation. Dès lors, il jura de 
consacrer son effort à l'œuvre de la défense mo- 
narchique et de la restauration organique de 
la France pour la gloire du Souverain, Thon- 
neur du Ministère et la prospérité du sujet. 

Cette visite au Monna fixa la vie de M. Pu- 
celle. Il ne quitta depuis son foyer que deux 
fois, afin de saluer Monsieur le duc d'Angou- 
lême passant à Montpellier et Monsieur le comte 
de Chambord exilé à Frohsdorf. Parmi tant de 
réparations sociales urgentes, il lui parut qu'il 
pouvait s'appliquer à celles qui intéressent la 
famille et la province. Il eut de Mlle de Nant 
douze enfants en mémoire des douze apôtres. 
Sa dévotion avait bien voulu ne point viser au 
nombre des disciples. 11 fit de ses fils des agri- 
culteurs robustes et avisés. Avec le temps et 
beaucoup d'efforts, il parvint à transformer en 
terres arables des causses jusqu'alors incultes; 
mais jamais hêtres, châtaigniers, noyers ou 
chênes ne tombèrent sous ses coups. Il combattit 
comme une erreur fatale, presque comme une 
impiété, TavaricieUse et funeste manie du déboi- 
sement. Ainsi aménagés, ses douze cents 
hectares de biens lui rendirent jusqu'à cinq pour 
cent. En 1868, ils rapportaient encore quatre. 
La rente descendit à un et demi vers 1896, 
époque de sa mort. C'était assez pour assurer 
aux hôtes de la Roque une large et généreuse 
existence. 

Le beau moment, l'heure véritablement 
sociale de M. Pucelle fleurit en 1871. Alors, sous 
une assemblée où il voyait honorées toutes ses 
doctrines, sous un régime dont il pouvait espé* 



450 l'action française 

rer le salut national, le solide vieillard ne 
refusa point sa part du service public. Juge de 
paix de son canton, il siéga comme Timage 
même de la Justice appuyée sur la doctrine. Dans 
la forte langue d'oc qu'il maintenait comme 
toute tradition, ses sentences se frappaient ainsi 
que dans le bronze. Durant les neuf ans de sa 
magistrature, il pacifia en effet. Au vif scandale 
des avoués, oc le préliminaire de conciliatioil » 
ne fut pas un vain mol; le « rôle » des affaires 
civiles tomba au dernier rang de la statistique. 
Révoqué en 1880, comme il se devait, M. Pu- 
celle sentit que le temps était venu « de mettre 
lin intervalle entre la vie et la mort ». Ses 
quinze dernières années se passèrent surtout à 
méditer ce grand passage. Le reste du jour il ins- 
truisait ses arrière petï ts-enfants; à cette époque, 
il groupait autour de lui plus de soixante des- 
cendants. Il ne songeait point sans souci à 
Tavenir d'une si nombreuse lignée. « Mais, 
disait-il, si les conditions dans lesquelles j'ai 
continué la vie des miens ne sont plus réalisa- 
bles, du moins n'est-il pas de données d'exis- 
tence où ne se puisse maintenir une conscience 
droite et le sens de l'honneur désintéressé, n 

C'estdans ces sentimentsqu'il mourut, un jour de 
Pâques fleuries, couché au lit même où il élait 
né. Sans accident, comme un fleuve calme va de 
lui-même s'unir àlamer immense,ràme de Mon- 
sieur Pucelle élait rentrée au sein de Dieu... 



TROIS GÉNÉRATIONS 451 



II 

Monsieur de la Roque, 

Il est certain que plusieurs Messieurs Pucelle 
portèrent, sous TAncien Régime, le nom de 
sieur de la Roque. Ce vestige de féodalité dispa- 
rut de l'acte de naissance de M. Pucelle Je pa- 
triarche, lequel naquît en 1801. Plus tard,il parut 
inutile à ce sage d'allonger son nom. Il savait 
à merveille (et Ton savaitalors en France) que la 
particule n'a point à la noblesse un rapport de 
nécessité. Mais Tétat civil de ses enfants, dont 
les premiers vinrent au monde entre 1825 et 
1830,fut régularisé. L'aîné devint donc M. de la 
Roque. Il ne put s'élever à mieux. Un jour que, 
par pure jeunesse,il s'était laissé aller à se don- 
ner du M. le Comte sur ses cartes, M. Pucelle 
le père envoya tout le paquet dans la cheminée. 
Il conduisit par l'oreille le vaniteux bachelier 
dans sa bibliothèque et lui fit lire ces judicieuses 
paroles du second d'Hozier : 

« Quelque constant qu'il soit que tout noble 
n'est qu*écuyer jusqu'à ce qu'il ait plu an Roi de 
l'honorer d'une qualité suréminente, on parait 
dédaigner aujourd'hui ce titre pour recourir à 
des qualifications aussi vaines qu'illégitimes. 
C'est être modéré que de se contenter du titre 
de chevalier, quoique l'on doive savoir que per- 
sonne n'est chevalier par sa naissance. Il est né- 
cessaire de réprimer des excès si opposés au 
bon ordre ; la gloire du Prince y est intéressée 
et l'honneur de la noblesse le demande. » 

AOnpN FRANC. — T. IV. 3S 



-vr- 



A^'à L ACTION FRANÇAISE 

Tancrède-Glaude Pucelle resta donc simple- 
ment Monsieur de la Roque, écuyer. 

Quel que fût son parti pris d'enraciner tous 
les siens aussi fortement que soi-même, M. Pu- 
celle jugea qu'il serait utile à son fils aîné d'étu- 
dier, pour un temps, hors de la Roque. Il n'était 
plus de, précepteurs comme l'ancien moine de 
Conques. Le Concordat y avait mis bon ordre et 
le niveau inlellectuel du clergé de France res- 
tait prudemment maintenu par tous les régimes 
au-dessous de l'étiage civil. Depuis 1830, toute- 
fois, une renaissance catholique s'ébauchait. On 
était aux dernières années de l'ère orléaniste. 
De la chaire de Notre-Dame la voix de Lacor- 
daire éveillait tous les généreux échos. M. Pu- 
celle voulut procurer à son fils les émotions de 
cette grande parole et la vue de ce froc « qui 
était une liberté )>. 

M. de la Roque vécut quatre ans dans Paris. 
Sa première visite avait été pour l'illustre domi- 
nicain. Par lui, il découvrit des horizons non-, 
veaux. 

Il connut, il apprécia comme des primeurs, 
avec la vivacité d'un goût tout neuf, bien des' 
principes sur leur déclin. 

Le romantisme pâlissait : déjà l'habile Sainte- 
Beuve voyait poindre sur ses ruines une prose 
positive et une impassible poésie. Hais, à la 
Roque, on en était resté aux Martyrs, aux Odes 
et Ballades^ aux Méditations. L'étudiant lut tout le 
reste en quelques mois. Il fut transporté. Il ac- 
commoda comme il put à ses traditions tout ce ly- 
risme débridé. Il crut mieux comprendre l'au- 
guste cathédrale en lisant Hugo commenté par 



»•% •-" '-'h •»• 



TROIS GÉNÉRATIONS 453 

Montalembert. Il expédia le livre à M. Pucelle,. 
qui, dès les premières pages, le jeta au feu. 

Le régime parlementaire ne paraissait pas 
moins décrépit à qui ne débarquait de TAvey- 
ron. Pourtant, que de voix sonores à écouter, 
que de regards domina teurs,que de beaux gestes ! 
M. de la Roque ne manqua pas une seule année 
la discussion de TAdresse. Il entendit rugir Ber- 
ryer et glapir M. Thiers. M. Guizot l'irritait, toiit 
en le subjuguant.Il vénérait en Monsieur le chan- 
celier soixante ans depolitique.Surtoutil se laissa 
gagner à Tentregent, à la souplesse, à la grâce 
de M. de Falloux. Cet esprit qui embrouil- 
lait tout avec tant de clarté, qui de notions 
si nettes composait de si équivoques pro- 
grammes, fut pour lui le duca e maestro que pour 
son père avait été le haut et grave philosophe 
du Monna. 

Lorsque le temps fut venu de regagner son 
clocher, Claude de la Roque, ancien élève de 
VËcole des Chartes, emportait des amitiés illus- 
tres, un savoir varié, un esprit assoupli, le goût 
des mots, la superstition de Téloquence, un 
mystique optimisme et tous les penchants dont 
se composait en 1850 un catholique libéral. Ni 
sa foi, ni ses mœurs n'avaient souffert. Le métal 
restait aussi noble, mais la trempe s'était amol- 
Ke. 

Dans le grand silence politique de l'Empire, 
rhonnéte, joyeuse et féconde vie des champs 
recommença. Sians qu'il sortit du manoir, par le 
seul jeu d'une active correspondance, M. de la 
Roque restait des mieux renseignés. Falloux, 
Montalembert, Cochin, Foisset acceptaient son 



^ 



464 l'action française 

hospitalité. L'impérieux libéral que fut Tévêque 
d'Orléans séjourna huit jours à la Roque. Il ap- 
prouva fort un travail du châtelain sur la ques- 
tion romaine auquel il ouvrit les portes du Cor- 
respondant. Par situation de famille, comme par 
ses qualités propres d'intelligence, de savoir, 
d'intégrité, d'activé et discrète bienveillance, 
M. de la Roque devint aisément une de ces au- 
torités sociales naturelles, telles que Le Play, 
a ce Ronald rajeuni et progressif »,en souhaitait 
à la France. Il était désigné (après tant de dé- 
sastres et son devoir de mobile accompli) pour 
représenter ses concitoyens à Rordeaux et à 
Versailles. 

Toute la vie de cet honnête homme aboutit à 
ces trois années. Avant 1871, il se forme. Il 
meurt (tout en se survivant) le 29 octobre 1873. 

Avec quel sentiment de profonde et religieuse 
douleur il entreprend sa tâche ! J'ai sous les yeux 
une lettre datée de Rordeaux, du jour même que 
fut consentie l'amputation de la France. « Au 
moment où je vous écris, » dit-il à Mme de 
la Roque, <( on scrutine à la tribune sur cette 
exécrable et nécessaire paix. Dans un instant^ 
appelé à me prononcer par l'appel nominal, je 
voterai ce traité la mort dans l'âme ; mais du 
fond du cœur j'offrirai à Dieu tout ce que j'ai, 
tout ce que j'aime, jusqu'à nos enfants, pour que 
notre infortunée patrie reprenne un jour son 
rang dans le monde... » 

On entend assez d'où un homme de ce carac- 
tère espérait le salut à venir. Il l'espérait de la 
grâce et d'un renouveau de vie chrétienne dans 
la société comme dans l'individu. Il l'espérait 



•% 



TROTS GÉNÉRATIONS 455 

du Roi, et sa tâche politique fut de préparer l'a- 
yènemenlde Henry V. Mais que de difficultés à 
vaincre, que de malentendus à dissiper! Unmo- 
nient on a cru que le comte de Chambord allait, 
dès février 71, se montrera Bordeaux et y pro- 
clamer son principe. M. de Falloux a vivement 
combattu ce projet ; M. de la Ferté Ta fait rejeter. 
Puis le Roi est venu à Chambord ; il y a, par son 
premier manifeste, arboré le drapeau blanc. Âus- 
sit<)t un autre drapeau est brandi et « chéri » à la 
tribuneparle duc d'Aumale.Ghaque fraction d'une 
assemblée si évidemment monarchiste se sur- 
veille, se suspecte, se dénonce. Une presse in- 
tempérante verse de l'huile sur le feu. A travers 
tout, M. Thiers intrigue. C'est dans ces condi- 
tions que doit négocier et agir M, de la Roque, 
membre de l'Assemblée nationale et l'un des di- 
recteurs de la Droite modérée. 

Qu'eût fait en cette occurrence M. Pucelle le 
père? A coup sûr, il eût figuré aux « chevau-lé- 
ger» » plutôt qu'aux « Réservoirs », entre Franc- 
lieu et Belcastel plutôt qu'entre Broglie et De- 
cazes. Pourtant il ne condamne point son fils. 
Assuré de sa droiture^ confiant en son habileté, 
il attend d'elles un accord entre l'Assemblée et 
le Roi. Hélas ! les malentendus persistent 1 
L'âme légitimiste et l'âme orléaniste s'affirment 
plus que jamais incommunicables. La contra- 
diction éclate entre la Royauté et le Parlemen- 
tarisme. Les parlementaires ont perdu le sens 
du réel ; la vie pour eux sort du sein des com- 
missions ; la France se limite aux portes de la 
galerie des tombeaux. Plus juste, plus profond, 
plus ferme politique, le Roi lui-même est-il 



4o6 l'action française 



sans erreurs ? Jadis le philosophe cher à M. Pu= 
celle écrivait : « L*achariieinent que des légis- 
lateurs ont mis à conserver trois couleurs dans 
nos enseignes annonce un profond mépris pour 
une nation qu'on croit capable de se passionner 
pour de semblables puérilités. » Et c'est d'une 
puérilité identique qu'Henry V fait dépendre la 
fortune de la Monarchie ! 

M. de la Roque est à Lucerne ; il est à 
Anvers, à Goritz, à Frohsdorf. Il s'épuise en dé- 
marches, en visites, en lettres et en discours. 
Un jour tout est perdu ; tout est gagné le lende- 
main. Pendant trois ans, il se représente la 
France comme une pyramide oscillant sur sa 
pointe. De quel côté va tomber notre mère ? En- 
fin l'union semble faite dans l'assemblée. La 
commission des Neuf est élue : pendant deux 
mois elle gouverne. Le 5 août 1873, M. le comte 
de Paris salue M. le comte de Chambord à 
Frohsdorf. Le 44 octobre, M. Chesnelong esta 
Salzbourg. Le 2% les groupes de droite, dans la 
joie, apprennent que la monarchie est faite... 
Et le 27 éclate la lettre de « Celui qui fit le 
grand refus ». 

Accablé du coup, M. de la Roque assista à la 
dernière réunion des Neuf. Il vit ses collègues 
se séparer dans les larmes. Il ne voulut pas les 
abandonner. Il était k son banc dans cette triste 
séance de novembre où fut voté le septennat. 
Un huissier vint le prévenir qu'un inconnu l'at- 
tendait au pied de la statue de Louis XIV. Il 
trouva Monsieur le comte deChambord,la figure 
cachée d'un manteau : « Ah ! La Roque, tout est 
fini !... Gomment ont-ils pu?... » 



TROIS GÉNÉRATIONS 4o7 

Le lendemain de ce jour, après avoir entendu 
la messe aux Capucins du boulevard de la Reine, 
le Prince reparlait pour Texil et le député pour 
sa province. Ils n'en devaient plus revenir. 
■ M. de la Roque vécut encore dix ans. Il 
se taisait. Le chagrin était en lui et, quoi qu'il 
fût sans faute, le remords. Il percevait confusé- 
ment qu'il avait dégénéré de sa race et, par l'il- 
lusion libérale, nui, en une heure décisive, à 
cette France tant aimée ! ... 



m 



Gabriel de la Roque. 

Dans la famille dont ces notes retracent l'évo^ 
lution, parmi la pullulante lignée sortie de Mon-* 
sieur Pucelle, Gabriel-Claude de la Roque, l'un 
des fils du député, m'apparait comme le plus ty- 
pique représentant du troisième degré. Mais, 
parce qu'il vit sous mes yeux, peut-être le vois-je 
moins distinctement; parce que la courbe de son 
existence n*esi pas fermée, peut-éire le dessin 
en paraitra-t-il moins net. Je ne nierai pas qu'il 
soit autrement complexe que son honnête père 
et que son grand aïeul. Surtout il est moins « so- 
cial n. Orc'estl'homme social qui nous intéresse. 
Par la façon dont ce caractère a pu s'affaiblir en 
un la Roque, on jugera des ravages d'un siècle 
abandonné au sens individuel. 

Au fond d*un bar illustre entre les grands bars, 
à l'heure où les tziganes grincent avec le plus 
d'âpreté, où commence à défiler sa parade Tétin* 



458 l'action- française 

celant bataillon des grues, on voit, presque 
chaque nuit, s'attabler un haut et robuste gar* 
çon. Certes, il a fallu une forte race, bien des gé- 
nérations de vie rurale, active, continente et 
saine pour fabriquer Testomac de ce soupeur, 
pour organiser les nerfs résistants de ce noc- 
tambule. La persistance du type mental n'est 
pas moins surprenante. Elle éclate lorsque, dé- 
viant de la grivoiserie imposée par le milieu, la 
conversation s'égare jusqu'aux grands sujets. 
Ce n'est point alors pour l'observateur un médio- 
cre étonnement que d'entendre développer, en- 
tre deux cocktails, les théories de la Législation 
primitive et de la Réforme sociale. 

Il y a mieux à faire qu'à se scandaliser d'un 
tel contraste : il fautanalyseretcomprendre l'an- 
tinomie des principes et des mœurs. Ce n'est 
pas qu'il convienne d'exagérer la valeur dociri* 
nale du capitaine Gabriel de la Roque. On voit 
assez qu*il ne possède ni la solidité théologique 
du patriarche, ni la brillante instruction de l'o- 
rateur qui le formèrent. Mais ce qui, chez eux, 
était conviction est devenu instinct chez leur des* 
cendant. Lorsque M. Pucelle et M. de la Roque 
combattaient les sophismes philosophiques ou 
politiques aujourd'hui triomphants, ils luttaient 
avec les pures armes de la logique : leur raison 
seule s'indignait. En leur héritier, il semble 
que les sens eux-mêmes aient pris parti; et l'on 
devine que les mots du langage démocratique 
blessent son oreille comme des coups. 

L'hérédité mise à part, j'ai souv(?nt essayé 
d'expliquer ce caractère par ses souvenirs de pe- 
tit Versaillais.Les tragédies qui éveillèrent cette 



• • 



TROIS GÉNÉRATIONS 459 

àme^ qui Vinformèrent^ à jamais, entre la dixième 
et la treizième année, datent de ce Versailles de 
1871 dont nous avons dit la confuse et ardente 
vie. Tous les principes, tous les rêves, toutes les 
convoitises, tous les sentiments divers qu'évo- 
quent les mots de Patrie et de société, bouillon- 
naient dans cette fournaise et cherchaient à y 
ordonner une France nouvelle. Mais plus 
que toute autre cause la Commune enracina 
pour toujours en Gabriel l'horreur de cette 
anarchie qu'il aime à poursuivre jusque sous ses 
plus roses déguisements. Des hauteurs de Meu- 
don, il vit flamber la ville. Dans la nuit claire, 
des colonnes de fumée montaient et tout à coup 
crevées s'épanouissaient en langues de pourpre. 
D'une voîx étranglée un officier essayait de 
situer ces brasiers: « Ceci c'est les Tuileries... 
cela le quai d'Orsay... la Légion d'honneur... » 
Les canons tonnaient encore, mais faiblement, 
dans le lointain. Les cœurs éclataient I On ra- 
mena l'enfant les dents crochetées, Toeil fixe, 
et toute la nuit il délira... 

Il a raconté souvent qu'au lendemain de cette 
soirée, jouant avec ses frères sur l'avenue de 
Paris, un hideux cortège de prisonniers et d'in- 
cendiaires défiladevant eux : « Yoilà-t'il pas que, 
sur je ne sais quel ordre, un de ces gredins se 
redresse et crache à la figure de Tofficier !... 
Mon cher, je n'étais qu'un bon petit gosse qui 
n'aurait pas faitderoal à une mouche... mais 
j'ai vu l'homme abattu d'une balle presqu'à mes 
pieds... Et nous nous sommes alignés, les cinq 
moutards, pour faire un beau salut militaire au 
lieutenant!... » 



460 l'action française 

De telles visions interprétées par un esprit 
médiocre mais sain fournirent à Tadolescent 
ses premières données personnelles de politi- 
que positive. L'éducation bâtit sur ces pierres 
angulaires. Jamais Français n'atteignit fi. Tâge 
d'homme plus apte à servir son pays; mais ce 
fut en un temps où les vaincus deTInternationale 
prenaient leur revanche. 

A vingt ans d'intervalle, nous retrouvons le 
petit Versaillais capitaine de spahis. La considé- 
ration du service public le plus noble, le plus ur- 
gent et déjà le plus calomnié par les traîtres a 
déterminé les Pucelle à souffrir ce déracine- 
ment. On doit avouer que ce fut au préjudice 
de la traditionnelle austérité. Ainsi émancipé, 
le jeune homme mit du respect humain à dé- 
mentir par des faits les plaisanteries faciles que 
ôon noni patronymique inspirait au mess. Ses 
parents étant morls,qui seuls le pouvaient ame- 
ner au mariage,le Rouergue vit ce scandale : un 
ia Roque de trente ans célibataire! Toutefois, il 
se battit bien. Il revenait, blessé et décoré, de 
Madagascar, lorsqu'il crut pouvoir solliciter un 
poste avantageux. On lui fit entendre qu'une af- 
filiation à la loge des Trinosoj)hes et du Parfait 
Amour avancerait singulièrement ses affaires. II 
gratifia Tentremetteur d'un coup d'épée et se ré- 
signait, dès lors, à vivre dans la disgrâce d'Aïn- 
Sefra,Iorsque l'éclat de « l'Affaire », l'emplissant 
d'un irrésistible dégoût, le contraignit de reven- 
diquer sa liberté... 

Ici s'arrête, dans le présent, la vie de Gabriel 
de la Roque. r> ayant point la tète philosophique, 
il occupe ses loisirs comme il le peut. Il marque 



TROIS GÉNÉRATIONS 461 

— I ,-- - — ^ 

parmi nos sportsmen. Tout le monde sait que, 
par son poulain Bel-Abbès, il tenait à sa merci un 
prix illustre, lorsque l'effroi d'une présentation 
obligatoire pour le vainqueur le contraignit de 
déclarer forfait. 11 fut des premiers à pratiquer 
Tenivrant automobile. Modérant d'une main la 
robuste et souple machine où frémit la force de 
vingt-quatre chevaux, on le voit, tous les ma^ 
tins, prendre avec autorité et précision le tour- 
nant de la rue Royale, et, devant lui, décrois- 
sent les triomphales avenues, lesonduleux mas* 
sifs, les côtes en un instant effacées. Enfin Ton 
affirme que,jaloux des lauriers de M.delaVaulx 
et de M. de Gastiilon, un aérostat aux couleurs 
de la Roque va tenter le double record de la 
hauteur et de la distance. Ainsi trompe son 
chagrin et son ennui un homme né pour servir 
et commander, un être social rejeté comme tel 
par la force occulte dont le but en France est de 
tout dissocier... 

Louis- NuMA Baragnon. 



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SUR LA HIÉRARCHIE 



[Les réflexions que Ton va lire font partie d'un 
travail sur Nietzsche dont nous avons publié déjà, 
on s'en souvient, des fragments importants sous ce 
titre : Nietzsche et Vanarchisme (numéros des 15 no- 
vembre, le»" et 45 décembre 1899). 

Notre ami. et collaborateur Pierre Lasserre veut 
bien nous autoriser à imprimer ces notss, qu'il n'a 
pas eu le loisir de compléter, mais où il poursuit la 
justification de cette même thèse psychologique et 
morale qu'il indiquait déjà dans ses articles de 1899 : 
à savoir que dans une intelligence libre et entière, 
comme celle dont Nietzsche nous donne l'exemple, 
le sens de l'inégalité, de la diversité des choses, 
s'achève en une perception facile de leur hiérar- 
chie et de l'ordre qu elles réalisent, et non point en 
quelque rage anarchiste et niveleuse, comme il 
arrive chez nos « prophètes » révolutionnaires.] 



I 



Les Grecs considéraient la cité comme une 
œuvre de raison et comme une œuvre d*art. Non 
pas que l'utopie les séduisît. Athènes n*eût ja- 
mais pris au sérieux ces vains plans d'organi- 
sation sociale, déduits de quelque idéal tout 
formé de logique et de justice absolues, qui en 



p*. ■.•■■ 



SUR LA HIÉRARCHIE 463 

imposent si facilement aux modernes. Dans ces 
phalanstères, dans ces imaginaires Salentes où 
notre naïveté est trop disposée à reconnaître, 
sinon fefforld'une puissante raison constructive, 
tout au moins le rêve d'un cœur généreux, 
loyalement humain, ces naturalistes n'auraient 
pu voir que les aberrations pauvrement fruc* 
tueuses d'intelligences disqualifiées, perverties 
par l'isolement ou par la révolte. Platon lui- 
même — cet Hellène pourtant équivoque, à 
moitié gâté par l'Asie — mêle à Tidéalité de 
ses constructions un fort ingrédient de 
réalisme. 

On voit comment,dans sa République, la ronde 
et chimérique géométrie du communisme d'Etat 
est corrigée par le principe d'une hiérarchie so- 
ciale fondée sur Tinégalité des hommes. En 
même temps qu'harmonieuse et complaisante à 
Tordonnance, la conception politique des Grecs 
était donc positive et conforme à la nature. Ils 
se représentaient la cité parfaite à l'image d'un 
corps humain vigoureux et beau. Ces deux 
sortes d'économies leur paraissaient avantageu- 
sement comparables. L'existence du corps de 
l'Etat dépendait à leurs yeux de la même condi- 
tion essentielle que l'existence de l'organisme 
vivant : savoir une hiérarchie de fonctions 
internes, égales en nécessité, mais non pas en 
dignité. Platon dit que, dans la République, les 
magistrats et les philosophes sont la tête, les 
guerriers le cœur,les artisans et les laboureurs le 
ventre. Or, si l'activité du ventre et des viscères 
s'emploie toute à la conservation de la vie phy- 
sique, il n'en est pas de même de l'activité de la 



464 l'action française 

tête, organe noble, dont une bonne partie est 
prélevée par la pensée, l'art, la philosophie, 
fonctions de luxe et de loisir. Les parties viles 
de l'organisme travaillent donc à la fois et pour 
le bien-être du tout — d*où dépend le leur 
propre — et pour les plaisirs spéciaux des 
partiessupérieures. A ce dévouement nécessaire 
les premières ne perdent rien, car, incapables de 
subsister et de se régler par elles seules, elles 
ont besoin de Tharmonie générale, laquelle se- 
rait évidemment compromise si Torgane diri- 
geant, sentant se tarir la source de sa nourri- 
ture, devenait inquiet et fiévreux. Pléthorique, 
le cerveau ne pense guère, mais, émacié, il pense 
mal, il a des visions. Ainsi sa bonne alimenta- 
tion importe au corps tout entier. Les Grecs 
comprirent à merveille Tunité de la matière et 
de rësprit en l'homme. En faisant de Tàme la 
« forme » du corps, Arislote marque la relation 
étroite de la pensée, de sa qualité, de ses 
modes avec l'individualité physique; Tàme n'est 
pas un principe absolu, toujours identique à 
soi-même, mais un certain degré de liberté, de 
sagesse, de clairvoyance, de générosité, de bon- 
heur qui caractérise chaque homme et que le 
tact apprécie. Doctrine souverainement natu- 
relle, à égale distance d'un matérialisme pesant 
et de la folie chrétienne de l'Esprit pur, de l'Es- 
prit néant. Il n'y aurait qu'à appliquer d'aussi 
heureuses intuitions de la réalité humaine au 
problème de l'Etat pour concevoir, comme par 
enchantement, l'harmonie profonde qui existe 
entre les fins d'utilité générale dont le souci 
s'impose primordialement au politique, et les 



SUR LA HIÉRARCHIE 465 



Gns de civilisation supérieure, de perfectionne- 
ment humaia dont il a Tamour. 

Nietzsche a plusieurs fois écrit qu'un peuple, 
une race — à les considérer matériellement 
comme suite de générations, foison d'anonymes, 
— ne sont que la matière gftchée par la nature en 
travail de troi$ ou quatre grands hommes. Peut- 
être cette vue trahit-elle chez ce classique et cet 
athée qu'est Nietzsche un reste de romantisme 
et de christianisme, un goût de sang, de victi- 
mes et la manje de la justification. Pourquoi les 
grandes âmes, les royales intelligences, les so- 
ciétés choisies où s*enlretient la fête des déli- 
cates et belles mœurs, ne seraient- elles pas la 
parure d'une nation qui ne s'est pas sacrifiée, 
mais a trouvé son profit à Jes produire? C'est 
encore une idée d'Aristote que le plaisir résulte' 
d'une activité conforme à la nature, ou plutôt 
qu'il s'y ajoute comme à la vigueur de l'adoles- 
cence sa fleur. On pourrait dire pareillement 
que dans la cité le beau s'ajoute de lui-même à 
Futile. Quand la prospérité et l'ordre publics 
sont assurés par la collaboration suffisamment 
bénévole de tous, quand chaque citoyen, ayant, 
pour ainsi parler, le naturel de sa fonction, ne 
peut que trouver normal et juste un état de 
choses qui, en l'y bornant sagement, l'y con- 
tient et l'y protège, alors il est permis à quel- 
ques esprits de jouir, alors il y a plac^^au som- 
met de la cité pour l'art et pour la philosophie. 
Que si, au contraire, par le fait d'une politi- 
que ou chimérique ou pas assez observa- 
trice, un désaccord général arrive à régner 
entre les opinions, c'est-à-dire, au fond, entre 



466 i/agtion françaisu 

les caractères et les conditions, si Tinquiétude 
publique assure d'avance du crédit aux premiers 
plans venus de réforme sociale ou morale et 
rend l'heure propice aux prophètes, aux déten- 
teurs de vérité absolue, dans ce cas Tétat de 
désintéressement nécessaire pour la création de 
la beauté et pour un usage épicurien de la pen- 
sée ne se réalisera qu'à grand peine. Les hommes 
es plus ingénieux, les plus nettement marqués 
pour une vocation de luxe,resteront sans emploi. 
Idéalistes peut-être, mais idéalistes avisés, faut- 
il dire ironiques ? les Grecs trouvaient à un ordre 
politique fondé sur la hiérarchie naturelle des 
hommes ce double avantage de procurer ie 
bien-être général et de permettre à une élite les 
plaisirs de la contemplation. 

Celte doctrine est assurément aristocratique, 
mais non pas au sens féroce ou dédaigneux. 
Une politique aussi soucieuse de ne demandera 
chaque citoyen qu'une activité en harmonie avec 
son naturel et, par une évidente conséquence,de 
lui assurer la conservation d'un naturel en har- 
monie avec le genre d'activité dont il est capable, 
une telle politique mérite le nom d'humaine et 
de bienveillante. Elle semble autrement aple à 
procurer la plus grande somme possible de 
bonheur public qu'un système de gouverne- 
ment quiprétendrait appliquer à la conduite des 
hommes quelque conception idéale et conjectu- 
rale de l'humanité. Sansdoute elle sanctionne des 
privilèges; ou plutôt elle définit des compéten- 
ces pareillement nécessaires, bien qu'inégale- 
ment précieuses. Mais où prend-on que des pri- 
vilèges ne soient que des plaisirs et non des 



Tr«- 



SUR LA HIÉRARCHIE 467 

charges? C'est une désignation fort onéreuse que 
celle qui nous distingue publiquement, légale-* 
ment, comme des êtres mieux nés que d'autrei^, 
c'est-à-dire comme les maîtres de la générosité, 
de la magnanimité, delà bravoure, de la hauteur 
de cœur, delà maîtrise de soi-même, des belles 
façons. Mais la vérité est que dans cette Répu- 
blique dont rêvaient les penseurs grecs et qui 
n'était utopique peut-être que pour ne pas tenir 
assez compte de Tutopie, de Télémënt démago^ 
gique et visionnaire, tout était magistère et pri- 
vilège. A chaque spécialité de fonctions corres- 
pondait psychologiquement le monopole de cer- 
taines vertus. Chaque classe sociale se distin- 
guait par des traits non seulement matériels, 
mais moraux, humains. Il faut bien dire ce qui 
dans toute conception aristocratique et tradi- 
tionnelle offense le plus les démocrates moder- 
nes : ce n'est pas précisément le principe de l'i- 
négalité politique,mais plutôt la franchise à re- 
connaître le fondement de l'inégalité politique 
là où seulement il réside : dans les inégalités 
naturelles. 

« 

Ils voudraient que celles-ci fussent niées — 
effrontément — et que la cité, impuissante sans 
doute à faire passer tout le monde par les plus 
hautes charges, proclamât tout au moins une 
sorte d'égalité métaphysique, spirituelle, entre 
les hommes, la pareille valeur de toutes les 
consciences, de toutes les âmes. Obligés de re- 
noncer pratiquement à la folie de leurs vœux 
puérils, ils admettraient à la rigueur que toutes 
les fonctions ne fussent pas l'objet des mêmes 
honneurs, mais à la condition que chacun fût 

ACTION PRANÇ. -s- T. IV. " 33 



468 l'action française 



admis au même titre à se prononcer sur la reli- 
gion et sur la morale. Or, de toutes les préroga- 
tives possibles, il n'en est pas, justement, dont 
une répartition aveugle, une concession indis- 
crète, menaçât TËtat et la civilisation de plusde 
dangers. 

Plutôt prétendre tous les citoyens aptes de 
naissance à tailler dans le marbre un bel Apol- 
lon que de les faire indistinctement libres juges 
du juste et de l'injuste, du bien et du mal, du 
fondement des mœurs, des origines de Tauto- 
lité et de la mission de la patrie. 

Souveraines questions réservées à moins de 
personnes encore que la sculpture et la mu- 
sique, objet d*une plus précieuse espèce de 
compétence ! 

Un État où il n'y aurait que des premiers 
ministres serait moins exposé à. la dissolution 
et à l'anarchie qu'un État dont tous les membres 
seraient augures ou pythonisses, interprètes 
des dieux. Caries dieux ont toujours ressemblé 
singulièrement aux âmes qui parlent sous leur 
inspiration. Et il n est pas vrai que toutes les 
ftmes soient égales. Il ne Test pas davantage 
qu'une société organisée ait jamais pu se passer 
de dieux. Pas de pouvoir public qui n'ait tiré 
de quelque divinité son principal moyen de 
prestige et de gouvernement : divinités de 
marbre et d*or, divinités de pain azyme, divi- 
nités de bois... ou divinités de mots. 

Mais l'existence d'une hiérarchie sociale ne 
se justifie pas seulement par l'intérêt politique 
et l'intérêt matériel de la nation considérée com- 
me un tout. Elle est nécessaire à la santé et à 



^«.< 



SUR LA HIÉRARCHIE 469 

la beauté do Tespëce humaine. Elle profite à la 
dtgoilé des individus de tout rang Je dis : du peu- 
ple non moins que de l'aristocratie . Le régime 
de la distinction et de la dignité des classes peut 
seul faire atteindre à la généralité des citoyens 
leur maximum de valeur morale et d'intelli- 
gence. Celui de l'égalité universelle les mène au 
dévergondage. En obligeant toujours le premier 
venu à manifester des opinions sur les intérêts 
les plus généraux de la civilisation et de rEtat,iI 
lui fait une loi delasottise. Quoi de plus ruineux 
pour nous-mêmes que des devoirs ou des pré- 
tentions supérieurs à la sphère de compétence 
visiblement circonscrite par notre naturel? 
Celte immodestie nous rend nuisibles à Tordre 
public, comme sont tous les mal assurés, tous 
les agités. Mais surtout elle nous défigure ; elle 
dépense en creuses paroles, en geste impuis- 
sants et mal ordonnés une activité qui, concen- 
trée sur des objets adéquats, eût enfanté quel- 
que chose. Troubler tous les hommes avec des 
soucis qui ne laissent de sang-froid que des 
tètes exceptionnellement averties I Le dogme 
fondamental de Tégalilarisme, c'est que si tous 
n*ont pas la science, tous ont l'inspiration. 
Yerrons-nous jamais la réalisation de ce rêve 
humanitaire et protestant : les ouvriers de 
Paris penchant sur leur verre de vin des visages 
assombris par quelque rêve millénaire ! Mais 
quand même le rôle d'hiérophantes, de révéla- 
teurs du droit et de lajustice, des origines et des 
fins dernières, resterait en fait réservé à quel- 
ques docteurs professionnels, manieurs de mots, 
la farce ajoutée à l'histoire par le triomphe du 



470 l'action française 

dogme égalitaire n^en serait pas moins scanda- 
leuse, car la foule s'assemblerait autour des 
prophètes, en qui elle se reconnaîtrait; c'est 
d'elle qu'ils tireraient leur autorité. Or ce qui 
importe pour la qualité des produits de la 
« conscience » humaine, c'est de savoir s'ils 
seront jugés d'en haut ou d'en bas. Olez au peu- 
ple les clartés sûres et apaisantes que les tra- 
ditions, l'antique religion du paya, lui fournis- 
sent sur l'ordre social et ses fondements, et per- 
suadez-le que l'esprit de vérité soufHe en lui 
comme le vent dans les forêts vierges, vous le 
vouez aux visions, au délire. Quels seront alors 
ses maîtres? Ceux qui lui offriront son image 
enorgueillie ; des âmes sans mesure qui, sen- 
tant comme ces masses égarées, mais avec une 
impudeur, une fièvre extraordinaires, avec une 
horrible naïveté, moralement débraillées jus- 
qu'à l'innocence et jusqu'au génie, lui parle- 
ront la voix de Dieu. Ainsi libéré, le peuple 
s'appelle plôbe. 

Les Grecs avaient horreur d'une plèbe. Mais 
ils ne voulaient pas d'un peuple de fellahs. Ils 
pensaient à des forgerons sains el de forte hu- 
meur, parleurs, libres entre eux, respectables 
par leur maîtrise et leur marteau, remplis de 
proverbes et de malice, sArs de leurs opinions 
morales et se sachant seuls juges de la conduite 
des filles et des femmes de leur état. Du moins 
ces traits peignent-ils assez l'idée d'un Français 
de bonne race qui a beaucoup de bienveillance 
à mettre d'accord avec sa raison politique. Il 
n'importe que dans cet aperçu de la belle cité 
grecque nous nous soyons soucié d'autre chose 



SUR LA HIÉRARCUIE 471 

que d'exactitude textuelle et ayons enrichi de 
quelques finesses psychologiques la construction 
aérée d*Aristote. Nous montrons ici que la hié- 
rarchie des classes est une condition nécessaire 
de la sagesse du peuple, non pas seulement de 
celle qui tranquillise, pour un temps au moins, 
le pouvoir central, mais de celle-là plus encore 
dont le peuple lui-même jouit et peut tirer fierté. 
Il faut voir dans les dialogues de Platon avec 
quel sérieux ces jeunes gens délimitent le do- 
maine du potier et du corroyeur et Ty déclarent 
maître. «Qui est bon estimateur d'un vase? de- 
mandent-ils. — Le potier habile. — Et de la 
chorégraphie? — Le maître à danser. — Qui est 
bon interprète des dieux? — Les prêtres et les au- 
gures? — A qui donc,ô mon fils, dirons-nous qu'il 
appartienne de juger des mœurs, de la religion 
et de l'ordre de la cité? — Aux meilleurs, 6 So- 
crale {oi aplorol), aux véridiques {oi aXTiOeot), aux 
hommes bien nés quiontTàme belle (xaXoxa-faOci). 
Ainsi leur parole concise sculpte en passant 
de belles et solides âgures de maîtres artisans. 
Des foules d'hommes de peu de saillie indivi- 
duelle se trouvent parés de dignité, leur im- 
personnalité même devient une sorte de gran- 
deur. 

Pierre Lasserre . 



#^^^^^v^»^^^^^^^^^i^^^ 



V ANTISÉMITISME EN AUTRICHE 



' Le puissant parti antisémite autrichien, qui 
marchait depuis dix ans de victoire en victoire, 
a vu s'arrêter brusquement, il y a deux mois, lé 
cours jusque-là ininterrompu de ses succès : il 
a perdu quelques sièges aux dernières élections 
législatives. 

Ce mince incident électoral, dû à des causes 
tout à fait étrangères à la question juive et au 
mouvement antisémite, a pourtant suffi pour que 
les Juifs de tous pays, — décrochant les harpes 
que le vent faisait mélancoliquement vibrer 
parmi le feuillage des saules auxquels,aux jours 
de détresse, ils les avaient suspendues super flu- 
mina Bahylonis^ — entonnassent des chants de 
triomphe à faire pâlir Marie sœur de Moïse et les 
vainqueurs de Béthulie. « Le Juif — a dit Dru- 
mont — est, après le crocodile, le plus musi- 
cien des animaux. » Vous connaissez le chant 
harmonieux des caïmans pour peu que vous 
ayez assisté à quelque séance de la Ilaute-Gour 
de Justice; si vous avez le courage de lire les ar- 
ticles où la NeuB Frète Presse autrichienne et le 
Temps qu'on dit français (je ne sais trop pour- 
quoi) célèbrent l'écrasement des antijuifs autri- 
chiens, vous comprendrez facilement pourquoi 
Drumont n'a accordé à ses vieux ennemis que 
la seconde place dans l'art lyrique (exception 
faite, bien entendu, pour quelques maîtres chan- 



^•l 



l'antisémitisme en AUTRICIIK 473 

leurs di primo carteîlo): les mamelouks d'Hébrard 
sont encore inférieurs aux janissaires de Bé- 
renger... 

Les enfants d'Israël, experts dans Tari du bluff 
presque à l'égal des généraux anglais, espèrent 
qu'à force de se congratuler bruyamment d'un 
maigre et passager avantage, ils feront prendre 
leurs désirs pour des réalités et sèmeront le dé- 
couragement parmi leurs adversaires. Il n'est 
donc pas inopportun de rappeler en quelques 
mots les patients efTorts, les luttes acharnées 
grâce auxquels le parti antisémite autrichien est 
parvenu à conquérir Vienne et toute la Basse- 
Autriche : on verra que ce parti a, si j'ose dire, 
assez d'estomac pour supporter un échec sans 
Ûéchir. 

• ♦ 

Toute TAutriche-Hongrie était devenue, de 
1848 à 1880, le paradis terrestre des enfants de 
Moïse. Exploitant fort habilement le courant 
d'idées libérales qui submergea, vers quarante- 
huit, la monarchie des Habsbourgs comme tout 
le reste de l'Europe ; affranchis politiquement 
et socialement par des utopistes aussi peu pré- 
voyants que le furent nos bons aïeux en 1791; 
canalisant à leur profit le grand effort industriel 
qui suivit lesinnombrables inventions du début 
duxix'' siècle, et prélevant un tribut monstrueux, 
sur toutes les richesses du pays par l'agiotage 
elles plus malhonnêtes spéculations; habiles à 
pêcher dans l'eau trouble de toutes les révolu- 
tions, de tous les changements de politique 
même (et ils furent nombreux sous le règne de 
François-Joseph) ; cosmopolites ennemis-nés de 



474 l'action française 

tous les nationalismes, auxiliaires merveilleux 
des Metternich, des Bach, des Schmerling, des 
Beust et des Auersperg dans la lutte insensée 
que ceux-ci avaient entreprise contre les 
franchises et Texistence même des petites na- 
tionalités de la monarchie, — et sachant, bien 
entendu, se faire payer fort cher ce concours; 
prompts d'ailleurs à se mettre à la tète du parti 
libéral dès que l'absolutisme cessa d'être à la 
mode, après Villafranca, le dirigeant, Texploi- 
tantet l'émasculant à leur seul profit; détour- 
nant contre le clergé catholique les colères peu 
clairvoyantes de la populace, ainsi que leurs 
concitoyens font en France depuis vingt-cinq 
ans; conquérant enfin, par des moyens sur les- 
quels je n'insisterai pas, le cœur et Tesprit de 
l'Empereur lui-même, — ils étaient devenus les 
maîtres absolus de la monarchie autrichienne. 
Ils peuplaient les administrations, le Parlement, 
les diètes; la presse entière était entre leurs 
mains. La Basse-Autriche était leur province 
d'élection : Vienne comptait (et compte encore) 
120.000 Juifs parmi ses habitants ; son commerce 
presque entier leur appartenait. 



* » 



Le Juif était alors au-dessus des lois. Non 
content de ruiner et d'asservir le goy^ il pouvait 
lui prendre sa vie même quand tel était son bon 
plaisir; et quelques paysans hongrois, ayant 
osé s'indigner d'un effroyable meurtre ritud 
qui venait d'épouvanter leur village, déchaî- 
nèrent sur leurs pauvres dos les fureurs de l'Eu- 
rope éclairée. On se rappelle cette fameuse 



L'ANTISéSlITISME EN AUTRICHE 475 

affaire de Tisza-Esziar, sorte de répétition géné- 
rale de Taflaire Dreyfus : un certain Salomon 
Schwarlz était accusé d'avoir^ aidé de quelques 
complices, égorgé rituellement ^ le jour de la Pen- 
tecôte, une jeune chrétienne du nom d^Esther 
Solymozi. Gomme le petit juif Mortara, comme 
le gros juif Pacifico, comme l'affreux juif que 
chérit Cornély, le vulgaire assassin de Hongrie 
devint du jour au lendemain, voici quelque dix- 
huit ans, une manière de personnage européen. 
Les libéraux du monde entier élevaient vers 
Jéhovah leurs bras suppliants et branlaient 
leurs têtes indignées. Des comités se formè- 
rent, et M. Trarieux, déjà protestant (1), et ver- 
sant des larmes qui du moins, à cette lointaine 
époque, ne modifiaient pas trop le coloris de sa 
moustache gauloise, méditait déjà de fonder 
une Ligue pour la Défense des Droits de THomme 
et du Citoyen. Le Temps s'emplit de jérémiades 
indigestes et le cadet des Leroy-Beauiieu 
encombra la Revus des Beuz Mondes dé sa prose 
éplorée. Les Hongrois, qui n'avaient parmi eux 
ni un Drumont, ni un Déroulède, reculèrent 
devant la meute intellectuelle, et les sympathi- 
ques assassins, condamnés par quelques magis- 
trats et jurés qui avaient osé juger selon leur 
conscience, furent solennellement réhabilités... 
Un crime rituel I Concevez-vous cela? A la fin du 
XIX* siècle!... Superstitions d*un autre âge, et 
patati, et patata... 

(t) Protestant... contre rattitude des juges et des braves 
gens d'Eszlar, bien entendu : que M. Trarieux, s'il lit ces 
lignes, se rassure et ne m'inflige pas le sort de notre 
amie Gjp ! 



476 l'action française 

Or le sieur Hulsner, sacristain de la synagogue 
de Poina, en Bohême, vient justement d*étre 
convaincu d*un crime analogue, et les criaille- 
ries de quelques Aurores autrichiennes n'ont pu 
sauver cette tète si chère^ qui doit être tombée à 
l'heure qu'il est, — au début du xx* siècle ! C'est 
que TAutriche a ses Drumont aujourd'hui. 






Le premier Drumont autrichien, le Drumonl- 
prophète, fut un brave curé de Vienne nommé 
Sébastien BrUnner, qui mena pendant dix-huit 
ans — de 1848 à 1866 — de rudes campagnes 
contre les Juifs et leurs alliés, prélats domesti- 
qués aussi bien que politiciens anticléricaux, 
dans un petit journal qu'il avait fondé : la 
Wiener- Kremzêitung. Brtinner était un lettré, 
écrivain de talent en même temps que mordant 
polémiste, mais il envisageait la question juive 
d'un point de vue trop exclusivement religieux : 
il en vit mal les côtés ethniques, politiques et sur- 
tout économiques; aussi fut-il un précurseur 
admiré d'une élite plutôt que le fondateur d'un 
grand parti. 

C'est en 1882 que se constitua vraiment à 
Vienne le parti antisémite autrichien, sous le 
nom de Reformverein, Psenner, Buschenhagen, 
Schneider et Pattaï furent les promoteurs de ce 
grand mouvement qui rallia bientôt la masse 
des petits commerçants chrétiens. Ceux-ci 
avaient à souffrir, plus qu'aucune autre classe 
delà société, de ces vampires insatiables. Un 
pouvre ^^»y installait-il un magasin? les Juifs 
avaient vite fait de le ruiner par leur concur- 



l'antisémitisme en AUTRICHE 477 



rence déloyale, par le colportage et les grands 
bazars; empruntai l-il pour conjurer la crise? 
il tombait entre les pattes crochues des Gobseck 
de Vienne, qui ne le lâchaient plus que nu comme 
un Bambino de Raphaël ou de Jean Bellin; 
quant au bas de laine où s'étaient amassés 
jadis les florins lentement épargnés, voilà long- 
temps que le pauvre homme, alléché par les 
réclames d'un journal juif (et tous les journaux 
étaient aux Juifs depuis que la Kreuzzeitung 
n'existait plus), en avait vidé le contenu dans 
les bureaux de quelque société par actions où les 
« pons cousins» viennois de Reinach, d'Artou et 
deCornelius se l'étaient équitablement partagé... 

Aussi les gros bataillons de la Reform-partei 
se recrutaient-ils dans le petit commerce : à 
Vienne comme à Paris, Tantisémitisme fut 
surtout une insurrection de la boutique contrôle 
bazar et du travail contre la spéculation. Les 
paysans, ruinés par les accapareurs et les bandes 
7wiV.es, suivirent les boutiquiers dès qu'ils com- 
prirent ce dont il s'agissait : quelque dix ans 
plus tard, comme de juste... Les ouvriers furent 
moins unanimes ; l'aristocratie — quoique ni les 
Gyp, ni les Mores, ni les Bruc ne lui aient, certes, 
manqué (citons au moins le baron de Vogelsang 
et rillustre prince de Lichtenstein) — ne se 
disenjuive que lentement. 

Les fondateurs du Reformverein étaient 
actifs et courageux; et plusieurs, — surtout 
Schneider et Paltaï, qui furent les premiers anti- 
sémites élus membres duReichsrath, — étaient 
des hommes d'une réelle valeur. Pourtant le 
parti manquait d'un chef, jusqu'au jour où le 



478 l'action française 

docteur (1) Charles Lueger, chef du groupe 
démocrate (voilez-vous la face, ô Vaugeois !) du 
Conseil municipal de Vienne, adhéra définiti- 
vement aux doctrines antisémitiques, vers les- 
quelles il penchait depuis plusieurs années (1887). 
On ferait un curieux parallèle (si ce petit jeu 
de société, si goûté au grand siècle, était encore 
à la mode] entre Edouard Drumont et Charles 
Lueger. Comme penseur et comme écrivain, 
Drumont a sur son émule de Vienne une incon- 
testable supériorité ; il eut, de plus, la gloire 
d'être un initiateur, au lieu que Lueger n'est 
(nous venons de le voir) qu'un affreux rallié. Mais 
le chef du parti antisémite autrichien l'emporte 
certainement sur l'auteur de la France juive 
comme organisateur et comme tribun; et puis 
il est fort bel homme, ce qui n'est certes pas un 
médiocre avantage pour le chef d'un parti démo- 
cratique. Grand, robuste, de belle prestance et 
d'une mise toujours élégante, doué d'une voix 
claironnante et d'un précieux aplomb, Lueger 
ne se sent pas plus dépaysé dans un salon qu'au 
Reichsrath (2) ou dans une salle de faubourg; il 
est aussi imperturbable, aussi maître et^aussi sûr 
de lui quand il discute courtoisement avec 
Strobach ou Schneider que quand, gros- 
sièrement pris à partie par quelque pangermanistê 
mal embouché tel que Wolf ou Schœnerer, il 
quitte — afin de lui répondre congrûment — 

(1) On sait qu'en Autriche les docteurs en médecine ne 
sont pas seuls à se parer de leur titre ; Lueger est docteur 
en droit. 

(2) Lueger est député depuis 1883 ; élu d'abord comme* 
démocrate ^ il a été constamment réélu comme antisémite 



l'antisémitisme en AUTRICHE 479 

le style académique pour le style poissard, lui 
rend injure pour injure, menace pour menace, 
et l'accable d'outrages impassiblement. 

Gomment Lueger et ses amis conquirent de 
haute lutte l'Hôtel-de-Ville de Vienne, quels 
incidents dramatiques précédèrent et suivirent 
leur victoire, mes lecteurs se le rappellent sans 
doute aussi bien que moi. Aussi vais-je seule- 
ment résumer en quelques mots les péripéties 
de cette longue bataille : en 1888, il n'y a pas en- 
core un seul antisémite parmi les 138 conseil- 
lers municipaux ; en 1889, les antisémites font 
entrer quelques-uns des leurs au Fia thaus grâce 
à des élections partielles ; aux élections de 1891, 
ils conquièrent quarante-six sièges ;sixnouveaux 
en 1893; ils sont 64 contre 74 en 1895, après 
le renouvellement des mandats de laS"* curie (Ij; 
les Zi&i^at^, impatients de prendre leur revanche, 
provoquent des incidents qui amènent la disso- 
lution du Conseil municipal ; aux élections qui 
s'ensuivent, quatre-vingt-douze antisémites sont 
élus contre quarante-six libéraux (la curie des 
petits cermiaireSy la plus nombreuse, n'élit pas 



(1) Les électeurs de Vienne étaient divisés en trois cu- 
ries, pour les élections municipales : a) curie des gros 
censitaires; 6) curie de l^intelligtmce (professeurs, 
fonctionnaires, etc.) ; c) curie des petits censitaires. — 
Chacune des trois curies élit quarante-six conseillers. 

Il y a deux ans, la majorité antisémite du Conseil mu- 
nicipal créa une quatrième curie, du Suffrage Universel^ 
qui élit 20 conseillers. C'est ce que M. Alcide Ebray, de 
l'impartial Journal des Débats, appelle gentiment (si ma 
mémoire est bonne) « tripoter {sic) toutes les listes et 
bonleyerser tout le système électoral pour s'assurer une 
majorité »... Bon Alcide, va! 



480 l'action française 

un seul libéral); ]e nouveau Conseil élit Lueger 
bourgmestre de Yienne ; l'Empereur refuse sa 
ratification ; le Conseil réélit Lueger; l'Empe- 
reur dissout le Conseil. Nouvelles élections en 
mars 1896 : quatre-vingt-seize antisémites sont 
* élus contre quaranle-deux libéraux ! François- 
Joseph fait venir Lueger à la Hofburget — 
comme un gamin buté qui voudrait bien céder, 
mais qui ne veut pas en avoir l'air — il supplie 
le triomphateur de renoncer à la dignité de 
bourgmestre pour quelques mois seulement et de 
faire élire un de ses amis. Lueger, bon prince (car 
le plus prince des deux n'était pas le Habsbourg), 
condescend et fait nommer son ami Strobach. Il 
est lui-même élu vice-bourgmestre ; et bourg- 
mestre à la session suivante... Il l'est encore. 

* » 

Les antisémites n'ont pas seulement conquis 
Yienne, toute la Basse-Autriche leur appartient 
etiis sont nombreux dans les autres provinces. Le 
groupe antisémite proprement dit et le groupe 
chrètwi-sodal du prince Aloys de Lichtenstein 
sont aujourd'hui étroitement unis; et quant aux 
dissidents que le chevalier de Schœnerer avait 
entraînés avec lui quand, enragé de teutonisme 
ettrouvantqueLuegercombatlait trop mollement 
les Slaves, il se sépara avec éclat de son ancien 
chef pour fonder un nouveau groupe prussien 
avant tout, ces pangermanistes insurgé ont été 
écrasés aux dernières élections municipales, 

Et pourtant, aux élections législatives de 
décembre et janvier derniers, les antisémites se 
sont vu enlever six sièges. Faut-il attribuer cet 
échec à un recul de l'idée antisémitique ? Non 



l'antisémitisme en AUTRICHE 481 

certes, mais seulement au degré d'acuité qu'a 
atteint en Autriche, depuis quelques années^ la 
querelle des nationalités. Les Tchèques ont 
depuis longtemps relégué l'antisémitisme au 
second plan, absorbés qu'ils sont par leur lutte 
contre le germanUme ; en Galicie, où les grands 
seigneurs de laszîachia, presque tous inféodés à 
la Juiverie,/(>n/ les élections à leur gré, le parti 
démocrate-chrétien et antijuif du « Père » Stoja- 
lovski n'a pu s'emparer que de quelques sièges. 
Dans l'Autriche allemande, les élections des 
conseils municipaux et des diètes se font 
encore sur des plates-formes religieuses, éco- 
nomiques et sociales, et la lutte contre le 
Juif y joue un grand rôle ; mais quand il 
s'agit d'envoyer des députés au Reichsrath, on 
ne se préoccupe plus que de choisir de bons Alle- 
mands slavophobes ; et aux antisémites, — 
quelques gages qu'ils aient donnés à ce furor 
teuionirtiSy — on préfère maintenant les éner- 
gumènes pangermanistes. Doit-on les en blâmer? 
Je ne le pense pas * il faut aux maux dont 
souffre leur pays des remèdes violents et radi- 
caux, et l'on peut dire d'eux ce qu'a dit de la 
France Henri Yaugeois : « Les modérés leur 
font du mal parce qu'ils donnent à l'anarchie 
dans laquelle se dissout l'Autriche quelque chose 
de modéré comme eux et de presque accep- 
table... » (1) Octave de Barral. 

■ I I ^^^^^^^ I III I I ■»■ I ■■■■! I I I — ■ ■ 1»^»^— I I » ^^— ^— ^^ 

(1) Je ne note ici que les progrès de l'antisémitisme 
dans l'Autriche cisleithane. Depuis quelques années les 
antisémites commencent aussi à s'organiser dans le 
royaume de Hongrie, grâce à Tinitiativc des comtes Zichj 
et Esterhazy ; et en Croatie, surtout depuis les honteuses 
Tolte-faces du Juif nationaliste (!) Falk. 



LE VOYAGE D'ATHENES 



(Nous sommes heureux de pouvoir détacher, pour 
nos lecteurs, de nouveaux feuillets des Pbominadbs 
de notre collaborateur et ami Charles Maurras. On 
sait qu'elles doivent paraître d'ici quelques semaines 
chez l'éditeur Juven, 122, rue Réaumur.) 



La ville moderne. 

L'antiquité, notre mère et notre maîtresse, 
faisait dire à ses sages : « Il ne faut pas juger 
un homme qu'il ne soit mort; une ville, que ta 
n^en aies passé le rempart; un voyage, que le 
terme n'en soit touché... » Mon voyage est fini. 
Les murailles d'Athènes sont loin derrière moi. 
Quelqu'un est même mort en moi; c'est Tin- 
quiet pèlerin que j'étais, voici quinze jours. Je 
puis parler de tout cela autrement que par im- 
pressions et donner à mes sentiments figure 
d'idée générale. 

Maisje dois tout d'abord quelques mots d'ex- 
cuse aux lecteurs. Mes lettres des Jeux Olympi* 
ques leur faisaient entrevoir, s'il m'en souvient, 
une promenade sur l'Acropole et quelques en- 
tretiens relatifs à l'antique Athènes. C'est un 
sujet si noble qu'on me pardonnera d'en avoir 
été effrayé. Je m'y sens tout anéanti. Là-dessus, 



TT^ 



LE VOYAGE d'aTHÈNES 483 

j'ai prié mes amis parisiens de ne point faire de 
questions. Non que j*en sois à désespérer tout à 
fait de remplir un jour mes promesses. Peut- 
être que l'éloignement, le regret, les mélanco- 
lies du souvenir contribueront à vaincre celte 
timidité, d'ailleurs juste, et qui n'est que de la 
pudeur. Voyageur ignorant, venu en hâte, sans 
étude, mon langage n'ajoutera rien à ce qui fut 
dit ; j'aurai rendu mon témoignage à la beauté. 
Pourtant, qu'on me fasse crédit ; je parlerai d'a- 
bord de la ville moderne. 

* ♦ 

Il y a quatre-vingt-dix ans, lorsque Chateau- 
briand pénétra dans Athènes, c'était une mal- 
heureuse bourgade turque. Quelques centaines 
de maisons couvraient la pente septentrionale 
de l'Acropole. Un petit mur semblable à la clô- 
ture d'un jardin tenait lieu d'enceinte : villo et 
muraille étaient propriété particulière du chef 
des Eunuques noirs de Constantinople. 

Vmgt-six ans plus tard, arriva Lamartine. La 
condition d'Athènes ne s'était pas améliorée; 
elle était devenue, au contraire, plus misérable. 
La révolte de 1821 avait attiré des malheurs 
nouveaux; et c'était presque en vain pour elle 
que les alliés des Hellènes avaient vaincu à 
Navarin. La cause grecque, devenue la cause de 
l'Europe, triomphait; l'indépendance était pro- 
clamée depuis trois années, et néanmoins, le 
Turc tenant toujours la citadelle, l'auteur du 
Voyage en Orient dut obtenir d'un janissaire 
l'accès du Parthénon. 

ACTION FRANC. — T. IV. 34 






48i l!action française 

Près des ruines antiques, il put voir les 
ruines faites nouvellement, aussi bien dans la 
ville moderne qu'entre les murs de Thémistocle 
etdeCimon. Â la pauvreté de Jadis s'ajoutait 
l'œuvre des boulets, de la mine et du pic. 

C'est toutefois deux ans après le passage de 
Lamartine, en 1834, que le nouveau roi de la 
Grèce et le parlement grec vinrent se fixer à 
Athènes; dès ce jour, une Athènes nouvelle 
sortit du désert. Les commencements furent 
lents. Cela tint, parait-il, au gouvernement du 
roi Othon. Ses collaborateurs venus avec lui de 
l'Allemagne n'inspiraient qu'une confiance mé- 
diocre aux gens du pays. L'opinion commune à 
Athènes est que, avant le mouvement de 1862, 
rien d'utile ne s'accomplit. Il y a bien de la 
rudesse dans ce jugement. Toute période orga- 
nique est difficile. Tout règne improvisé, mal- 
heureux. Les esprits justes tiennent conipte des 
efforts et des talents du premier roi de Grèce. 
Il n'en put bénéficier. Une insurrection de 
palais Jeta hors de la Grèce le monarque et son 
entourage hyperboréen. 

Sous la nouvelle dynastie, le développement 
fut aussi brillant que rapide. Beaucoup d'Athé- 
niens en font honneur à la sagesse du roi 
Georges. On l'avait pris au Danemarck, un roi 
grec étant impossible. Il fut habile à se faire 
pardonner sa naissance. La plupart des Athé- 
niens, gens exclusifs, se contentent de le louer 
d'avoir laissé faire aux Hellènes; ils sont fort 
jaloux de la gloire d'avoir sufïi aux élégances 
de leur capitale. 

Quoi qu'il en soit de ces divergences de juge- 



♦ • v 



LE VOYAGE D*ATHÈNES 485 

ment, les faits éclatent. An Pirée, où Chateau- 
briand ne vit pas une seule barque, et qui ne 
consistait en 1802 qu'en un couvent flanqué 
d'une baraque de douaniers, s*éveille une cité 
populeuse, commerçante et industrieuse, la 
seconde ville de Grèce. Athènes reste la pre^ 
mière : elle avait, en 1870, 48.000 habitants : 
neuf ans après, Ton y comptait 10.000 nouveaux 
Athéniens. Or, ce chiffre de 58.000 a plus 
que doublé en dix-sept ans. C'est à plus de 
120.000 âmes que se monte la population de la 
métropole du monde grec. Reste à savoir s'il 
n'y eut point de l'imprudence à développer de 
la sorte, en un royaume si petit, d^aussi vastes 
centres urbains. Que la population y soit 
accourue des campagnes ou qu'elle ait été em- 
pruntée aux cités de la Grèce esclave et étran- 
gère, on peut se demander si tant de progrès 
n'ont pas quelque chose de fictif et sans doute 
de dangereux. Trop de nouveaux- venus peuvent 
gâter un peuple, et trop de paysans changés en 
citadins peuvent l'anémier. 

Mais du seuil de la ville, il faut sentir qu'elle 
fut faite avec amour. Ses habitants n'ont rien 
épargné pour qu'elle fût belle ; au moins l'ont- 
ils faite très riche. Us avaient leurs ressources 
et les richesses de leurs compatriotes les ban- 
quiers grecs dispersés dans tout l'univers; ils 
se rappelèrent que leurs ancêtres* possédaient 
des carrières de plusieurs sortes de marbre : le 
Pentélique tout doré, le Paros d'un blanc déli- 
cat dont on est ébloui, l'Hymetle gris et bleu, 
TEleusinien noirâtre; ces veines perdues furent 
rouvertes de manière à. revêtir de marbre tous 



486 l'action française 

les édifices publics. Cette précieuse pierre n'est 
point absente des maisons particulières ; lors- 
qu'elle ne les recouvre point des soubassements 
jusqu'au faîte, on l'y voit courir aux corniches, 
rehausser le tour des baies et des issues, les 
parches des perrons, marquer les saillies des 
étages, enfin jeter partout une idée de richesse 
et de propriété lumineuses. 

Trop jeunes pour avoir des écoles d'archi- 
lecture, les petits-lils deMnésiclès ont demandé, 
pour la construction de la ville, le secours 
des artistes et des savants de l'Occident. Mais 
l'Occident n'avait non plus aucun archi- 
tecte. Il a envoyé ses maçons ; et ces mes- 
sieurs ont travaillé du mieux qu'ils ont pu, 
c'est-à-dire avec conscience et maladresse, 
t.' Allemagne se distingua par le mauvais 
goût de ses fils. Les Français ont coutume 
d'en faire des plaintes amères. Il est ce- 
pendant naturel, toute considération de poli- 
tique othonienne laissée à part, que nos pre- 
miers Athéniens aient chargé des Germains du 
soin de tracer leurs boulevards : ces bons bar- 
bares ont si scrupuleusement étudié l'art an- 
tique I Ils en parlent avec un respect si sincère, 
un zèle si touchant! Ce n*est pas qu'ils Talent 
bien compris. Mais leur travail, par sa quantité, 
devait frapper et même étonner un peuple nou- 
veau. La génération affinée qui se lève à 
Athènes commence de railler quelques-unes de 
ces constructions allemandes, faites en forme 
de caserne; les absurdes pastiches du dorique 
et de l'ionien feront bientôt sourire, et l'on 
regardera l'Académie, rijQiversité, la nouvelle 



^i 7 ^ — . . - * 



LE VOYAGE d'aTHÈNES 487 

bibliothèque comme Von s'accorde déjà à 
regarder le Palais du roi. Ces nuances de senti- 
ment n'ont, d'ailleurs, aujourd'hui, (Qu'une im- 
portance secondaire. La grande affaire pour une 
capitale âgée de soixante-six ans n'est pas de 
bien sentir, mais de sentir beaucoup. 
■ Pour vivre finement, elle a Tavenir devant 
elle; il ne s'agit que de vivre énergiquement. 






Les rangées de maisons de marbre, celles 
qui composent les beaux quartiers d'Athènes, 
se coupent à l'américaine ; je veux dire à angles 
aussi droits que le peut permettre la nécessité 
de se garantir du vent, de la poussière et du 
soleil. Cela est d'un air très moderne. Je m'at- 
tendais à pis encore. Un Hellène de mes amis 
m'assurait au départ que je retrouverais là-bas 
les beaux- alignements et les hautes maisons 
qui l'émerveillaient rue de Rennes. Cet innocent 
me calomniait sa patrie. Les maisons ' athé- 
niennes montrent des proportions fort no- 
bles, mais elles n'ont, en général, que peu 
d'étages, trois au plus. Et cela cause même un 
léger défaut : comme les étages sont élevés, 
beaucoup d'appartements, d'ailleurs spacieux, 
semblent étroits et courts, par la hauteur 
majestueuse des plafonds ; on y est comme 
au fonds d'un puits. Cela vaut mieux que de 
se heurter le front sous nos portes. 

Et, du reste, ce système de construction ne se 
présente que sur quelques boulevards d'Athè- 
nes, comme ceux du Stade et de la reine Amélie, 



488 l'action française. 

ravenue de Patissia. Tout le désagrément en est 
atténué par la grâce familière, par la bonhomie 
simple et spirituelle dont nos Athéniens savent 
approprier à leurs commodités ces froides bà* 
tisses. Sur le seuil, il arrive qu'on se croie à 
Boston ou. à Chicago; poussez la porte et gra- 
vissez le petit escalier extérieur qui, de la cour, 
mène au perron, vous retrouverez l'Orient, 
parfois même, à quelque détail de réminis- 
cence naïve, la belle antiquité. Sur la fin de 
l'après-midi, les balcons du plus triste aspect se 
repeuplent de jeunes femmes en fratches robes 
d'intérieur. Elles reçoivent là, comme dans un 
salon, les visites de leurs amies. C'est un motif 
de décoration qui en vaut un autre. 

Tous ces quartiers sont parsemés de vastesi 
jardins. Celui qu'on voit au centre de la place de 
la Constitution, devant le Palais Royal, est formé 
de quelques parterres d'orangers, que dominent 
de grands cyprès. Il y fait délicieux. Non que 
la fraîcheur soit extrême, mais cet air tiède est 
tout saturé des fleurs capiteuses qui s'ouvraient 
dans le moment même où s'achevaient mon 
séjour. Un peu plus loin, le Jardin Royal, 
planté de plus rares essences, verse dans toutes 
les avenues qui l'entourent un souffle plus léger 
dispersant le même parfum. Le soir venu, on 
aime en suivre la grille basse. C'est le lieu de la 
promenade. La société athénienne y échange le 
salut et le sourire quotidiens. De là, on pousse 
volontiers jusqu'aux jardins et à l'esplanade du 
Zappion. 

Le Zappion est une sorte de palais populaire, 
élevé aux portes d'Athènes ; on y fait des con- 



LE VOYAGE D'ATHÈNES 489 

certs, comme au Trocadéro ; comme au Tro- 
cadéro, Ton y ouvre des expositions. Le pa- 
triote Zappa en fit don à la Grèce. Ces belles 
pierres blanches ne coiitèrent pas un de-^ 
nier au budget de TEtat ni de la Ville. Le ci- 
toyen a tout donné, tout assuré. N'est-ce pas 
une idée touchante? Les idées de ce genre sont 
fort communes à Athènes. A chaque pas, l'on y 
rencontre quelque fondation privée, devenue le 
bien du public. Et le public reconnaissant 
donne, comme il est naturel, à ce bienfait 
le nom du bienfaiteur. C'est ainsi que le 
Panghion est nommé de Pangha et TArsakion 
d'Arsakis, de Varvakis le Varvakion, de Rhiza- 
ris le Rhizarion. En général, ces bienfaiteurs 
n'habitent point Athènes ; ils ne sont même pas 
des sujets hellènes. Banquiers de Smyrne et do 
Constantinople, négociants de Marseille, de 
Trieste et de New- York, ils n'ont point oublié 
leur race ; ils le prouvent facilement. M. Averof, 
dont j'ai déjà dit les munificences, est le type de 
ces Hellènes excellents. Il va, dit-on, verser de 
nouveaux millions pour achever de restaurer son 
stade panathénaïque. 

L'Athènes moderne s'enrichit donc à peu de 
frais. Elle s'embellira plus tard... J'en ai, quant 
à moi, l'assurance. Bien loin de me désespérer, 
quelques monuments déplaisants que je viens 
d'y trouver me confirment mon espérance. Ainsi 
a commencé l'antique Athènes. L'Archéologie 
m'est témoin que les premiers édifices de cette 
cité de Minerve n'étaient point tous très dignes 
delà ville de Périclès. Que firent les Attiques? 
Au fur et à mesure que le Temps et ses plus rui- 



490 l'action française 

neux collaborateurs, la guerre et les autres 
fléaux, couchaient au sol ces bâtiments babylo- 
niens, égyptiens, mycéniens, les citoyens d'A- 
thènes se gardaient de les relever; ils les rem- 
plaçaient par des édiOces d*un goût meilleur. 
Enfm ce bon goût s'épura; il devînt le maitre 
du monde ; Athènes devint incapable de souffrir 
plus longtemps la vue de ce qui subsistait des 
antiques sauvageries. Elles furent rasées. Quant 
aux malérieux, on les utilisa dans les construc- 
tions. Je souhaite cette fortune et cet usage à 
quelques maisons athéniennes d'aujourd'hui. 
En attendant, elles deviennent sans cesse plus 
commodes, et, comme on dit, plus confortables. 
J'y ai vu circuler l'électricité et le gaz ; des 
tramways couraient devant elles ; des distribu- 
teurs et des peseurs automatiques y étaient en- 
castrés. Je crois même avoir reconnu de ces 
toiles incandescentes dont les savants occiden- 
taux épurent et redoublent l'éclat d'un mauvais 
lumignon. Tant de nouveautés du même ordre, 
en un lieu si antique, m'ont fait plaisir. 



* 



Telle est une partie, la plus vaste et la plus bril- 
lante, de l'Athènes moderne: Beaux quartiers, 
comme on dit, surtout riches quartiers, maisons 
neuves, murs frais, constructions récentes et si 
activement poussées que tout y change de phy- 
sionomie en quelques années ; enfin, parfaite 
image de quelque jeune ville d'Amérique qui se- 
rait ennoblie par le génie du souvenir. En effet, 
ces rues droites, ces places symétriques, atles- 



LE YOYAGE D*ATHÈNES 491 

tent, ne serait-ce que par les noms illustres 
qu'on leur donne, de quel cœur passionné et 
ifîdèle nos Athéniens glorifient leurs pères anti- 
ques. Rue de Platon, rues de Phocion, de So- 
phocle, rues de Solon, de ThémisLocle, comme 
je vous aimais pour le sentiment énergique 
dont me témoignaient ces beaux noms ! Les 
défauts de leurs édifices m'en étaient effacés, 
ou cesinscriplionsme semblaient les purifier. 

Le pouvoir des inscriptions en langue grecque 
ôst assez connu. Cette vertu leur vient de ce 
qu'elles ont de clair et d'harmonieux. Platia 
Omônias^ Platia Syntàgmatos^ cela ne veut dire 
que « place de la Concorde », « place de la Cons- 
titution », mais combien le vocabulaire latin, 
qui est devenu le nôtre (si bien fait cependant 
et, dans les deux exemples que voilà, si fidèle 
ment calqué sur les types grecs!), semble dép 
coloré, et pâle, et sans douceur auprès de son 
modèle ! Les hellénistes sont heureux. Car ils 
fréquentent le langage le plus « signifiant », 
comme disait Montaigne, que le monde ait ja- 
mais parlé. 

Charles Maurras. 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 



Le Sénat a voté, il y a qaelques jours, un 
crédit global de 169.871.000 francs pour Tamé- 
lioration de nos ports militaires et de nos bases 
d'opérations maritimes. C*est un chiffre res- 
pectable, mais qui n*a rien d'exagéré ; j'oserai 
même le taxer d'insuffisance en raison des exi- 
gences des luttes navales prochaines. 

D'autre part, en accordant au gouvernement 
une latitude de huit années pour l'emploi de ces 
crédits, on peut compter qu'il ne se hâtera pas 
de développer l'activité des chantiers. Une sage 
lenteurprésidera à l'exécution de tous les tra- 
vaux; nos adversaires, s'il leur platt d'en profi- 
ter, auront tout le loisir de nous attaquer avant 
que notre programme maritime soit réalisé. 

Sur cette somme globale, 79.554.000 francs 
ont été affectés au développement de nos points 
d'appui dans la Méditerranée, et c'est de ceux- 
ci seulement que nous nous occuperons aujour- 
d'hui. Etantdonné l'importance que prendraient, 
en cas de conflit, les opérations navales dans le 
bassin occidental de la Méditerranée, il est en 
effet du plus haut intérêt d'examiner, avec soin, 
les avantages que le pays retirera des nouveaux 
sacrifices consentis. 

11 est permis de discuter certaines des dispo- 
sitions du projet et de critiquer plusieurs des 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 493 

mesures qui ont été adoptées. Comme toujours, 
des influences n'ayant rien de commun avec 
rintérèt général ont été assez puissantes pour 
remporter dans leurs calculs égoïstes. Les 
jalousies de voisinage aussi bien que les rivali- 
tés politiques ont, les unes empêché de trans- 
former Tétang de Berre en une rade superbe 
accessible à tous les navires, les autres interdit 
de développer le port de Philippeville et fait 
donner la préférence à Bône. Marseille a redouté 
la concurrence possible de l'étang de Berre, et 
les amis de M. Thomson ont voulu que son fief 
reçût des avantages que Ton refuserait à celui 
de son adversaire. C'est ainsi que chez nous se 
règlent maintenant les affaires de l'Etat ! 

Par sa position, par son étendue, par la pro- 
fondeur de ses eaux, par la bonne tenue de son 
fond, l'étang de Berre, depuis longtemps, 
aurait dû être transformé et devenir le port 
principal de la France méditerranéenne. Mais 
avec l'accroissement du nombre et de la gran- 
deur des navires de commerce et de la marine 
de guerre, on aurait, plus qu'autrefois encore, 
des raisons impérieuses d'ouvrir l'accès de cet 
étang qui doubleraitdèslorsMarseilleetToulon. 
Dans un pays où le Gouvernement serait, avant 
tout, soucieux de développer la richesse et la 
puissance nationale, on eût saisi avec empres- 
sement, on eût provoqué même toutes les occa- 
sions de créer là un outil indispensable au com- 
merce et à la marine militaire. L'occasion 
s^offrait tout naturellement dans la présentation 
du projet relatif à l'outillage des ports de; 
guerre. Cependant le projet gouvernemental ne 



494 l'action française 

contenait aucune prévision de crédit pour 
Té tan g de Berre. 

Quelques députés se sont émus de cette omis- 
sion, ils ont, par voie d'amendement, demandé 
à la Chambre d'accorder une somme de 
iO.OOO.OOOde francs, à Teffet de doterla France 
d'un excellent refuge pour la Hotte commerciale. 

Cette somme, déjà trop modique pour per- 
mettre d'atteindre un résultat sensible, fut ré- 
duite à 6.000.000 pendant la discussion. Que 
pourra-t-on faire avec si peu d'argent? Rien ou 
presque rien. Le crédit de 6.000.000 permettra 
tout au plus d'abaisser à 7 mètres le seuil de la 
passe de Port-de-Bouc, de porter à 80 mètres la 
largeur du canal de Port-de-Bouc à Marligues,et 
d'établir un pont tournant sur le canal du Roi. 
Et quand on aura fait cette dépense, c*est à 
peine si les navires de la flotte commerciale 
pourront pénélrerdansl'élangde Berre lorsqu'ils 
auront été allégés de leurs chargements ! Il 
faudra donc que les navires passent aux quais 
de Marseille avant de se présenter à Port-de- 
Bouc; ce sera pour eux une perte de temps et 
une augmentation des risques de mer. En d'au- 
très termes, on dépensera 6.000.000 sans profit, 
car, si ce n'est en cas de blocus, aucun navire 
commercial n'aura intérêt à délaisser Marseille; 
il en sera de même pour nos navires de combat, 
qui, à l'exception des croiseurs de 3" classe, des 
torpilleurs et des sous-marins, ne pourront péné- 
trer dans l'étang. Les avantages remarquables 
que présente ce dernier ne seront donc pas uti- 
lisés. 

Mieux eût valu dépenser tout de suite 50 mil- 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 495 

lions, car Ton eût obtenu de celte façon un appro- 
fondissement de la passe d'entrée. Avec un 
étiage de 11 mètres on eût permis à tous les na- 
vires de pénétrer dans Tétang. On faisait là une 
œuvre complète et utile par excellence, Cétait 
pour le bien de tous les Français, mais il n'en 
sera rien de par la volonté de quelques-uns. 
L'étranger aura probablement mis aussi son 
vetol 

De l'autre côté delà Méditerranée, sur le riva- 
ge algérien, nos politiciens ne témoignent pas 
davantage de leur souci pour l'intérêt national. 
Aucun crédit ni en faveur du port de Philippe- 
ville, ni en faveur de celui de Bougie, n'est ac- 
cordé, tandis que Bône va bénéficier de 
2.600.000 francs. Le Gouvernement dans son 
projet n'avait rien prévu pour ce dernier pprt, 
il n'en avait pas été question dans les discus- 
sions au Palais-Bourbon, et c'est la Commission 
du Sénat, M. Guvinot en tète, qui s'est arrogé 
le droit d'arranger les choses suivant ses préfé- 
rences en interprétant le vote de la Chambre à 
sa guise. 

Aucune mesure plus funeste ne pouvait être 
prise, notre escadre étant forcée de mouiller à 
plus de 8 kilomètres du port de Bône, alors 
qu'elle peut au contraire jeter l'ancre en toute 
sécurité dans le port de Philippeville. A cette 
propriété primordiale il s'en ajoute une autre, 
c'est que ce point est àpeu près à égale distance 
de Bizerte et d'Alger, soit environ 165 milles. La 
flotte française serait, de ce mouillage, en mesure 
de se porter rapidement sur l'un ou sur l'autre 
de ces derniers points suivant les péripéties 



496 l'action française 

de la lutte. La construction d'une cale de radoub 
s'imposait donc de préférence à Phiiippeville où 
un navire de 12.000 tonnes peut pénétrer, plu- 
tôt qa*à Bône où un croiseur de 2" classe entre 
difficilement. 

Pour des raisons identiques,le port de Bougie 
était désigné. Aussitôt après la panique de Fa- 
choda, la commission chargée d'étudier la dé- 
fense des côtes d'Algérie avait été unanime à in- 
diquer les services que rendrait sous le rapport 
militaire la rade de Bougie.Tout cela a été peine 
|)erdue. La raison d'Etat ne pèse pas un fétu 
âans un régime constitutionnel où Ton n'obéit 
qu'aux inspirations nées des intérêts particu- 
liers. 

Si les événements nous en donnent le temps, 
on remédiera peut-être un jour à toutes ces er^ 
reurs. 

Il ne faut pas désespérer quand on sait que 
depuis vingt ans, malgré les objurgations les 
plus pressantes, la position de Biserte avait été 
insuffisamment organisée. Ce n'e^t qu'aujour- 
d'hui que les travaux hydrauliques nécessaires 
vontèire exécutés afin de tirer de cette base ma- 
gnifiqueles avantages qu'elle présente. Un cré- 
dit de 38.384.000 francs lui est alloué pour amé- 
liorer et défendre son avant-port et élargir le 
canal qui relie le lac à la mer. L'arsenal de 
Sidi-Abdallah recevra des jetées, des apponte- 
ments.Lc service des défenses sous-marines sera 
amélioré et des approvisionnements seront 
constitués pour les constructions navales et pour 
assurer les subsistances. Mais que de temps 
perdu I 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 497 

A Tautre extrémité de notre possession afri- 
caine, nous n'avions rien à opposer aux forces 
anglaises de Gibraltar. On se décide enfin à or- 
ganiser un point d'appui à Mers-el-Kébir, rade 
immense, il est vrai, mais trop à l'ouvert de la 
mer et n'offrant aucun abri contre les coups ti- 
rés du large. En face de l'inexpugnable forte* 
resse des Anglais à Gibraltar, la position de 
Mers^el-Kébir sera d*une nullité absolue. Jamais 
une escadre ne s'exposera à tenter son ravitail- 
lement dans le port oranais, où elle risquerait 
de se faire surprendre et détruire par des forces 
navales anglaises fondant sur elle depuis la côte 
espagnole. 

L'embouchure de laTafna, couverte en avant 
par l'île de Raschgoun, eût constitué un abri 
invulnérable. Même au prix de dépenses consi- 
dérables, il ne fallait pas hésiter. Il m'en coûte 
de dire tout haut ce que bien d'autres pensent 
tout bas, mais ma conscience m'y oblige : c'est 
que des Français déchirés entre eux par la 
politique de parti n'eussent tiré aucun avantage 
de Gibraltar, et que les Anglais prévoyants et 
tenaces eussent créé depuis longtemps une base 
navale puissante à Raschgoun. 

Si nous passons maintenant dans la Corse, 
nous constaterons une fois de plus la négligence 
et le manque d'esprit de suite de nos derniers 
gouvernements. Ce qui pouvait s'expliquer, 
alors que la France possédait en Europe une si- 
tuation matérielle prépondérante et une force 
morale considérable, ne s'explique plus dés que 
cette force morale a été ébranlée par la guerre 
de 1870, et qu'autour de nous achevaient de se 



r 



498 l'action française 

constituer deux nationalités ambitieuses dont 
la puissance militaire et maritime allaient tou* 
jours croissant : Tltalie et TAllemagne. Tandis 
que ritalie, déjà unie à la Triplice, se liait à l'An- 
gleterre par un traité d'alliance maritime, forti- 
fiait la Spezzia, et créait de toutes pièces à la 
Maddalena de formidables positions et des arse- 
naux maritimes parfaitement organisés et ou- 
tillés, nous laissions la Corse sans défense. 

Le projet actuel essaie d*y remédier et de ré- 
parer le mal. Sans doute -mieux vaut tard que 
jamais et Ajaccio, Bonifacio, Bastia, Porto-Vec- 
chio vont recevoir un embryon d'organisation 
défensive : on consacre 3.600.000 francs à Por- 
to- Vecchio pour en faire un centre de défense 
mobile, pour y laisser en permanence une divi- 
sion de port et y construire un dock flottant; 
mais on ne veut pas établir sur ce point un abri 
destiné à de fortes unités de combat, telles 
qu'une ou deux divisions d'escadre. De sorte que 
si nos forces navales étaient entraînées dans la 
mer Tyrrhénienne, que le sort ne leur fut pas 
momentanément favorable et qu elles fussent 
refoulées sur la côte orientale de la Corse, aucun 
abri ne s'offrirait à elles. Un désastre comme 
celui de la Hougue serait alors à redouter, par- 
ce que, poursuivies au Nord par la flotte italienne 
et au Sud par la flotte anglaise, elles n'auraient 
aucun moyen d'échapper à Tennemi. M. Cuvinot 
est opportuniste et optimiste ; il a confiance dans 
l'avenir: on verra plus tard ! dit-il avec une sorte 
d'inconscience sénile, comme si demain lui ap- 
partenait! 

Nos adversaires probables ne se bercent pas d "il^ 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 499 

lu&ions. En gens pratiques, sachant que le temps 
perdu ne se rattrape jamais, ils ont accompli un 
ensemble de travaux habilement compris et d'ef- 
forts judicieusement coordonnés, leur donnant 
sur nous une avance et une prépondérance in- 
discutables. Môme en exécutant sans nouveau 
retard le programme que vient de tracer le pro- 
jet de loi dont nous nous occupons et que le Par- 
lement a voté tout récemment, nous serons vis- 
à-vis d'eux dans un état d'infériorité manifeste. 

La France, par sa position géographique, oc- 
cupe cependant une situation stratégique privi- 
légiée dans le bassin ocidental de la Méditerra- 
née. Dominant le rivage Nord par les côtes de 
Provence et de la Corse et le rivage Sud par les 
côtes d'Algérie et de Tunisie, elle était appelée à 
devenir seule maîtresse des opérations navales 
qui pourraient, un jour ou l'autre, s'y engager. 
Au contraire, que voyons-nous? La convention 
anglo-italienne procurer à nos ennemis éven- 
tuels les points-d'appui de Gibraltar, de Malte, 
de la Spezzia, de la Maddalena et de Tarente, 
alors que la France ne peut encore compter que 
sur Toulon ! 

Pour compenser une situation si défavorable 
aux intérêts nationaux que la France peut, d'un 
jouràTautre^voirsa destinée compromise, il n'y 
a plus qu'à espérer qu'un chef digne d'elle et de 
nous, s'emparant bientôt des rênes du pouvoir, 
mette fin à l'anarchie qui nous conduit à la 
honte et nous entraîne à la ruine. 

Robert Bailly. 



^^^»^^^^AA^^^^^^^*»^A^»»^^^^W>* 



ACTION FRANC. — T. IV. 35 






NOS MAITRES : HONORÉ DE BALZAC (4) 



mf^^^^0ktt0t^0t^^t^^^^t^tf^ 



Du gouvernement moderne. 

Le peuple ne voit jamais; il sent. Le gouver- 
nement doit voir. 






Rencontrer un grand prince est un effet du 
hasard ; mais se fier à une assemblée d'honnê- 
tes gens est une folie. 



* 
« * 



Le ministérialisme constitutionnel ne sortira 
jamais de ce dilemme, cruel pour les résultats 
que certains esprits en attendent: 

Ou la nation sera soumise pendant longtemps 
au despotisme d*un homme de talent, et retrou- 
vera la royauté sous une autre forme, sans les 
avantages de l'hérédité; ce seront des fortunes 
inouïes qu'elle payera périodiquement. Ou la 
nation changera souvent de ministres, et alors 
sa prospérité sera physiquement impossible, 

(1) D'un travail inédit de H. de Balzac, sur Le 
gouvei^nement moderne, publié par la Grande Revue 
du l*' décembre 1900, nous jugeons utile d'extraire 
les fragments qui suivent. La haute et complète 
pensée politique du philosophe et du moraliste 
français incomparable que fut Balzac apparaît ici 
en toute clarté. (N. D. L. R.) 



I 



NOS MAITRES 501 



parce que rien n*est plus fuaeste, en adminis- 
tration, que la mutation des systèmes. Or, cha- 
que ministre a le sien, et il est dans la nature 
que le plus médiocre ait la prétention d*en créer 
un, bon ou mauvais. Puis un ministre éphémère 
ne saurait se livrer tout à la fois et aux intri- 
gues nécessaires à son maintien et aux affaires 
de TËtat. Il arrive au pouvoir en voyageur, se 
tire de peine par an emprunt, grossit la dette, 
et s'en va souvent au moment où il sait quelque 
chose de la science gouvernementale . 

* 

Dans un temps donné, la dette publique, ce 
bilan des sottises, s'accroît. La faillite arrive. 
Seulement, elle se fait au nom de tous, au lieu 
de Têtre au nom d'un seul, et un jour viendra 
— ce système durant — où les rentiers seront 
des espèces de gentilshommes, contre lesquels 
un peuple souffrant fera quelque terrible exécu- 
tion. La rente sera un privilège d'oisiveté, haïe 
comme la noblesse le fut en 1790. 

Qui produira la crise? Le princy>e de l'élec- 
tion constitutionnelle étendue à tout, principe 
anti-gouvernemental, et sur lequel on veut fon- 
der aujourd'hui toute l'action du pouvoir. 

Jadis, l'élection a été excellente dans l'Ëglise 
où se retrouve, à une époque très reculée, 
l'image d'un gouvernement parfait, qui a envahi 
le monde, et a croulé par lu faiblesse de sa base. 
Rome n'était pas une puissance territoriale, 
mais r£glise était une masse souverainement 
intelligente, mue par une même pensée, une 
masse de bonne foi avec elle-même, sachant 



502 l'action française 

bien ce qu'elle voulait, pompant toutes les su- 
périorités, et ne les craignant plus parce qu'elle 
se les assimilait, enseignement dont les pou- 
voirs modernes profltent peu. 

Retrouverez- vous ces principes générateurs 
d'une bonne élection dans la passe ignorante 
que compose une loi d'élection indéfiniment 
étendue en haine des privilèges et par amour 
d'upe égalité impossible? La matière électorale 
actuelle tend toujours, dans ses choix, à se 
mettre en hostilité ou en contradiction avec le 
pouvoir. La loi assemble les médiocrités du 
pays ; elles ne peuvent que produire une par- 
faite image de leur substance élective, car rien 
ne les pondère... 



* 
♦ * 



Maintenant, supposez à tous les arrondisse- 
ments électoraux une haute vertu; dépouillez 
ceux-ci de leur amour pour la localité; faites 
que celui-là comprenne que son député doit 
être le député de la France; rendez-les tous 
sourds aux petites rivalités départementales ; 
accordez-leur une admirable entente des beaux 
caractères ou des grands talents que le pays 
doit nécessairement receler; admettons une 
Chambre composée de hautes capacités ! Qu'en 
adviendrait-il ? Le Sénat de Venise. Les minis- 
tres seront les provéditeurs de la République. 
Chaque membre tendrafatalemenl àse perpétuer 
sur son banc, lui et sa famille, sans jamais se 
lasser de sa portion congrue de tyrannie. Le 
Conseil des Dix, ou le Comité du Salut public, — 
un pouvoir dirigeant quelconque, — renaîtra 
sous quelque appellation légale. 



NOS MAITRES 503 



* 



A quel fatal instiuct les peuples obéissent-ils 
donc en voulant se gouverner par eux-mêmes ?... 
Est-ce possible ? Qu'au moyen-âge, une com- 
mune esclave s'assemblât pour conquérir la 
liberté des personnes et des biens, administrât 
elle-même, par l'élection de quelques magistrats, 
une étendue de quelques lieues carrées, ce 
phénomène d'action populaire se conçoit. Alors, 
l'intérêt général est comme un intérêt de famille. 
Chaque citoyen en possède une intuition parfai- 
tement lucide. Que Marseille, que la Normandie, 
que le Forez, le Lyonnais et le Dauphiné se 
déclarent républiques et gèrent leurs affaires 
par un conseil électif, nous comprendrons, 
même aujourd'hui, la constitutionnalité sur un 
terrain étroit. Là le despotisme est impossible. 
Car là les citoyens sont toujours en présence, et 
— de même que dans une petite ville où tout 
est à jour — il y a une police infaillible et un 
bon sens général auxquels il faut obéir. Mais 
qu'une grande contrée de deux cents lieues 
carrées, où il y a quatre ou cinq capitales, et 
autant d'opinions que de départements, veuille 
marcher dans une voie de grandeur, veuille pros- 
pérer, et conquérir ses limites naturelles par 
l'action mobile et paresseuse de la discussion 
parlementaire, par l'élection d'hommes pure- 
ment locaux, par un système essentiellement 
changeant de délégations, avec une intelligence 
à bail de trois, six ou neuf années, par uae 
action presque consulaire, dont les actes sont 
examinés par la foule avant tout résultat... 



504 l'action française 



Pour nous résumer, le gouvernement consti- 
tutionnel est plus cher, pécuniairement, que 
tout autre gouvernement, précisément parce quê 
tout y est légaL Relativement aux individus, il 
comporte autant d'injustices qu'un gouverne- 
ment monarchique, parce que le pouvoir s'y 
résout par un homme. Seulement, elles sont 
commises par les masses. En le considérant sous 
le rapport du pouvoir, le ministérialisme équi- 
vaut, dans ses actes et dans ses mœurs, à la 
cour la plus immorale. Barras y est la monnaie 
de Louis XV. La graine des Narcisses, desTîgel- 
iins et des courtisans repousse dans tous les 
terrains autour de tous les pouvoirs. Encore un 
an, sous le gouvernement populaire le plus 
énergique de tous, et Robespierre avait son 
grand-queux, son introducteur des ambassa- 
deurs et ses gentilshommes de la chambre. 
Olivier Cromwell n'en eût certes pas manqué. 
S'il avait eu sa cour de lords, sa maison régne- 
rait peut-être encore sur l'Angleterre. 



n- « 



Admettez un principe vrai : il n'y a pas de 
Chambre hostile au pouvoir ; mais il y a des 
gens ennemis des ministres, car la politique ne 
se fait qu'avec des hommes, et tous les hommes 

ont des passions. 

* 

* ♦ 
Ici se présentent des questions soulevées par 

bien des écrivains pleins de tendresse pour les 

malheurs, et disposés à bouleverser un pays 

pour des utopies, il y aurades hommes qui vien- 



NOS HAITRES 505 



dront parler philanthropie, propagation des lu- 
mières, humanité, morale, progrès, civilisa- 
tion, etc. Ces gens sont ou des scélérats, qui veu- 
lent faireégorgerun Etat àleur profit, ou desapô- 
tres de bonne foi. Sils sont consciencieux, ils 
doivent aller panser de leur mains les plaies du 
pauvre, essayer de l'instruire, de lui apprendre 
Téctonbmie, et le secourir. Ou ils se lasseront 
de leurs œuvres, ou ils y persévéreront. Dans 
aucun cas leur zèle ni leurs opinions ne sont 
dangereux. Mais, si Torateur est un sycophante, 
il faut le détruire à tout prix, Tacheter, le séduire 
ou le persécuter. Il mérite également une pré- 
fecture ou la prison. C'est un homme de gou- 
vernement ou un fou. 

Quant à Tinstruction primaire, à la propaga- 
tion des lumières, il est parfaitement indifférent 
de la proscrire ou de l'encourager. Que vous 
mettiez ou non la science à la portée de la classe 
indigente au moyen du Frère de la doctrine chré- 
tienne, ou du Frère de la doctrine libérale, elle 
ne serajamais absorbée quepar l'homme appelé 
par son instinct, par son génie,àsortirdesasphère 
de [malheur. Il y aura toujours des hommes 
destinés à un travail mécanique continuel, et 
ceux-là ne liront ni les journaux ni Voltaire. 

Ce que non pas l'humanité, non pas la philan- 
thropie, mais rintérèt de l'Etat réclame, et ce 
qui ef^l d'une civilisation bien entendue, c'est 
qu'il sorte de l'esprit des lois sociales la faculté, 
pour les hommes capables, en quelque classe 
où le ciel les fasse naître, de s'élever à leur 
destinée... 

H. DE Balzac. 



PARTIE PÉRIODIQUE 



LES NUÉES 



(1) 



STREPSIADE.— nuées! c'est 
de TOUS que Tiennent mes 
malheurs, de tous à qui je 
m'étais confié corps et ame... 

L'INJUSTE. — ... Et tu sauras 
délayer de Terbeux projets de 
loi. On te persuadera aussi de 
regarder comme beau tout ce 
qui est honteux et comme hon- 
teux tout ce qui est beau... 

STREPSIADE. — Seraient-ce 
des demi-déesses? 

SOCRATE. — Pas du tout; ce 
sont les nuées du ciel, de 
grandes déesses pour les pa- 
resseux ; nous leur devons tout : 
Ïtensées, paroles, finesse, char- 
atanisme, bavardage, men- 
songe, pénétration. 

STREPSIADE. — Aussi, en les 
écoutant, mon esprit a déployé 
ses ailes. Il brûle de bavarder 
pour des riens. 

Aristophane. 



OU M. BERGERET CONFESSE 

PAR DEUX FOIS 
SA CROYANCE AUX MIRACLES 

On avait longtemps tenu M. Bergeret pour un 
parfait agnostique. On Tavait aimé pour son 

{{) Les Nuéesformeui un répertoire périodique des idées 
confuses, billevesée?, sophismes paresseux et autres chi- 
mères cornues qui traversent Tair de ce temps et l'em 
poisonnent. 



LES NUÉES 507 



pyrrhoaisme sans défaut. Mais la maladie drey- 
fusienne a frappé ses méninges. Et M. Berge- 
ret, dans le même temps qu'il se montrait anti* 
clérical, confesse sa foi à des miracles nou- 
veaux. Il espère, il attend des « changements 
merveilleux » (i). Et le moindre ne sera pas ce 
collectivisme où Ton ne connaîtra plus d'Etat ; 
car, dit-il : 

— Dana ma république Y Etal sera sans désirs^ 
comme les dieux. H aura tout et il n'aura rten. Nous 
ne le sentirons pas, puisqu'il sera conforme à nous, 
indistinct de nous. Il sera comme s'il n'était pas. 

Si ces phrases limpides, qu'on dirait profé- 
rées par la voix de l'harmonieux Ariel, présen- 
tent un sens clair, nous pensons que M. Anatole 
France définit par elles non le « collectivisme », 
en vérité, mais l'anarchie. Et croire comme il le 
fait que dans la cité nouvelle Tordre s'entre- 
tiendra spontanément, que tout s'organisera 
sous le seul effet de la contrainte morale, — 
comme il doit arriver dans une république où 
l'État est indistinct des individus, — c'est con- 
fesser sa croyance au moins intelligible des 
miracles. 

Ce n'est pas le seul que M. Bergeret attende de 
sa cité métaphysique. Il est assuré que, ne 
comptant plus de pauvres ni de riches, on n'y 
verra pas non plus des bons ni des méchants et 
qu'on ignorera les ivrognes parce qu'on ne con- 
naîtra plus les marchands de vins. 

— Papa, demande la jeune Pauline. Je suis 
inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel dans ta 



(l) Monsieur Bergeret à Paris, p. 250. 



508 l'action française 

république ; car tu ne penses pas qu'il vive des fruits 
de son travail? 

— Ma fille^ répond M. Bergeret, je crois ou*il 
CONSENTIRA A DISPARAITRE. Il estdèjà très diminué, 
La paresse^ le goutdurepos, le disposent à Vanéan- 
iissement final. Il rentrera dans le néant avecfad^ 

m. 

Cette réplique à sa curieuse fillette, M. Ber- 
geret raccompagne d'un sourire que Ton devine 
exquis : tel est aussi le sourire des extatiques et 
des visionnaires. Personne ne sera exclu du 
royaume de pureté I Mais les méchants, mais 
les pécheurs consentiront à disparaître et à rentrer 
dans le néant plutôt que de troubler la divine 
harmonie. mystère inefTable ! 

LE VRAI RENAM 

Dans un de ses « Menus-Propos » du Temps 
M. Henry Michel écrivait Tautre jour : 

— Si /avais à choisir entre une statué de Renan le 
représentant à Vâge où il a écrit Caliban et une autre 
le représentant à Vâge ou il a écrit l'Avenir de la 
Science, je crois qus je préférerais celle-ci comme 

PLUS VRAIE. 

Sous le ton léger qu'il affecte et qui lui réussit 
bien mal, notre juif universitaire laisse éclater 
son fanatisme. 

Renan, tout chaud de la fîôvre des défroqués, 
le cerveau embrumé de métaphysique alle- 
mande, met ses restes de religiosité au service 
des mystiques idées de 1848 et écrit un gros 
livre qu'il publie quarante ans plus tard avec un 
sourire. Or la fumeuse idéologie de V Avenir de la 



LES NUÉES 509 



Science^ à peine supérieure à celle de Quinet, est 
devenue aujourd'hui le bien de M. Henry 
Michel ; on ne songe pas à Tempécher de se pré- < 
valoir de cet illustre parrainage. Mais Ton ne 
peut souffrir que M. Michel prétende : « Le 
Renan qui pense comme moi est plv>s vrai que 
l'autre. » C'est proprement du fanatisme. Et nous 
invitons M. Michel à prendre à Y Action Fran- 
çaise quelques leçons de libre-pensée. Car, lors- 
que nous citons la Réforme intellecttielîe et morale, 
ou les Questions contemporaines, ou Caliban, nous 
ne disons pas que l'auteur de ces ouvrages est 
un Renan « plus vrai » que l'autre, mais seule- 
ment qu'il a écrit, en tel lieu, telles choses 
qui appuient ou confirment les idées que nous 
défendons. Renan nationaliste n'esl pas pour 
nous le vrai Renan davantage que le bon Renan, 
C'est Renan lui-même, et qui est en cette 
occasion nationaliste. Et, lorsqu'il ne l'est plus, 
il ne cesse pas d'être pour nous « Renan », tout 
ainsi que les idées nationalistes demeurent 
exactes à notre point de vue quand Renan ne 
les partage pas. Pour être si exigeante et souf- 
frir si peu la discussion et le partage, il faut 
que la n Vérité » de M. Michel soit d'une nature 
bien fragile. 

LE MOT ET L'IDÉE 

Dans son Bloc hebdomadaire, M. Clemenceau 
défend, même contre ses alliés, — avec ce goût 
de l'indépendance qui tient de l'hydrophobie, — 
la pure doctrine dreyfusienne. Voici la contri- 
bution qu'il fournit à Y Histoire de la décomposi^ 



5!0 l'action française 

tion du dreyfusiame m France^ œuvre impatiem- 
ment attendue par nous et annoncée par un 
jeune intellectuel universitaire : 

— Contré Us républicains , Us monarchistes invoquent 
Us principes de cette République qu'ils n'ont cessé de 
prodamer détestabU, et Iss républicains^ empêtrés 
dans Vautorité monarchique, répondent imbécillement 
par la raison d'État, qu'ils ont toujours htmnie et 
qui Uur parait maintenant digne de tout respect sous 
ce nouveau vocable : « l'intérêt supérieur de la Ré- 
publique », c'est-à-dire du mot sans l'idée 

Ce que vaut cette idée, on le sait. Et M. Wal- 
deck-Rousseau a bien éprouvé, comme les au- 
tres, qu'elle rend impossible tout gouvernement 
sérieux et appliqué. 11 suffirait que M. Clemen- 
ceau fût vingt -quatre heures au pouvoir pour 
qu'il renonçât lui aussi à Vidée. Et à travers sa 
Nt4ée il apparaît bien clairement que ce malheu- 
reux visionnaire n'a jamais été « un homme 
politique » malgré ses prétentions, mais tout au 
plus un habile manœuvrier parlementaire et un 
polémiste moins adroit que violent. Ce n'est 
pas chez M. Ranc qu'on trouvera de pareilles 
naïvetés I 

Les « monarchistes », comme il dit, n'en de- 
vront pasélre moins sensibles au juste reproche 
qu'il leur fait. C'est de leur part une tactique 
doublement absurde que de se réclamer'de Vidée. 
Absurde d'abord en doctrine, car ils contrevien- 
nent ainsi à leur raison d'être et démentent 
leur tradition. Et le moment où éclatent à tous 
les yeux les désastres qu'engendrent les théo- 
ries de 89 n'est pas celui où l'on trouve avan- 
tage à s'en déclarer représentant et dépositaire. 



■T-t 



LES NUÉES 511 



Absurde encore pratiquemeot, car, à force de se 
déclarer libérale^ l'opposition convaincra la ma- 
jorité qu'elle ne Test pas, qu'elle ne doit pas 
l'être et qu'elle ne peut plus éprouver le moin- 
dre scrupule de « libéralisme » à conQsquer les 
libertés et à gouverner tyranniquement. 

La Nuée de M. Clemenceau laisse passer deux 
rayons de soleil : l'un nous éclaire sur lui- 
même et l'autre jette sur ses adversaires un 
jour opportun. 

RAYON DE SOLEIL 

M. Charles Seignobos, universitaire protes- 
tant, écrit dans la Revue critique^ au sujet d'un 
ouvrage anglais :The hisiory mgîish démocratie 
ideas in the seventeenth century^ par M. Gooch : 

— Ce sont les républicains de 1648^wx sont les créa- 
teurs de la doctrine libérale du XVIIP siècle, du ré- 
gime représentatif et démocratique du XIX^ siècle. 
Ce sont les Anglais qui ont ouvert les voies àla politi^ 
que fondée sur des prificipes abstraits. 

Il devient donc impossible d'expliquer la Révolu- 
tion comme un accident (i) français , produit du tem- 
pérament français ou de la culture classique. La Ré- 
volution française... n^ est que la continuation delà 
Révolution d'Amérique, qui, elle-même, n^ a fait que 
réaliser le programme politique tracé entièrement par 
la Révolution d'Angleterre. 

(1) Il ne noas échappe pas que ce mot dissimule un 
piège. Mais nous pensons aussi que la Révolution n'a 
pas été un accident et qu'elle vient à son rang dans la 
longue série des séditions soulevées par l'esprit d'anarchie 
et rimagination métaphysique contre Tordre universel. 



512 l'action française 

On n*a jamais dit ici autre chose. Et nous nous 
plaisons à constater Taccord de M. Seignobos 
avec M. Charles Maurras qui a coutume de nom- 
mer les idées de 89 idées suisses^ c'est-à-dire 
étrangères etcontraires à Tesprit français. 

Nous profitons de cette occasion pour rappe- 
ler à M. Seignobos que, dans la préface d'un de 
ses ouvrages, il s'était déclarépour Vesprii occi- 
dental coniv^V esprit oriental. Dans son idée Tés- 
pril occidental était celui de cette Révolution que 
nous devons appeler maintenante anglaise » 
et non plus « française ». Et nous n'appren- 
drons pas à M. Seignobos, qui a dû en trouver 
d'ailleurs la preuve dans l'ouvrage de M. Gooch, 
que les démocrates anglais avaient gagné leur 
délire par la lecture assidue des prophètes juifs 
auxquels on ne saurait contester la qualité d'O- 
rientaux. Vesprit occidental n'a rien de commun 
avec les visions qui, après avoir possédé les en- 
fants du désert, se sont répandues dans le rebut 
des peuples civilisés. La a politique fondée sur 
des principes abstraits » est une chimère orien- 
tale: si M. Seignobos se sent vraiment un 
homme d'Occident, il y devra renoncer. C'est 
la nécessaire conséquence de son rat/on de soleil^ 
qui jette parmi ses idées un jour peut-être bien 
imprévu. 

LE CHŒUR. 



«»»<s/»/w^^<^/w<^w^^w^<»^^» 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



La Becquée, par René Botlesve (éditions de la 

Be\)ue Blanche). 

« Les scènes et les ûgares communes àla famille 
provinciale française qai a élevé les hommes âgés 
aujourd'hui d'environ trente ans » : voilà ce que pré- 
sente dans son livre M. René Boylesve, de qui le 
nom rappelle le voluptueux et joli souvenir d^aven- 
tures amoureuses aux villes de hains ou sur la rive 
des lacs. Mais il a senti se réveiller soudain sa sen- 
sibilité propre de Tourangeau. Chassant les aimables 
visions des îles Borromées, les images de la terre 
natale se sont dressées devant lui. D'un cœur ému, 
il a rapporté les souvenirs de son enfance ; il a 
tracé avec amour et avec art les figures qui avaient 
passé devant ses regards curieux. Rien de puéril pour- 
tant dans ces mémoires d'un enfant, rédigés à l'âge 
d'homme : mais il reste des mystères et des obscu- 
rités d'autrefois, enfin percés à jour, assez de traces 
encore pour donner à ce tableau des mœurs provin- 
ciales le charme des demi-teintes. Il n^y apas, à pro- 
prement parler, de « portraits » dans ce livre. Mais 
les personnages, apparaissant par touches légères et 
successives, se meuvent avec tant de naturel que, 
par TefTet d'un art délicat, leurs silhouettes se pré- 
cisent à la fin sans effort. Tels sont le grand-père 
Pantin, et Philibert, et les vieilles tantes, et tout ce 
monde enfin qui, dans la vieille demeure de Gou- 
rance, attend « la becquée » de la main d'une 
femme active et énergique. C'est une belle figure 
que celle de cette tante Féiicie qui chérit d'un si vif 
amour la terre qui donne la richesse des moissons 



514 l'actiom française 



et des vendanges. En pure Française qai connaît la 
grandeur de son rôle de ménagère et des intérêts 
commis à ses soins, elle sait combien sont sérieuses 
les choses de la vie, et combien elles sont belles 
aussi. Et c'est encore leur souvenir qui l'occupe à 
son lit de mort. Agacée par les dévotes importunes 
en prières autour d'elle : 

Mon petit, crois-en ta vieille tante qui est tout 
près d'aller se faire juger par le bon Bien : ce n'est 
pas vrai, tout n'est pas vain. Leur vanitas vanitatumy 
c'est un charabia de gens qui n'ont jamais été boas 
à rien... Rappelle-toi quand nous nous promenions 
ensemble : tu allais te pencher sur la terre pour 
distinguer le blé tout petit; quelque temps après, 
nous l'apercevions de la route; un beau jour il était 
aussi haut que toi; une autre fois, le vent le cou- 
chait comme si les troupeaux s'étaient vautrés 
dessus, et Je me faisais des cheveux blancs! enfln 
on le voyait battre, au milieu de nuages de pous- 
sière, et on comptait le nombre des boisseaux de 
grain. Est-ce que c'était une plaisanterie? Est-ce 
que nous avions tort d'épier les brins d'herbe dans 
les champs, et de nous intéresser à eux, et de 
croire en eux comme en des amis ? Est-ce qu'ils 
nous ont jamais trompés? Est-ce qu'ils se sont 
jamais lassés de devenir le pain que Fridolin met 
au four? Est-ce que ce pain — que mange Mme Leduc 
comme les autres — est une vanité?... Et nos mou- 
tons? Et nos bonnes bêtes de vaches? Et les jolis 
fromages bleus dont les paysans se nourrissent? 
Des vanités, sans doute? Imbéciles I Moi, mou 
enfant, je remercie le bon Dieu de m'avoir permis 
de voir toutes ces vanités-là renaître sous mes yeux 
tous les ans, bien régulièrement... 

Saine leçon de réalisme que donna aussi avant de 
mourir un des plus grands réformateurs de ce 
siècle, fidèle catholique d'ailleurs. La forte et 
vivante poésie qui la soutient pénètre tout le livre 
de M. Boylesve. La Becquée^ écrite en l'honneur de 



BIBLIOGRAPHIli: 51 



w 



la terre natale, appartient à la meilleure tradition 
de nos romanciers des mœurs. Ces scènes de la vie 
privée d^une ' famille provinciale dégagent un 
charme et portent un caractère de vérité auxquels 
nul Français ne saurait demeurer insensible. 

L'Esprit Juif, par Maurice Muret (Librairie aca- 
démique Peirin et Cie). 

Impartial, sagace et averti, M. Maurice Muret a 
conduit une excellente enquête sur l'esprit juif. 
Incertain d'abord qu'un tel esprit existât, il s'est 
mis à sa recherche. Il a examiné la vie et analysé 
Fœuvre d'Israélites modernes, pris parmi les phi- 
losophes, les poètes, les hommes d'Etat. Et chez 
tous il a retrouvé des traits communs, des ten- 
dances, des aspirations identiques, jusqu'à des 
moyens d'expression presque semblables. En sorte 
qu'il ne peut plus rester de doute sur l'existence ni 
sur la nature d'une mentalité juive. 

Voici Spinoza : et dans VEthique M. Muret dé- 
couvre la pure doctrine de la Kabbale : malgré les 
difTérences qui séparent le panthéisme spinoziste du 
monothéisme hébreu, le polisseur de lunettes fait 
de sa divinité universelle ce qu'était déjà Jéhovah : 
« le support de la loi morale » ; et le Traité ttiéolo- 
gico-polilique est animé de ces aspirations indivi- 
dualistes, égalilaires et démocratiques qui for- 
maient ridéal des vieux prophètes hébreux. Chez 
Henri Heine, ce Nazaréen qui se comptaitbien à tort 
parmi les HellèneSy on retrouve cette même fidélité 
à la tradition judaïque qui venait de trouver son 
expression moderne dans la Révolution anti-fran- 
çaise. Heine est au xix« siècle le modèle de ces 
écrivains juifs qui ont répandu en Europe le cos- 
mopolitisme littéraire, tandis que, mus par leur 
vieil idéal humanitaire, les agitateurs de leur race 
unissaient les prolétaires de tous les pays : la litté- 

ACTION »RA«Ç. — T. IV. 36 



5J0 l'action française 

rature cosmopolite d*un Brandès ou d'un Max Nor- 
dau correspond au socialisme internalional d'un 
Karl Marx. 

L'étude la plus curieuse et la plus forte du livre 
de M. iMuret, la plus démonstrative aussi, c*est celle 
quMl a consacrée à lord Beaconsfield. Sous le mi- 
nistre conservateur il a montré le juif travaillant à 
réaliser le rêve millénaire continûment poursuivi 
par sa race. L'homme d'Etat tory fait une politique 
radicale, où Ton retrouve les idées d^s romans si- 
gne's par Benjamin Disraeli. C'est lui qui donne, ou 
peu s'en faut, le suffrage universel à l'Angleterre 
par le bill de 1867. Et, ministre anglais, il ne cesse 
d'avoir les yeux tournés vers cet Orient où na- 
quirent les chimères qui le possèdent : on sait que 
c'est lui qui, en dépit d'une vive opposition natio- 
nale, (It ceindre à la Reine la couronne d'Impéra- 
trice des Indea. 

Par ses analyses exactes, M. Maurice Muret est 
amené à des conclusions qu'on a déjà exposées 
plus d'une fois dans celte revue même: à savoir 
que l'idéal démocratique et humanitaire, Tidéal des 
vieux républicains n*est pas différent de l'antique 
illusion hébraïque, que la Déclaration des droits est 
la fille du Talmud et de la hagadda, et que l'esprit 
juif est profondément anti-politique. Et tel est sans 
doute l'argument le plus fort qui justifie l'antisé- 
mitisme: un Etat qui se donne pour objet la pros- 
périté nationale, et non le règne de la justice sur 
l'humanité, doit impitoyablement écarter des fonc- 
tions publiques ces hommes qui mettent au service 
des éternelles chimères de leur race un incompa- 
rable génie pratique et un ardent esprit de prosé- 
lytisme et de réalisation. 

La Cathédrale de France, par Jean Baffieh 

(éditions de « la Veillée », 10, rue Perce cal). 
On peut ne pas être d'accord avec M. Jean Baffier 




BIBLIOGRAPUÏE ol7 



sur certains points d'esthétique et ne pas partager 
ses vues sur « l'architecture des Celtes ». C'est notre 
cas. Et cependant Tapologie de M. BafOer pour l'art 
gothique ne peut être lue sans intérêt et sans 
quelque émotion même. Un si violent amour de la 
tradition nationale est admirable et rare. C'est un 
nationaliste d'une espèce peu commune que cet 
a ouvrier sculpteur j> à qui sa seule passion pour 
son art a rendu sensibles les périls de la patrie. 
Les juifs, les protestants et les francs-maçons, qu'il 
appelle les « écumeurs nomades m, lui furent d'abord 
odieux pour leurs attentats à la cathédrale française: 
il les déteste aussi maintenant pour leurs attentats 
contre la France même. Sans m'attarder à discuter 
les théories de M. Baffier, — il aurait tôt fait de me 
traiter de sémite, — je préfère le louer pour la 
solidité de son sentiment français et signaler les 
justes regrets que fait entendre cet « ouvrier » au 
sujet des antiques corporations libres et des fran- 
chises locales abolies par la Révolution. 11 est inté- 
ressant aussi de rapporter que Jean Baffier a été 
vivement attaqué par le journal de l'archevêque de 
Bourges. L'étrange protecteur du « Congrès des 
prêtres », qui a déjà montré combien un démocrate 
chrétien diffère peu d'un protestant, doit être encore 
rapproché de ces messieurs « de l'autre opinion i», 
comme disait Balzac, par ses goûts iconoclastiques. 
c Les prêtres^ selon ce pasteur, n'ont jamais eu (Tari 
à créer. » Ce n'est pas le moindre service que 
M. Baffier aura rendu à la cause nationale que de 
rappeler certains catholiques au respect de leurs 
traditions. 

Jacques Bainvillb. 

Le Directeur politique : H. Vaugeois. 



Le Gérant : A. Jacquin. 



Paris. — Imprimerie F. Levé, rue Cassette, 17. 



Remplir le Bulletin (T abonnement ci- 
joint et V adresser à P Administration ^ 
28, rue Bonaparte ^ en y joignant un 
mandat de \ francs. 



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L ^Action Française 

EST EN VENTE A PARIS CHEZ 

MM. BOUUNIER, 19, boulevard St-Michel. 
BRASSEUR, galerie de VOdèon. 
CHAUMONT, 27, quai St-Michel. 
FLAMMARION, 36, avenue de VOpéra. 
FLAMMARION & VAILLANT, 10, boulevard des 

Italiens. 
FLAMMARION ET VAILLANT, 3, boulevard St- 

Martin. 
FLOURY, 1, boulevard des Capucines. 
LANCIEN, 32, avenue Duquesne, 
LEFRANQOIS, 8, rue de Rome. 
LIBRAIRIE ANTISÉMITE, 45, rue Vivienne. 
MAILLET, 129 bis, rue de la Pompe. 
0. MARTIN, 126, faubourg Saint-Honoré. 
SAUVAITRE, 72, boulevard Haussmann. 
TARIDE, 18, boulevard St-Denis. 
TIMOTEI, 14, rue de Castiglione. 
LAROUSSE, 58, rue des Écoles, 
et dans les principales gares de Paris et de la province. 



LE COURRIER DE LA PRESSE 

BUREAU DE COUPURES DE JOURNAUX 
21, Boiilevird Moatmartre, 21, Paris 

Fondé en iSSO 

Directeur : A. GALLOIS 



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CHEMINS DE FER . 

DE PARIS A LYON ET A LA MÉDITERRANÉE 



^«'^^^^^AAn^^^^^ 



L'hiver à la Côte d'Azur. 

Billets d' aller et retour collectifs de 2° et 3' classes pour familles. 

Du l" au lo novembre 1900, il est délivré par les gares P.-L.-M. 
aux familles (serviteurs compris), composées d'au moins 3 per- 
sonnes, des billets d'aller et retour collectifs pour les gares situées 
entre Cannes (inclus) et Menton (inclus). Le parcours simple doit 
être d'au moins 500 kilomètres. La famille comprend : père, mère, 
enfants, grand-père, grand'mère, beau-père, belle-mère, gendre, 
belle-fille, frère, sœur, beau-frère, belle-sœur, oncle, tante, neveu 
et nièce. 

Le prix du billet collectif est calculé comme suit : prix de 

auatre billets simples pour les deux premières personnes, prix 
'un billet simple pour la troisième personne, la moitié du prix 
d'un billet simple pour chacune des personnes en sus de la troi- 
sième. Les familles composées d'au moins 3 personnes bénéficient 
ainsi d'une réduction de 50 0/0 à partir de la 3^ personne et d'une 
réduction de 75 0/0 pour chacune des personnes en plus de latroi- 
sième, sur les prix du Tarif général. Les billets valables jusqu'au 
15 mai permettent aux voyageurs de s'arrêter À toutes les gares 
situées sur l'itinéraire et desservies par le train utilisé. — Faire 
la demande de billets 4 jours au moins à l'avance. 



Stations Hivernales : XIce, Cannes, Menton, etc. 

Billets d'aller et retour collectifs, valables 33 jours. 

Il est délivré du 45 octobre au 15 mai, dans toutes les gares du 
réseau P.-L.-M., sous condition d'effectuer un parcours simple 
minimum de 150 kilomètres, aux familles d'au moins 4 personnes 
payant place entière et voyageant ensemble, des billets d'aller et 
retour collectifs de l^*y 2* et 3* classes, pour les stations hivernales 
suivantes: Hyères et toutes les gares situées entre Saint-Hapha6l- 
Valescure, Grasse, Nice et Menton inclusivement. 

Le prix s'obtient en ajoutant au prix de 6 billets simples (pour 
les trois premières personnes) le prix d'un billet simple pour la 
quatrième personne; la moitié de ce prix pour la cinquième et 
chacune des suivantes. Arrêts facultatifs. 

Les demandes de ces billets doivent être faites 4 jours au moins 
à l'avance à la gare de départ. 



•"F" 



CHEMINS DE FER DE L'OUEST 



BILLETS DE FAMILLE A PRIX RÉDUITS 



délivrés toute Vannée 



deâ Gares da réseau de l'Ouest 



aux stations hivernales de la Méditerranée. 



^^^^»^^>#»^rfW%^»»^^%^^^» 



Toutes les gares de la Compagnie des Chemins de Fer 
de l'Ouest (Paris excepté) délivrent aux voyageurs se ren- 
dant en famille (4 personnes au moins) aux stations hiver- 
nales suivantes du réseau de la Compagnie P. L. M. ; Agay, 
Antibes, Beaulieu, Cannes, Golfe-Jouan-Vallauris, Grasse, 
Hyères, Menton, Monte-Carlo, Nice, Saint-Raphaël- Vales-' 
cure et Villefranche-sur-Mer, des billets d'aller et retour 
de !'•=, 2'"° et 3°»« classes, valables 33 jours et pouvant 
être prolongés d'une ou de deux périodes de 30 jours 
moyennant un suplément de 10 0/0 par période. 

Pour connaître le montant de la somme à payer pour ces 
voyages, il suffît d'ajouter, au prix de six billets simples 
ordinaires, le prix d'un de ces billets pour chaque membre 
de la famille en plus de trois. 

Ainsi une famille composée de quatre personnes ne 
paiera, aller et retour compris, qu'un prix égal à sept 
billets simples. Cinq personnes ne paieront que Téqui- 
valent de huit billets simples, etc., etc. 



CHEMINS DE FER 

DE PARIS-IYON-MÉDÎTERRÀNÉE 



*MMMMA^MMMM^^hM^«AM^^^WWWV^^ 



VOYAGES A ITINÉRAIRES FAGETATIFS 

EN ALGÉRIE ET EN TUNISIE 



rfW«»W^WW»»«M«0»MWWMMM»W»«<M»<^W» 



Il est délivré pendant toute Tannée, dans toutes les gares 
P.-L.-M., des carnets de l'"c,2« et 3° classes, pour effectuer 
des voyages pouvant comporter des parcours sur les lignes 
des réseaux : Paris-Lyon-Méditerranée, Est, Etat, Midi, 
Nord, Orléans, Ouest, P.-L.-M. Algérien, Est- Algérien, 
Franco- Algérien, Ouest- Algérien, Bône-Guelnnia, et sur 
les lignes maritimes desservies par la Compagnie Géné- 
rale Transatlantique, par la Compagnie de Navigation 
Mixte (C*** Touache) ou par la Société Générale de» Trans- 
ports maritimes à vapeur. Ces voyages, dont les itiné- 
raires sont établis à l'avance par les voyageurs eux-mêmes, 
doivent comporter, en môme temps que des parcours 
français, soit des parcours maritimes, soit des parcours 
maritimes algériens ou tunisiens. Les parcours sur les 
réseaux français doivent être de 300 kilomètres au 
moins ou être* comptés pour 300 kilomètres. 

Les parcours maritimes doivent être effectués sur les 
paquebots d'une même Compagnie. 

Les voyages doivent ramener les voyageurs à leur 
point de départ. Ils peuvent comprendre, non seulement 
un circuit fermé dont chaque portion n'est parcourue 
qu'une fois, mais encore des sections à parcourir dans les 
deux sens, sans qu'une section puisse y figurer plus de 
deux fois (une fois dans chaque sens ou deux fois dans le 
même sens). 

Arrêts facultatifs dans toutes les gares du parcours. — 
Validité : 90 jours, avec faculté de prolongation de 3 fois 
30 jours, moyennant le paiement d'un supplément de 
10 % chaque fois. 

Faire la demande de carnets 5 jours au moins à l'avance. 



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CHEliNS DE FER DE PARIS-LYON-JEOf FERRAMEE 



Voyai^es circulaires A coupons comblnables 

«ur le Réseau P. E<* M* 

et sur les RÉSEAUX P. L. M. et EsL 



^>*%^^^Mf*nnf^^^*^^^^/v^ 



Il est délivré toute Tannée, dans toutes les g»reB du ré- 
seau p. L. M., des, carnets individuels ou de famille pour 
effectuer sur ce réseau ou sur les réseaux P. L. M. et Est, en 
1**,2« et 3e classe, des voyages circulaires à itinéraire tracé 
par les voyageurs eux-mêmes, avec parcours totaux d'au 
moins 300 kilomètres. Les prix de ces carnets comportent 
des réductions très importantes qui atteignent, pour les 
billets collectifs, 50% du Tarif général. 

La validité de ces carnets est de 30 jours jusqu'à 1.500 
kilom. ; 45 jours de i .501 à 3.000 kilom. ; 60 jours pour plus 
de 3^000 kilom. — Facilité de prolongation, à deux reprises, 
de 15, 23 ou 30 jours suivant le cas, moyennant le paiement 
d'un supplément égal au 40% du prix total du carnet, 
pour chaque prolongation. — Arrêts facultatifs à toutes 
les gares situées sur l'itinéraire. — Pour se procurer un 
carnet individuel ou de famille, il suffit de tracer sur une 
carte, qui est délivrée gratuitement dans toutes les gares 
P. L. M., bureaux de ville et agences de la Compagnie, 
le voyage à effectuer, et d'envoyer cette carte 5 jours 
avant le départ à la gare où le voyage doit être commencé, 
en joignant à cet envoi une consignation de 10 fr. — Le 
délai de demande est réduit à deux jours (dimanches et 
fâtes non compris) pour certaines grandes gares 



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Billets simples valables pendant 7 jours : 
f" classe : 43 fr. 23; 2* classe : 32 fr.; 3« classe : 23 rr.25. 

Billets d'aller et retour valables pendant un mois : 
l" classe : 12 fr. 15 ; 2" classe : 52 fr. 75 ; 3* classe : 41 fr. 50. 

Des voitupes à couloir et à compartiments (w. c. et toilette) sont 
mises en set^vice dans les trains de marée de jour et de nuit entre 
Paris et Dieppe. Des cabines particulières sur lei bateaux peuvent 
être réservées sur demande préalable. 

La Compagnie de TOuest envoie franco, sur demande anVaochi e 
des petits guides-indicateurs du service de Paris à Londres.* 

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Action Française 1899, le numéro... 1 fr. 

La collection, reliée (12 numéros) 1 2 fr. 

Henri Vaug^eois, secrétaire-adjoint de la Patrie 

française: l'Action Française..*.... fr. S6 

Maurice Pujo: Après i.*AFFAmE .. . fr. 10 

Daupliin Meunier: Le Mal et le hemé- 

DE ;.. fr. 30 

Copin - Albancelli : la Dictature Maçout- 
NIQUE. . . 1 fr. 50 

Octave Tauxler : De l'inaptitude des Fran- 
çais a concevoir la question juive. O fr. 50 

X***: Une réforme parlementaire, la Mé- 

TRARCHIE t) fr: 50 

X*** : La République chez un peuple Sans . 
ÉDUCATION politique, par un membre de la 
Patrie Française fr . 20 

Xavier de Magallon : Villebois-Mareuil et 
LE Mouvement National, Conférence faite à 
Paris et précédée d'un discours de M. Fran- 
çois CoppÉE fr. 40 

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PARIS, — IMPRIKTERIK F. LBVé, RUE CASSETTE, IL * 






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3* année- — T. IV. — N» 43. V" Àviil 1901 



L Action 



française 

{Remiê bi'mmisyelle] 

SOMMAIRE DU 1°' AVRIL 1901 

Notes Polith^ues : L'Education 
catholique Henri Vaugeois. 

La RÉDEMPTrON d'Isiiael \ 

LaLigi;k t)ES Droits DE i/HoMME {Jules Soury. 
kt le régicide / 

Intellectuels? et Individua- 
listes... C»^'' de Lantivy. 

Les StuviTEuns Charles Maurras. 

Droit divin ou Droits de 
L'IIOMafE"? Léon de Montesquieu. 

La Méditerranée strate - 

, GIQUE (/f«) Robert Bailly. 

Notes de voyage au Sénégal, Lucien Corpechot 

Nos Maîtres: PiebreIUile. ^ 

PARTIE périodique 

Explication (Jac(|nc!« Bainviiie). — Bulletin biblio- 
graphique/ 

PARIS 

BUREAUX DE L'ACTION FRANÇAISE 

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J^ONKEIENTS : Pirit et OépaKamiRts, 10 fr. Etrin^er, 15 fr. 

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La reprocjuction des articles deV Action française est au- 
torisée avec rindication de la source et du nom de l'auteur 






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L'ACTION mANÇAlSE uaraîl le i" e\ 
le 15 de chaque mois. On siiDorme à Paris^ 
28, l'iie Bonaparte. 

M. IIen$(i Vvugkois, Directeur, recevra les 
Mardi, Jeiidi et Samedi, de 2 à 4 heures. 

PRINÛIFAUX COLLABORATEURS 

Paul Bouhgbt, de rAcadémie française. -:-Gyi». 

— JuLKS SouHY. ~ Maurice Barrés. — Charles 

MaUKRAS. — Jules CAl>LALN-COi<TAMBEHT. — 

Maurice Talmeyh. - Maurice Spronck. - 
Hugues Bkbell. —Jean de Mitty. —P. Copin- 
Albancelli — Alfred Duouët. -- Frédéric 
Plessis. — Lucien Cokpeciiot. — Denis Guf- 
BERT, député. — Frédéric Amouretti. — Ko- 
RERT Bailly. — Auguste Cavalier. — Georges 
(inôsjEAN. — Xavier de Magallon. — TuÉo- 
DORE Botrel. -^ Daufihn Meunier. — 1-. dk 

MONTESQUIOU-I^ZENSAC. — LUCIEN MOREAU. — 

Octave Tauxier. — Maurice Pu.io. — L. Mouil- 
LABD. r- Jacques Bainville. — âifred de Poc- 
vouRviLLE. — -Robert Launay. — De Tîiouars. 

— A. Serpu, etc. 

FONDATEUR 

Le Colonel de Villebôis-Makëuil 

mort aa el«aiu|i «rhoiineur 



VIENT DE PARAITRE : 

Al fMSEIL SlIPÉRIEDH 

DE Ll\STRl]CTIOi^ PUBIJOIE 

PAR 

Henri VAUGEOIS 
F^Rix : 20 centimes 



L'Action française 



NOTES POLITIQUES 



Paris, le !•' avril 1901. 



L'ÉDUCATION CATHOLIQUE 



La Chambre nous a offert ce qu'il lui 
plaît d'appeler « un grand débat parlemen- 
taire », sur l'article 14 de la loi contre\ç^^ 
associations. On sait que cet article 14 n'est 
autre que le fameux article 7,conçu et dé- 
fendu par Jules Ferry, et dans lequel se 
symbolisa toute la politique religieuse de la 
troisième République naissante : ils'agissait, 
disait-on, de « neutraliser » l'éducation po- 
pulaire. En fait,(( neutraliser » ou « laïciser » 
signifiait alors, pour les apôtres piétistes 
dont M. Buisson, directeur de l'enseigne- 
ment primaire, était le mandataire favori, 
protestantiser. 

Hier, la question s'est posée à nouveau, et 
tout à fait de môme, entre les mômes adver- 
saires qu'il y a vingt ans. 11 ne s'est agi en- 
core, à parler exactement, que de savoir si 

ACTION PRANÇ. — T. IV. 37 



5âO l'action française 

Ton interdira aux ordres religieux Tœuvre 
très délicate à laquelle beaucoup d'entre eux 
se consacrent, en France comme chez les 
autres nations européennes et civilisées : 
l'éducation des enfants. 

Les ordres religieux sont composés de 
personnes qu'une vocation particulière a 
jetées, dès leur jeunesse, hors de ce qui nous 
semble, à nous profanes^ être beau et bon à 
connaître, à comprendre, à suivre et à épui- 
ser : je veux dire la vie en ce monde, sur 
cette terre difficile et accidentée, parmi des 
hommes épais et des femmes ingénieuses. 

Beaucoup d'êtres bien nés, en tous temps 
et en tous pays, se sont irrésistiblement dé- 
tournés de ce que l'Eglise appelle le siècle, et 
ont rejeté toutes leurs ardeurs vers le Ciel, 
c'est-à-dire vers un monde qu'elles rêvent 
soustrait aux vicissitudes. Et c'est à des per- 
sonnes ainsi détachées de nos préoccupa- 
tions humaines que Ton a souvent jusqu'ici 
confié le soin de préparer les jeunes volontés 
à la lutte ou aux jeux de Texistence. Le ré- 
sultat semble avoir été généralement bon. 
L'éducation catholique, — qu'elle s'adresse 
à des enfants pauvres, obligés de travailler 
de bonne heure pour s'adapter à un métier 
manuel, ou à des enfants riches, encadrés 
d'avance dans des a mondes » ou dans des 
« situations » qui demandent plus de sou- 
plesse que d'énergie, — cette éducation 



NOTES POLITIOUES 521 

moralise et « élève », en somme, les natures 
qu'on lui soumet. Aux riches, plus exposés 
à rester mous et atones, rÉvangile, sévère 
pour leur richesse, souffle quelque ambition 
de valoir et quelque générosité : ils iront à 
Saint-Cyr, aux colonies, ils s'occuperont; — 
aux pauvres, dont Télan n'a pas besoin d'être 
accrUjl'Église enseigne une certaine douceur, 
elle tempère leur force et leur appétit; — à 
tous, le prêtre, au nom de ce mystique « dé- 
tachement » de la terre qui est sa passion 
propre, parle de façon à imposer quelques- 
unes de ces doses d'idéalisme qui constituent 
sans doute la meilleure philosophie pratique, 
et le grain de stoïcisme dont les hommes ont 
besoin comme d'un sel. 

Le christianisme catholique donne une 
discipline. C'est pourquoi il convient, pour 
l'éducation de leurs enfants, aux familles 
françaises contemporaines, qui sont, pour la 
plupart, des familles de mœurs chrétiennes 
de par leur constitution, fondées qu'elles 
sont sur l'idéal accepté d'une union indis- 
soluble entre le père et la mère, et sur le 
respect de toutes les obligations, fonctions 
et hiérarchies conservatrices de cette petite 
société domestique. Mais je sais que M. Léon 
Bourgeois et les auteurs dont il s'est nourri 
— (cela va de Michelet à Tolstoï, en passant 
peut-être par le triste Paul Desjardins, ca- 
tholique troublé et protestant arrêté à mi- 



522 L*ACTIOiN FRANÇAISE 

chemin par un invincible reste de tact 
moral), — je sais que ces messieurs ont rêvé 
une autre religion pour l'école républicaine. 
S*ils luttent contre Téducation catholique, 
c'est qu'ils essaient sincèrement de la rem- 
placer. Quand M. Bourgeois signale avec 
indignation les'^leçons d' « intolérance » 
données par les Frères de la Doctrine chré- 
tienne, leur reprochant de le représenter à 
leurs élèves, lui et ses associés en Maçon- 
nerie et en a: libre-pensée » anti-catholique, 
comme des monstres de perversité, M. Bour- 
geois se sent victime d'une appréciation trop 
sommaire. 11 songe à un certain idéal reli- 
gieux, quoique « laïque n, dont se réclament 
les éducateurs universitaires qu'il a fré- 
quentés, et dont ils attendent tous — depuis 
le très délicat et généreux moraliste Séailles, 
jusqu'au dernier des valets d'inspeclion pri- 
maire, — une excellente action sur les 
jeunes âmes à eux confiées par la Répu- 
blique. 

Or, il ne s'agit pas de savoir si les inten- 
tions de M. Bourgeois sont pures, puisque 
ce que l'on a à apprécier en cette circons- 
tance, ce n'est point le caractère privé de tel 
ou tel apôtre des Droits de l'Homme, mais 
la valeur sociale de l'éducation qu'on essaie, 
comparée à celle que donnent les religieux 
catholiques. 

Il faut, avant de blâmer les rudes simpli- 



NOTES POLITIQUES 523 



(ications historiques enseignées par les 
Frères aux fils du peuple, avant de s'étonner 
qu'ils flétrissent comme immorales, ou, 
comme ils disent, « sataniques », -; ce qui 
signifie exactement : perverses^ — les doc- 
trines de l'école laïque, il faut voir s'ils 
pourraient faire autrement.*:. 

Car c'est une par trop forte niaiserie, et 
dont il serait temps qu'on cessât de nous 
rebattre les oreilles, que cette fameuse 
vertu de Tolérance^ invoquée encore hier, à 
la tribune, par les deux camps. Ce mot 
hypocrite non seulement ne résout rien, 
mais encore permet de ne jamais rien résou- 
dre des difficultés tout à fait redoutables que 
soulève, en ce pays gouverné par l'opinion, 
ou du moins administré au nom d'une opi- 
nion officielle, l'instruction publique centra- 
lisée en un ministère. 

Demander à des prêtres, qui parlent à des 
enfants, de leur enseigner ce que les philoso- 
phes de l'espèce de M. Léon Bourgeois appel- 
lent la tolérance, c'est leur demander de 
développer chez ces enfants, — avides d'ab- 
solu comme tous les êtres d'instinct jeune et 
intact, — un sens des vérités relatives, une 
aptitude à la critique et à l'analyse, un esprit 
historique, en un mot, qui ne saurait orien- 
ter ni nourrir leur caractère. Quelle qu'elle 
soit, la morale et surtout la religion que 
l'on présente à une âme de douze ans doit se 



524 l'action française 

dresser devant elle comme seule vraie, 
comme exclusive et destructive de toutes 
les autres. Ne l'oublions point, c'est au cœur 
qu'il faut frapper à cet âge, et il ne s'agit de 
rien moins que d'y enraciner des règles de 
vie, des lois sociales dont toute la complexe 
et lourde armature ne sera supportée qu'à 
deux conditions : qu'elle apparaisse néces- 
saire, inéluctable, et ensuite qu'elle puisse 
être aimée. Elle ne le sera volontiers que si 
la main qui l'impose a quelque chose de 
souverain, et par conséquent de divin. 

Voilà pourquoi, — si l'on a compris une 
fois l'admirable économie de la discipline ca- 
tholique, et comment toute son efficacité 
pédagogique tient à ce que la Morale (c'est- 
à-dire ce qui doit être) y est révélée comme 
ce qui est ; comment, en d'autres termes, 
l'Idéal n'est alors autre chose que Dieu 
vivant et incarné, se définissant lui-même 
parla bouchedeceux qu'il a instituésunefois 
ses truchements, — voilà pourquoi, si l'on 
a compris tout cela, il est enfantin de prescrire 
à l'Eglise, enseignant dans l'école, une tolé- 
rance quelconque à l'égard du « siècle » et 
de ses fantaisies. 

L'Eglise ne coupera point d'eau le vin 
qu'elle a coutume de verser à ses fidèles. Si 
donc nous avions quelque sérieux sujet d'en 
craindre les effets dans notre société présente, 
il faudrait nous décider à en interdire l'usage, 



f 



NOTES POLinOUES 525 

sans chercher de subterfuges. Et si c'était 
Teau fade du philosophisme protestant et 
libéral que nous prétendissions offrir aux 
Français de demain pour réconfort,, il serait 
utile d*en noter les effets, avant de nous y 
habituer. 

Admettre comme désirable la disparition 
de la morale catholique dans l'éducation 
française, — (et c'est bien là le désir de 
M. Bourgeois et de ses amis), — c'est se 
tromper du tout au tout sur les conditions 
non seulement de notre force, mais encore 
de notre conscience, de notre pensée natio- 
nale : c'est ignorer les fibres réelles, pro- 
fondes, par lesquelles nous communiquons 
avec le reste de l'Europe cultivée, et parlés- 
quelles nous empruntons et nous rendons 
ensuite aux autres peuples de l'énergie spi- 
rituelle. 

Un signe bien visible devrait cependant 
nous avertir : c'est à Paris qu'il faut re- 
garder. Qui donc ne voit que ce foyer, où 
l'intelligence humaine brille de ses lumières 
les plus pénétrantes et les plus douces, les 
plus sensibles, on dirait presque les plus 
sensuelles, est une ville radieusement catho- 
lique ? Comme la vie même de l'un de ses ha- 
bitants, généralement transplanté de quel- 
que province, dont il vint soumettre le visage, 
accentué, à la patine des jours parisiens, la 
Ville s'est arrangée au fil des siècles et com- 



1 



526 l'action française 

posée de charmantes diversités, d'accidents 
pleins d'une grâce obéissante. Et n'est-ce 
point là aussi toute la merveille du catholi- 
cisme, que d'ordonner l'homme réel en le 
laissant vivre, et de ne le contraindre que 
pour l'exalter savamment jusqu'à un point 
de maturité enflammée, où les êtres ra- 
massent toute leur volupté dans le regard 
qu'ils jettent aux choses étreintes, les sa- 
chant absorber, telles qu'elles sont, jusqu'en 
leur source? 

Accroître l'énergie de l'individu, cultiver 
la plante humaine pour qu'elle fleurisse et 
fructifie, voilà ce que le protestantisme, avec 
ses prétentions à TafFranchissement, ne 
réussit jamais à faire chez nous. Trompés 
par le spectacle que nos voisins anglais ou 
allemands nous donnent, en ce siècle, d'une 
belle moisson d'hommes libres et maîtres vic- 
torieux de leur destinée privée, certains pé- 
dants français ont cru devoir attribuer au ca- 
tholicisme, à la contrainte intellectuelle un 
peu minutieuse que ses dogmes imposent à 
ce que les jeunes gens prennent pour leur 
tt raison », l'énervement constaté de notre 
race. On a cru que prêcher la «libre-pensée», 
c'est-à-dire la libre rêverie métaphysique et 
religieuse, pourrait équivaloir à vivifier les 
volontés. De même, dans la famille, on a cru 
que diminuer la sévère distance, la noble 
subordination mise par nos grands -pères 



NOTES POLITIQUES 527 



entre eux et leurs fils, au foyer, équi- 
vaudrait à donner aux nôtres l'initiative qui 
distingue les jeunes Anglo-Saxons. On a re- 
noncé au respect, à l'obéissance; et l'on a 
constaté avec stupeur que le sans-gène du 
gamin de quinze ans n'est point cette initia- 
tive que l'on rêvait, et que le débraillé n'est 
point l'audace. D'une façon tout à fait géné- 
rale, enfin, nous en sommes à découvrir que 
l'absence de règle ne crée point la liberté, et 
que la chute du pouvoir aux mains du peuple 
n'a point rendu au peuple la disposition de 
ses destinées, de son avenir. Soyons donc un 
peu durs aux possédés de cette formidable 
folie morale et religieuse que nous appelons 
la Révolulion française (et dont l'Angleterre, 
un moment menacée, avant nous, par la 
Bible, eut la force de se tirer). 

On devrait comprendre, quand des niais 
échauffés de fanatisme franc-maçon, comme 
M. Léon Bourgeois, viennent défendre contre 
l'Eglise les droits de la raison humaine, 
ce qu'ils entendent par la raison : ce n'est, à 
tout prendre, rien, en eux, que la plus obscure 
et la plus lourde poussée de sensibilité méta- 
physique, exempte de discernement, et que 
l'aspiration la plus tristement dénuée d'objets 
tangibles. La Morale que l'on nous propose 
d'inculquer aux enfants ne diffère pas, en 
somme, — pour quiconque prétendrait 
l'accepter, et la développer dans l'esprit 




o28 l'action française 

même d'où elle procède, — de la morale de 
Jean-Jacques Rousseau : c'est Panarchisme 
deV Emile j à moins que Ton ne se résignât à la 
compléter par le piétisme maussade deKant, 
et à présenter, à de jeunes sensibilités fran- 
çaises, comme aliment et comme tonique, 
l'insupportable viande creuse de Yimpératif 
catéfforiquey du Devoir divinisé. Mais on sait 
assez que cette formule fameuse, trop féconde 
en hypocrisies faciles, ne s'établira jamais 
dans notre peuple. On ne parle pas en France 
du Devoir, quand on sait s'acquitter des 
devoirs qu'implique la vie en société. 

Telles étant nos dispositions nationales, 
historiques, n'est-il pas fort imprudent de 
détruire, dans Técole, cette heureuse combi- 
naison d'expériences accumulées et de pré- 
ceptes hautement autorisés, qui constitue 
l'éducation catholique ? 

Henri Vaugeois. 



mm^^n^^^^^n0^0*^t^*^^^^^^^*^^ 



LA RÉDEMPTION D'ISRAËL 



Nous autres gens de race aryenne, catho- 
liques romains et Français de France, nous 
avons le devoir d'incliner à la pilié envers 
les races inférieures, envers les Juifs surtout, 
dont les mœurs et l'intelligence, si fatales 
qu'elles aient été aux nations chrétiennes et 
bouddhistes où ces nomades ont passé, n'en 
ont pas moins atteint, dès l'antiquité, une 
élévation très remarquable pour des Sémites. 
L'Arabe est même à cet égard resté fort in- 
férieur à son vieux frère de Judée. Mais la 
structure morale et intellectuelle de cette es- 
pèce humaine diffère beaucoup d'avec la 
nôtre, et ce qui assure au Juif le droit légi- 
time de vivre, d'agir et de penser en homme 
aussi longtemps qu'il demeure en son mi- 
lieu, en Judée, devient une peste mortelle, 
un fléau cent fois pire que la mort, pour les 
Slaves, les Germains ou les Français au 
milieu desquels il s'établit et prolifère comme 
un mycélium. 

'Ah! que le saint roi Louis IX avait raison 
lorsqu'il laissait voir ainsi au sire'deJoinville 
le fond de sa pensée et de son âme, de sa 
pensée de roi de France, de son âme de 
chrétien, sur la nature de l'esprit juif: « Aussi 
vous di-je, fist li roys, que nulz, se il n'est 
très bons clers, ne doit desputer à eulz (avec 
les Juifs); mais l'omme lay, quant il oy mes- 
dire de la loy crestienne, ne doit pas def- 



530 l'action française 

fendre la loy crestienne, ne mais de l^espée, 
de quoy il doit donner parmi le ventre dedens 
tant comme elle y peu entrer (1). » [Mémoires 
du sire de Joinville, 27.) 

Les temps sont passés où ce genre d'ar- 
gument, le seul qui convînt alors, puisse 
être employé pour réduire un Juif au silence. 
Ce remède fut-il môme jamais le meilleur? 
J'en doute, car nous savons tous quels gla- 
pissements aigus — qu'on ne comparerait, 
si cette comparaison n'était ici deux fois 
odieuse, qu'à ceux des porcs qu'on égorge — 
ont accoutumé de pousser les Juifs,jene dis 
pas qu'on frappe, mais qu'on menace unique- 
ment, sans songer à férir de « l'espée » ni du 
poing. En France, qui voudrait battre un 
Juif? Tout homme de race aryenne, chrétien 
ou bouddhiste, loin de vouloir la mort ou la 
conversion du Juif, ne désire que lui acheter 
du blé ou des dattes lorsqu'il sera redevenu 
fermier, en sa vieille terre de Ghanaan. Pour- 
quoi faire un crime au Juif de n'ôtre, suivant 
l'expression de Renan, qu' « une combinai- 
son inférieure de la nature humaine »? 

On croyait encore, il y a quelque trente 
ans, que de pures fictions d'ordre politique 
ou religieux, la naturalisation, la conversion, 

(1) V Aussi TOUS dis-je, lit le roi, que nul, s'il n'est très 
bon clerc, ne doit disputer avec eux; mais un laïque, 

3uand il entend médire de la loi chrétienne, ne doit pas 
éfendro la loi chrétienne, sinon avec lépëe, dont il doit 
donner dans le ventre^ autant quelle y peut entrer. » 



LA RÉDEMPTION D*ISRAEL 53t 

avaient la vertu de transformer un Juif en 
chrétien ou en Français, en homme de notre 
race, de notre sang, de notre mentalité hé- 
réditaire. Selon l'Eglise, le baptême fait du 
Juif un chrétien; le Juif converti, quelle 
qu'ait été la raison de sa conversion, devient 
notre coreligionnaire; nous lui devons faire 
place, de bon cœur, dans nos églises et dans 
nos temples. Le Juif d'Allemagne, d'Angle- 
terre ou d'Italie, naturalisé Français, jouit 
légalement des droits civils et politiques de 
sa nouvelle nationalité. 

Mais qui. n'aperçoit que des lettres de na- 
turalité, ou Teau d'un baptême, ne sauraient 
rien changer à la structure héréditaire d'un 
cerveau humain, aux caractères ethniques 
de la race, aux habitudes traditionnelles de 
sentir, de réagir et de penser, bref, à la reli- 
gion et à. la morale, non plus qu'à la patrie 
d'origine de ces Hébreux, dont les pères 
s'établirent dans la vallée du Jourdain?Isra(5l 
défendant son sol, le sol conquis par ses 
pères, contre l'Assyrien, l'Egyptien, le Ro- 
main; Israël inviolablement fidèle aux tradi- 
tions politiques et religieuses de ses rois et de 
son Temple; Israël, indomptable, farouche, 
refusant seul de courber la nuque devant les 
aigles romaines, préférant périr dans les 
ruines fumantes de Jérusalem — Israël est 
une nation héroïque. Ses destins ont été tragi- 
ques. Le vainqueur doit honneur au vaincu. 



532 l'action française 

Aussi bien la lutte fut toujours inégale. 
Les armées romaines rasèrent une citadelle 
de Judée presque inconnue à César; tôt ou 
tard la paix romaine devait s'étendre sur les 
plaines, les lacs et les collines de Judée, de 
Galilée» de Samarie. Salomon Munk, le sa- 
vant orientaliste, écrivait de Rome^ le 26 no- 
vembre 1840, à sa bonne mère Malka, restée 
là-bas, sur les bords de TOder, dans la Silé- 
sie prussienne : a Une triste vue, le ghetto, 
ou quartier juif. Nos coreligionnaires vivent 
là, sous la plus lourde oppression. Ils sont 
exilés dans Tune des parties les. plus misé- 
rables de la ville... Là, on, leur a assigné un 
petit nombre de rues sales auxquelles on ar- 
rive par diverses portes, fermées la nuit. La 
plupart des Juifs se livrent au petit com- 
merce... Près du quartier juif, on voit l'Arc 
de triomphe sous lequel Titus fit son entrée 
à Rome, en revenant après la destruction de 
Jérusalem : sur cet Arc figurent plusieurs 
des Vases du Temple, le Chandelier d'or et la 
Table des pains de proposition. D'ordinaire, 
les Juifs font un détour pour n'avoir point à 
passer sous cet Arc de triomphe. Pourtant, 
tout à l'entour, on voit la vieille Rome en 
ruines... morte, tandis que le Judaïsme sub- 
siste encore et subsistera toujours... (1) » 

Dispersé parmi les nations, Israël conti- 

(1) Salomon Munk. S& yie et ses œuvres, par Moïse 
ScawAD, Paris, 1900. 



[la rédemption d'israel 533 

nua la lutte, lutte séculaire du Sémite contre 
tout ce qui n'est pas sémitique, c'est-à-dire 
Arabe ou Juif, contre l'esprit, la langue, les 
mœurs, les cultes et la civilisation des peuples 
de race aryenne, Hellènes, Italiotes, Celtes, 
Germains, Slaves. Inassimilé, parce qu'il est 
à jamais inassimilable, le Sémite est resté et 
il restera ce qu'il est parmi nous autres Fran- 
çais, Allemands, Anglais ou Russes : l'Etran- 
ger, et cela, en dépit de toutes les naturali- 
sations, de toutes les conversions. Ces fic- 
tions politiques et religieuses ne sauraient, 
je le répète, modifier un atome du cœur de 
granit d'Israël. 

Seul, le nom, l'idéale vision de Jérusalem 
fait encore descendre la rosée dans les yeux 
calcinés du Juif. Or, ceux-là sont-ils donc à 
jamais perdus et dégénérés qui ont conservé 
le don des larmes? Nous ne le croyons pas. 
Israël se souvient ; il aime toujours. « Jé- 
rusalem ! si je t'oublie, j'oublierai ma main 
droite ! » (Ps. cxxxvii,5.) C'est dans cet amour 
de l'enfant pour la vieille mère défunte, dans 
la fidélité aux rites, aux coutumes, à la reli- 
gion des ancêtres, dans la piété de ces déra- 
cinés pour la terre des morts, — pour la 
patrie, — qu'est, selon nous, le signe cer- 
tain, l'annonce et le présage infaillible de la 
future rédemption d'Israël. 

Jules Soury. 



LA LIG VE DES DR OITS DE U HOMME 
ET LE RÉGICIDE 



[Notre illustre collaborateur et maître 
Jules Soury^ de qui nous publions ci-dessus 
V éloquente « Rédemption d'Israël »,« donné 
au Soleil du 1" mars 1901 une importante 
déclaration relative à la valeur morale de 
la période et de la doctrine révolution- 
naires. 

Cette déclaration de principes est, avant 
toute chose, un acte. 

L'Action française avait le devoir de Fen- 
régis trer. 

En voici le texte.'] 

Résolution adoptée par la Ligae, 
daDs sa réuDioa du 25 février 1901 : 

a Considérant que le projet de loi 
sur l'extradiLion, qui a été déposé au 
Sénat par le garde des sceaux, mi- 
nistre de la justice, exclut le régi- 
cide des crimes politiaues... 

<( Le Comité central de la Ligue... 
proteste contre l'innoTation proposée 
par le garde des sceaux, h 

Il y a, dans l'histoire de la France, des 
temps d'une hideur morale plus hideuse en- 
core que ceux-ci, il y a une époque plus in- 



LA LIGUE DES DROITS DE l'hOMHE 535 

fâme que la nôtre, que celle des massacres 
d'Arménie et de Chine par les Musulmans et 
par les Chrétiens : c'est la fin de ce dix-hui- 
tiôme siècle, où les Français redevinrent pro- 
prement des Pithéciens,des singes cyniques 
et malfaisants; c'est l'ère nouvelle de cette 
France moderne qui devait finir à Sedan ; 
c'est l'âge des meurtres et des assassinats ju- 
ridiques, de la captivité et de la mort sur 
Téchafaud du roi Louis XVI, de la reine 
Marie-Antoinette et de Mme Elisabeth de 
France, du pillage des églises et des monas- 
tères, de laspoliation du clergé, du vola main 
armée des personnes et des propriétés,crimes 
décrétés par les lois, sanctionné» par les As- 
semblées nationales d'un peuple de sauvages 
ivres, ivres devin et de luxure; c'est la Ré- 
volution française. 

De ces mornes abîmes de ténèbres et de 
corruption, où devait disparaître, avec sa 
tradition et ses gloires, ce que le monde avait 
appelé la civilisation française, sortit la 
a Déclaration des Droits de l'Homme et du 
Citoyen ». 

Jules Soury, 

Directeur d'Ëtudes 
à l'Ecole pratique des Hautes Etudes 
à la SorboDue. 



ACTI07I FRANC. — T. IV. 38 



INTELLECTUELS 



I 
r 

! 
i 



ET INDIVIDUALISTES 



En dépit des tentatives d'accaparement dont il 
fut l'objet de la part des dreyfusiens, le mot 
(( intellectuel » -demeure à la fois un vocable 
bien français et l'expression d'une idée très 
haute. A notre sens, il désigne plus qu'un ama- 
teur délicat des plaisirs de l'esprit, Thomme à la 
recherche d^ la vérité dans toutes ses manifes- 
tations et sous tous ses aspects. 

L'intellectuel digne de ce nom pourra donc 
être un fervent et un passionné (car il serait 
étrange qu'il ne s'enthousiasmât pas pour une 
cause dont il embrasse mieux la beauté); en 
fait, il tend chaque jour à le devenir davantage, 
à mesure qu'il se dépouille de l'éclectisme de 
parade oii s'enferma trop longtemps son dédain. 

C'est que l'heure est grave pour le monde et 
pour la patrie. La crise des idées a plus que 
jamais, dans les mœurs, une terrible répercus- 
sion, tout annonce une lutte acharnée où le dé- 
sintéressement serait un crime et la mollesse 
une lâcheté. 

Mieux qu'ailleurs on l'a compris à cette Action 
française^ dont le sympathique directeur fit 
preuve avec tant d'éclat de franchise et d'éner- 
gie. On y a compris aussi que la résistance na- 






I 



INTELLECTUELS ET INDIVIDUALISTES 537 

tionale ne sera féconde qu*autant qu'elle s'ap- 
puiera sur une doctrine et Ton y a tenté, non 
sans succès, de dégager la doctrine de la contin- 
gence des faits. 

La méthode inductive a donné déjà de remar- 
quables résultats on permettant à des esprits 
robustes de remonter le courant des préjugés 
révolutionnaires. Par elle, un Maurras, en méri- 
tant Tépithèle topique de a politique réaliste », 
a reconstruit, sur les besoins modernes et les 
traditions séculaires, l'édifice de la monarchie 
nationale. 

Dans l'ordre politique, les intellectuels ont 
donc serré de près le problème de l'avenir et 
hâté sa résolution; de telle sorte qu'on leur 
oppose aujourd'hui moins des convictions que 
des préférences. 

Il n'en est pas encore ainsi dans l'ordre 
moral et dans Tordre social, dont 1 importance 
ne saurait leur échapper,'puisqu'ils ont engendré 
historiquement Tordre politique et lui demeu- 
rent étroitement unis. 

Ici, nos amis de V Action française me permet» 
tront de formuler toute ma pensée, dût-elle leur 
sembler nouvelle, car il est indispensable pour 
s'entendre de poser sans réticences les termes 
de la discussion. 

Par leur éducation, par la culture intensive et 
les qualités mêmes de leur esprit, les intellectuels 
semblaient destinés à rester des individualistes. 
Il a fallu le cri déchirant de la patrie pour arra- 
cher ces représentants d'une humanité supé- 
rieure à leurs sereines contemplations, faire 
vibrer le cœur du citoyen plus fort que la sensi- 



538 l'action française 

bilitéderartiste, que la curiosité du psychologue 
ou du savant. Brusquement leur est apparue 
la vanité de Tétude égoïste et la fausseté des 
dogmes de 1789 dont le libéralisme aboutissait 
k Tapothéose de la trahison. 

Gomme la nature impose à tout ce qu'elle 
engendre des lois aussi sages qu'harmonieuses, 
il s'ensuit que la société est régie par des lois 
supérieures et formelles que les constitutions 
n'ont pas le droit d'entraver, mais le devoir de 
maintenir. 

Dans la détermination de ces lois, les réalistes 
dégageront les notions du Bien et du Mal et, 
s'élevant plus haut encore, seront obligés de 
définir les délicates limites de la Justice et de la 
Charité. Ils proclameront ainsi l'existence et les 
droits de la morale sociale, dont la négation fut 
la cause des crises de TËtat moderne en même 
temps que de son impuissance. 

C'est d'abord dans l'ordre économique, c'est 
ensuite dans l'ordre moral (car leur méthode les 
amènera forcément à passer de l'un à Tautre), 
que nous verrons à l'œuvre les intellectuels 
pour rhonneur de leur doctrine et, lorsque 
celle-ci se sera rencontrée avec la doctrine sécu- 
laire de l'Ëglise, pour Thonneur aussi de nos 
convictions catholiques. De la nécessité d'une 
morale unique pour les peuples et les individus, 
ne doit-on pas conclure en effet à la nécessité 
d'une religion universelle, pour peu que l'on 
remarque le fait universel de l'existence d'une 
religion et celui de l'acceptation, au moins théo- 
rique, de la morale chrétienne par tous les 
peuples civilisés ? 



INTELLECTUELS ET INDIVIDUALISTES K39 

Le dernier argument de Tindividualisme phi- 
losophique contre la logique de l'expérience est 
celui-ci : La religion est une affaire de con- 
science. Nous vous raccordons bien volontiers 
si vous entendez par là que votre conviction ne 
vaut qu'autant que votre bonne foi, mais nous 
protestons énergiquement si vous prétendez 
qu'au point de vue religieux tout peut demeurer 
personnel. 

Sansdoute,Ia conscience d'un homme ne tend 
pas moins à l'absolu que celle de l'humanité, 
mais l'une est sujette à l'erreur par ignorance 
ou par passion, l'autre demeure infaillible 
parce qu'identique en ses manifestations les 
plus profondes comme en ses aspirations les 
plus hautes. Nul n'a donc le droit de conclure 
contre elle des principes aux dogmes, de la 
Morale à la Religion. 

Ainsi l'exige pour l'harmonie du monde la 
Vérité intégrale qui manifeste aux catholiques 
une lumière indéfinie et procure la paix du 
cœur avec toutes les joies de l'entendement. 

Les intellectuels comprendront mieux que 
personne que ce résultat vaut bien la soumission 
de la Raison à la Foi, aux pieds de laquelle sa 
marche normale l'aura conduite. 

Comte de Lantivy. 



0t^^^0^^^^^*^^^0^0*0*^9^0^0t0*^m^^0Ê 



■~1 



LES SERVITEURS 



[Les Serviteurs^ de notre collaborateur et ami 
Charles Manrras, recueillis, il y asept ans, dans son 
petit volume de contes philosophiques, le Chemin 
de Paradis (Paris, Gaimann Léry, 1894), datent, ainsi 

3u'on le verra, d'une dizaine d'années. L'extrême 
iffusion de la philosophie de Nietzsche dans les 
pays de langue rrauçaise donne aujourd'hui un in- 
térêt particulier à ce « mythe » des Serviteurs, conçu 
en dehors de toute influence nietzschéenne. 

Les contes du Chemin de Paradis étaient com- 
mentés dans une préface explicative et complétés 
par des notes en appendice. Nous découpons dans 
ces notes et dans la préface les éclaircissements 
nécessaires.] 



PRÉFACE 
A Frédéric Amouretti. 



Cet insensé désir d^ élever toute viehumaine 
au paroxysme y c'est le fond de V erreur mo- 
derne qui ôte la paix de tout cœur. Si vous 
doutez qu^elle ait de même dégradé les 
esprits^ voyez le culte qu^elle a su faire ren-^ 
dre à la Liberté, Vous n^entendrez louer 
nulle part l* Unité des consciences^ cette 
excellente condition de la prospérité publi- 



LES SERVITEURS 541 



que et de V ordre privée sauvegarde des fai- 
bleSy défense des inquiets^ forte discipline 
des forts ^ et qui méritait bien qu^onla payât 
de temps en temps du prix de quelques lar- 
mes accompagnées de cris^ même Œun peu 
de sang verse. Tout le monde l'oublie ; c'est 
à la seule Liberté de conscience que vont 
aujourd'hui tous les vœux. Le droit sens V ad- 
mettrait encore^ si Von se contentait de res- 
pecter en, celle-ci un effet naturel, consacré 
par l'Histoire, de la mollesse et de l'incurie 
de nos pères, trop lents à se garer de vains 
fauteurs de nouveautés. Mais est-ce jamais 
sur ce ton qu'on nous la recommande ? On 
vante à haute voix cette force exécrable de 
dissolution et de ruine ainsi qu^un bien tout 
positif un gain précieux, une sorte de con- 
quête suprême des âges : comme s'il était 
rien de louable et de beau en soi dans la 
division des idées et le désaccord des doc- 
trinesl — Conception immonde aux yeux du 
poète et tout a fait absurde au point de vue 
du logicien. 

Telle est pourtant la conception et V amour 
des tètes modernes. Elles se plaisent aux 
agents de désordre et de confusion. Et ce 
plaisir est vil au-delà de toute parole. Il nous 
faut le laisser aux vils comme leur propre 
marque. Voilà plusieurs années que f ex- 
prime ce sentiment (1). 

Je ne crois pas que le cours des choses 
m'ait pu contredire. Rien ne sera trop cher 



(1) Voir la DOte des ServUeurs, page 562. 



542 l'action françaisb 

pour revenir de Vanarchie où nous vivons 
aux accords et à la beauté. S'il apparaît^ en 
calculant de justes équilibres^ qu'il faille 
que quelques-uns^ souffrent ou servent^ la 
pensée de souffrir ou faire souffrir ni celle 
de faire servir ou de servir ne sauront 
alarmer une bonté sincère ni choquer d'or^ 
gueil bien placé. 

En segre corz e en senrir 
Metz tost son percaz e sa renda. 

A suivre cour et à servir 

Il mil tous ses soins et son bien (1). 

Voilà comme nos vieux romans peignent 
le parfait chevalier et l'amant idéal : c'est 
que l'univers apparaît à l'amant^ au héros 
aussi bien quausage, sur un type d'immense 
réciprocité de services, pour si peu qu'ils y 
jettent un regard naturel et pur. 

Vous avez lu /'Histoire d'une servante. 
Lamartine n'a rien écrit de plus touchant. 
Mais le pathétique du livre, c^est surtout^ à 
mon senSy Vétat du cœur du vieux poète 
divisé entre ses chers fantômes de liberté et 
les clartés de son génie. Le goût de sapau- 
vre servante pour ce qu'elle appelait naïve- 
ment « rendre service » lui semble tantôt 
une merveilleuse effusion des grâces du 
ciel, tantôt le pli avilissant de serviles héré- 
dités. Pas une heure il n'a osé s'arrêter à 
cette pensée^ qui lui est venue cependant, 
que la bonne femme suivait d'abord sa 
volupté et que, de l* humble coin de son foyer 

(1) Comparez la belle devise de Persigny : Je sers. 



LES SERVITEURS 543 



de ceps de vigne, elle observait la loi qui fait 
obéir les étoiles, 

Cest servir^ en effets qui est le premier 
dans les cœurs. Bien que la rencontre en 
soit rare^je ne conteste point l'appétit de 
l'indépendance^ l'erreur belle et féconde 
dont quelques hommes sont aveuglés comme 
de leur sang. Mais la plupart ne réprou- 
vent à audun degré, si ce n'est comme sugges- 
tion et imitation machinale^ ce qui est 
encore servir. Bien mieux^ ces suggestions 
ont fait de récentes misères que nous avons 
eues sous les yeux : combien d' esclaves-nés 
de notre connaissance retrouveraient la 
paix au fond des ergastules d'où U Histoire 
moderne les a follement exilés ! 

Mourant de lâche inquiétude et pourris 
d'une élégiaque vanité, encore faudrait-il 
que l'on nâtdt pour eux ce bienfait du car- 
can^ ou les verrons-nous parvenus en un état 
si avancé de décomposition que leur chair 
en lambeaux empoisonnerait les murènes. 

Je présume qu'on évitera d'objecter à ceci 
le christianisme. La chaîne d'idées que 
j'expose est très suffisamment païenne et 
chrétienne pour mériter le titre de catholi- 
que (1) qui appartient à la religion dans 
laquelle nous sommes nés. Il n'est pas 

(1) Ceci est l'illusion de la yingt-cinquiôme année. Le 
catholicisme est un doçme. Il ne prête ni aux mélanges 
ni à la fantaisie. Dans Tes temps héroïques de la science 
grecque, ceux qui s'y distinguèrent prenaient d'abord le 
nom^ de saçes. Un peu plus tard, la modestie leur imposa 
de s'en tenir au nom d'Amis de la sagesse. Les sentiments 
exposés ci-dessus ne sont qu'amis du catholicisme : ils 
en sont les amis très fermes, {fiote de 1901.) 



544 L*AGTION FRANÇAISE 

impossible que j'aie heurté chemin faisant 
quelques passâmes delà Bible, mais je sais 
a peine lesquels. D'intelligentes destinées 
ont fait que les peuples policés du sud de 
l'Europe n'ont guère connu ces turbulentes 
écritures orientales que tronquées, refon- 
dues j transposées par l'Eglise dans la 
merveille du Missel et de tout leBréviaire : ce 
fut un des honneurs philosophiques de 
l'Eglise, comme aussi d'avoir mis aux ver- 
sets du Magnificat une musique qui en 
atténue le venin. Je me tiens a ce coutumier, 
n'ayant rien de plus cher, après les images 
d'Athènes^ que les pompes rigoureuses du 
moyen-âge, la servitude de ses ordres 
religieux, ses chevaliers, ses belles confré- 
ries d'ouvriers et d'artistes si bien organi- 
sées contre les humeurs d'un chacun, pour 
le salut du monde et le règne de la beauté. 
Ces deux biens sont en grand péril depuis 
trois ou quatre cents ans et voici qu'on 
invoque, au secours du désordre, le bizarre 
Jésus romantique et saint-simonien de 
mil huit cent quarante. Je connais peu 
ce personnage et je ne l'aime pas. Je ne 
connais d'autre Jésus que celui de notre 
tradition catholique^ « le souverain Jupiter 
qui fut, sur terre, pour nous crucifié (l) ». /e 
ne quitterai pas ce cortège savant des Pères, 
des Conciles^ des Papes et de tous les grands 
hommes de l'élite moderne pour me fier aux 
évangiles de quatre juifs obscurs... 

(i) ... sommo Giove 

Che fosti *n terra per noi crucifisso! 

Dantb, Pg. VI, 118, 119. 



J 



r 



« LES SERVITEURS 



<i Les chefs combattent pour la vic- 
toire; les soldats pour les chefs. 

Tacite. 

<f C*eBt de manquer d'énergie et de ne 
savoir où s'intéresser que souffre le 
jeune homme moderne. 

Maurice Barras. 



« A mon cher maître Anatole France 

I 

1. Cri ton descendait chez les morts. Il souriait 
de la lamentation des pleureuses que les brises 
d*Âttique lui portaient par lambeaux : « Hélas ! 
pauvre Crilon! tu perds ta femme, tes enfants! 
Tu perds la douce Athènes. Tes centaines d'es- 
claves ne te serviront plus de rien. Qui aura 
soin de toi? » Devenu une ombre subtile, il 
souriait de ces propos et s'enfuyait légèrement; 
car n'estil pas vrai que le sage emporte avec 
soi tout son bien ? 

2. Plus pâle que la Lune, Mercure se levait 
sur les collines empyrées. Son vol guidait vers 
Toccident une foule d'ombres en larmes.En vain 
secouait-il les boutons laiteux du moly qui dis- 



« 



546 l'action française 

sout les enchantements ; toutes les âmes étaient 
pleines du sortilège de la vie. De quelque pla- 
nète sauvage qu'on les eût délivrées, le regret 
les chargeait et les retardait. Mais un vent de 
curiosité secondait les pas de Griton. Il aurait 
égalé le fils de Jupiter si sasandale, tout-à-coup, 
ne se fût détachée. Elle roula dans un fossé, sur 
le bord du chemin céleste. Il fallut que Criton 
courût en boitant la quérir et s'agenouillât sur 
la route pour rétablir les bandelettes autour de 
la cheville. Gela le mit en grand retard. Et 
comme il se hâtait, Mercure lui montra quelles 
taches de boue pendaient à son manteau. Il dut 
les secouer lui-même et ses pas furent moins 
légers. 

3. Il songeait, en effet, qu'un enfant acheté 
àlhèbesraccompagnait naguère,ayant soin des 
étoffes, des courroies, des sandales; ce gracieux 
serviteur était à présent mort pour lui. Cette 
idée Tattrista; ce qui le fît sourire de nouveau : 

— Les vivants m'appellent un mort. Aussi 
sont-ils morts à mes yeux. 

Getle méditation lui apparut riche de sens. Il 
désira la commenter sur ses tablettes. 

— Ça I dit-il, qu'on recueille les phrases que 
je dicterai. 

4. Mais Griton éclata de rire. Parmi les om- 
bres taciturnes, il avait parlé seul comme on fait 
dans les rêveries. Il s'était vu en ce moment 
environné des secrétaires qui excellaient à con- 
server les finesses de sa pensée. 



LES SERVITEURS 547 



L'un, natif de Sicile, distinguait les rôves du 
maître aux replis de son front. L'autre ramenait 
sur sa langue les mots ailés et délicats, s'ils ve- 
naient à la fuir. Privé de ses auxiliaires, TAthé- 
nien gémit. 

— Par Diane ! il serait sage d'immoler aux 
mânes du maître ses esclaves les plus utiles. 
Quelle disgrâce insupportable de descendre 
seul aux enfers ! 

5. Mercure, se tournant: 

— Màne, dit-il, ne te plains point. Tu fus 
d'un siècle fortuné. Mais si un grammairien 
t'a instruit aux lettres, lis les promesses que 
contiennent les tables du Destin... 

Les murailles du monde venaient d'être fran- 
chies. Sur leur façade flamboyante le doigt de 
Mercure montrait des lettres sacrées. Rien ne 
se fait dans l'univers qui n'y soit figuré d'avance. 
Criton lut en courant : 

Un christ hébreu viendra au monde^ rachètera 
Vesclave et^ déposant le fort du trône, placera les 
premiers plus bas que les derniers, pour que sa gloire 
soit chantée dans la vie éternelle, 

6. a Criton » pour les Grecs signifie un 
esprit juste et un sens droit. C'est pourquoi il 
fut affligé de cette prédiction : il entrevit l'âge 
de fer. Il aperçoit des temps oCi tout homme, 
maître de soi, réduit à sa seule vertu, glisserait 
sur la terre seul et muet parmi des ombres. Sa 
raison indignée l'abandonna quelques ins- 
tants. Il alla aux imprécations comme un bar- 



SIS l'action française 

bare pris de vin. Mais presque aussitôt il rougit 
de ces mouvements. 

7. — Hélas ! soupira-t^îl, cela n'aurait jamais 
été si j'avais eu auprès de moi mon petit bouffon 
d'Ethiopie. Par des quolibets et des coups je 
dispersais sur lui l'impatience de mon humeur. 
Il dansait et je le battais. Je le blessais parfois* 
Sa grimace apaisait mes fibres. Ainsi se pur- 
geaient mes passions. Ce bel enfant me rendait 
digne des mythes de Platon et des poèmes de 
Ménandre. Hélas 1 sans ce ministre de ma tran- 
quillité me voici devenu mon souffre-douleur. 
Chose horrible à songer! mes colères me sont 
fâcheuses. N'ayant que moi autour de moi, je 
me prodigue des soufBiets comme un person- 
nage de comédie... 

8. On était arrivé à l'onde du Styx. Elle 
murmurait tristement. Cri ton jeta les yeux sur 
cette glace de ténèbres. 11 s'y aperçut bien, mais 
eut peine à se reconnaître. Et quelle Athénienne 
eût reconnu dans ce reflet le céleste Crilon^ 
délice et honneur de la ville? En peu d'heures, 
l'inquiétude, la fièvre, le souci, avaient troublé 
ses traits; son teint devenu rouge sombre com- 
mençait à être étoile des pustules légères qui 
témoignent d'acres humeurs. Yeux contractés, 
sourcils crispés, les deux coins de la bouche 
baissés amèrement, il se trouvait horrible et 
n'osait plus un mouvement. Mais il se regardait, 
se lamentant de ne pouvoir être englouti, comme 
Narcisse, en ce miroir digne de lui. 



LES SERVITEURS 549 



9. Deux fois le vieux Caron lui avait ré- 
claoïé Tobole. Comme il ne bougeait pas, le 
nocher lui donna de son aviron dans les reins. 
Il reçut de nouvelles plaies pour sa noble 
lenteur à sortir de la barque. 

— Cela est triste, dit Criton, et cela' est trop 
dur l J*ai perdu ma beauté et la souplesse de mes 
membres. Il me reste un peu d'élégance : il me 
faut en souffrir aussi. 

Heureusement, il se trouva que Minos avait 
Tâme bonne. Ce dieu le fit conduire sans retard 
aux Champs Elysées. 

II 

iO. Aussi loin que couraient ses yeux, il 
vit s'étendre une campagne tapissée des Ûeurs 
qu'il aimait. Le jour naissait du sein des brises. 
Il s'échappait aussi de la cime des plantes. Le 
visage des bienheureux était pétri d'une lumière 
et les cercles qu'ils dessinaient sur des collines 
de gazon avaient des lignes harmonieuses, ainsi 
que d'un beau corps distribué en cent personnes. 

il. Et Criton vit ce qu'il aimait plus que 
toutes les fleurs : dans un ciel admirable, que 
l'éclat du soleil eût souillé comme un noir nuage, 
les neuf Muses, les trois Charités chantaient aux 
pieds de Jupiter. Leurs voix, leurs mouvements, 
répandaient la sérénité. Mais Criton était las. Son 
corps, ses vêtements, ne cessaient point de lui 
peser. 



550 l'action française 

— J'aurai le temps, dit-il, d'écouter ces belles 
déesses. Prenons quelque repos. 

Il souhaita de se baigner. Dans un bouquet de 
myrtes et de lauriers-roses en fleur, cinq ou 
six jeunes fleuves élevaient leurs cornes dorées 
et leurs couronnes d'épis mûrs. Ils jouaient sur 
l'onde tremblante, épanouie, qui respirait les 
puretés originelles. Il se glissa de leur c<)té et 
prit soin de se dévêtir. 

12. Mais il avait compté sans les agrafes et 
les noeuds qui abondaient par sa tunique et tout 
son vêtement. Ayant rompu plus d'une éloff'e 
précieuse, il se découragea. Il se coucha sous un 
peuplier où voltigeaient des flammes pures, mu- 
sicales comme le vent. Cette harmonie le ba- 
lançait. Une demi-félicité lui vint. Mais, en son- 
geant qu'il était seul, il se retenait de la prendre ; 
il n'osait y ouvrir son cœur dans la crainte de le 
blesser. Car il n'avait personne en qui pût se 
répandre l'excès de ses plaisirs. Il s'assoupit 
ainsi. Des années infinies ne le tirèrent point de 
ce rêve agité et des siècles coururent,tandis que 
l'asphodèle lui tissai t des colliers et desbracelets. 
Sa chevelure s'impliquait de lierre et de volu- 
bilis. 

13. Une voix l'éveilla : 

— Crilon, mon seigneur ! 

Avant qu'il se fût retourné, le bon Androclès 
paraissait, menant une troupe joyeuse. An- 
droclès,aux maisons d'Athènes, régissait le bien 
de Criton. Etant le meilleur des esclaves,il corn» 



LES SERVITEURS 551 



mandait aux autres. Ceux-ci venaient de le re- 
joindre comme leur chère destinée. 

Tous riaient et pleuraient. Tous chantaient, 
agitaient les bras et s'étreignaient les uns les 
autres, 

— Amis, le maître est retrouvé. 

14. Vers les étangs, les fleuves et les mers 
qui brillaient au bout de la prairie divine, 
partaient des messagers pour ramener les ser- 
viteurs qui erraient encore en cherchant la 
trace du maître enfui ! Et tous accouraient 
hors d'haleine. La beauté des ombres heureuses 
avait failli laisser leurs fronts, tant leur erreur 
infructueuse les avait affligés. Criton reconnut 
un berger corinthien qu'il avait mis en croix 
contre la justice. 

— Tu ne m'en veux pas ? lui dit-il. 
Mais Tesclave fondit en larmes. 

— Seigneur,ilte fallait que je souffrisse jusqu à 
la mort. Et je ne m'y refusai point. Bien ou 
mal, je m'enacquiltai. Mais toi, pourquoi nous 
laissais-tu ?Ma douleur commença quand je ne 
sus que faire ni de qui prendre les souhaits. 

15. Tous disaient des choses semblables 
ou leur visage l'exprimait. Peu à peu la satis- 
faction rappelait sur leurs joues les beautés 
anciennes. Criton se fit délier des chaînes fleu- 
ries. Il se levaet, gravissant un mamelon, s'assit 
commodément à la cime. Androclès se tint près 
de lui avec les secrétaires. Plus bas, les musi- 
ciens munis de flûtes et de lyres et d'autres 

ACTION FRANC. — T. IV. 39 



552 L ACTION FRANÇAISE 

instrameûts. Au rang inférieur, pareils au fon- 
dement d'une pyramide, les esclaves sans nom- 
bre qui ont soin des jardins, des vivres, des 
habits. Sans nuire à l'harmonie qui s'établis- 
sait de la sorte, ces derniers serviteurs mon- 
taient et descendaient suivant leurs divers mi- 
nistères. Ils apportaient T'eau d'émeraude, la 
transmettaient, lavaient les membres du sei- 
gneur, où des éponges odorantes étaient ensuite 
promenées, offraient sur des plateaux les fruits 
d'Hespérie, les coupes d'huile vierge et les 
carafes de nectar. Sous des chapelets de vio- 
lettes, les danseurs ondulaient, les bouffons 
tendaient leur échine et Griton, du bout de 
l'orteil, daignait y imprimer des gourmades 
distraites; une pleine félicité les couronnait 
alors. De tant de serviteurs, il n'en était pas un 
qui n'eût les yeux fixés sur la prunelle de Gri- 
ton. Mais le front de Griton était dressé en ce 
moment dans le voisinage des astres, et son 
regard plongeait où la vue des esclaves ne pou- 
vait pénétrer, vers la couronne des étoiles, 
des belles muçes et des dieux. 

16. — Selon les rangs, les conditions, les 
dignités dont tu nous pares, Griton, nous regar- 
dons vers toi et, se formant à ton modèle en qui 
le ciel est réfléchi, chacun de nous atteint le 
genre de beauté que Jupiter lui désigna, 6 demi- 
dieu, près de la tienne. 

Tel était le chant des musiques et, par sa 
belle architecture, du rythme gracieux des atti- 






LES SERVITEURS 553 



ludes mutuelles, toute la maison de Criton. 
accompagnait ces voix. 



III 



17. La présence du maître fit même qu'Ândro- 
clès discourut avec Tabondance d'un sage. 

— Plus d'une fois, seigneur, il nous vint 
pendant notre vie des désirs d'affranchissement. 
Insensés, nous croyions que la liberté tenait à 
l'absence du maître I Ta douce autorité nous 
apparaissait un fardeau. Cependant tu nous 
employais, toi, Taimé des Muses ; tu le daignais I 
Tu guidais nos pensées suivant les formes de 
la tienne par où le monde s'épurait. Si nous 
vivions à ton profit, tu te vouais toi-même aux 
grands dieux qui portent des voiles. Nos pieds, 
nos mains et nos épaules te servaient d'esca- 
beaux; mais quand les célestes faveurs descen- 
daient t'inonder, une rosée mystérieuse inon- 
dait notre front et tous s'enivraient de ta joie. 

18. « Hélas I toi disparu, ces fontaines se 
desséchèrent. Nous ne connûmes plus de reli* 
gion ni d'art. Car lequel d'entre nous eût touché 
sans mourir ces divinités fortes, éternelles et 
belles, qui sont maîtresses d'harmonie et prin- 
cipes de vie? Nous sentîmes que notre cœur 
était tombé à notre charge. Sur la rive du Styx, 
Caron me frappa durement; car tu n'étais point 
là pour me faire comprendre qu'il était temps 
de s'embarquer. Devant Minos, plusieurs s'accu* 



554 L* ACTION FRANÇAISE 

sèrent Tan Tautre pour se défendre : « Allez! » 
dit le juge des mânes, «ayant servi Griton, vous 
» échapperez au Gocy te. Mais cessez de vouspro- 
» diguer un aussi commun déshonneur. » Ainsi, 
Criton, tu nous sauvas; ainsi, sans toi, nous 
fûmes couverts de ridicule et remplis de méchan- 
ceté. 

19. « Criton, nous avons tant souffert que 
les Champs-Elysées ne nous surent point con- 
soler. Nous mourions d'ennui, ô Criton I Nos 
doigts, tu le vois, sont habiles à cent travaux 
singuliers. Hélas 1 auquel nous appliquer? tu 
nous manquais pour nous le dire. Nous chantions 
à notre âme : Petite âme, que nous veux-tu?... 
L'éclat des cieux qui te nourrissent Taccablait 
et l'éblouissait. Elle se mirait en souci à la 
berge de fleuves. Et son ombre s'y allongeait 
exténuée, pâle, légère. Suivant d'innombrables 
désirs, elle se dissipait par flocons dans les airs. 
Nous nous dissipions avec elle. Quelquefois nous 
essayions de la recouvrer, mais c'était bien en 
vain ; chacun, errantde son côté, se dissolvait soi- 
méme.Tous les efforts pour nous refaire ouvraient 
des blessures nouvelles dans notre cœur qui 
s'épandaît et s'effaçait, à l'image des nues et des 
brouillards évanescents qui s'éloignent de notre 
terre. 

. 20. — Mais, demanda Criton, que ne remet- 
tiez-vous un sceptre aux mains du plus habile? 

— Criton, nous l'essayâmes, il faut en conve- 
nir Jls m'acclamèrent comme chef»afîjQ.de se trou** 



j 



LES SERVITEURS 555 

ver heureux. N'étais-je point, au ciel d^Athènes, 
le plus favorisé de toi? Je ne sais plus si je par- 
vins à leur bégayer un souhait; je sais qu*ils se 
gardèrent bien de l'exécuter. Comm en t l'auraient- 
ils pu? Va, les âmes des hommes n'ont pas 
été tirées de la même origine. Les Giles de Tar- 
gile ne s'élèveront pas au rang de celles que les 
dieux ont conçues dans le lit de pourpre. 

21. « Mais, 6 cher maître, le visage de la 
fortune sourit dans ta venue. Dis,ne nous quitte 
plus. Car nous avons besoin d'un père, d'une 
mère et d'un fidèle ami. Tout de toi nous sera 
léger : les injures, les coups. Car cela fait partie 
de notre condition, et les pires maux appliqués 
aux places convenables deviennent les présents 
du ciel. Il n'est point de bonheur pareil^ à celui 
de remplir le messsage que Jupiter inscrivit, en 
lettres divines, sur les épaules de chacun. » 

22. Griton avec moins de paroles raconta 
ses malheurs. Son visage brillait d'un enchan- 
tement délicieux. Il baisa Androclès, qui trans- 
mit la caresse aux deux esclaves les plus pro- 
ches. Ceux-ci se rendirent à d^autres. Elle passa 
de rang en rang. Et Griton se complut à regarder 
sur le versant de la prairie heureuse, tressé à 
l'infini, son doux baiser multiplié. 



IV 



23. Ges transports n'avaient point cessé que 
Griton vit venir à lui un jeune homme d'une 



556 l'action française 



beauté resplendissante. Une coupe de lys était 
ouverte dans sa main. 

— Vous Ime connaissez bien, dit-il; je suis 
Mercure. Voici la coupe du Léthé. Âmes choi- 
sies, nulte de vous ne nourrirait-elle en secret 
le vœu de revoir la patrie ? Je vois bien que vous 
vous donnez au rire élyséen. Pourtant réfléchis- 
sez si vous n'avez aucun regret. Je puis vous 
rendre votre terre, la vie d'autrefois, le soleil. 

24. A ce discours du Psychagogue, les ser- 
viteurs buvaient avec plus d'espérance le feu 
des regards de Criton; car ils ne savaient que 
répondre. Et Criton s'enflammait d'une beauté 
supérieure, car il se souvenait des douces 
murailles d'Athènes. Il baissa les paupières pour 
ne point s'enivrer d'espérances déraisonnables. 
Puis, il les releva vers le groupe des belles 
Muses qui, là-haut, poursuivaient le cantique 
du monde, à la table incorruptible de Jupiter. 

— Hélas ! dit-il, les fleurs d'Attique ont une 
odeur impérissable.... Pourtant, Mercure, 
réponds-moi : notre ville d'Athènes est-elle 
encore la plus belle qui blanchisse la mer Egée? 
Quels sont les orateurs pour se lever dans 
l'Assemblée? Quels sont les sages? Le théâtre 
ofTre-t-il des poètes égaux à nos anciens ? S'il 
en est autrement, dis-le sans prendre de détour, 
car je ne voudrais pas revivre à la légère. 

25. — Criton, tu parles sagement. Apprends 
qu'Athènes existe encore. Elle fleurit : c'est un 
lumineux champ de ruines. 



j 



■^1 — T-*- 



LES SERVITEURS 557 



— Quoi ! Mercure, elle, ruinée? 

— Elle est dévastée sans retour. 
L'Athéaien devint pâle, mais il reprit : 

* — Cela n'est rien, Hermès, je la saurai bien 
rebâtir. 

— Sache aussi qu'un monarque de sang bar- 
bare y tient sa cour. 

— Gète ou Scythe, il sera chassé au delà du 
blanc Tanais ! 

26. — Mais, Criton, n'y recherche plus le 
chœur de tes poètes. Ils sont bien morts, 
leurs chants ne sont plus entendus que d'hom- 
mes disgracieux qui s'estiment habiles parce 
qu'ils portent sur les yeux des cercles de cristal. 
Yeux-tu revenir à Athènes ? Les Béotiens y font 
leur camp. Depuis longtemps. Palias émîgra 
de notre cité... 

Criton avait mûri un plan qui replongeât le 
peuple des Barbares jusqu'au fond desbois her- 
.cyniens. 

— Oui, sans doute. Mercure, il faut que je 
revive. La ville infortunée a besoin de ses 
citoyens. Tous ceux-ci feront comme moi. 

il montrait les esclaves. Quelques-uns éten- 
daient la main sur le lys où brillait le Léthé 
coloré de miel. Criton les arrêta : 

27. — Pardonne-moi,douxPsychagogue,d'o3er 
solliciter une parole de plus. En descendant 
vers l'onde noire, il y a de longs siècles, c'est 
toi qui me fis déchiffrer des inscriptions funestes. 
Ce Christ hébreu dont elles parlent, est-il venu? 



I • 



558 l'action française 



— 11 est venu, Criton. 

— A-t-il chassé les forts du trAne, ainsi qu*il 
se le promettait? 

— Il Ta fait, dit Mercure. 

Mais les échos élyséens répétèrent en gémis- 
sant : , 

— Il l'a fait! Il Ta fait! 

— Il a mis les premiers au-dessous des der- 
niers ? Il a rendu Cléon l'égal du fils de Sophro- 
nisque ? 

— Mon Criton, ces rêveries s'accomplissent. 

— Et cela réussit ? 

— Tu le sauras, Criton. 

28. Le sage Criton soupira. Il comprenait 
peu que l'absurde eût ainsi triomphé. 

— Hélas ! Mercure, reprit-il, je sais aussi 
que les esclaves, au nom du même Christ, doi- 
vent un jour être affranchis. Est-il temps de s'y 
opposer ? 

— Voilà près de quatre cent soixante-treize, 
olympiades que l'Hébreu criait sur sa croix : 
Gélu est consommé! Oui, depuis ce moment, les 
esclaves ont reçu le gouvernement de leur àme. 
Ils ne sentent plus d'autres jougs que ceux de 
vivre et de mourir. Ils disposent de tout leur 
cœur. La servitude est abolie, chères ombres ! 

Tous les serviteurs aussitôt accoururent en 
frémissant : 

— Hermès, où nous conduis-tu ? 
Mercure crut bien leur répondre : 

— A la liberté, mes amis. 



LES SERVITEURS 559 



29. Mais le vieil Androclès se prosterna de- 
vant Grilon, dont il embrassa les genoux : 

— Cher maitre, garde-toi de commencer notre 
infortune. Songe aux malheurs que nous souf- 
frîmes avant que d^être ici rejoints. 

« On souffre sur la terre ce dont j'ai souf- 
fert loin de toi. Je distingue assez bien com- 
ment, sans précepte, sans chef, les anciens es- 
claves s*y doivent consumer d'un ennui sans 
merci. Il leur faudrait quelqu'un à servir et à sa- 
luer. Ils ont des conquérants, de temps à 
autre, qui les broient : pour l'ordinaire, de faux 
maîtres au cœur pétri comme le leur. Et ces 
oppressions ne leur profitent guère, car jamais 
ils nt les acceptent, jamais ils n'obéissent, sinon 
contre leur vœu. 

a Même, il leur pèse de durer en leurs propres 
résolutions ; carils redoutent d'être esclaves, et 
c'est l'être en quelque façon que d'obéir à soi, 
d'exécuter d'anciens projets, d'être fidèles à 
de vieux rêves. Ils se sont affranchis jusqm de la 
comtance^ et Vunivers miter les subjugue chaque 
matin. 

30. a Cet état, que nous connaissons, ne per- 
met rien qui soit durable. Parle, toi, Trismé- 
giste, qui sais exactement les événements des 
trois mondes, étant grand voyageur. N'est-il 
pas vrai que désormais toute œuvre est vide et 
vaine? Aucun peuple nouveau a-t-il réussi seu- 
lement un édifice comme le Parthénon? une 
Aphrodite cnidienne ? un autre Œdipe-roi ? un 



560 l'action française 

corps de lois qui se compare à celui de Solon? 

— Je ne le vois pas, dit Mercure. 

— Hé 1 lequel d'entre eux l'aurait pu? Là-haut 
les anciens maîtres mènent une vie d'in- 
fortune. Tu étais leur pareil, Crilon, quand tu 
errais au bord du Styx, songeant aux musiques 
du ciel et obligé de renouer toi-même tes 
chaussures. Ils s'enveloppent de pensée et 
quelque matelot les bat en leur réclamant une 
obole. Mercure, suis-je dans Terreur? 

— Tu dis merveilleusement vrai, Androclès, 
répondit le dieu. 

— Mais ces peines d'aristocrates sont près 
d'être lavées de la face du monde. Les feux sa- 
crés s'éteignent et Tart inutile se meurt. A la 
vérité, la nature agonise, elle aussi. Et cela 
n'est point de vieillesse. Mais son beau sein est 
encombré. Jadis, Griton, nos mariages étaient 
réglés par des souhaits qui dessinaient un monde 
élégant comme ton esprit. Jamais les serviteurs 
ne poussaient la fécondité au delà des vœux de 
l'Etat. Chaque pays portait le nombre d'habi- 
tants qu'il pouvait nourrir, vêtir et honorer. 
Celte modération a bien cessé d'être en usage! 

31. « Car, devenues maîtresses d'elles- 
mêmes, les femmes ont souri à tous, ouvert à 
tous l'urne féconde que tu réservais aux meil- 
leurs. Encore si le désir avait seul réglé leurs 
caprices! Le désir les eût faites assurément plus 
difficiles ; car un éphèbe désirable étonne Jupi- 
ter. Hais ceux qui délivraient |les âmes les com- 



#W-T 



LES SERVITEURS 561 



pliquaient aussi. Ils déchaînaient dans l'univers 
un second désir tout contraire, qui, au lieu 
d'exalter vers les types de la Beauté, incline 
aux choses laides, mutilées et humiliées. Cette 
pitié dénaturée a dégradé l'Amour. Ils'est nom- 
mé la Charité; chacun s'est crudigne de lui. Les 
sots, les faibles, les infirmes ont reçu sa rosée. 
De nuit en nuit s'est étendue la semence de ce 
fléau. Elle conquiert la terre. Elle remplit les 
solitudes. En quelque contrée que ce soit, on 
ne peut marcher un seul jour sans rencontrer 
cet être au visage flétri, au geste médiocre, mû 
du simple désir de prolonger sa vie honteuse; 
il parle, 6 Criton : c'est un homme. Mais vou- 
drais-tu lui ressembler? 

— Il faut avouer, dit Mercure, que la pein- 
ture est vraie. Et les choses sont bien comme 
l'esclave les devine. 

— Je ne devine point, Mercure, mais je rai- 
sonne. Mais toi, Criton, je te supplie. Dis, ne 
remontons pointVers les déclassés faméliques. 
Ne nous noyons point dans la foule. Ici, nous 
adhérons à toi comme les vallons aux montagnes. 
Le plus humble de nous n'est point étranger à 
l'éclat de ta chevelure dorée, de la taille divine : 
il soutient l'une et tresse l'autre. Nous sommes 
membres d'un beau corps que tu excelles à con- 
duire, étant sa tête et sa pensée. Il nous semble, 
à certaines heures, qu'un dieu nous exhale de toi. 

32. Tous les serviteurs applaudirent. Criton, 
indécis, soupirait. 



562 l'action française 

— Ândroclès a raison, dit Mercure. 
Et tranchant le débat, il prit son vol avec la 
coupe où personne n'avait touché. 

{NOTE DES « SERVITEURS » : 

FRÉDÉRIC NIETZSCHE 



Je croyais l'idée de ce mythe si purement con- 
forme aux sentiments u socialistes » et « archis- 
tes » de notre race qu'on ne la pût nourrir ail- 
leurs. Mais voici, me dit-on, qu'elle est profes- 
sée en Allemagne par un étrange écrivain de race 
slave appelé Nietzsche (1). 

C'est à peine si j'ai feuilleté ce qu'on nous a 
donné de Nietzsche. Et il me souvient cependant 
d'avoir noté dans son « Cas Wagner », publié en 

(1) Ecrites trois ans après les Serviteurs, en 4894, ces 
lignes procèdent d'une idée assez fausse de la philosophie 
de Nietzsche. Incohérent, tumultueux, confus, l'illustre 
romantique allemand, qui a d'ailleurs aidé tant de jeunes 
Français à sortir du germanisme et du romantisme, est 
loin de concevoir le monde, comme on Ta fait ici, sur le 
type d'une immense réciprocité de services, M. Pierre 
Lasserre en fait la juste observation dans son fragment 
« De la Hiérarchie » paru le 15 mars dernier dans 
y Action française. Page 465 de cette analyse profonde, on 
voit que, pour ce Nietzsche, encore barbare et tout pétri 
de judéo-germanisme, a un peuple, une race... ne sont 
» que la matière gâchée par la nature en travail de trois 
)) ou auatre grands hommes ». La conception classique 
exposée par M. Lasserre, plus vraie, est aussi plus 
humaine. Oui, les grands hommes, oui, les maîtres sont 
des chefs-d'œuvres auxquels l'humanité entière a concouru : 
mais ils ne seraient point des maîtres véritables si le fait 
seul de leur essence, de leur présence, ne rendait géné- 
reusement à la nature et au genre humain ce que celui-ci 
et celle-là dépensèrent pour les susciter I {Note de 1901.) 



LES SERVITEURS 563 



1888, mais traduit chez nous seulement en 1893, 
de curieuses rencontres sur la philosophie de 
l'art avec les thèses esthétiques qu*il m*est ar- 
rivé de soutenir en 1891 au moment de la fonda- 
tion de Técole romane, de concert avec mes 
amis MM. Jean Moréas, Raymond de là Tailhède, 
Ernest Raynaud et Maurice du Plessys. 

J'avais écrit les Serviteurs à Tautomne de 
1891, et ils parurent dans la Revue bleue du 30 
avril suivant. — Est-il possible, me dit-on, que 
vous ne connaissiez pas Nietzsche? — Mais c'était 
la première fois que j'entendais ce nom. Ce 
Nietzsche est un Sarmate ingénieux, éloquent et 
assez subtil. Quoique d'esprit bizarre, il n*apu 
lire sans profit notre Platon. Cependant l'effro- 
yable désordre de sa pensée finit par le conduire 
à un anarchisme orgueilleux. Sa naissance l'y 
destinait. Fidèle à cette barbarie, il est même 
devenu fou. J'ai tenté, au contraire, les triom- 
phes de la rsiison. 

S'il me fallait invoquer ici d'autres modèles 
que ceux que j'ai reçus de mes maîtres français 
ou grecs et latins, je me référerais à ces lignes 
si belles de l'auteur du Colloque entre Monos et 
Unu: « En dépit de la voix haute et salutaire 
» des lois de gradation qui pénètrent si vive- 
3» ment toutes choses sur la terre et dans le ciel, 
» des efforts insensés furent faits pour établir 
» une démocratie universelle....» 

Charles Maurras. 



DROIT DIVIN 
OU DROITS DE L'HOMME? 



Droit divin ou droits de l'homme? Et suivant 
ce que vous décidez, vous devez dire Monarchie 
ou République. C'est ainsi que la questirm est 
souvent posée, et elle ne peut être posée plus 
mal. C'est la réduire, en effet, à un problème de 
mathématiques. On part d*un axiome, — droit 
divin ou droits de l'homme, — on en tire les con- 
séquences, on enchaîne les théorèmes, et on 
aboutit à ce quHl fallait démontrer, la Monar- 
chie ou la République, sans avoir cessé, comme 
le mathématicien, de travailler sur le papier, 
oubliant qu'ici la matière sur laquelle on écrit 
n'est pas du papier, mais de « la peau humaine 
qui est chatouilleuse », comme disait Cathe- 
rine II. 

Du reste, ce droit, divin ou humain, que 
l'on pose en axiome, c'est-à-dire en vérité évi- 
dente par elle-même, est bien plutôt un article 
de foi que l'on ne peut éclaircir par les seules 
lumières de la raison, et qui reste donc obscur 
à tous ceux qui ne sont point touchés de la 
grâce. Car l'on ne doit pas se méprendre aux 
mots : il faut un effort religieux aussi grand 
pour croire en les droits de l'homme que pour 
croire en le droit divin. Les esprits incapables 
de cet effort, et qui, en cette occasion, pensent 
comme Taine que « la vérité est dans les 
choses observables et que c'est de là unique* 
ment qu'on peut la tirer », se refusent donc à 




} 



DROIT DIVIN OU DROITS DE L'hOMHE? 565 

ce qu'on leur pose la question de Monarchie ou 
de République sous cette alternative : droit di- 
vin ou droits deThomine? 

Une vérité, en effet, qui n'est point tirée des 
choses observables risque de n'avoir aucun 
rapport avec la réalité ; d'où' conQit entre Tor- 
dre des choses et Tordre imposé par cette vé- 
rité. Ce conflit éventuel, certains fondateurs de 
la religion des droits semblent, du reste, bien 
Tavoir entrevu : « Nous ferons un cimetière de 
la France, disait Carrier, plutôt que de ne pas 
la régénérer à notre manière! » Et Hydens, 
autre jacobin : « Périssent cent mille fois les * 
25 millions de Français plulôl qu'une seule fois 
la République une et indivisible. » Et c'est là le 
dévot que Ton prend en flagrant délit ; c'est le 
pereat mundtcs^ fiât justitia ! de toute religion. Je 
sais que bon nombre des sectateurs des droits 
de Thomme ne souscriraient point à ces paroles. 
Cela prouve uniquement quils n'ont point de 
logique. Du moment qu'on affirme une vérité 
première, on doit en affirmer toutes les consé- 
quences; si Ton pose un axiome, il faut en tirer 
toutes les propositions. 

Carrier affirmait une vérité : les droits de 
THomme. Mais cette vérité, l'ayant tirée d'une 
abstraction, THomme, et non de la réalité, un 
certain homme vivant, il devait prévoir que 
celte vérité pourrait ne pas concorder avec la 
réalité, et ainsi aboutir à nier cette réalité c à 
faire de la France un cimetière ». Affirmant les 
droits de Thomme, la logique voulait qu*il af- 
firmât aussi les conséquences possibles, le cime- 
tière. Hydens posait en dogme la République 



./ 



566 l'action française 

une et indivisible. Mais n'ayant point tiré ce 
dogme de cette réalité: 25 millions de Français, 
il avait la logique d*entrevoir que la réalité 
pourrait ne pas se plier au dogme, et la logique 
de dire que, dans ce cas, au dogme il sacrifiait 
la réalité : « Périssent cent mille fois les 25 

millions de Français I » 

S'il y a là une certaine logique, il y a aussi 
pourtant une grande inconséquence. Il est in- 
conséquent de prétendre au triomphe d'une 
idée qui nie la réalité, car l'idée ne peut juste- 
ment triompher que si elle s'appuie sur la réa- 
* lité. Il est inconséquent d'afïlrpaer la Répu- 
blique une et indivisible jusqu'à nier les 25 mil- 
lions de Français, car je ne vois point comment 
la République peut avoir d'existence si elle ne 
repose sur les 25 millions de. Français, et je ne 
sais point comment, si les 25 millions de Fran- 
çais périssent, la République peut leur survi- 
vre. Ce que je vois seulement, c'est la contra- 
diction qu'il y a, que l'on soit déiste ou athée, 
que l'on pense l'univers créé par un Dieu ou 
par toute autre force, à prétendre qu'il y a en 
nous quelque force spirituelle, comme un droit, 
qui n'est pas en harmonie avec les autres forces 
de la nature; car c'est prétendre que ce droit 
est, et en même temps qu'il n'est point, la na- 
ture s'opposant à son existence. Ou bien il faut 
prétendre en plus que l'homme domine la na- 
ture de son esprit, qu'il peut recréer l'univers, 
le refaire à sa volonté, ce qui n'est point. Car 
s'il est vrai que l'homme est libre de tenter la 
lutte contre l'ordre des choses, il est vrai aussi 
que dans cette lutte. il ne peut être victorieux. 






DROIT DIVIN OU DROITS DE L'hOMME ? 567 

On peut, avec, suivant la forte expression de 
Bonaparte, « Talliance de la philosophie et du 
sabre » , imposer à un peuple ce que Ton croit 
un droit ou une vérité. Mais si cette vérité n'est 
pas en harmonie avec ce peuple, on ne peut pas 
faire qu'elle ne soit pas un germe de mort pour 
lui. Carrier était libre de tenter de régénérer la 
France à sa manière ; mais si cette manière n'é- 
tait pas française, il n'était pas libre de ne pas 
fairA un cimetière de la France. 

Le droit donc ne peut être qu'une chose har- 
monieuse. Et Ton voit ainsi ce qui distingue 
dans l'homme le droit de la force, la force pou- 
vant se trouver parfois en conflit avec l'ordre 
des choses, le droit ne le pouvant point. Le 
droit est cette « philosophie » qui découle de la 
nature, et qui par conséquent est une suurce de 
vie. Le « sabre » est la force qui peut s'opposer 
à cette philosophie, tenter d'en instaurer une 
autre, mais seulement en semant la mort. 

C'est donc à la nation qu'il faut demander la 
connaissance du droit. Ce n'est plus œuvre du 
mathématicien qu'il faut faire, mais bien plutôt 
œuvre de physicien ou de naturaliste. Comme 
le physicien, nous nous refuserons donc à éta- 
blir aucune loi qui n'ait été tirée de l'obser- 
vation de la nature. Nous ne poserons aucun 
droit à priori, et en particulier nous ne pose- 
rons le droit d'un gouvernement qu'après avoir 
fait ainsi que Taine nous Tindique lorsqu'il dit : 
a Si jamais nous découvrons la constitution 
qu'il nous faut, ce ne sera point par les pro- 
cédés en vogue. En effet, il s'agit de la découvrir, 
si elle existe, et non de la mettre aux voix. A 

ACTION FRANC. — T. IV. 40 



568 l'action française 



cet égard nos préférences seraient vaines; 
d'avance, la nature et l'histoire ont choisi pour 
nous; c'est à. nous de nous accommoder à elles, 
car il est sûr qu'elles ne s'accommoderont point 
à nous. La forme sociale et politique dans la- 
quelle un peuple peut entrer et rester n'est pas 
livrée à son arbitraire, mais déterminée par son 
caractère et son passé... On doit donc renverser 
les méthodes ordinaires et se figurer la nation 
avant de rédiger la constitution. » Et ce gouver- 
nement que « d'avanqe la nature et l'histoire ont 
choisi pour nous », nous dirons que c'est en lui 
qu'est le droit, car geu^ il est la force qui s'har- 
monise avec les autres forces qui nous condui- 
sent. Nous ne dirons donc ni droit divin, ni 
droits de l'homme, mais droit historique^ le mot 
historique étant pris ici dans son sens le plus 

large. 

Cette conception du droit historique, c'est, il 
me semble, ce qui devrait relier tous les natio** 
nalistes. Le droit divin ou les droits de l'homme, 
en effet, impliquant une foi, une croyance reli- 
gieuse, font que l'entente est difficile, car ils 
arrêtent toute discussion; on ne discute pas 
avec la foi. Tandis que le droit historique étant 
une loi expérimentale, si l'on ne s'accorde point 
sur celle loi, cela prouve tout simplement que 
Texpérimentation n'a pas été bien faite par tout 
le monde. La discussion n'est donc point close, 
et l'on peut toujours espérer, en reprenant en- 
semble cette expérimentation, arriver à s'ac- 
corder. 

LÉON DE MONTESQUIOU. 



tmmmtmmÊmmmttttm 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 



{Suite.) 

Dans la partie Est de la Méditerranée, dont les 
eaux baignent les côtes de la Grèce, de l'Asie 
Mineure et de l'Egypte, et où les peuples anti- 
ques développèrent une si grande activité ; dans 
ce bassin oriental où jadis des rivalités puis- 
santes se heurtèrent,il existe des points d'appui 
qui, tous, sans exception,serviront de base d'o** 
pérations contre la France. 

Trieste appartient à TAutriche, c'est-à-dire à 
la Triple Alliance, et du fond même de l'Adria- 
tique où elle est située, cette ville maritime 
peut efficacement concourir aux opérations na- 
vales se déroulant plus au Sud. Chypre et Port« 
Saïd sont à l'Angleterre, et la Crète, au moment 
d'une guerre maritime, est menacée de tomber, 
dès l'ouverture des hostilités, aux mains de nos 
ennemis. 

Donc, vers l'Orient, dans cette région où ce- 
pendant les intérêts politiques et commerciaux 
de la France sont considérables etimmédiatfi,nos 
escadres ne disposeraient d'aucun port de re- 
fuge, d'aucun point de ravitaillement. 

La politique traditionnelle du quai d'Orsay a 
consisté, surtout depuis vingt>cinq ans,à fermer 
les yeux sur les empiétements de nos rivaux de 
ce côté, et à abandonner systématiquement tous 
les droits que la France y pouvait revendiquer. 
En toutes circonstances notre diplomatie a re- 
culé les bornes de la platitude et de la servilité 
vis-à-vis de l'Angleterre. Fuyant devant la res- 
ponsabilité qu'elle aurait pu encourir en tenant 



IS70 l'action française 

tèle aux audacieuses prétentions de la diplo- 
matie étrangère, elle a préféré se taire, voire 
même approuver les spoliations faites au détri- 
ment de notre pays. L'incontestable supériorité 
que nous détenions dans le bassin oriental de la 
Méditerranée se réduisit dès lors progressive- 
ment. Là, comme dans le bassin occidental, les 
Anglais unis aux Italiens nous supplantaient, 
prenant avec une* remarquable prescience des 
événements futurs de sérieuses garanties contre 
nous. Le canal de Suez et la route de l'Extrême- 
Orient nous seront fermés ; notre action prolec- 
trice dans le Levant et sur les Lieux-Saints est 
affaiblie et déjà menacée; notre influence à Cons- 
tantinople et dans les Dardanelles est compro- 
mise et passée au cinquième rang. 

Sous le régime politique actuel de la France, 
grâce auquel la pensée directrice est inspirée 
par l'étranger, et dont Tidée dominante parait 
être une perpétuelle trahison envers la patrie, 
notre marine a vu successivement s'échapper de 
ses mains les gages les plus sûrs de la victoire. 
J'ai fait remarquer, la dernière fois, toute l'a- 
vance prise par nos adversaires dans des ré- 
gions qui, politiquement et stratégiquement, de- 
vaient nous appartenir sans conteste. J'ai dit 
combien les arsenaux maritimes italiens et an- 
glais avaient pris une importance marquée sur 
Toulon, le seul arsenal que nous possédions 
dans la Méditerranée occidentale, dans ce que 
l'on appelait, il y a quelques années encore, le 
Lac français. On voit donc qu'en reliant entre 
eux les points d'appui que l'Angleterre et l'Ita- 
lie possèdent dans les deux bassins, on obtient 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 571i 

un réseau de raailles serrées au travers des- 
quelles nos escadres évolueront difficilement. 

Or, non seulement la Spezzia et la Maddalena 
sont ^enues augmenter des points formidables 
dont disposaient déjà nos ennemis pour la dé- 
fensive et l'offensive; mais la flotte italienne, qui 
n'existait pour ainsi dire pas en 1875, s'est dé- 
veloppée prodigieusement et, qui plus est, avec 
l'aide de notre argent. Ce fut le point de départ, 
et ce n'est que quand notre marché lui devint 
hostile que l'Italie recourut à l'appui financier 
de l'Angleterre. Ainsi le crédit français fournit 
des armes contre la France, tandis que, en réa- 
lité, les livres sterling s'employaient utilement 
au profit des intérêts de la puissance anglaise. 

Le danger que nous redoutons, nos politiciens 
mercenaires l'ont, sinon créé, du moins aidé à 
naître; c'est ce qu'il est nécessaire de rappeler 
aujourd'hui. Des faits si probants eussent dû 
nous préserver k jamais de rétomber dans des 
erreurs identiques; cependant, il n'en sera rien : 
les mêmes fautes vont être commises.les mêmes 
lâchetés vont être accomplies, les mêmes trahi- 
sons vont être consommées. Le ministère Wal- 
deck-Millerand-Lanessan s'apprête à les renou- 
veler en les aggravant. Plus coupable encore 
que ses prédécesseurs, il pêche non par igno- 
rance, mais avec la perception très nette de sacri- 
fier les intérêts du pays qu'il gouverne aux 
intérêts de l'étranger. 

Et c'est avec une profonde indignation que les 
patriotes clairvoyants voient l'escadre italienne 
prendre son mouillage dans la rade et pénétrer 
dans le port deloulon.Qui donc se laissera duper 



573 l'action française 

par cette apparence saperficielle et théàtrale?Qui 
donc, sérieusement, croira à un rapprochement 
réel et durable entre la France et Tltalie, et aux 
sentiments loyaux de cette dernière puissance 
à regard de la première? 

Au contraire, la duplicité des compatriotes de 
Grispi éclate ici dans toute sa hideur, en 
même temps qu'apparaît l'indignité de notre 
gouvernement qui ne sait rien refuser à nos 
pires ennemis. Sous prétexte de rendre la vi- 
site que l'escadre française fit au roi Humbert, 
la tranc-maçonnerie a exigé que Tescadre ita- 
lienne fût reçue à Toulon. Le Quirinal le voulait, 
nos ministres n*avaient plus, parait-il, qu'à s'in- 
cliner. L'Italie, Tannée dernière, avait obtenu 
de renouer avec nous des relations commercia- 
les dont elle sentait Turgente utilité, et que ré* 
clamait sa situation économique. On s'était 
empressé d*accéder à ses désirs. Mais aujour- 
d'hui il s'agit, pour Victor- Emmanuel, d*ame- 
ner la France à lui accorder davantage, dussent 
notre commerce, nos producteurs, notre épar- 
gne et la défense nationale en subir les plus 
grands dommages. 

A Theure actuelle,rilalie,à bout de ressources, 
éprouve les plus grands embarras pour feire 
face à des dépenses engagées ou à engager. Son 
armée et sa marine, en un mot la préparation 
à la guerre qu^elle se propose de nous livrer 
bientôt, de concert avec ses alliée, lui créent de 
pressantes obligations financières. Ce n'est pas 
dans la Péninsule qu'elle trouvera les moyens 
de se les procurer, la situation économique de 
celle-ci ne permet à aucun titre de l'espérer ; il 



".-■ "^ • 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 513 

lui faut donc s'adresser au dehors, mais à qui? 

En Angle lerrre on ne peut y songer ; malgré 
sa richesse, la Grande-Bretagne est contrainte 
de se replier momentanément sur elle-même. 
La guerre du Transvaai, les perles de toutes 
sortes qui en ont été la conséquence, l'augmen- 
tation des impôts et des taxes qui en dérivent, 
ne permettent pas à autrui de compter sur le 
marché de Londres pour y lancer des émissions. 
L'Angleterre entend d'abord panser ses plaies et 
boucher les trous occasionnés par sa campagne 
longue et coûteuse de l'Afrique du Sud; elle 
veut ensuite se réserver en vue d'une guerre 
européenne, peut-être imminente, tous les 
fonds qui resteraient disponibles et maintenir 
aussi intact que possible son crédit public. 

Il est bien assez entamé déjà. Depuis l'ou- 
verture des hostilités contre les Boers, le gou- 
vernement anglais a dû emprunter plus de 
1.350 millions de francs. Le cabinet de Saint- 
James sera obligé, dans quelques semaines, 
d'accroître encore cette somme considérable. 

La lutte continue, et la dernière année bud- 
gétaire présente, pour la première fois, un dé- 
ficit qui dépasse le milliard, alors que les frais 
de la guerre transvaalienne atteignent à l'heure 
actuelle, d après le chancelier de l'Ëchiquier, 
près de 2 milliards et demi. 

En Allemagne, quoique les progrès indus- 
triels soient grands, la situation économique et 
financière ne laisse pas de réclamer des ména- 
gements. L'empereur Guillaume, tout exigeant 
qu'il se montre envers ses alliés sous le rapport 
de leurs préparatifs militaires, n'entend pas ou- 



574 l'action française 

■■■■■■■■■ ■ ■ I 

vrir le marché all&mand aux emprunts de ces 
mêmes alliép, ni compromettre les finances de 
l'empire à leur profit. Que chacun d'eux songea 
ce pourvoir comme il pourra. D'ailleurs, le gou- 
vernement de Berlin vient lui-mêmede recourir 
au crédit public, en empruntant 400 millions de 
francs par l'intermédiaire d'un groupe de ban- 
quiers allemands. La commission est de 1/i pour 
cent, mais létaux de l'émission prouve la rareté 
et la cherté des capitaux en Allemagne; ce taux 
est de 87 marcks 1/4 pour cent. Pour admettre 
un écart aussi considérable entre le pair et le 
taux de l'émission, il faut que Guillaume liait 
tenu à se procurer des ressources à n'importe 
quel prix. Gela nous permet de qualifier le der- 
nier emprunt allemand du nom d'emprunt de 
guerre. Une opération du même genre coûterait 
infiniment plus cher à L'Italie, et l'on peut affir- 
mer qu'elle serait irréalisable. 
• Dès lors, ce n'est qu'en France que cette puis- 
sance aurait des chances de placer ses fonds 
d'Etat dépréciés par avance. L'opération donne- 
rait un double résultat : avec le concours des 
Rothschild elle est assurée de réussir, puis, en 
second lieu, elle appauvrirait, par anticipation, 
le pays contre lequel elle se prépare à lancer ses 
armées et ses escadres. Le système est ingé- 
nieux, et il augmente d'autant l'espoir du triom- 
phe que l'Italie espère remporter bientôt sur nous. 
Pour atteindre avec plus de certitude au but 
visé, Victor- Emmanuel offre à nos gogos une 
représentation théâtrale. C'est une réclame 
financière tapageuse destinée à créer ou à jus- 
tifier un semblant de courant en faveur de Tlta- 



T=»r 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 575 

lie. On espère, dans les sphères officielles, que 
l'opinion publique française, ainsi entraînée, 
ne se montrera pas rebelle et ratifiera avec ses 
écus Tenteute franco-italienne préparée depuis 
plus d'une année. La visite de l'escadre ita- 
lienne à Toulon est la manifestation d'apparat 
de cette entente. 

La visite en France de l'escadre italienne n'est 
pas un simple échange de politesse provoqué 
par la visite de notre escadre à Cagliari, elle a 
une portée plus haute dans Tespritdes hommes 
d'Etat italiens : c'est la négation du voyage que 
la flotte française fit à Gronstadt. 

On a poussé les choses jusqu'au bout afin 
d*exciter davantage l'opinion, mais, fait incon- 
cevable et qui semble un défi au bon sens et au 
patriotisme, c'est dans notre unique port mili- 
taire de la Méditerranée, dans le palladium 
de notre puissance maritime sur cette mer, 
que nous invitons la flotte italienne. Quels avan- 
tages retirerons-nous des agapes monstresqui se 
préparent ? Pourquoi créer une agitation dan- 
gereuse dans une frontière envahie par des 
Italiens, limitrophe de l'Italie et convoitée par 
celle-ci ? 

Est-ce à le Spezzia, est-ce à la Maddalena 
que nos voisins ont reçu la visite de Tescadre 
française ? Ils se sont bien gardés d'introduire 
dans leurs arsenaux maritimes des navires de 
guerre français; ils les protègent, avec un soin 
jaloux, contre les indiscrétions et les investiga- 
tions de nos officiers de vaisseau. L'idée d'in- 
troduire l'ennemi dans une place de guerre ne 
pouvait venir qu'à l'esprit de nos criminels 



576 l'action française 

ministres, incités du reste à commettre ce for- 
fait par nos voisins eux-mêmes. A quoi servi- 
ront donc les milliards que depuis trente ans 
les contribuables payent pour mettre notre ter- 
ritoire à l'abri d'une invasion ennemie, puisque, 
en 1901, les hommes qui nous gouvernent au 
nom des loges maçonniques et de la bande juive 
amènent l'étranger dans nos places fortes et 
lui en confient les clefs ? 

Et par une singulière ifonie, pendant que 
M. Loubet choquera sa coupe de Champagne 
contre celle du duc de Gênes, et que les au- 
tres personnages ofllciels fêteront les officiers 
de la marine italienne, les compatriotes de 
ceux-ci continueront de participer aux troubles 
de Marseille et provoqueront de nouveau des 
émeutes préludes de la guerre civile. Ils profi- 
teront que, là aussi, un autre personnage offi- 
ciel, le chef de la municipalité, Tinlernationa- 
liste Flaissières, les encourage de sa parole et 
les couvre de son écharpe. Ce singulier magis- 
trat, dont les principales fonctions consistent à 
maintenir Tordre dans les rues de Marseille, 
passe en effet son temps à y fomenter la révo- 
lution, heureux de travailler pour les ennemis 
de la France et de montrer à nos invités trans- 
alpins que le gouvernement de la République 
n'est composé que de scélérats ! 

Ah ! la défense nationale est chez nous entre 
bonnes mains, et la Triplice éprouvera certai- 
nement une immense joie, de voir ainsi les hos- 
tilités s'ouvrir en France par des préliminaires 
sanglants, cause d^affaiblissement matériel et 
moral pour notre armée. Elle aura, de plus, la 



LA MÉDITERRANÉE STRATÉGIQUE 577 

satisfacUoD de savoir que les officiers italiens 
profiteront du mouillage de leurs bàtimeuts 
dans la rade de Toulon pour compléter les ren- 
seignements hydrographiques qui leur man- 
quaient. Ces officiers auront tout le loisir de 
mettre à jour et de rectifier les documents nau- 
tiques qu'ils avaient pu antérieurement se 
procurer sur les abords et sur l'organisation 
des défenses de notre graud port militaire. En 
cas de guerre, les opérations seraient rendues 
plus faciles pour eux ; leur visite à Toulon est 
une manœuvre préparatoire. C'est même déjà 
plus : c'est une triple victoire, politique, finan- 
cière et navale. 

Enfin, comme pour mettre le sceau à la haute 
trahison dont il se rend* coupable, le ministère 
Dreyfus offre au gouvernement de Victor-Emma* 
nuel 111 de l'aider à pousser jusque sur notre 
territoire le chemin de fer de Goni et Tende. Il 
propose de le raccorder à la voie française de 
Sospello à Nice. La ligne italienne ne peut pros- 
pérer qu'en ouvrant un trafic commercial et un 
débouché du Piémont sur le littoral français, 
notre gouvernement s'empresse de lui aplanir 
les difficultés. Le devoir de nos hommes d'Etat 
était de repousser toute demande formulée dans 
ce sens et venant de Tautre côté des Alpes ; uu 
contraire, ils courent au devant. 

La Chambre italienne vient d'en témoigner sa 
satisfaction, et, dans la séance du 23 mars der- 
nier, M. Roveredoaexhorté son gouvernement 
« à ne pas laisser échapper une occasion si favo- 
rable au point de vue économique, commercial 
et politique ».Son collègue M. Biancheri a, lui 



578 l'action française 



aussi, très vivement insisté pour que la ques- 
tion soit résolue non seulement selon les rai*" 
sons techniques, mais surtout selon les raisons 
DE l'intérêt politique NATUREL. Cette expression 
en dit long, elle montre l'imporlance que les 
Italiens attachent à tout ce qui se passe sur 
cette partie de la frontière française. Cela signi- 
fie que la ligne ferrée piémontaise augmentera 
dans une large mesure Timmigration italienne 
dans notre département des Alpes-Maritimes 
et dans celui du Yar. Cela signifie que Tétat- 
major ennemi compte disposer de cette nouvelle 
voie pour jeter rapidement des forces dans le 
sud de la France, le cas échéant, et menacer di- 
rectement Toulon du côté de terre. 

UsufTltde rapprocher de la venue de l'esca- 
dre italienne dans les eaux françaises la créa- 
tion de cette ligne de chemin de fer et la dé- 
claration de M. ZanardelU pour comprendre la 
portée de la manifestation de Toulon, les consé- 
quences qu'elle peut amener et les résultats que 
nos adversaires futurs espèrent en retirer. 

Ce ne sont point là des coïncidences fortuites, 
mais des 'actes préconçus, dont la signification 
ne laisse place à aucun doute. Et puisque nos 
pouvoirs publics sont devenus les suppôts de 
l'intrigue étrangère, et complotent contre la 
sûreté de l'Etat et l'intégrité du territoire, c'est 
à nous, nationalistes, de découvrir toutes ces 
machinations du présent, de dévoiler tous les 
dangers qu elles préparent dans l'avenir, et de 
multiplier nos efforts pour en conjurer la réali- 
sation. 

Robert Bailly. 



NOTES D£ VOYAGE AU SÉNÉGAL 



*^f*t*m^^^^^0t0*0^ 



III 

Ce n'est qu'après avoir quitté Lisbonne et 
doublé la pointe extrême de ÛËurope que n/)us 
goûtâmes réellement la sensation du voyage. De 
Lisbonne à Dakar, cinq jours d*océan ! cinq 
jours d'une vie très particulière, d'un charme 
spécial, cinq jours durant lesquels on se laissera 
simplement bercer dans ce féerique décor où les 
combinaisons infinies de la lumière sur le ciel et 
sur la mer vous baignent d'une sorte de plaisir 
sensuel. 

Alors commence une facile existence de céno- 
bites, dont aucun vœu gênant ne vient restrein- 
dre la liberté et qui ne conserve de monacale 
que. l'aimable vie en commun. Le navire a du 
couvent les cabines qui ressemblent assez bien 
à des cellules, le pont arpenté dans toute sa lon- 
gueur comme un cloître, les exercices de la 
journée réglés à heures fixes et marqués par la 
sonnerie d'une cloche, l'isolement enGn du 
reste du monde. La règle est d'ailleurs très 
indulgente et quasi facultative. Elle n'exclut 
aucun des divertissements du siècle et n'en 
bannit que les préoccupations ou les agitations 
inutiles. La présence de quelques jeunes femmes 
impose une étiquette à cette société un peu 



580 l'action française 

nombreuse, dont elles savent faire des façons 
de petites cours. 

Mais ce sont certainement les officiers qui 
donnent à notre congrégation sa physionomie 
originale. Ces jeunes hommes sont admirables 
de simplicité, de facilité et de naturel hérofsme. 

Je sais deux types très généraux de soldats 
coloniaux. Il y a d'abord le type ancien, classi- 
que en quelque sorte, du capitaine sorti du 
rang, qui a passé par tous les grades et par 
toutes les colonies, qui a fait le Soudan, Mada- 
gascar, le Tonkin, et entre temps séjourné 
dans nos vieiiles possessions des Antilles et 'de 
rOcéanie. Il est sans grande culture. Il a le 
foie malade. C'est un frère- glorieux du loup de 
mer, une résurrection du grognard, un rettre 
qui a fait le tour du monde. C'est le comman- 
dant de compagnie idéal I II soigne ses hommes 
comme s'il était a leur père », selon la vieille 
expression. Il n'a pas de scrupule t vivre du 
pays conquis. En quelque Madagascar un jour, 
il examine une de ses escouades : 

— Eh bien l les enfants, ça va l'appétit?... 

— Oui, mon capitaine. 

— L'ordinaire... elle est bonne ? 

— Oui, mon capitaine. 

— Vous savez, les enfants! si vous rencon- 
trez un veau, vous pouvez l'inviter à diner l Si 
cet animal se fait prier... jetez-lui une corde, ça 
l'aiderai... 

Dans les popoltes soudanaises, on prête à un 
colonial de ce genre une histoire touchante et 
caractéristique. Au début de leur carrière, deux 
officiers se sont liés de cette sorte d'amitié in« 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 681 

dissoluble qui ne saurait naître que sous le ciel 
africain. Ils sont devenus des compagnons de 
guerre, de vrais frères d'armes I Ensemble ils 
se sont battus sur les rives du Sénégal et du 
Cambodge. Ils ont été blessés le même jour à 
Tattaque d'un village toucouleur. Ensemble ils 
ont savouré l'absinthe dans les postes du Sahel 
ou du Laos, à Obok ou à Cayenne. Ensemble 
ils ont conquis leurs trois galons et leurs croix. 
Ensemble ils prenaient leur congé, venaient 
soigner leur foie à Vichy. Ensemble ils retour- 
naient au pénible et cher labeur de la brousse ! 

Pendant un séjour en France Tun deux subi- 
tement mourut. Le survivant sentit se briser 
quelque chose en lui. Quelque chose de lui 
s'éteignait, il se révolta 1 C'était bien la peine 
d'avoir échappé à tant de fièvres, à tant de 
coups de fusil» pour venir mourir dans son lit 
comme un épicier 1 II s'attendrit sur lui-même. 
Que devenir sans ce bon compagnon ? 

Le jour de l'enterrement, il suivit le convoi, 
muet, concentré, l'œil morne. A l'église, son es«- 
prit était ailleurs, là-bas, dans ce Cayor desséché 
où ils avaient fait leurs premières armes. Tandis 
que le soleil se couchait brusquement derrière 
les palétuviers d'un marigot, il chevauchait en 
compagnie du camarade perdu. Il entendait le 
cri répété de la chouette d'Afrique... La cérémo- 
nie se déroulait sans qu'il y prêtât d'attention. 11 
marcha machinalement derrière le corbillard. 
On arriva au cimetière. Il fixa sans le voir le 
cercueil qu'on descendait dans la fosse béante. 
Etcomme il restait là immobile, le prêtre, d'un 
côté, s'avança qui lui tendit le goupillon pour 



582 l'action française 

une dernière bénédiction, et de l'autre côté, un 
parent du mort, qui lui murmura à Toreille : 
« Dites quelques mots sur la tombe de votre 
amil » Il regarda ces gens qui le sollicitaient. 
De tout là-bas, il revint à lui, à la ;a[iinute dé- 
chirante, et comme on le pressait, il prit le gou- 
pillon tendu, machinalement le passa sous son 
bras gauche, haussa les épaules, ses yeux se 
mouillèrent, on Tentendit crier d'une voix trem- 
blante : a Pauvre bougre! val., zut! » tandis 
que sa main droite, d'un geste fébrile, allaitcher- 
cher le goupillon qu'il lançait dans la fosse... 

Cette anecdote mélancolique, inventée de 
toutes pièces par quelque lieutenant stupéfié 
des allures d'un vieux commandant de cercle, 
je la trouve admirablement représentative de 
cette figure d'officier de la vieille armée colo- 
niale. Elle me semble mieux la peindre qu'une 
longue série d'analyses. Ce type qui fut fréquent 
se fait rare. J'ai rencontré cependant quelques 
hommes de cette trempe, et je les ai beaucoup 
aimés. Ce sont les Sergent Bourgogne de la 
brousse . 

Nos compagnons de voyage sont d'une école 
plus récente, d'un monde un peu différent. 
Parmi nos spahis j'ai reconnu des physionomies 
de mondains, habitués des champs de course et 
des chasses, des cercles à la modeou de Maxim. 
Ils ont quitté les douceurs, les quiétudes et les 
mondanités accoutumées, la vie facile et dorée 
des houssards ou des chasseurs pour permuter 
dans un de ces durs escadrons, toujours en cam- 
pagne, des spahis soudanais. Ils nous présen- 
tent d'excellents échantillons delà noble race 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL 583 

française, d'une bravoure sans pose stoïque. 
Leur psychologie est simple. Ce sont des pas- 
sionnés d'action. L'armée, gâtée d'abstraction et 
de bureaucratie avec sa discipline embourgeoi- 
sée, n'est plus tout à fait le lieu où ces jeunes 
hommes trouvent à satisfaire leur fièvre d'agir. 
Ils ont tenté les distractions accoutumées par 
où tant de nos contemporains essayent de 
tromper leur appétit d'émotion. Hier, quand 
nous les croisions à Paris, ils sortaient du quar- 
tier pour monter en steeple à Auteuil ou à Co- 
lombes, taillaient à banque ouverte au Club et 
soupaient au bar. Ils semblaient l'édition quel- 
conque de la foule des viveurs. Cependant un 
sang plus riche .leur circulait aux veines, une 
flamme d'énergie leur brûlait au cœur, et sans 
se départir de leur élégance et de leur belle 
allure, avec les mêmes gestes aisés qu'ils fe- 
raient au cours d'un joyeux déplacement de 
chasse, les voici partis, loin des snobismes, vers 
les déserts où l'on peut encore vivre en dehors 
de la platitude usuelle et mourir en héros ! 

Nous sommes nés dans une fâcheuse époque 
d'attente. Nos pères ne nous ont laissé que leurs 
légendes où s'exaspère l'enthousiasme sans em- 
ploi d'âmes conquérantes. Le présent ne nous 
appartient pas. L'ardeur des cœurs vaillants,qui 
répugne à l'agitation stérile des parlottes parle- 
mentaires et méprise les luttes balzaciennes 
Eour l'argent ou les places, reste en disponi- 
ilité. Notre gouvernement jacobin appauvrit 
la nation et manque à sa tâche en laissant se 
perdre une des meilleures parts de l'énergie 
contemporaine. Napoléon n'éleva si haut la 

ACTION FRANC. -^ T. IVi 41 



584 l'action française 

France que parce qu'il eut, selon son expression 
même, « i*art de tirer des hommes tout ce qu'ils 
peuvent donner ». Mais quoi! il n'est plus de 
Napoléon ! 

Aujourd'hui, le monde où l'on s'amuse se 
grossit d'une foule de jeunes gens dédaigneux 
des « affaires », et beaucoup d'entre eux, alors 
qu'ils semblent n'avoir d'autres soucis que de 
faire la fêle, sont moins des débauchés frivoles 
que des natures ardentes à se dépenser et 
s'acharnant vers l'action. 

Vraiment, quel malin, au sortir du Cercle,tout 
frissonnant de la fièvre épuisante du jeu, frileu- 
sement blotti dans un coin du coupé de remise 
qui l'enlratne à travers les boulevards sans vie, 
sous la clarté des becs de gaz jaunie par l'aube 
naissante, un viveur un peu né n'a-t-il point 
rêvé Taffranchissemenl de cette existence ridi- 
cule de Paris,de toutes ses misères d'argent ou 
d'amour, de toutes ses trahisons, de tous ses 
écœurements? Qui n'a voulu la fuite, la paix du 
désert, la vie libre et large de l'homme primitif? 
Qui n'a souhaité l'air vierge à respirer à pleins 
poumons, les grandes marches dans la brousse, 
et la chasse et la guerre? 

« L'homme véritable veut deux choses, dit 
Nietzsche : braver un danger et jouer. »» Ce sont 
des hommes véritables que nos compagnons 
spahis et marins! Ne vous y trompez pas,le plus 
haut personnage que tint Tàme . française au 
cours des siècles fut toujours le guerrier. La 
vraie noblesse, c'est, littéralement, d'être sous 
les armes. 

Tous les jeunes officiers coloniaux ne sont 



■«■«r^ 



NOTES DE VOYAGE AU SÉNÉGAL SSS- 

pas des mondains mal satisfaits d'une existence 
trop facile, mais je les vois tous marqués de 
cette belle impatience de braver le danger qui 
caractérise « le mâle », comme aurait dit Barbey 
d'Aurevilly. Il y a parmi eux tous ceux qui con- 
sidèrent que la fonction du soldat demeure de se 
battre et qui n'ont pu supporter sans impatience 
le train bourgeois de la vie de garnison. Poussés 
par ce traditionnel sentiment militaire, a fait, 
comme écrivaille colonel de Yillebois-Mareuil, 
d'abnégation, d'amour du devoîr, de goûts 
aventureux, de pauvreté ou an moins d'indiffé^ 
rence au bien-être, d'absence de liens et d'em- 
pire sur son cœur », ils ont passé de la Ligne 
dans la Marine. Nos gouveroanls prétendent 
laire de Tofllcier une sorte d'instituteur pour 
adultes, uneommis galonné:combien de soldats 
n'ont pu s'accommoder de ces conditions! Ils 
ont bataillé pour reooporter cette première vic- 
toire : obtenir la faveur de gagner les champs 
de bataille des tropiques ! 

Enfin il est évident que)e sous-lieutenant qui 
en sortant de TEcole a choisi entre toutes les 
armes rinfanterie de Marine n*avait point aupa- 
ravant tenté un autre genre de vie ei des expé- 
riences. Lui, ne fut gêné par aucune contradic- 
tion, ni lié par aucun de nos intérêts servîtes. 
Il écouta, dès le principe, les hardis conseils 
d'une nature vigoureuse. L'esprit d'aventure 
propre à notre sang revécut en lui. Inquiet d'im- 
prévu, il fut attiré par l'attrait même du péril, 
parles risques à courir. Le démon des lointaines 
entreprises Tensorcela. 

On tombe dans un préjugé trop répandu, et 



586 l'action française 

qui ne se justifie pas, ea croyant que nos sol- 
dats sont uniquement poussés en Afrique par 
IVppàt des galons ou des décorations. Gerles,le 
soldat attache un prix extrême à la médaille et à 
la croix. Elles représentent pour lui des peines 
endurées et de la valeur déployée. Elles en 
témoignent sur sa poitrine. Mais précisément 
c'est l'occasion de donner sa mesure qui séduitici 
Tàme militaire, et non la récompense. La croix ne 
vaut que par les efforts qu'elle exige. On la dé- 
daignerait obtenue par telles manœuvres lou- 
ches de politiciens ou de commerçants. 

Quant à l'avancement aux colonies, c'est une 
fable ! Certes on franchit vite les grades de l'of- 
ficier subalterne» mais, comme l'affirmait très 
justement Villebois-Mareuil, <c les carrières de 
garnison conduisent seules aux grands com- 
mandementsj'infanterie de marine n'y pourvoit 
pas 9 1 Le nombre des officiers généraux dans 
les troupes coloniales est infiniment restreint. 
L'ambition qui consisterait à mourir ou à être 
retraité chef de bataillon est médiocre, et ce se- 
rait une duperie par trop forte que de risquer 
sa vie tous les jours pour la seule conquête de 
ces quatre galons. 

L'arriviste est infiniment rare sous les latitu- 
des dangereuses du Soudan.De telles gens savent 
qu'ils feront plus aisément et plus doucement 
leur carrière dans le cabinet d'un ministre que 
sur les rives du Niger ou de la Volta!... 

Ce sont les fièvres enivrantes des responsabi- 
lités, comme s'exprime le colonel Peroz, les 
émotions supérieures de la guerre que nos offi- 
ciers vont chercher en Afriq